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Critique de cprevost


cprevost
  29 mai 2015
«La haine de la démocratie » prend le contrepied d'une idée fort ancienne et fort répandue : le pouvoir revient de droit à tous ceux qui y sont destinés par leur naissance ou appelés par leur compétence. Peu ou prou, chacun à notre manière, nous cédons à ce chant des sirènes de la compétence, du charisme et, plus souvent qu'à notre tour, nous nous plaignons du peuple et de ses moeurs, des " sans-part " se prévalant de l'égalité. Il faut toute la rigueur, dans cette période troublée, d'un Jacques Rancière pour raison garder.


L'auteur dans son oeuvre avance l'axiomatique de l'égalité des intelligences. Cette égalité n'est pour lui ni un constat empirique, ni un objectif. Il s'agit d'un présupposé qui fait figure de condition de toute action ou pensée émancipatrice et qui est reconnu dans le principe même de démocratie. En effet, « pas de service qui s'exécute, pas de savoir qui se transmette, pas d'autorité qui s'établisse sans que le maitre ait, si peu que ce soit, à prendre en considération cette égalité avec celui qu'il commande ou instruit. La société inégalitaire ne peut fonctionner que grâce à une multitude de relations égalitaires. C'est cette intrication de l'égalité dans l'inégalité que le scandale démocratique vient manifester pour en faire le pouvoir commun ». C'est pour cela qu'il est envisagé un titre à gouverner disjoint de toute analogie avec ceux qui ordonnent les relations sociales, disjoint de toute analogie entre la convention humaine et l'ordre de la nature (c. à d. un titre à gouverner distinct des relations parents-enfants, jeunes-vieux, chefs-subordonnés, biens nés-hommes de rien, forts-faibles, savants-ignorants). La démocratie veut donc dire un gouvernement fondé sur rien d'autre que l'absence de tout titre à gouverner écrit Jacques Rancière. Dès lors, les gouvernements se réclamant de la démocratie sont obligés de se figurer comme instance du commun de la communauté séparés de la seule logique des relations d'autorité.


Jacques Rancière fait la distinction dans son travail entre la police et la politique. La première désigne l'ordre social existant, c'est-à-dire l'ensemble des moyens mis en oeuvre afin que se stabilise et perdure la distinction inégale des statuts et des richesses dans un corps social (les "parts"). La politique se dit des phases de contestation de la police. Elle intervient quand ceux qui ne sont pas comptés dans l'ordre social (les "sans-part") font, se prévalant de l'égalité, irruption sur la scène de l'histoire. La politique veut dire quelque chose qui s'ajoute à tous les autres pouvoirs qui tentent d'imposer leur leadership dans la communauté humaine. La politique n'existe que s'il y a un titre supplémentaire à ceux qui fonctionnent dans l'ordinaire des relations sociales. Politique et égalité sont pour l'auteur une même chose. Dans nos sociétés inégalitaires bien évidemment il n'y a pas un gouvernement intégralement démocratique. le système parlementaire est une forme mixte entre représentation et démocratie. La représentation permet à l'élite d'exercer, au nom du peuple, le pouvoir qu'elle est obligée de lui reconnaître. L'élection n'est pas toujours la voix du peuple, elle peut être dans ce cadre l'expression d'un consentement demandé par les élites. Les luttes démocratiques s'opposent donc à cet état de fait et remettent sans cesse en cause l'oligarchie (politique) ; l'oligarchie quant à elle sans cesse reconquière les positions perdues (police). Il existe par conséquent une sphère publique de rencontre et de conflit entre ces deux logiques opposées : celle du gouvernement de n'importe qui, et celle du gouvernement des compétences sociales. La pratique spontanée de tout gouvernement oligarchique tend à rétrécir cette sphère publique, à en faire son affaire privée et pour cela à rejeter du côté de la vie privée les interventions et les lieux d'intervention des acteurs non étatiques. Jacques Rancière appelle para-politique cette dépolitisation des problèmes qui prétend abolir la dimension conflictuelle de la politique. Ainsi, en se déclarant aujourd'hui simples gestionnaires-experts des retombées locales de la nécessité historique mondiale nos gouvernements se débarrassent du peuple et de la démocratie ; en inventant des institutions supra étatiques qui ne sont comptables devant aucun peuple, ils dépolitisent les affaires politiques. Et lorsque la science des gens de pouvoir n'arrive pas à s'imposer c'est forcément en raison de l'ignorance et de l'attachement au passé. Les "sans-part" luttent naturellement pour une déprivatisation et pour l'élargissement de la sphère publique. L'élargissement a pour objectif de faire reconnaitre la qualité d'égaux et de sujets politiques à ceux que la pratique étatique rejette vers la vie privée des êtres inférieurs ; à faire reconnaitre le caractère public d'espaces et de relations qui sont laissés à la discrétion du pouvoir illimité de la richesse (comme l'affirmation du travail comme structure de la vie collective).


Tout est donc affaire d'un équilibre jamais trouvé entre égalité et inégalité, entre illimitation capitaliste de la richesse et illimitation démocratique de la politique. La démocratie est la perturbation des relations que l'on conçoit le plus souvent comme naturelles. L'intensité de la vie démocratique avec son cortège de contestation permanente défie toujours l'autorité des pouvoirs publics, le savoir des experts patentés et le savoir-faire des demi-habiles. Ce qui fait dire à Jacques Rancière que la démocratie est le domaine de l'excès. Cet excès signifie la ruine du gouvernement, il est donc combattu pied à pied. le remède consiste très souvent à rejeter les individus vers la sphère privée et les bonheurs de la propriété, de la consommation, des liens sociaux, etc. … La lutte sur le terrain idéologique dans ce combat n'est pas moins âpre. Les antidémocrates d'aujourd'hui, pas sans quelques périlleuses gymnastiques intellectuelles, appellent ainsi démocratie ce que l'on appelait hier totalitarisme. le péché originel de la démocratie n'est plus, à les entendre et comme cela lui a été autrefois reproché, son collectivisme mais bien au contraire son individualisme critique. Les droits de l'homme à ce titre sont dénoncés par eux comme droits de l'individu égoïste, égalitaire et libéré du corps collectif. Ce qui est défendu par les dénonciateurs de l'individualisme démocratique n'est pas naturellement la collectivité en général mais la collectivité des corps, des milieux qui sont assimilés au savoir et à l'expérience. Pour prendre un exemple du livre de Jacques Rancière, l'ennemi que l'école républicaine affronterait aujourd'hui ne serait pas la société inégale à laquelle elle devrait arracher l'élève mais l'élève lui-même comme représentant par excellence de l'homme démocratique, l'être immature, le jeune consommateur ivre d'égalité.


Le soi-disant règne de l'homme égalitaire subsume toutes sortes de propriétés et de nombreuses identités. Aujourd'hui, on dénonce l'égoïsme de telle revendication corporative, de tel particularisme minoritaire, religieux ou ethnique ; demain, on appellera à l'unité nationale, à la guerre des civilisations … « La haine de la démocratie » est un ouvrage précieux qui permet une vrai réflexion sur la démocratie, ces enjeux, sa dynamique.
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