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Jean-Christian Bouvier (Traducteur)
ISBN : 287730180X
Éditeur : Editions Philippe Picquier (15/12/1998)

Note moyenne : 3.98/5 (sur 87 notes)
Résumé :
Sous sa nuque, le col évasé de son kimono m'offrait une vue plongeante jusque dans le creux de ses reins : les violentes zébrures qui balafraient sa peau blanche et moite, se perdaient au plus profond de l'échancrure. Toute son élégance avait disparu et il émanait d'elle une étrange impression d'obscénité qui me subjuguait.
Dans ce roman très célèbre, subtil jeu de miroirs où le narrateur, Ranpo Edogawa lui-même, cherche à élucider un meurtre commis par un au... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (19) Voir plus Ajouter une critique
Malaura
  09 octobre 2012
Si d'aventure on les interrogeait, sans doute que peu d'artistes japonais contemporains contesteraient l'impact qu'a eu Ranpo Edogawa (1894-1965) sur la production littéraire moderne, tant a été grande l'influence de ce grand écrivain nippon, considéré comme le père de la littérature policière japonaise et éminent fondateur, dans les années 1920, du courant « Ero guro », un mouvement artistique s'articulant autour d'un mélange d'érotisme et de macabre dont nombre d'auteurs de mangas, de dessins animés où de romans revendiquent aujourd'hui l'appartenance, rendant la littérature japonaise si attractive et singulière.
A l'heure où la production littéraire japonaise connaît un tel engouement auprès des lecteurs occidentaux, il serait dommage de passer à côté de cet auteur plein de subtilité dont les idéogrammes du patronyme - Ranpo Edogawa - composent l'anagramme de son écrivain fétiche, Edgar Allan Poe. Il y a d'ailleurs beaucoup du célèbre auteur des « Histoires extraordinaires » dans l'oeuvre du nippon : une narration riche centrée principalement sur la psychologie des personnages, une aura sombre et ténébreuse baignée d'étrangeté, une violence contenue, un certain attrait pour le morbide, une sensualité vénéneuse, le goût des énigmes et du bizarre…
Auteur de nombreuses nouvelles et d'une bonne trentaine de romans - « le lézard noir », « La bête aveugle »… - Edogawa s'est également distingué par la création d'un héros récurrent, le détective Akechi Kogoro, personnage que nous rencontrons dans l'une des deux nouvelles composant le recueil proposé par les éditions Picquier.
Cette prenante histoire datant de 1925, intitulée « le test psychologique », fait s'affronter deux brillantes intelligences, celle d'un jeune assassin plein d'assurance persuadé d'avoir commis le crime parfait, et celle du fameux détective Kogoro, qui, à l'aide d'observation et de déductions va démonter un à un les arguments du jeune homme et, en démontrant que la perfection peut être aussi synonyme d'implication, va prouver la culpabilité du meurtrier en le prenant à son propre piège, celui de l'excellence…
Mais des deux histoires constituant le recueil, c'est sans nul doute la longue nouvelle éponyme « La proie et l'ombre » qui est la plus fascinante.
Le narrateur, auteur de romans policiers (Ranpo Edogawa lui-même ?), s'emploie à faire le récit d'un épisode douloureux survenu dans sa vie quelques mois auparavant, dont l'épreuve l'a irrévocablement plongé dans les abîmes du doute, de la culpabilité, du chagrin et des regrets.
Au centre du récit, Shundei Oe, concurrent direct du narrateur, un autre auteur de romans policiers, homme entouré de mystères et de secrets que nul n'a jamais rencontré.
Bien qu'écrivant tous deux des romans noirs, un gouffre littéraire sépare les deux hommes: chez Oe, des écrits cruels, une atmosphère malsaine et décadente, une satisfaction morbide à décrire les pulsions meurtrières des assassins ; chez l'autre, des récits centrés sur la moralité, les déductions et « la finesse de la démarche intellectuelle de l'enquêteur».
Lorsque le mari de la belle Shizuko, la femme dont il est épris, est assassiné, pour le narrateur, cela ne fait aucun doute, le crime est signé Shundei Oe. Shizuko a en effet connu intimement Oe par le passé. Trahi et abandonné, celui-ci aurait, selon toutes vraisemblances et après des années à fomenter ses représailles, décidé de se venger de cet amour déçu.
C'est du moins ce que s'emploie à démontrer le narrateur, dès lors entrainé dans une affaire dans laquelle, de façon quasi obsessionnelle, il plonge à corps perdu. Mais, peu à peu perdu dans le labyrinthe de ses déductions, de sa logique, de sa morale et de sentiments où se mêlent orgueil, amour et perversité, le romancier s'enlise de plus en plus profondément dans les affres du doute, de la méfiance et de la suspicion.
Ecrite en 1928 dans le style classique des romanciers occidentaux de la fin XIXème, « La proie et l'ombre » étonne et frappe d'emblée par sa modernité et la violence de son propos et de son approche. Ici, on est loin du bruissement des étoffes de kimonos dans la délicatesse d'un geste suspendu, des clairs de lune contemplatifs et des dérives méditatives qu'inspirent les fleurs de cerisier et autres feuilles d'érable, même si affleurent de manière tout aussi puissante la magie et la poésie troubles qu'exercent sur les consciences la littérature japonaise.
Un climat subtilement délétère et oppressant nous immerge sans retenue au coeur d'une histoire tortueuse dans laquelle Edogawa, avec cet esthétisme raffiné qui caractérise parfaitement l'univers nippon, fait s'affronter les sentiments et les agissements les plus corrompus : fétichisme, voyeurisme, masochisme, obsession…
« le monde visible est chimère » disait Edogawa…Il le prouve avec ce jeu de miroir machiavélique où « proie » et « ombre » finissent par se confondre dans la complexité nébuleuse des caractères.
A découvrir.
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andman
  01 avril 2013
Il n'est pas banal qu'un auteur de roman policier se retrouve en première ligne pour tenter d'élucider un meurtre alors qu'il ne connaît les protagonistes ni d'Ève, ni d'Adam.
Lors d'une rencontre apparemment fortuite dans un musée désert, le maître-fondateur de la littérature policière japonaise Ranpo Edogawa fait la connaissance de Shizuko Oyamada, jeune femme à la beauté troublante et lectrice fidèle de ses romans à suspens.
Edogawa apprend lors d'un échange épistolaire avec Shizuko que cette dernière reçoit des lettres de menaces d'un amour de jeunesse éconduit, Ichiro Irata. Ce dernier est devenu sous le pseudonyme de Shundei Oe un auteur de romans policiers dont le succès va de pair avec un style particulièrement gore.
Edogawa n'a jamais rencontré ce confrère au style à l'opposé du sien et d'ailleurs Shundei Oe entretient un mystère sur sa vie privée, n'hésitant pas à changer constamment d'adresses pour brouiller la piste de ses adorateurs.
Lorsque le cadavre du mari de la belle Shizuko est retrouvé nu dans la rivière qui longe leur domicile, Edogawa comprend que la bataille qui s'installe entre lui et Shundei Oe va être autrement plus compliquée que les intrigues dans leurs romans respectifs.
Mais Shizuko a un tel besoin de réconfort et de si beaux yeux que le brave Edogawa va, « pour les besoin de l'enquête », dépasser sans trop de scrupules les interdits de son petit monde de célibataire bien comme il faut…
Je me faisais une joie de découvrir « La proie et l'ombre » et ce célèbre roman policier, encensé par les critiques, a comblé mes attentes.
La narration est fluide et précise dans les moindres détails, les surprises d'un chapitre à l'autre remettent constamment en cause les certitudes de Ranpo Edogawa le rapporteur de sa propre enquête.
A souligner un certain courage de la part de l'auteur de ce court roman, écrit il y a près d'un siècle, à relater ses relations intimes avec une jeune veuve qui n'a vraiment pas froid aux yeux.
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Sachenka
  04 avril 2016
Un excellent roman policier japonais, écrit par le maitre Ranpo Edogawa, qui a importé le genre dans la péninsule nippone. Son oeuvre est fortement originale, elle s'éloigne des traditions, ose. Dans La proie et l'ombre, le lecteur ne suit pas les traces d'un inspecteur de police mais plutôt ceux d'un auteur de romans policiers. Edogawa lui-même ? Assez audacieux mais le résultat fonctionne à merveille.
Le narrateur tombe éperdument amoureux de Shizuko Omayada mais leur relation demeure platonique. C'est que la jolie dame est mariée et, en plus, est fort troublée par des lettres de menace qu'elle reçoit. Un ancien prétendant, Ichiro Irata, digère mal leur vieille rupture. Shizuko ne peut se confier à son mari car ce dernier la croyait chaste et pur à leur mariage. Mais l'ancien prétendant continue à la presser, à lui faire peur, même à lui faire savoir qu'il épie chacun de ses gestes. La jolie dame tremble mais Edogawa, en lisant attentivement les lettres de menace, y découvre un style qu'il a déjà vu quelque part : c'est la manière d'écrire d'un de ses confrères, le mystérieux et reclus Shundei Oe. Est-il possible que les deux ne fassent qu'un ?
L'intrigue continue ainsi, incluant quelques rebondissements (la mort tragique du mari de Shizuko, les doutes du narrateur quant à la dame…) , jusqu'à son dénouement, qui est aussi surprenant que magistral. Edogawa manie très bien sa plume. Tout y est en subtilité, comme dans l'art japonais. Mais pas trop non plus, on est loin des fioritures inutiles. Il y a bien quelques moments attendrissant, dans lesquels Shizuko est mise de l'avant mais ils s'effacent devant la violence et la sexualité qui débordent de l'oeuvre. Par exemple, le voyeurisme qui transcende les lettres d'Ichiro, le masochisme de Shizuko… Mais, surtout, pas de longueur ! Une centaine de pages, voilà tout. On est loin de ces pavés de 500 pages que les Occidentaux se sentent obligés de pondre.
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nebalfr
  26 décembre 2017
RETOUR AU POLAR PERVERS

Après L'Île panorama, La Bête aveugle et le Lézard Noir, quatrième lecture d'Edogawa Ranpo, l'auteur considéré comme ayant été l'introducteur et le maître du récit policier au Japon dans les années 1920, et figure littéraire majeure du courant ero guro, avec cette fois ce très court roman qu'est La Proie et l'ombre – vraiment très court : une centaine de pages. le « roman », datant de 1928, est en fait complété ici par une nouvelle, « Le Test psychologique », qui lui est antérieure de trois ans, et qui fait figurer le plus célèbre personnage récurrent de l'auteur, le détective Akechi Kogorô ; bizarrement, dans cette édition, cela n'apparaît ni sur la couverture, ni sur la page de garde, encore moins sur une table des matières de toute façon absente...

Mais, pour l'heure, La Proie et l'ombre (Injû, en version originale). Il s'agit d'un récit sans l'ombre d'un doute policier, et plus exactement, en apparence du moins, de policier très classique, « à énigme ». Au regard de mes lectures antérieures, il faudrait donc en priorité rapprocher ce roman du Lézard Noir. Pourtant, les liens ne manquent pas avec L'Île panorama et La Bête aveugle, mais à un niveau plus souterrain (si j'ose dire…), peut-être cependant plus essentiel.

Il est par ailleurs un point qui associe peut-être tout particulièrement La Proie et l'ombre et La Bête aveugle : le rôle non négligeable qu'y joue la perversion sexuelle (thème certes pas absent des deux autres romans cités). Ce n'est peut-être pas sur un mode aussi radical que dans le très sordide thriller que j'avais lu il y a quelque temps de cela, mais c'est sans doute une dimension importante du présent roman, en fait peut-être même plus explicite, à sa manière.

L'essentiel est peut-être ailleurs, pourtant – dans un jeu de miroir savamment conçu, où l'auteur questionne lui-même son art, à un niveau très intime aussi bien qu'au niveau plus général du genre policier en tant que tel…

L'AUTEUR ENQUÊTEUR

Je vais faire en sorte de limiter les SPOILERS autant que possible – en notant toutefois que, côté whodunit, le mystère n'en est probablement guère un : on devine très vite ce qu'il en est, sans que cela coûte le moindre effort, mais sans que cela nuise non plus au plaisir de lecture ; les dimensions howdunit et whydunit sont sans doute plus importantes.

Le roman est narré à la première personne, par un auteur de romans policiers – la quatrième de couverture avance un peu brutalement qu'il s'agit d'Edogawa Ranpo lui-même, et il est vrai que nous sommes instinctivement portés à le croire ; pourtant, dans les faits, c'est bien plus compliqué que cela, au point où cette assimilation dans le paratexte pourrait même (brièvement…) induire le lecteur en erreur… Sauf erreur, le narrateur n'est jamais appelé Edogawa Ranpo, ou même Hirai Tarô (son vrai nom ; rappelons qu'Edogawa Ranpo est un pseudonyme, une retranscription phonétique d' « Edgar Allan Poe », la grande admiration littéraire de notre auteur ; mais la quatrième de couverture mentionne aussi à juste titre que ce pseudonyme peut se lire « flânerie au bord du fleuve Edo »). Mais je reviendrai juste après sur cette question de l'identification du narrateur, et éventuellement… de sa proie.

Car le narrateur/auteur est très vite amené à se faire également enquêteur : en effet, une jolie jeune femme du nom d'Oyamada Shizuko, croisée au hasard de pérégrinations dans le musée de Ueno, et avec qui il a entretenu depuis un semblant de relation, formellement innocente mais non moins lourde de sous-entendus et de désirs plus ou moins bien admis, cette jeune femme donc l'appelle un jour à l'aide : son ancien amant, du nom de Hirata Ichirô, a retrouvé sa trace et lui envoie des lettres très menaçantes – pour elle, et pour son mari, Oyamada Rokurô. Or Shizuko prend ce danger au sérieux : elle a d'autant plus besoin des services du narrateur, qu'elle a identifié en la personne de son persécuteur… le romancier Ôe Shundei ! Lequel, comme le narrateur, brille dans le registre policier – mais d'une manière on ne peut plus différente…

DEUX SORTES D'AUTEURS DE POLICIER

En effet, pour notre narrateur, il ne fait aucun doute qu'Ôe, le mystérieux Ôe, qui ne fait plus parler de lui depuis quelque temps mais a connu auparavant un succès remarquable, est avant tout un pervers iconoclaste – et, pour le lecteur, il ne fait aucun doute (bis) que ce jugement dévalorisant doit beaucoup à l'incompréhension teintée de jalousie qu'éprouve le narrateur/auteur, « ancienne mode », à l'encontre d'un rival plus jeune, plus brillant, plus audacieux… et dont le succès autant critique que commercial résonne comme un affront à ses oreilles.

Le roman s'ouvre ainsi (p. 7) :

Je m'interroge assez souvent sur la nature de mon métier.
Je crois qu'au fond il existe deux types d'auteurs de romans policiers : ceux qui sont du côté du « criminel » et ceux qui sont du côté de « l'enquêteur ». Les premiers, même s'ils sont capables de mener une intrigue serrée, ne trouvent leur bonheur que dans la description de la cruauté pathologique du criminel, tandis que les seconds, au contraire, n'y attachent aucune importance ; seule compte à leurs yeux la finesse de la démarche intellectuelle de l'enquêteur.
Shundei Oe, l'homme qui va être au centre de mon récit, est un auteur qui appartient à la première école ; quant à moi, je me considère plutôt comme un représentant de la seconde.
Certes, j'ai fait du récit du crime mon métier, mais cela n'implique pas que j'éprouve une attirance particulière pour le mal. Ce sont les déductions quasi scientifiques de l'enquêteur qui m'intéressent, et d'une certaine manière, il n'y a pas plus moraliste que moi. C'est d'ailleurs sans doute, ce trait de mon caractère qui m'a valu au départ d'être entraîné malgré moi dans cette affaire. Si j'avais eu un peu moins de respect aveugle pour les valeurs de la morale et si j'avais montré quelque disposition pour le crime, je ne serais pas comme aujourd'hui plongé dans ce gouffre affreux d'incertitude et de regrets.

Tout ceci est d'une perversement ludique faux-dercherie dont je ne connais guère d'équivalent, au rayon des incipits, si ce n'est peut-être chez Sade, mettons dans les versions « propres » de Justine. Et de Sade à Edogawa, à l'occasion… Tout particulièrement ici, en fait...

Mais remisons le fouet de côté pour l'heure : ce qui nous intéresse d'abord, c'est l'identification du narrateur. Après ce discours introductif, il serait donc Edogawa Ranpo lui-même ? J'en doute un peu. Oh, notre auteur aimait sans doute le policier en forme de gymnastique intellectuelle, empruntant notamment à Poe et son chevalier Dupin (aucun doute à cet égard), probablement aussi à Conan Doyle et Sherlock Holmes, qui sait, également à Leroux/Rouletabille (c'est un peu trop tôt pour Agatha Christie, côté Hercule Poirot ou Miss Marple ou autre). le présent roman en témoigne, à sa manière (non sans quelques sous-entendus cruciaux), mais aussi le Lézard Noir, et, supposé-je, d'autres récits, notamment donc ceux mettant en scène Akechi Kogorô (ce qui inclut la nouvelle « Le Test psychologique », qui conclut ce petit volume).

Mais, si l'auteur de policier est, soit du côté du criminel, soit du côté de l'enquêteur, toute position intermédiaire étant a priori exclue, il ne fait guère de doute à mes yeux, du moins en me fondant sur mes trois seules lectures précédentes, qu'Edogawa Ranpo était bien davantage du côté du criminel… Pour ce que j'en ai lu, certes, mais c'est à vrai dire essentiel à son intérêt. Dans L'Île panorama, le criminel est tout ; si le châtiment policier semble enfin intervenir dans les toutes dernières pages du roman, c'est sur un mode drastiquement expédié, et demeure en fait, bien autrement important, le sentiment que le criminel, même alors, triomphe – littéralement dans un feu d'artifice à la gloire de sa démesure perverse. Dans La Bête aveugle, là encore, le criminel est tout : il est le point de vue, dans ses méfaits comme dans ses mauvaises blagues – l'enquête n'est pas de mise (ce qui s'en rapproche le plus est le fait d'une victime – à vrai dire d'une énième victime), seul compte le récit des crimes, ce qui tire le court roman vers le thriller ; en outre, là encore, le criminel, à sa manière sardonique, triomphe dans les dernières pages du roman. Et même dans le Lézard Noir, où brille Akechi Kogorô, la criminelle bénéficie du titre, et, aux yeux du lecteur, elle s'avère autrement intéressante, fascinante même, que le finalement falot détective, même s'il a la morale pour lui… ou peut-être justement pour cette raison. Il l'emporte ? Techniquement, disons... Mais probablement pas aux yeux des lecteurs.

Edogawa Ranpo ne serait-il pas alors Ôe Shundei ? Eh bien, il ne peut pas l'être totalement, pour des raisons assez évidentes. Mais quand il examine la bibliographie de son auteur/criminel, citant des titres aussi explicites que le Pays panoramique, on perçoit bien combien il s'amuse à subvertir cette dichotomie mal assise de l'incipit… de même qu'il subvertit son narrateur, si propre sur lui à l'en croire, mais non sans failles – qui à vrai dire en font tout l'intérêt.

La Proie et l'ombre a sans doute quelque chose d'une mise en abyme du genre policier, mais sur un mode joueur et délicieusement pervers. Non sans fond au-delà, ceci dit.
CHAT ET SOURIS (BIS) – UNE HISTOIRE DE PIÈGES

Le piège de l'incertitude

Sur cette base, Edogawa Ranpo conçoit un jeu du chat et de la souris, opposant le narrateur/auteur/enquêteur et son rival auteur/criminel Ôe Shundei. Et ce dans des termes finalement assez proches du Lézard Noir, d'un an postérieur, où l'ensemble du récit constituait une joute de ruse opposant Akechi Kogorô et la criminelle du titre.

Dès lors, l'approche initiale du récit, sinon sa globalité (c'est à débattre), confirme bel et bien la déclaration d'intention du narrateur/auteur/enquêteur : son approche est essentiellement intellectuelle, un pur jeu logique, où l'attention aux détails porte nécessairement en elle la résolution heureuse de l'énigme.

Sauf que c'est un leurre : deux auteurs de romans policiers s'affrontent, et, si notre narrateur/auteur/enquêteur prétend cerner d'emblée la personnalité et le modus operandi du détestable Ôe Shundei, peut-être fait-il preuve d'un peu trop de confiance en ses capacités ? Car il en vient à oublier quelque chose de fondamental : son rival, auteur de romans policiers également, même d'un autre ordre, a pu l'étudier lui aussi – et il est diablement malin, ses livres en témoignent, qu'importe si le narrateur les exècre.

Car il est bien plus malin que le « héros », si ça se trouve : il anticipe le moindre de ses gestes, la moindre de ses déductions ; aussi a-t-il pu semer d'innombrables pièges, des fausses pistes dont il savait très bien que notre narrateur se précipiterait dessus, et les interpréterait de telle manière précisément, même très fantasque en apparence. Ceci, bien sûr, dans le cadre d'un piège global – car l'affaire des lettres de menace à l'encontre d'Oyamada Shizuko et indirectement de son époux Rokurô a en fait, nous le comprenons très vite, été expressément conçue à l'encontre du narrateur : le maléfique Ôe Shundei, là aussi, anticipe le Lézard Noir du roman éponyme, qui jouera de la sorte avec Akechi Kogorô – et ce à plus d'un titre…

Mais, dans La Proie et l'ombre, Edogawa Ranpo se montre à cet égard bien plus subtil et profond que dans le Lézard Noir, à mon sens – encore que là aussi les liens ne manquent pas. Dans ce dernier roman, Akechi Kogorô, qui a tout d'un héros au sens le plus classique du terme, l'emporte à la fin – avec lui le bon droit et la morale. Mais dans La Proie et l'ombre ? C'est bien davantage ambigu. Dans les deux romans, nous voyons les enquêteurs errer – notamment en livrant de brillantes déductions qui s'avèrent en fait infondées. Akechi Kogorô rebondit sans peine ; admettant ses erreurs, il sait en tirer partie pour avancer malgré tout vers l'unique objectif : mettre fin aux méfaits du Lézard Noir. le narrateur de la Proie et l'ombre, quant à lui, se retrouve dans une situation bien plus inconfortable – car, prenant conscience de la manipulation qui a opéré à son encontre, il se retrouve en fin de compte désarmé, ceci même en ayant identifié après coup le coupable et sa méthode. Sa brillante déduction initiale, qui avait été livrée en détail au lecteur comme à Shizuko, et non sans une certaine morgue, s'est effondrée sous ses yeux ; comprendre ce qui s'est vraiment passé, dès lors, n'est certes pas hors de portée du narrateur, qui n'a rien d'un imbécile – mais, au-delà, cela produit sur lui un effet bien plus douloureux, car débouchant sur une incertitude totale, d'ordre philosophique.

En effet, le narrateur jouait à Sherlock Holmes – le type supra intelligent (dans tous les sens du terme) au point d'en être agaçant ; mais son rival l'a ramené aux réalités plus ambiguës de ce monde (forcément flottant), où le crime, même conçu à dessein, n'obéit probablement jamais totalement aux schémas intellectuels parfaits des auteurs de romans policiers « du second type », là où l' « expérience » des autres, en remuant la vase de l'humanité, les sentiments, les pulsions, peut leur conférer une longueur d'avance, au travers de l'intuition empathique.

Et cette incertitude dépasse le seul cadre de l'enquête présente. le narrateur désemparé se retrouve confronté à un monde où le doute s'insinue partout, et où, malgré toute la joliesse intellectuelle de ses romans riches de déductions proprement épiques dans leur subtilité de façade, la réalité est qu'on ne peut jamais véritablement savoir avec une parfaite certitude, qui est le coupable, qui est l'innocent – voire qui est la victime, en fait ! Et ce désarroi total me paraît très bien vu.

Notons au passage que la nouvelle qui complète ce petit volume, « Le Test psychologique », a été bien choisie pour le coup, car elle joue également de cette thématique, même si de manière plus concrète – en fait, c'est là l'essentiel de son intérêt (j'y reviens très vite).

Le piège de la perversion

Avant cela, il est une dernière dimension de la Proie et l'ombre à évoquer, qui est l'importance qu'y occupe la perversion sexuelle. Ce qui, en soi, ne nous étonnera guère de la part de cet Edogawa Ranpo dont on a fait, en même temps que du policier, le maître en son temps de l'ero guro. Des trois autres romans que j'avais lus, La Bête aveugle est celui où cet aspect ressort le plus, car le roman entier baigne dans la perversion, avec une atmosphère d'érotisme noir et sadique qui constitue son atout essentiel. Cependant, L'Île panorama n'était certes pas exempt, plus subtilement, d'un sous-texte érotico-pervers – que Maruo Suehiro a bien sûr exprimé dans son adaptation en manga. Et, même dans le Lézard Noir, plus « classiquement » policier, la relation ambiguë entre la criminelle et le détective, qui se rencontrent en personne à plusieurs reprises, et en ayant pleinement conscience de qui est qui et qui fait quoi, détourne plus qu'à son tour la joute intellectuelle en joute de séduction – en fait un « jeu de rôle » au sens cul, où les gestes, les dires et les idées excitent, ce qui s'avère bien leur fonction essentielle (l'ultime utopie souterraine, où hommes et femmes sont, comme dans les deux autres romans cités, réduits au rang d'objets, poursuivant en outre une thématique de fond récurrente, qui est également associée à ce discours érotico-pervers).

Mais, bizarrement (ou pas), c'est bien, de ces quatre textes, La Proie et l'ombre qui s'avère le plus démonstratif à cet égard – le plus explicite (même par rapport à La Bête aveugle, j'ai l'impression, car sur un ton moins grotesque, mais ça se discute). En effet, notre narrateur/auteur, qui, on l'a vu, proteste dès la première page du roman, et dans les termes les plus forts, de sa haute moralité, en contraste avec l'ignominie affichée du rival criminel Ôe Shundei (on imagine bien Edogawa Ranpo écrire ces phrases avec un rictus carnassier aux lèvres), succombe très vite à des pulsions charnelles, qu'il admet plus ou moins – ou disons qu'il les admet tout en les blâmant, très hypocritement. Oyamada Shizuko le séduit par sa beauté, sa finesse, son goût très sûr… mais aussi en raison des marques de coups de fouet que l'on devine sur sa nuque dégagée, laissant supposer que son dos en est intégralement couvert – une passion morbide qui ne laisse pas indifférent notre vertueux « héros »...

Et, à peine l'enquête commence-t-elle, qu'un autre thème fort pervers s'impose à lui : le voyeurisme. Les jeux érotiques tordus de Oyamada Rokurô ne s'arrêtaient certes pas à la flagellation (à laquelle Shizuko laisse entendre, d'un ton très faussement pudique, qu'elle y a en fait pris goût) ; le riche bonhomme avait trafiqué son grenier pour épier sa femme dans les circonstances les plus intimes… Les lettres de Ôe Shundei s'en font l
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joedi
  17 avril 2013
Ranpo Edogawa s'est personnellement impliqué dans son livre, il en est le narrateur et le protagoniste. Excellente analyse de l'être humain, de sa complexité, fétichisme, voyeurisme, sadisme et perversions sexuelles.
Ranpo Edogawa, auteur de romans policiers, enquête sur la demande expresse d'une jeune femme rencontrée dans un musée, celle-ci lui dit recevoir des lettres de menaces. La situation aboutira à un meurtre qui pourrait avoir été commis par un autre auteur de romans policiers ! Cette affaire réserve bien des surprises.
Une deuxième nouvelle, très courte, trop courte aura trait au meurtre d'une vieille femme. le juge, à la recherche du véritable assassin, décide d'avoir recours aux tests psychologiques, science nouvelle à l'époque.
Ranpo Edogawa, anagramme de Edgard Allan Poe, est reconnu au Japon comme le maître-fondateur de la littérature policière japonaise.
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Citations et extraits (16) Voir plus Ajouter une citation
SachenkaSachenka   13 mars 2016
Sais-tu à quel point j'ai souffert quand tu m'as abandonné? Non, tu es trop insensible pour comprendre ces choses-là. Sais-tu combien de fois je suis venu rôder la nuit autour de chez toi, fou de désespoir? Devant le feu de ma passion, ton indifférence n'a fait que redoubler : d'abord tu m'as évité, puis tu m'as craint et tu as fini par me haïr. Peux-tu imaginer ce qui se passe dans le coeur d'un homme qui se sent détesté après avoir été aimé? L'amour se fait douleur, la douleur se fait rancune et la rancune croît jusqu'à se transformer en désir de vengeance.
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edwige31edwige31   06 août 2012
Je m'interroge assez souvent sur la nature de mon métier.
Je crois qu'au fond, il existe deux types d'auteurs de romans policiers : ceux qui sont du côté du "criminel" et ceux qui sont du coté de "l’enquêteur". Les premiers, même s'ils sont capable de mener une intrigue serrée, ne trouvent leur bonheur que dans la description de la cruauté pathologique du criminel, tandis que le seconds, au contraire, n'y attachent aucune importance; seul compte à leurs yeux la finesse de la démarche intellectuelle de l’enquêteur.
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MimekoMimeko   27 août 2017
Je crois, qu'au fond, il existe deux types d'auteurs de romans policiers : ceux qui sont du côté du "criminel" et ceux qui sont du côté de l'enquêteur. Les premiers, même s'ils sont capables de mener une intrigue serrée, ne trouvent leur bonheur que dans la description de la cruauté pathologique du criminel, tandis que les seconds, au contraire, n'y attachent aucune importance : seule compte à leurs yeux la finesse de la démarche intellectuelle de l'enquêteur.
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ColibrilleColibrille   26 août 2015
Le jour viendrait où il ne pourrait plus se contenter de simples romans. Dégoûté du monde et de sa médiocrité, il avait trouvé dans l'écriture un refuge où déployer les fastes de son imagination. C'est pour cela qu'il était devenu romancier. Mais désormais, même les livres provoquaient en lui un profond ennui : par quel nouveau stimulant échapper au spleen ? Le crime, il ne restait que le crime. Devant ses yeux blasés, s'imposa la vision d'un monde où seul restait le frisson suave du crime.
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MimekoMimeko   27 août 2017
Le célèbre juge Ooka appliquait déjà au XVIII ème siècle, sans le savoir, les découvertes les plus récentes de la psychologie. "Prendre les criminels au piège, disait-il, ce n'est pas si compliqué. L'important est de savoir leur poser les bonnes questions".
Le test psychologique p143.
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