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Critique de Presence


Presence
  12 juillet 2019
Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute autre. Il comprend les épisodes 1 à 6, initialement parus en 2013/2014, écrits par Rick Remender, dessinés et encrés par Matteo Scalera, avec une mise en couleurs réalisée par Dean White. Il comprend également les couvertures originales de Scalera & White, ainsi que les couvertures variantes réalisées par Andrew Robinson, Toby Cypress, Rafael Albuquerque, Greg Tocchini, Paul Renaud, Matteo Scalera, Robbi Rodriguez, ainsi que 6 pages d'études graphiques de Scalera. Cette série fait partie des 3 séries indépendantes lancées par ce scénariste en 2013/2014 : Low (avec Greg Tocchini) et Deadly Class (avec Wesley Graig & Lee Loughridge). Ce tome s'ouvre avec une introduction de 2 pages, rédigée par James Robinson et évoquant les qualités d'écriture de Rick Remender, et le plaisir de lecture de cette série.

Sur une planète non nommée, 2 individus en combinaison mi-spatiale mi-armure courent pour échapper à leurs poursuivants, des hybrides humain/poisson montés sur anguilles géantes. Dans le même temps, le flux de pensée de Grant McKay évoque la mesure de son échec, tous les choix qu'il aurait pu faire créant autant de dimensions alternatives où il n'aurait pas abandonné son épouse Sara, où il l'aurait aidée à élever leurs enfants (Nathan & Pia). Grant McKay et Jennifer se trouvent acculés au bord d'un précipice. Ils se tournent pour faire face à leurs assaillants. McKay constate qu'il ne leur reste qu'à sauter même s'ils n'ont quasiment aucune chance de survivre à la chute, quand Jennifer est tuée net par un projectile traversant son crâne. Il saute, et se heurte à la paroi mais arrive vivant au sol, bien que blessé à l'épaule gauche. Il se trouve au pied d'une pyramide à degré, avec une créature sur une anguille géante devant lui. Bientôt rattrapé par d'autres poursuivants, il plonge dans l'eau. Il émerge devant une énorme créature grenouille dotée de conscience. Il se souvient de son entrée dans la Ligue Anarchiste Scientifique et de son mariage, de toutes les règles qu'il a refusé de suivre, qu'il a sciemment bafouées, car il est un anarchiste.

Grant McKay finit par aboutir à une pièce centrale dont les issues mènent au temple situé au sommet de la pyramide à degré. Malgré sa vie dédiée à trouver des solutions non-violentes, il fonce dans le tas car il s'agit pour lui d'une question de survie. Il finit par déboucher dans une salle de banquet où des créatures grenouilles font danser une créature poisson sur la table et la tourmente en l'aiguillonnant de décharges électriques. Contre ce que lui dicte son instinct de survie, Grant McKay intervient pour secourir la danseuse et l'emmener. Il continue sa fuite en avant et arrive devant d'autres créatures poissons qui le laissent passer, et prennent soin de la danseuse. McKay rejoint enfin les autres membres de son équipe : Kadir (responsable financier du projet Pilier), Pia & Nathan (ses 2 enfants), Rebecca (autre scientifique du projet Pilier), Chandra (adjointe de Kadir), Shawn (chercheur assistant du projet Pilier) et Ward (responsable de la sécurité du projet Pilier). Il leur apprend la mort de Jennifer. Ils lui indiquent que les contrôles du Pilier ont été sabotés et que le prochain saut va bientôt avoir lieu.

Dans son introduction, James Robinson fait observer que ce début de série fait penser à Fear Agent du même Rick Remender, mais avec les compétences de raconteur acquises et développées depuis 2005. Effectivement, le lecteur retrouve un personnage principal qui est un homme blanc et hétérosexuel, et qui trouve le moyen d'impliquer ses enfants dans ses tribulations par un concours de circonstances un peu gros. Effectivement il est également question de Terre alternatives et il y a de nombreuses scènes d'action spectaculaires. le lecteur découvre l'histoire personnelle des protagonistes au fil des péripéties. Matteo Scalera est un très bon dessinateur, avec un sens impressionnant du spectaculaire et doué pour la conception des éléments de science-fiction. Mais est-il vraiment possible de réduire le premier tome de cette nouvelle série à une simple impression de déjà-vu dans la première série marquante de l'auteur ?

Pour commencer, Matteo Scalera n'est pas Tony Moore et cela change la tonalité de la narration. Les dessins de Scalera ne présentent pas cette saveur second degré de ceux de Moore, cette forme de moquerie, d'autodérision assumée, de dévalorisation. Il y a bien une forme d'humour dans la façon dont les expressions de visage sont appuyées : les personnages donnent parfois l'impression d'être des acteurs totalement emportés par leurs émotions, surjouant un chouia, que ce soit dans l'ampleur des gestes ou avec le visage. Cette forme de dramatisation traduit bien des sentiments exacerbés soit par des années sans rien dire, passées à supporter le comportement énervant de Grant McKay, soit par des passions, ou des poussées d'adrénaline lors de situations de danger qui sont souvent des situations de vie ou de mort. le lecteur observe donc des protagonistes très impliqués dans leur situation, mus par de fortes convictions, des émotions générées par le stress ou la passion. Il en devient impossible de se détacher du tourment intérieur de Grant McKay qui voit tout ce pour quoi il a oeuvré se disloquer, mettre en péril sa famille pour qu'il ne reste plus que des cendres, impossible de ne pas admirer le stoïcisme de Ward qui estime qu'il a des choses à prouver, des dettes à payer, ou encore impossible de ne pas sourire devant les accès d'autoritarisme de Kadir nourris par sa position dans l'entreprise et par sa haute estime de lui-même, impossible de résister aux attentions de Chandra pour Kadir dans l'épisode 4, impossible de résister au charme de Rebecca dans le même épisode. Lorsque le récit ralentit un peu, l'artiste se révèle être un bon directeur d'acteur.

Dès la séquence d'ouverture, le lecteur comprend pourquoi Rick Remender a souhaité travailler avec cette équipe artistique : le travail d'orfèvre de Dean White saute aux yeux, au point que le lecteur se demande si ce n'est pas lui qui a dessiné. Il utilise l'infographie avec une maîtrise telle qu'elle en devient transparente, pour ne laisser que le spectaculaire des effets spéciaux parfaitement intégrés aux dessins au point d'en devenir une partie intégrante indissociable. Tout du long du premier épisode, le lecteur se régale de la richesse texturale des images qui semblent avoir été réalisées d'un seul tenant (contours + couleurs). À partir de l'épisode 2, Dean White revient à une mise en couleurs plus classique, tout aussi élégante et sophistiquée, coloriant les surfaces détourées par un trait encré. S'il y prête attention pour les épisodes suivants, le lecteur se rend compte qu'il y a de ci de là des cases encore réalisées par cette complémentarité fusionnelle à l'oeuvre dans le premier épisode.

Matteo Scalera impressionne tout autant par son sens du mouvement dans chaque séquence d'action. Les personnages semblent fendre l'air par leurs gestes vifs. Les séquences d'action (affrontements, course-poursuites, dégringolades) sont toutes construites avec soin : les environnements présentent des caractéristiques spécifiques de volume et de relief, les personnages y évoluent en fonction du relief et des obstacles, les gestes s'enchaînent de manière logique permettant d'établir le déroulement des déplacements, à l'opposé d'une enfilade de poses menaçantes prêtes à l'emploi et sans âme. Il se montre tout aussi investi dans la conception des éléments de science-fiction, et très inventif : la morphologie des races extraterrestres même si elles restent majoritairement anthropoïdes, les combinaisons d'exploration de l'équipe de McKay, les uniformes des amérindiens, les constructions futuristes, les divers véhicules. le lecteur décèle encore quelques influences de Sean Murphy dans la manière de détourer quelques visages ou quelques éléments de décor.

Passé les similitudes de surface avec Fear Agent et la situation peu plausible des enfants accompagnant leur père Grant McKay, le lecteur s'implique dans l'histoire, tout d'abord du fait d'une action trépidante. Il ouvre grand les yeux pour suivre McKay rejoindre le Pilier dans le premier épisode. Il les garde écarquillés pour ne rien perdre de l'environnement des épisodes 2 & 3, etc. Comme à son habitude, Rick Remender sait tirer le meilleur parti des libertés qu'offre le genre de la science-fiction. Ensuite, le lecteur ne peut pas s'empêcher de rechercher les pièces de puzzle pour les assembler et comprendre la nature du projet Pilier, et ce qui lie les différents membres de l'équipe de McKay. Il se rend compte progressivement que chaque personnage devient attachant dès que le scénariste en dit plus sur son histoire personnelle, aucun ne pouvant être cantonné dans une dichotomie bien/mal. Comme souvent dans les histoires de Remender, le personnage principal suscite de l'empathie, mais aussi un jugement de valeur négatif chez le lecteur, et Grant McKay rentre dans cette catégorie. Ce phénomène est renforcé quand il rencontre une autre version de lui-même très désagréable, mais pas si éloigné que ça de lui-même. le lecteur regarde alors différemment les décisions de McKay, son manque de recul quant à leurs conséquences, sa manière d'utiliser les autres pour ses propres fins. L'approfondissement de la découverte du caractère des personnages s'effectue en même temps que l'avancée de l'intrigue, avec des rebondissements qui prennent souvent par surprise.

Ce premier tome happe le lecteur dès la première page et le plonge dans un récit rapide, haut en couleurs, avec des rebondissements renversants, des personnages complexes, et environnements étonnants. le lecteur qui découvre Rick Remender en ressort conquis. le lecteur qui connait Rick Remender voit les similitudes avec Fear Agent, mais aussi les différences et éprouve la conviction en son for intérieur que Rick Remender lui réserve des surprises dont il n'a pas idée, qui vont achever de rendre la série distincte, même si certaines thématiques chères à l'auteur resteront présentes.
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