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EAN : 9782373050912
Éditeur : Aux forges de Vulcain (11/09/2020)

Note moyenne : 4.05/5 (sur 10 notes)
Résumé :
Lors du commerce triangulaire des esclaves, quand une femme tombait enceinte sur un vaisseau négrier, elle était jetée à la mer. Mais en fait, toutes ces femmes ne mouraient pas. Certaines ont survécu, se sont transformées en sirènes et ont oublié cette histoire traumatique. Un jour, l'une d'entre elles, Yetu, va le leur rappeler, dans ce roman d'émancipation, magique et réflexif, sur la condition noire et sur l'impossibilité d'une justice, en l'absence de vérité.
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Critiques, Analyses et Avis (5) Ajouter une critique
JustAWord
  07 juillet 2020
Toutes les grandes histoires ont un début.
Pour Les Abysses, l'histoire commence avec Drexciya, un duo techno-électro de la ville de Détroit composé de James Stinson et Gerald Donald.
Drexciya invente à travers sa musique une fascinante mythologie : imaginez que les esclaves africaines jetées par dessus bord des bateaux négriers aient donné naissance à un nouveau peuple marin capable de construire leur propre civilisation et de bâtir petit à petit une nouvelle utopie ?
Bien des années plus tard, en 2017, le groupe de hip-hop Clipping — composé de Daveed Diggs (que vous pouvez suivre dans la série le Transperceneige), William Hutson et Jonathan Snipes — exhume le mythe Drexciyien à l'occasion d'un épisode science-fictif de l'émission de radio This American Life. le résultat : la chanson The Deep qui remporte dans la foulée le prix Hugo de la meilleure présentation dramatique.
L'histoire aurait pu s'arrêter là mais c'était sans compter sur l'arrivée de l'autrice Rivers Solomon qui transforme la chanson en un roman court du même nom et qui débarque aux éditions Des Forges Vulcain sous le titre français Les Abysses.
Le poids d'un Peuple
Dans son premier roman, le fabuleux L'Incivilité des fantômes, Rivers Solomon imaginait la course du Matilda, un immense vaisseau spatial divisé en ponts à la façon d'un gigantesque navire et qui séparait ses occupants selon leur classe sociale (comme dans le Transperceneige) et leur couleur de peau. Guidée par Aster, personnage transgenre noire et autiste, le lecteur découvrait l'horreur de la suprématie des riches blancs à la façon de l'esclavage de jadis transposé dans un cadre futuriste.
Roman sur le racisme, L'Incivilité des fantômes était aussi, et surtout, un roman sur l'importance de la mémoire et de la quête du souvenir à travers l'enquête d'Aster autour du suicide de sa mère, Lune.
Quoi de plus naturel que de retrouver Rivers Solomon impliquée dans l'aventure transgénérationnel autour de l'oeuvre de Drexciya ?
Les Abysses raconte en moins de deux cent pages l'histoire de Yetu, Historienne du peuple des Wajinrus, descendants-sirènes des enfants d'esclaves jetées à la mer car trop encombrantes et improductives.
Par le truchement d'une intervention fantastique de l'océan (ou d'un Dieu caché en son sein), les bébés voués à une mort certaine s'extirpent du ventre des mères-martyres pour devenir des êtres amphibies recueillis par des baleines jusqu'à la prise de conscience de l'une d'entre elle, Zoti, sur la nécessité de rassembler ce nouveau peuple et de lui offrir une mémoire de ce terrible passé.
Race hermaphrodite/intersexuée, les Wajinrus éprouvent différemment l'individualité et le rapport aux autres. Dans cet univers radicalement autre, Yetu, dernière Historienne en date, se charge de recueillir en elle toutes les souvenances des Wajinrus passés. Réceptacle de la souffrance de tout un peuple, Yetu restitue son savoir lors de la cérémonie du Don de Mémoire où tous les Wajinrus se réunissent pour revivre leur naissance et leur histoire tourmentée. Mais Yetu n'en peut plus, Yetu a mal, Yetu est seule, Yetu veut vivre…et elle décide de quitter la cérémonie en cours de route en abandonnant aux autres Wajinrus son fardeau mémoriel.
Qu'est-ce que la mémoire ?
Les Abysses, contrairement à ce que laisse penser son nombre de pages congru, est un roman dense et extrêmement riche.
Son noyau central, c'est ce peuple des Wajinrus et son rapport à la Mémoire, aux souvenirs (appelés souvenances) et à l'Histoire en général.
Rivers Solomon témoigne de l'holocauste noir pour réfléchir sur son apport aux jeunes générations et à tout un peuple.
Le travail de mémoire n'est pas traité ici de façon manichéenne et unidimensionnel, il est multiple, ambiguë, contradictoire, éreintant, libérateur et poignant.
Qu'est-ce que la mémoire ? Voilà la question posée par Les Abysses.
Au lieu d'asséner une réponse lisse et toutes faites, Rivers Solomon montre le beau et le laid, la douleur et la colère, la solitude et le partage.
Pour Yetu, la mémoire est un fardeau, une malédiction, la source d'une souffrance sans fin que d'être le réceptacle de l'Histoire de tout un peuple traumatisé et martyrisé. Que faire de ce poids ? Comment gérer toute cette souffrance quand, à quatorze ans, vous en recevez toute la violence sur les épaules d'un seul coup ?
Rivers Solomon réfléchit sur l'impact de l'Histoire sur les jeunes générations qui la découvrent, sur la solitude et l'horreur que cela peut entraîner si ce passé devient une ancre que l'on ne partage pas, qui nous entraîne vers le fond.
Définir la mémoire prend du temps à Yetu, et bien des peines.
Que devient un peuple qui ne vit que dans le passé ? Et, au contraire, à quoi peut aspirer un peuple qui oublie d'où il vient ?
Le choc des idées offre au roman une force de réflexion protéiforme impressionnante où le lecteur comprend que le besoin de se souvenir n'est pas une chose aussi évidente qu'on ne le pense.
Par l'intensité de sa réflexion et sa transposition à un peuple imaginaire (mais hautement métaphorique), Rivers Solomon dépasse le simple cadre de la cause Noire et parle de tous les peuples qui ont du, un jour, affronter l'horreur du génocide. du juif à l'arménien en passant par le tutsi et l'amérindien.
Les Abysses parle d'abord de ça, de vivre avec son passé, de le partager et d'en faire une chose constructive et non destructrice.
Une chose qui fera grandir et non mourir.
Un seul Monde
À côté de ce travail sur la mémoire, Rivers Solomon présente une espèce radicalement différente, les Wajinrus, et pourtant si proche des « deux-jambes » dont ils sont issus. Dans Les Abysses, comme dans L'Incivilité des Fantômes, c'est un personnage au genre non défini qui nous accompagne et qui découvre que le monde extérieur peut violemment le rejeter pour ce qu'il est. En rencontrant Suka, Yetu éprouve une chose unique et précieuse : l'acceptation.
« Je voulais dire, vous êtes comme nous » lui dira Suka surprise par la possibilité du langage chez cet étrange poisson qui s'est échoué sur la côte.
Rivers Solomon glisse son lecteur dans un corps différent mais qui ne constitue pourtant pas un obstacle à l'amour ou à l'humanité.
Dans Les Abysses, c'est le fait de communier à l'échelle de l'humanité entière qui ouvre la bonté des uns et des autres, c'est le fait de briser les barrières pour faire cause commune et comprendre que l'autre, malgré ses différences physiques ou culturelles, nous ressemble.
Une tolérance qui permet d'exister et de souffrir moins. de vivre même.
C'est le côté organique et sensible des sentiments qui traversent le roman qui rend Les Abysses si intense. Yetu n'est pas seulement une Historienne pour les Wajinrus, c'est le symbole d'un passage de flambeau, d'une nouvelle ère de réconciliation et d'ouverture. le symbole que tout peut changer.
Entre les lignes, le lecteur verra également un couplet écologiste dans Les Abysses, sur ces « deux-jambes » infâmes qui viennent voler les ressources des Wajinrus en les décimant, ces « deux-jambes » qui n'arrivent pas à coexister avec la Nature mais veulent la posséder, la dominer.
Mais surtout, entre les lignes, c'est une histoire d'amour pudique et sincère au-delà des apparences que suivra le lecteur. La rencontre de deux personnes accablées par le poids de la perte, du passé et de la responsabilité. Deux personnes qui ne savent plus si se souvenir est une malédiction ou un fardeau et si la vengeance amènera autre chose qu'un vide nouveau.
Avec Les Abysses, Rivers Solomon confirme.
Elle confirme son talent exceptionnel et sa sensibilité, son intelligence et son sens de la nuance. Roman fantastique dans tous les sens du terme, Les Abysses remue et renverse, comme un ouragan en plein océan, comme une façon de se souvenir et de mûrir sans mourir.
Lien : https://justaword.fr/les-aby..
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gruz
  14 septembre 2020
Je n'ai sans doute jamais lu un roman aussi riche, en si peu de pages.
Les abysses est un roman fantastique, dans toutes les acceptations du terme, à tel point qu'il en devient une histoire universelle, une mythologie en peu de mots, créée par un écrivain qui maîtrise la métaphore comme personne.
Imaginez et laissez vous transporter par la parole de Yetu, historienne torturée. Elle fait partie des Wajinrus, peuple marin qu'on peut assimiler aux sirènes (moins éloigné des hommes qu'il n'y paraît), et qui descend des femmes noires enceintes jetées par-dessus bord des navires esclavagistes. Elle raconte son histoire, tout comme celle de sa tribu.
200 pages, ça paraît court, et pourtant ce récit est incroyablement immersif (sans mauvais jeu de mots), prenant, poignant. Intellectuellement et émotionnellement enrichissant au possible.
Pas étonnant qu'il ait été remarqué par plusieurs prix prestigieux (finaliste des Hugo Awards, finaliste des Nebula Awards, finaliste des Locus Awards, lauréat des Lammy Awards).
C'est une histoire tout en nuances que nous propose Rivers Solomon, à lire entre les lignes. Métaphorique, mais toujours d'une étonnante clarté et distillant un nombre incroyable de thématiques. Au point d'en rester souvent bouche bée devant tant de clairvoyance, avec l'envie de surligner nombre de passages du texte, encore et encore.
Ce livre est d'une telle force émotionnelle, poétique et d'évocation qu'il est à conseiller au plus grand nombre. L'aspect fantastique n'est qu'un prétexte pour faire réfléchir sur des sujets profonds et ressentir des troubles face à ceux du personnage principal (et par ricochet ceux de son peuple).
Il y est question (entre autre) du devoir de mémoire. Une idée poussée dans ses retranchements, parce que le poids du passé peut être la source d'une douleur indicible. Les conséquences des actes des générations antérieures ont toujours des répercutions.
La vie peut être fardeau, par son passé, par sa manière d'être soi. Rivers Solomon raconte aussi la différence, prône la tolérance. L'auteur/trice est une personne transgenre qui sait sans doute parfaitement ce qu'impliquent ces notions. Et arrive à en nourrir son héroïne de manière déchirante.
Malgré les apparences, Les abysses est un roman dense, évocateur d'un folklore, empli de réflexions pertinentes et d'une grande sensibilité.
Rivers Solomon nous fait nous pencher sur notre monde, ses racines. Mais aussi sur l'amour possible malgré l'impossible, sur le respect, sur l'appartenance… Et tant d'autres choses qui rendent cette fiction à la narration originale aussi unique, et intimement universelle.
Tous les lecteurs pourront y trouver leur compte, ce n'est pas le moindre des exploits de ce roman étonnant.
Lien : https://gruznamur.com/2020/0..
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apcalipticart
  27 août 2020
Quelle est la place de l'histoire et de sa transmission dans notre vie ? À quel degrés nous sentons nous impliqués dans cette mécanique et comment vivons-nous avec cet héritage ? Voici les thématiques avec lesquelles le lecteur devra composer. Découpé en chapître court, Les Abysses nous plonge au coeur même du tumulte de la transmission historique. le rôle du transmetteur et de son rapport à l'outil de transmission sont au centre de ce livre.
Un ouvrage qui ne fait pas de concessions, des personnages forts de caractères et prêt à défendre leur position peu importe le prix, les sacrifices ou encore les pertes. Ce livre fait forcément échos à notre rapport à nous face aux heures les plus sombres de l'Histoire, peu importe les siècles, peu importe les peuples. Ici, le sujet est très ciblé, violent et pourtant l'écriture de Solomon permet d'aborder avec beaucoup de recul le sujet de ce massacre. Il résulte beaucoup de pudeur dans son écriture mais sans pour autant reléguer au second plan la gravité d'un tel événement.
Tout l'intérêt du livre, pour moi, réside dans la dualité entre Yetu et tous ses interlocuteurs. La diversité des points de vues et de leurs arguments, la difficulté d'homogénéiser et d'objectiver L Histoire, afin de la transmettre au plus grand nombres au-delà de l'émotionnel et pouvoir atteindre la vérité, celle immuable et irréfutable jusqu'à ce qu'elle soit à son tour réfutée. Un cercle sans fin fait de douleurs et d'émotions contradictoires.
Les Abysses, c'est cet endroit sombre que personne n'a pu visiter jusqu'à présent, un lieu où vit tout un royaume de Wadjinrus ces sirènes issues de la cruauté de l'homme, ces corps mi-homme/femme, mi-poisson mis au monde après que l'homme ait atteint la noirceur abyssale de son âme. Tuer la vie sur terre. Mais la mer clémente, mère de toutes les créations dans son royaume donne vie à ses presque fantômes, ses oubliés de la Terre qui ne peuvent se souvenir qu'en souffrant.
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DarknessObscura
  31 août 2020
J'avais découvert la plume de Rivers Solomon avec L'Incivilité des fantômes, qui m'avait frappé par sa voix narrative.
Les Abysses a porté le deuxième coup. L'autrice traite de la nécessité de la mémoire collective, à travers le peuple des Wajinrus, une humanité marine qui descend des femmes noires jetées par-dessus bord sur les navires esclavagistes.
En effet, les Wajinrus ignorent tous ou presque leur Histoire, qui n'est portée que par un seul individu sur laquelle elle pèse lourdement, à savoir l'Historien, qui vit plongé et assailli par l'entièreté de la mémoire de son peuple.
Yetu, Historienne totalement dépossédée de son identité individuelle par sa position sociale, tente de s'en émanciper pour pouvoir s'épanouir en dehors de son peuple, tout en cherchant des solutions pour partager le fardeau de sa mémoire, tout en découvrant les habitants de la surface.
Je vous recommande ce roman !
Chronique complète et détaillée sur le blog.
Lien : https://leschroniquesduchron..
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Yuyine
  08 septembre 2020
Rivers Solomon nous avait déjà démontré tout son talent pour parler de sujets difficiles mais essentiels avec un premier roman particulièrement percutant et juste. Voir l'auteurice s'emparer de l'univers de Drexciya semblait donc particulièrement logique pour évoquer la brutalité de l'esclavagisme avec un point de vue fantastique, quasi mythologique, mais aussi pour évoquer bien d'autres sujets essentiels qui gravitent autour. Car si le roman parle en effet de l'horreur des traites d'esclaves, il va bien au-delà et propose une réflexion aussi sur le poids d'un passé douloureux, le devoir de mémoire et toute la complexité et la peine des héritages d'une violence sans nom. En effet, aux travers du personnages de Yetu, qui a pour rôle de se souvenir de l'histoire de son peuple en épargnant les autres de la douleur de ces souvenirs, Rivers Solomon interroge ce poids de la mémoire avec beaucoup de justesse et [...]
Pour lire la suite de cette critique, rendez-vous sur yuyine.be!
Lien : https://yuyine.be/review/boo..
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critiques presse (1)
Elbakin.net   18 août 2020
L’écriture de Solomon, sensible et évocatrice, simple mais pas simpliste [...] parvient à faire naître l’émotion.
Lire la critique sur le site : Elbakin.net
Citations et extraits (3) Ajouter une citation
JustAWordJustAWord   07 juillet 2020
Si le passé est plein d’horreurs, si un peuple se définit par les atrocités qui ont été commises contre lui, alors oui, c’est bien de tout quitter.
Commenter  J’apprécie          50
YuyineYuyine   08 septembre 2020
Chacun de nous finit toujours par se poser ces questions: qui suis-je? D’où est-ce que je viens? Quelle est la raison de tout cela? Que signifie « être »? Qu’est-ce qui existait avant moi, qu’est-ce qui existera après moi? Sans réponse, il n’y a qu’un trou ; là où devrait se trouver une histoire, il n’y a qu’un trou, qui prend la forme d’une nostalgie infinie.
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JustAWordJustAWord   07 juillet 2020
Il me semble inconcevable qu’un peuple choisisse délibérément de se priver de son histoire par peur de souffrir. La douleur donne de l’énergie, elle nous illumine. C’est le fondement même de l’existence. La faim nous fait manger, la fatigue nous fait dormir. La douleur nous fait crier vengeance.
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