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JustAWord
  15 mai 2022
Acclamée dès son premier roman, l'excellent L'incivilité des fantômes, Rivers Solomon avait enfoncé le clou un an plus tard avec Les Abysses.
Comme toujours en France, ce sont les éditions des Forges Vulcain qui nous offrent aujourd'hui son troisième ouvrage avec l'ambitieux Sorrowland, pavé de plus de 500 pages où Solomon convoque une fois de plus ses fantômes et les fait remonter du plus profond des abysses humains.
Coup de génie ou déception ?

Dans la forêt
Une jeune femme court dans la forêt. On ne sait ni où elle se trouve ni ce qu'elle fuit, mais Vern doit bientôt marquer le pas pour mettre au monde son premier enfant. Hurlant est né. Viendra ensuite Farouche… puis les loups… et le Démon qui la poursuit. Vern recommence immédiatement à fuir dans la nuit, elle fuit une communauté où elle a vécu une grande partie de sa vie : le domaine de Caïn. Femme du gourou Sherman, Vern a décidé de ne pas se laisser maintenir en servitude, elle a décidé de désobéir et de se révolter toujours.
On apprend rapidement que le domaine de Caïn est une communauté noire séparatiste qui rejette toute influence du monde blanc extérieur. Caïn est un nouveau paradis pour les Noirs et leurs enfants. du moins, il est censé l'être.
Sous son vernis racial, la secte n'en reste pas moins une secte. Ses membres sont ligotés la nuit pour d'obscures raisons, on pratique le mariage forcé et le gourou a bien entendu les pleins pouvoirs. N'oublions pas non plus certaines tortures et autres joyeusetés afin de punir vices et péchés à l'encontre de certains adeptes forcément pervertit par les Blancs. Vern, elle, n'est pas comme les autres. Et pas seulement parce qu'elle est une femme intersexe noire et albinos, non. Mais parce que Vern ne veut plus subir, elle ne veut plus être dominée par qui que ce soit. Elle souhaite mettre au monde des enfants véritablement libres, loin des contraintes et des châtiments.
Malheureusement, après quelques années passées dans la forêt, Vern doit se rendre à l'évidence, elle doit retrouver le monde extérieur pour mettre de la distance entre elle et le culte de Caïn…et tenter de trouver des réponses aux terribles changements corporels qui l'affligent !
Elle fait alors la connaissance d'une autochtone, Gogo, qui va à la fois l'aider à survivre mais également à accepter qui elle est vraiment.
Rivers Solomon parle dans son introduction d' « États-Unis imaginaires » mais, soyons clairs d'emblée, Sorrowland se déroule bel et bien dans notre monde réel, à quelques complots près. de ce fait, Sorrowland est certainement le roman le plus ancré dans le réel comparativement à ses éminents prédécesseurs. Solomon retrouve son penchant science-fictif de L'incivilité des fantômes et le mixe avec le fantastique des Abysses.
Le résultat est pour le moins surprenant et tout à fait passionnant dans son premier tiers, porté par la plume incisive et revendicatrice de son autrice. Mais dès la seconde partie et l'irruption de Vern dans le monde extérieur, les choses se gâtent…

Overdose intersectionnelle
Si vous avez suivi la carrière de Rivers Solomon jusque là, vous savez à quel point ses romans sont engagés et puissants.
C'est naturellement le cas de ce Sorrowland.
Malheureusement, Solomon se laisse déborder et, à force, loupe la plupart des thématiques qu'elle tente de défendre. En effet, le roman parle bien évidemment de la cause Noire et de liberté sexuelle, notamment confrontée à l'homophobie presque traditionnelle du domaine de Caïn.
Mais l'histoire ne s'arrête pas là et l'autrice tente de parler dans le même temps d'acceptation de son propre corps, de « coming of age », de colonisation, des peuples autochtones, de parentalité, d'altérité, de révolte, de misogynie et de patriarcat, d'abus sexuels et même de la question du VIH…
C'est l'overdose !
En voulant parler d'autant de choses dans une intrigue aussi fine et bancale, Solomon étouffe une bonne partie de ce dont elle veut parler. Ainsi, le sous-texte sur le passif colonial des États-Unis et la souffrance des autochtones à travers le personnage de Gogo passe très mal. Cette dernière semble davantage là pour faire office de faire valoir aux revendications de Vern que pour parler des véritables malheurs qui accablent son peuple. Il en résulte un propos superficiel et maladroit, pour ne pas dire opportuniste, et qui sonne totalement faux et creux après la lecture d'un grand roman comme Les Femmes de North End de Katherena Vermette. Il en sera de même d'ailleurs pour les rapports entretenus par Vern et ses deux enfants, Hurlant et Farouche, qui sont souvent sacrifiés sur l'autel d'une histoire complotiste mal amenée. Après 250 pages plutôt réussies, Rivers Solomon révèle que la transformation mycélienne de son héroïne ne doit rien au hasard mais cette révélation qui arrive comme un cheveu sur la soupe ne repose très longtemps sur rien d'autres que la parole de Gogo. Mal exploitée et mal mise en place, cette idée avait pourtant énormément de choses pour plaire, notamment dans ce qu'elle permet d'établir comme lien entre les ancêtres de Vern et elle-même, et cette écho tendu entre le monde humain et le monde végétal.
Tout se passe comme si Solomon n'arrivait pas à cadrer ses idées et que le tout bouillonnait tant et si bien que le récit lui-même finissait par s'y brûler.
Une déception au regard de ce premier tiers aussi envoûtant que fascinant et qui promettait beaucoup plus au lecteur, dans une atmosphère quasi-horrifique capable de réutiliser à merveille des mythes sinistres comme celui des Docteurs de la Nuit.

Accepter qui l'on est
Si l'on arrive cependant à passer outre un récit souvent trop facile qui se repose beaucoup trop sur des ressorts fantastiques peu crédibles pour asseoir son complotisme science-fictif, Sorrowland offre encore pas mal de belles choses de la part de son autrice. À commencer par le personnage de Vern elle-même, magnifique figure de jeune fille qui ne sait plus qui elle est.
Au cours de l'histoire, Solomon charge le poids du fait religieux et la culpabilité qui s'implante inconsciemment en Vern. C'est le chemin de l'acceptation de sa propre sexualité et, au-delà, de sa propre identité qui s'avère la plus grande réussite de ce roman et qui permet aussi de redorer le blason terni de Gogo qui, cette fois, trouve une véritable existence dans cet amour libérateur.
De même, Sorrowland incite à se méfier des faux-prophètes et montre de façon intelligente que la manipulation de causes nobles peut finir dans l'extrémisme et le fanatisme le plus total. Que parfois, sous les oripeaux du nouveau monde se cache le retour dans les ténèbres du passé.
Le passé occupe toujours une très large place dans le récit de Solomon.
La figure du fantôme, omniprésente chez la britannique, s'incarne même ici littéralement par les « hallucinations » de Vern. Des hallucinations qui blessent mais qui épaulent aussi, qui soignent et qui effraient. En un sens, c'est aussi le message sur le poids du passé qui sauve Sorrowland. Si l'expérience mycélienne semble tirée par les cheveux, elle permet de mettre en lumière les atrocités commises sur des femmes noires par le passé, faisant écho elles-mêmes aux autres expérimentations médicales abominables de l'Histoire récente de l'humanité. le corps, motif récurrent pour ne pas dire primordial chez Solomon, est un enjeu central. C'est son bouleversement ou sa profanation qui transfigure l'être, en bien ou en mal. C'est aussi lui qui, souvent, devient un enjeu politique et religieux. Dommage que Rivers Solomon ne s'applique pas mieux dans ces thématiques et qu'elle préfère s'investir à fond dans une intrigue bancale et trop superficielle.

Sorrowland avait le potentiel d'être tellement plus s'il choisissait d'en faire moins (et mieux). Affaibli par un cheminement narratif bancal et souvent grossier, le roman de Rivers Solomon peine à trouver ses marques et se noie dans ses multiples revendications intersectionnelles qui, à force de s'empiler les unes sur les autres, finissent par s'étouffer mutuellement. Reste le talent de l'autrice pour les personnages marquants et meurtris, mais cela est-il suffisant ?
Lien : https://justaword.fr/sorrowl..
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SChaptal
  19 avril 2022
Une forêt quelque part dans le Sud des États-Unis, une personne albino court seule et accouche d'un enfant noir, Hurlant, puis d'un autre aussi blanc qu'elle, Farouche. le tout au milieu de loups et poursuivie par un démon. Dès les premières pages de Sorrowland, Rivers Solomon donne le ton : fantastique, horrifique, gothique, mais également bourré d'action, de scènes drôlissimes, de poésie et parfois de féerie. Avec son troisième roman, Rivers Solomon nous raconte l'histoire de Vern, analphabète ayant vécu toute sa vie sous l'emprise d'un culte séparatiste, ayant subi de multiples manipulations, tortures et horreurs comme tous les autres occupants du Domaine de Caïn et qui, mariée trop jeune a préféré s'enfuir à 15 ans pour y vivre dans les bois avec ses petits.
Au fil des mois, son corps changeant ne lui permet plus de rester loin de la civilisation et le démon veut la ramener au Domaine. Dans leur fuite, Vern et ses enfants vont comprendre peu à peu ce qui se cachait derrière l'apparente rigueur religieuse du domaine. Et du fantastique gothique, le roman bascule dans une science-fiction à la X-Files. En effet, avec Sorrowland, Rivers Solomon écrit une fois de plus un livre oscillant entre les genres, mais qui touche son lectorat droit au coeur et le prend aux tripes. Même s'il est relativement court (moins de 300 pages), vous ne le lirez pas d'une traite tellement ce texte est riche de sensations, d'informations et de sentiments.
Comme dans L'Incivilité des fantômes, Rivers Solomon à travers ses personnages interroge le genre, l'orientation sexuelle et la religion. Comme dans Les Abysses, le texte explore l'histoire des Noirs aux États-Unis, le racisme à leur encontre et certaines de leurs légendes (comme les docteurs de la nuit). Mais ce livre aborde également les différents mouvements de lutte qu'ils ont menés ainsi que la lutte des Premières Nations pour préserver leurs terres, et conserver leurs langues et leurs héritages. le tout dans un monde très proche du nôtre, mais où certaines divergences se sont produites au cours du 20e siècle même si elles ne sont jamais clairement signalées. Pour autant, ce roman n'est pas un pensum militant. C'est avant tout un roman où la fuite et la quête de Vern laissent peu à peu place à de l'action et à un final dignes de Neon Genesis Evangelion. À la frontière entre le Tour d'écrou d'Henry James, Charlie de Stephen King et Ring Shout de P. Djèlí Clark, Sorrowland vous marquera longtemps. Et avec ce troisième roman, Rivers Solomon confirme que son talent va crescendo.
Lien : https://www.outrelivres.fr/s..
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kristobalone
  16 mai 2022
Je laisse à d'autres le soin de spoiler à outrance comme si le plaisir de la découverte leur était uniquement réservé pour amener ici mon avis personnel.
Je crois comprendre que c'est l'esprit d'une critique.

Je m'effare, depuis L'incivilité des fantômes jusqu'à maintenant, de constater à quel point Rivers Solomon peut s'attirer de cinglantes critiques.

Pour ma part, chaque nouveau roman m'offre un plaisir croissant. L'inconfort, le mal-être de ses héroïnes me vont systématiquement droit aux tripes et j'épouse leur rage, leur violence, leur peur de croire naïvement de toute ma sensibilité.

Certes, iel est manifestement originale, au plein sens du terme. On en a tellement besoin dans un monde de plus en plus aseptisé et convenu !

Rivers Solomon offre une littérature violente et engagée, à fleur de peau, qui fait du bien à certains et qui en hérisse d'autres.

A moi, elle fait énormément de bien.

Merci Rivers.

Lien : http://christophegele.com/20..
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Charybde2
  16 juillet 2022
Un thriller fantastique endiablé pour un troisième roman de résistances mythologiques foisonnantes et convergentes.


Sur le blog Charybde 27 : https://charybde2.wordpress.com/2022/07/16/note-de-lecture-sorrowland-rivers-solomon/

Pas de note de lecture pour ce « Sorrowland », troisième roman de Rivers Solomon, publié en 2021 et traduit en français en 2022, toujours par Francis Guévremont et toujours chez Aux Forges de Vulcain : l'article que je lui consacre est à lire dans le Monde des Livres daté du vendredi 15 juillet 2022, ici. Si je n'ai pas résisté au plaisir de reproduire ci-dessus la citation illustrant l'article dans le quotidien du soir, et d'en proposer quelques autres ci-dessous, le reste des commentaires sur cette page de blog sont donc plutôt à considérer comme des notes de bas de page vis-à-vis de l'article principal, incluant éventuellement quelques bribes (n'ayant pas été utilisées telles quelles) de mon entretien à Paris avec Rivers Solomon il y a quelques semaines.

L'un des traits saillants de ces 500 pages, qui empruntent cette fois davantage les codes de l'horreur gothique et du thriller d'espionnage (en un cocktail particulièrement réjouissant, la composante thriller proposant un mix redoutable de classique Robert Ludlum – les super-héros solitaires ne sont pas toujours où l'on croit – et de minutieuse fiction documentaire à la Dana Spiotta – lisez « Eat the Document ») plutôt que ceux de la science-fiction interstellaire ou de la fantasy mythologique, est leur foisonnement thématique, appuyé dans certains chapitres, beaucoup plus discret dans d'autres. Si l'on ose un glissement stylistique (mais oui !) du côté de ce que les universitaires anglo-saxons appellent, pour le meilleur et pour le pire, la « French Theory », particulièrement familière à Rivers Solomon, avec son master de Stanford en études comparatives raciales et ethniques, « L'incivilité des fantômes » et davantage encore « Les abysses », regardent vers Jacques Derrida et ses flèches métaphoriques acérées, là où « Sorrowland » lorgne beaucoup plus manifestement vers les rhizomes de Gilles Deleuze et Félix Guattari (et pas uniquement par la présence officielle dans le texte, le moment venu, de mycélium).

La notion même de « sensitivity reader » demeure controversée aujourd'hui, tout particulièrement en France, alors qu'il semble plutôt normal et logique de s'assurer d'un minimum de respect et de vérisimilitude lors du traitement de sujets sensibles du point de vue des personnes directement concernées – sans préjuger naturellement des choix artistiques qui seront faits, en toute connaissance de cause, par les autrices et les auteurs in fine. On pourra noter ainsi que si Rivers Solomon réalise à l'occasion des consultations pour des collègues sur les sujets d'afro-américanisme et de troubles du spectre de l'autisme, pour lesquels sa légitimité semble indéniable, il ne lui a pas fallu un instant d'hésitation pour s'assurer à son tour d'une lecture sensible extérieure sur les questions amérindiennes et de troubles de la vision liés à l'albinisme, qui jouent un rôle essentiel dans « Sorrowland ».

D'une manière qui ne faisait pas jusqu'ici partie de son ADN observé, Rivers Solomon est aussi capable d'une belle dose d'humour (même s'il s'agit souvent d'humour noir), jouant soit des étrangetés de point de vue que lui permet son personnage principal, soit d'une forme d'anachronisme de tonalité que ne renieraient peut-être pas les Wu Ming (avec lesquels se partage de facto ici une certaine conception du lien combattant entre le politique et le littéraire) de « L'Oeil de Carafa » ou la Marie-Fleur Albecker de « Et j'abattrai l'arrogance des tyrans ».

Comme dans les deux romans précédents, l'enjeu principal ici, au service duquel les moyens littéraires, aussi malléables que possible, doivent se mobiliser, est bien l'élaboration de contre-narrations au sens de John Keene, comme l'illustrent ailleurs un Colson Whitehead et un George Saunders (que je cite logiquement, après échange avec Rivers Solomon – qui apprécie tout particulièrement l'auteur de « Grandeur et décadence d'un parc d'attractions » -, dans l'article du Monde des Livres cité en introduction de cette « note »), ou encore une Nalo Hopkinson (également l'une des autrices favorites de Rivers Solomon, et dont on ne peut que regretter à nouveau qu'elle soit aussi peu traduite en France) et, bien entendu, une Octavia Butler, dont la stature de pionnière d'un afro-futurisme résolument littéraire ne cesse désormais de s'affirmer.

On notera également que par rapport aux deux romans précédents, « Sorrowland » marque certainement un point d'inflexion dans le nombre d'ambiguïtés dialectiques proposées à la sagacité de la lectrice ou du lecteur, du couple réassurance /endormissement (ou pire) de la religion (surtout dans sa déclinaison nord-américaine évoluant si souvent à la limite de la secte) à celui émancipation individuelle / lutte collective (si joliment incarné ici au sein du duo formé par l'Afro-Américaine Vern et l'Amérindienne Gogo), en passant par l'opposition ville-civilisation / forêt-sauvagerie qui, tout en jouant autour des figures mythiques de l'esclave en fuite et de l'enfant sauvage, force la question-clé : « qu'est-ce qu'être sauvage de nos jours ? », pour ne citer que quelques-unes des mécaniques de réflexion par opposition mises ici en oeuvre par Rivers Solomon.

Assumant pleinement ses visées et ses ambitions politiques dans un contexte marqué par l'urgence à laquelle est désormais confronté « Black Lives Matter », parmi d'autres mouvements de défense des minorités bafouées ou menacées, « Sorrowland », tout en gardant les aspects joueurs et efficaces que lui permet le recours habile à l'arsenal des « mauvais genres », marque une nouvelle étape décisive dans le développement littéraire de Rivers Solomon, pour notre plus grand plaisir complice – et notre soutien un peu plus qu'implicite à tous ces éveils et travaux mémoriels si nécessaires.

Lien : https://charybde2.wordpress...
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kikenbook
  04 juin 2022
Je ne connaissais pas Rivers Solomon, mais sa présence dans le catalogue des Forges de Vulcain avait de quoi titiller ma curiosité, et trouver « Sorrowland » sur un présentoir de la librairie Aux Mots à la Bouche finissait de me convaincre à entrer dans l'histoire de Vern.
L'ouverture nous plonge directement dans l'ambiance : Vern, une jeune femme noire, accouche de jumeaux : Hurlant et Farouche. L'évènement serait banal si Vern n'était pas une adolescente et si elle n'était pas au beau milieu d'une forêt américaine. Une fois ses deux petits mis au monde, elle reprend sa fuite : Vern est traquée, elle vient de s'échapper d'une communauté, le Pays de Caïn, dans laquelle elle a grandi et est devenue, bien malgré elle, la femme du gourou Sherman. La promesse du Pays de Caïn à l'époque de sa création pouvait être séduisante pour une population noire confrontée au racisme et à la ségrégation : créer un havre de paix pour les Noirs et leurs enfants, loin de toute influence des Blancs. Mais quand communautaire se met à rimer avec sectaire, quelques-unes déchantent et c'est le cas de Vern qui n'entend pas continuer à subir les sévices qu'on lui inflige et qui prépare son évasion à l'instar de sa meilleure amie qui, elle, a réussi à s'enfuir. La voilà donc en forêt, chargée de deux bébés, fuyant des membres de la communauté désireux de la récupérer et lui faire passer son envie de quitter le groupe.
Vern reste plusieurs années en forêt, mais le danger trop proche et l'impression grandissante que son corps, comme habité par un élément étranger, est en train de se transformer en lui infligeant des souffrances terribles, la poussent à sortir du bois et rechercher la protection de la civilisation. Sorrowland est un récit de passages, de transitions, de transformations. Et c'est dans la douleur que la jeune fille qu'elle était, contrainte, soumise, devra accoucher de la femme qu'elle veut être, libre. C'est en partie l'Amour et la Nature qui joueront le rôle de sage-femme en l'aidant à assumer ses différences et son passé. Un passé aussi tourmenté que l'histoire américaine et le fonctionnement de la secte qui l'ont vu grandir, et des différences qui auraient pu faire d'elle un monstre, que ce soit par la métamorphose qu'elle subit ou par ses amours lesbiennes rejetées avec brutalité, mais qui finalement se révèle des forces une fois assumées.
« Sorrowland » est une mine de thèmes abordés – Rivers Solomon en fait elle-même une liste sommaire en note d'ouverture – et la majorité d'entre eux pourraient sembler lourds, noirs. le racisme, l'homophobie, la violence, ça ne vend pas du rêve et ça ne remplit pas de paillettes nos petits yeux de lecteurs ! Et pourtant, il y a dans la destinée de Vern une force intérieure, un combat qui force le respect, l'admiration et permet d'allumer quelques lueurs d'espoir agrémentées de touches d'humour toujours bienvenues. La plume de l'autrice est à l'image de l'héroïne, puissante, violente, tendre, dure et riche. Incontestablement bien écrit et traduit par Francis Guèvremont, le roman de Rivers Solomon est pour moi une incitation très forte à aller découvrir ses deux précédents romans.
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bibliothecaire_reveuse
  11 août 2022
"Les os, le sang, la pourriture font pousser les arbres et les champignons. La forêt transforme le chagrin en fleurs."

En plus d'être probablement l'instit' le plus cool du système solaire, le bookstagrameur @easy_grinder a bon goût, que ce soit en musique, en cinéma ou en littérature. Parmi tout un tas d'autres trucs, on aime Rivers Solomon, l'auteure de "L'incivilité des fantômes" et des "Abysses". On s'est donc jetés tous les 2 en même temps sur sa nouvelle pépite : "Sorrowland"...

Vern, jeune femme afro-américaine albinos et enceinte jusqu'aux yeux s'enfuit dans la forêt, loin de la secte qui la retenait prisonnière. Séquestrations, humiliations, mariages forcés, viols... Vern en a fini avec tout ça. Elle donne naissance à des jumeaux, en pleine nature et, bientôt, son corps subit d'étranges mutations. Elle va devoir affronter son passé et ses fantômes pour découvrir l'horrible vérité sur le Pays de Caïn... mais à quel prix ?

Rivers Solomon se revendique non binaire. Chacun en pense ce qu'il veut, on s'en moque, ce n'est pas la question. Ce qui est passionnant en revanche, c'est que la totalité de son oeuvre est traversée de questionnements politiques et philosophiques sur la condition du peuple afro-américain, sur le devoir de mémoire, sur la quête d'identité. L'ensauvagement et la transidentité de Vern (et par extension de l'auteure) sont une façon de se réapproprier son corps après l'oppression qu'il a subi et de trouver un chemin vers la liberté totale, qu'elle soit physique, sexuelle ou spirituelle. Comme à son habitude, Solomon nous livre un texte puissamment évocateur, brutal et dérangeant. Et malgré un happy end plutôt décevant, "Sorrowland" est très difficile à oublier sitôt la dernière page refermée...
Lien : https://www.instagram.com/bi..
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Nine33
  15 juillet 2022
J'avais déjà lu les abysses de Solomon Rivers. Et là encore je suis envoutée par son écriture si particulière, douce, forte, violente parfois.
On nous parle des oubliés, des spoliés, des victimes, de racisme, de la lutte des noirs contre les blancs, des premiers peuples contre leurs envahisseurs, mais aussi d'homosexualité et d'amour tout simplement.
Avec une note de fantastique ce qui en fait un récit tout à fait à part.
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Nelle_EB
  24 juin 2022
Franchement, je ne sais pas vraiment comment vous parler de ce bouquin. Il fait partie de ces expériences littéraires qui ont du mal à rentrer dans une case et j'adore ça.

Il y a quelque chose de très humain, à l'intérieur. de très violent, aussi, en même temps que plein d'amour. On passe par beaucoup d'émotions. C'est une lecture très viscérale, dans tous les sens du terme, et ça me laisse une impression étrange, que j'ai du mal à décrire.

C'est marrant, parce que j'ai l'impression que j'avais le même sentiment en terminant "L'Incivilité des Fantômes" il y a quelques années. Ce sont des lectures fortes, qui abordent de manière plus ou moins dissimulées des tas de sujets importants, mais ce sont aussi des lectures qui laissent des sentiments indescriptibles et puissants. Peut-être bien que c'est justement ce que j'aime dans les récits de Rivers Solomon, cette impression nébuleuse à la fin, indéfinissable, mais inoubliable également.

J'ai particulièrement aimé la première partie, où la nature est omniprésente et Vern livrée à elle-même avec son caractère bien assis et ses enfants, tous vivant au jour le jour, en cohésion avec la brutalité tout autant que la beauté qui les entoure.
J'ai un chouïa moins accroché ensuite, où les événements s'enchaînent pour changer de sujet, bien que les deux parties soient liées, l'une apportant les réponses à l'autre. Toute cette histoire de métamorphose est fascinante et super intéressante.

Bref, je n'en dis pas plus. le genre de bouquin qu'il faut lire parce qu'il faut le vivre. Si son précédent roman m'a déçu, Rivers Solomon revient en force avec Sorrowland, et j'en suis ravie !
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ramettes
  12 juillet 2022
J'ai découvert l'écriture de Rivers Solomon avec « Abysse » qui m'avait emporté dans son univers aquatique. Lorsque j'ai lu la quatrième de couverture de ce roman je me suis dit qu'après l'élément aquatique nous allions plonger dans la terre. Terre nourricière ou sépulcrale ? Mais rien n'est aussi simple, il y a tant de possibles.
On va suivre les différentes étapes de ce parcours de vie bien singulier. On la voit combattre ses vieux démons. Comment vivre librement lorsqu'on vous a été programmé physiquement et mentalement ?
Quel est ce lieu appelé le Domaine béni pays Caïn ? Au début on voit se dessiner un univers autour du révérend Sherman où vivent des afro-américains loin du monde corrompu des blancs. On imagine bien le concept à l'américaine, avec toutes sortes d'idées pour maintenir sa communauté sous sa coupe. Cependant, plus on avance, plus Vern soulève des voiles. Plus elle s'enfonce dans la forêt et la terre plus elle se « purifie » plus on découvre la corruption et la maltraitance.
Dans un premier temps on a l'impression qu'elle retourne à la vie primitive, dans le rôle de la mère et ses enfants, où son instinct lui dictera la voie à suivre et plus on découvre des facettes très étranges. Au fur et à mesure que le temps, elle va faire des rencontres qui vont lui permettre de révéler sa véritable nature et les autres façons de voir le monde.
Le roman devient de plus en plus complexe au fur et à mesure que Rivers Solomon développe certaines idées en fonction du rôle de ses personnages. Amitié, amour et soif de liberté, sortir du moule dans lequel la société essai façonner les êtres humains.

Roman très intéressant qui fait écho à l'actualité tout en jouant avec l'imaginaire et la fiction. J'ai hâte de découvrir son prochain roman pour voir vers quels confins de l'âme humaine Rivers Solomon va nous emmener.
Je vous invite à vous aventurer dans une autre Amérique que celle que l'on nous sert habituellement.
« Sorrowland » est un roman qui demande aux lecteurs de se poser les bonnes questions sur la société que l'on souhaite avoir.


Lien : https://latelierderamettes.w..
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LaurenceORSINI
  23 mai 2022
Bonjour les amis, c'est la sortie événement, SORROWLAND de RIVERS SOLOMON, une autrice américaine non binaire, traduite aux Editions Aux forges de Vulcain

La quatrième de couverture
Vern est enceinte et décide de s'échapper de la secte où elle a été élevée. Cachée dans une forêt, elle donne naissance à des jumeaux et décide de les élever loin de l'influence du monde extérieur. Mais, même dans une forêt, Vern reste une proie. Forcée à survivre en pleine nature, elle montre une brutalité terrifiante, résultat de changements étranges et inexplicables que son corps traverse.
Pour comprendre sa métamorphose et protéger sa famille, Vern doit affronter le passé et l'avenir. Trouver la vérité signifiera découvrir les secrets de la secte qu'elle a fui, mais aussi l'histoire violente de ces États-Unis qui l'ont produite
MON AVIS
Sorrowland est de ces récits dont il est difficile de parler sans émotions tant il vous prend par les tripes.
Si les mots me semblent aujourd'hui peser si lourd, c'est parce que JE SUIS VERN ! Tout comme elle, j'ai grandi prisonnière, tout comme elle, j'ai dû m'enfuir pour tenter d' échapper à ma famille, à mes bourreaux, à l'image de Vern, j'ai tenté de protéger mes enfants de l influence néfaste du monde extérieur. Et tout comme Vern j'ai une orientation sexuelle toute personnelle **NB je suis assexuelle). Pour finir je suis moi aussi issue d'une minorité puisque je suis eurasienne.
Sorrowland réécrit l'histoire de ces États-Unis, à travers le prisme d'une héroïne albinos, Vern, ,que s'approprie Rivers Solomon en cassant tous les codes des récits du genre. D'une plume vive, mordante, le lecteur entre dans une histoire entre illusions, folie, et fantômes résolument gothique, sombre horrifique faite de fantasmes et de bestialité. D'emblée l'intertextualité avec de grands classiques résonne telle une évidence comme avec L'Homme Invisible de HG Wells. Pourtant, Rivers Solomon s'émancipe de tous ces classiques pour élever sa propre voix, celle d'une libération, d'une nature restituée, d'une acceptation de son corps dans sa sensualité et dans toute son individualité, dans sa sexualité, de ces différences qui peuvent devenir magiques en chacun de nous pour peu qu'on leur restitue leur place.
La dimension fantastique, science fiction offre une échappatoire résolument optimiste, moderne, empreinte d'espoir.
À travers ce roman puissant autant que magistral, Rivers Solomon délivre un message neuf, qui se veut délivré du regard de la société actuelle, du regard des autres, et où les enfants sont toujours les victimes des désordres de leurs origines. Elle évoque sans équivoque notre responsabilité en tant que parents à éduquer nos enfants.
Chez Rivers Solomon, loin d'être kafkaïenne, la métamorphose s'avère un passage nécessaire dans l'affirmation de soi, pour se libérer des liens du passé en retournant à sa vraie nature et pour en affranchir les générations futures.
Sorrowland c'est la métaphore de la liberté universelle comme un cri de vie inextinguible.
Merci pour cette leçon de vie , pour cette humanité
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