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ISBN : 2070453146
Éditeur : Gallimard (08/11/2013)

Note moyenne : 4.86/5 (sur 7 notes)
Résumé :
Ce chef-d'œuvre de la littérature yiddish, inédit en France, s'ouvre au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, parmi les cendres, les corps disloqués, dans la froideur d'une terre sans Dieu où les réchappés de la barbarie des hommes tentent de retrouver un semblant d'humanité. Le héros – un être triple, car la focalisation oscille entre Leibl, S. ou «Je» – vogue de lieu en lieu ; partout, pour mille raisons, il est retenu et comme happé par l'endroit qui l'accueil... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (3) Ajouter une critique
LiliGalipette
  20 septembre 2014
Texte de Leïb Rochman.
La guerre est terminée. S. revient dans sa ville et retrouve les restes dévastés de ce qui fut son ghetto. « Il savait que les siens n'étaient pas là. On les avait triés, avec leurs parents, parmi les voisins. Une main d'homme s'était abaissé et les avait désignés du doigt. » (p. 20) S. voudrait se souvenir de tous les noms et de tous les visages de ce qui ne sont pas revenus des Plaines. « On les chassait à coup de fouet dans les flammes où leurs ombres s'écroulaient en cendres. » (p.61) Incapable de rester là où les siens ne sont plus, il entreprend une errance indéfinie, ses pas rejoignant le cortège des survivants. « Il marchait sur les traces de sa communauté perdue – sur leurs traces effacées. » (p. 166)
Ceux-là qui marchent à travers l'Europe, ce ne sont pas des revenants, ce sont des revenus de loin. Il y a Leibl et son épouse Esterké. Il y a la petite fille aux paumes brûlées. Il y a la danseuse à la jambe brisée. Il y a le Dr Scheter, le bibliothécaire qui voudrait dresser la liste de tous les ouvrages sauvés des flammes. Il y a les jumelles qui ne peuvent dormir qu'en s'accrochant l'une à l'autre. Ceux-là qui ont survécu faisaient partie du peuple élu par Dieu. Peuvent-ils encore prétendre à cette élection ? Si oui, où aller ? Où est la terre promise ? Israël est-elle la réponse à la question posée par l'errance ?
Impossible de tout dire de ce monument de la littérature yiddish qui, lui-même, tente de tout dire de la Shoah. Les Plaines, c'est le nom que l'auteur donne aux camps de la mort. Trompeuse image faussement bucolique. Ce qui a eu lieu dans les Plaines, c'est la tentative d'effacer une identité : S. ne se reconnaît plus puisqu'il est seul. « J'appartenais à une espèce qui ne relevait plus des cimetières. Une espèce qui s'effondre sur les routes y menant, mais dont les tombes restent désertes à jamais. » (p. 274) Avec son identité amputée, réduite à une initiale, il ne sait s'il est la fin ou le commencement du nouveau peuple.
Si S. est le personnage qui revient le plus souvent, l'auteur aussi prend la parole au sujet du texte qu'il écrit. Faut-il dire ou taire l'Anéantissement ? Est-il juste ou cruel d'évoquer les morts et les mémoires perdues ? « Il était le dernier scribe de son temps. Il devait tout inscrire pour l'avenir. S'il ne le faisait pas, il n'y aurait plus personne pour le faire. » (p. 636) Mais est-ce aux seuls survivants d'écrire l'Anéantissement ? « Ce n'est pas lorsque les victimes écriront leurs mémoires que le monde sera délivré des bourreaux, c'est lorsque les bourreaux eux-mêmes les écriront. Mais eux n'écrivent pas. Lorsqu'ils écriront, ils cesseront d'être des bourreaux. Écrire signifie comprendre. [...] Ce n'est qu'une fois qu'il se mettra à écrire qu'il comprendra sa victime : comprendre signifie sentir, sentir sa victime et sa douleur. » (p. 714) le pouvoir de l'écriture n'est plus à démontrer : la force du texte est telle qu'elle peut pardonner l'Anéantissement tout en n'oubliant jamais qu'il a eu lieu. Se souvenir, oui. Condamner, non. « le vieux rabbin protesta : infliger des souffrances aux bourreaux, quel sacrilège ! » (p. 211)
Outre cette obsession du témoignage, il y a l'obsession de la procréation, de la reproduction et du repeuplement. Sans cesse, S. pense aux femmes qui n'ont pas accompli leur destin de mère, aux semences qui n'ont pas été déposées dans les ventres féconds. Les Plaines ont fait des millions de morts, mais elles sont surtout coupables d'avoir assassiné des milliers de générations à venir. « Ce n'était pas seulement son sort à lui, celui de sa souche calcinée, c'était le destin aboli de toutes les générations à venir sur cette terre. » (p. 81) S'ouvre alors le tribunal rabbinique. « le prévenu est S. [...] Depuis son retour de là-bas, il va par le monde, muet. Il déambule et abolit sa postérité, il perturbe la marche du monde. » (p. 339) On ne juge pas les bourreaux, mais les survivants qui refusent d'accomplir la vie, de faire fructifier de ce que les Plaines ne leur ont pas arraché. Mais comment vivre quand la peur ne disparaît pas et que l'incrédulité a remplacé l'espoir ?
Il est évidemment question de la culpabilité du survivant, cet étrange remords de celui qui n'a pas disparu. « Je ne pouvais me pardonner ma présence parmi les hommes. Elle était toujours suivie d'un sentiment de remords. » (p. 265) Mais cette culpabilité est sous-tendue d'une incompréhension : pourquoi avoir survécu alors que tant sont morts ? Pas uniquement la culpabilité du survivant, mais l'incompréhension : pourquoi avoir survécu quand tant sont morts ? Et surtout, désormais, qu'est-ce que cela signifiera de mourir sans être exécuté dans les Plaines ? « La douleur de mourir dans son lit après toutes ces épreuves, alors qu'il était désormais permis de vivre, était plus insupportable que la douleur de disparaître avec les autres jadis. » (p. 685) Mourir semble avoir pris un autre sens : on ne meurt plus de la même façon depuis les Plaines. « Il lui semblait à la fois triste et insignifiant de mourir sans être exterminé. » (p. 51)
À pas aveugles de par le monde est un texte protéiforme qui mêle différents registres de langue et différents genres littéraires, comme si, pour dire l'innommable, le texte traditionnel ne se suffisait pas à lui-même. Dans les Plaines, plus qu'un peuple, c'est une voix qu'on a essayé de faire taire : puisqu'elle a survécu, elle ne se taira plus jamais et elle investit désormais tout le champ littéraire. Élégie, roman, témoignage, légende, mythe, pièce de théâtre, fantasmagorie, le texte de Leïb Rochman est une lancinante évocation/invocation menée au nom des disparus. Ce récit hybride pourrait être pesant, mais il évoque de glorieux décombres et il est étonnamment lumineux, notamment le chapitre consacré au procès des livres écrit dans un registre résolument tourné vers le réalisme magique. Ce texte jamais n'accuse, jamais de condamne, jamais ne se lamente. Probablement parce que l'accusation, la condamnation et la lamentation sont vaines après les Plaines. Désormais, ce qu'il faut tenter, c'est la vie, à reconstruire au nom des morts.
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jeanmauricehuard
  19 août 2017
Cité comme tel par Rachel Ertel dans "A voix nue" sur Fr-Culture. Son auteur Leiv Rochman a survécu à la destruction de Minsk, à l'emprisonnement dans un camp et à un pogrom à Kielce. Ce livre a été décrit comme un "livre-monde".
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Pitcha
  21 mars 2017
Cité par Rachel ERTEL dans A voix nue du 10/03/2017
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critiques presse (2)
Liberation   25 juin 2012
C’est un récit choral et halluciné, où alternent quatre voix principales : celle de S., celle de Leïbl l’instituteur, mais aussi le «je» et le «nous». Elles s’entremêlent et se mélangent.
Lire la critique sur le site : Liberation
Telerama   13 juin 2012
Sous la plume de Leïb Rochman, chaque mot est une victime dont il cherche à honorer le souvenir. Son écriture déferlante charrie les morts, puis se laisse porter par le vent, absorber par la terre, rouler par les vagues.
Lire la critique sur le site : Telerama
Citations et extraits (14) Voir plus Ajouter une citation
liketheleafliketheleaf   20 octobre 2016
Le soir, il se rendit rue Kurczewa. Maintenant que le mur du ghetto était abattu, la rue restait exposée, dépouillée de la force protectrice de ses pierres. Les maisons- nues, ouvertes, leurs entrailles dilacérées- trainaient dans un champ ou quelque lointain faubourg, offertes aux yeux de tous. Il sentit, toute proche, la maison de sa mère. Quelques pas encore, il lui fera face. Il se détourna, emprunta le sentier qui la contournait. Il suivit la clôture de la cour. Il tournait autour du jardin envahi de plantes et de mauvaises herbes, il s’éloignait de la façade. Une longue main le tirait en arrière. Elle n’allait pas tarder à le saisir par les épaules. Pourquoi fuyait-il ?
Il était loin, maintenant. Il était libre. Il ralentit le pas. Il s’arrêta devant un trou dans la haie. Il y colla un œil pour voir l’intérieur du jardin. Tout était visible, miraculeux. Soudain, immobile, il fut assailli par son passé. Il y plongeait son regard comme dans un monde lointain. En cet instant, il sut que dans toutes ses fuites, dans ses heures les plus solitaires, dans les lieux les plus invraisemblables, ce jardin lui ferait signe, l’appellerait. C’est ici qu’il a découvert le monde ; et jamais il ne pourra se libérer de cet endroit. Et quel que soit le lieu où ses yeux se fermeront à jamais, ils s’éteindront sur cette vision. Il voulait pénétrer dans ce jardin de tout son être, ne jamais s’en séparer. Il voulait que rien ne pût l’en détourner. Il était de nouveau dans la réalité, il était lui.
Comme à travers une loupe, il voyait la lumière chatoyante des lilas. Il pouvait les regarder en toute liberté, leur tendre les bras dans le rêve. Au milieu de ces arbres, il courait avec d’autres enfants juifs. Peut-être vont- ils arriver ? Il entendit distinctement les trilles des oiseaux dans les branches. Il se surprit à rire. Rien ne s’était passé entre temps. Il aurait voulu que ce moment se prolonge éternellement.
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liketheleafliketheleaf   20 octobre 2016
La pendule le berçait et le ramenait à son enfance. Elle ranime les berceuses oubliées. Sa mère lui chante « dodo, mon petit garçon, dodo mon enfant » il répond en silence « ma petite Myriam, dodo
Maman », et la pendule l’accompagne. La voix de sa mère n’est plus. Seule la pendule bat, monotone, et il chantonne : « Dodo mon enfant, dodo, mon garçon ; dodo ma petit Myriam. » Il comptait sur ses doigts au rythme de la pendule : ma mère-un ; Myriam- deux ; Esther- trois ; Dinah- quatre et lui-cinq. Lui, il était en vie. Dinah- quatre. Oui, un instant… Il allait laisser la pendule émettre son tic- tac ; plus tard, il reprendrait son compte. Il voulait compter tous les siens assassinés- les oncles, les tantes, les cousins. I fallait se souvenir de tous. Ici, dans cette maison, il allait dire kaddish, la prière pour les morts, pour eux tous. Il va rappeler leur nom et ceux de leurs mères. Il va reprendre à partir de Dinah- quatre ; leur frère, Meïer, Meïer avec ses cheveux d’un roux de bronze- cinq. Pourquoi avait-il un souvenir si vague de Meïer ? Continuons. Et Esther, comment était-elle ? Il devait ramener à lui chacun de leur visage et le contempler un instant. Ils défileront tous devant lui.

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LiliGalipetteLiliGalipette   20 septembre 2014
« Ce n’était pas seulement son sort à lui, celui de sa souche calcinée, c’était le destin aboli de toutes les générations à venir sur cette terre. » (p. 81)
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LiliGalipetteLiliGalipette   20 septembre 2014
« Ce n’est pas lorsque les victimes écriront leurs mémoires que le monde sera délivré des bourreaux, c’est lorsque les bourreaux eux-mêmes les écriront. Mais eux n’écrivent pas. Lorsqu’ils écriront, ils cesseront d’être des bourreaux. Écrire signifie comprendre. […] Ce n’est qu’une fois qu’il se mettra à écrire qu’il comprendra sa victime : comprendre signifie sentir, sentir sa victime et sa douleur. » (p. 714)
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LiliGalipetteLiliGalipette   20 septembre 2014
« La douleur de mourir dans son lit après toutes ces épreuves, alors qu’il était désormais permis de vivre, était plus insupportable que la douleur de disparaître avec les autres jadis. » (p. 685)
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