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EAN : 9782081511514
224 pages
Éditeur : Flammarion (19/08/2020)

Note moyenne : 3.67/5 (sur 131 notes)
Résumé :
Pierre passe la journée en garde à vue après que sa toute jeune femme a porté plainte contre lui pour violences conjugales. Pierre a frappé, lui aussi, comme il a été frappé, enfant.
Pierre n’a donc pas échappé à sa « bonne éducation » : élevé à Versailles, il est le fils aîné d’une famille nombreuse où la certitude d’être au-dessus des autres et toujours dans son bon droit autorise toutes les violences, physiques comme symboliques. Pierre avait pourtant ess... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (60) Voir plus Ajouter une critique
Fandol
  15 mai 2021
Je ne sors pas indemne de la lecture d'un tel roman : Sale bourge, de Nicolas Rodier. Cette vie qui s'arrête à l'aube de la trentaine, est terrible à suivre, allant du plus banal à l'incroyable mais toujours avec la violence physique et verbale en toile de fond.
Nicolas Rodier campe Pierre, son personnage, en cinq épisodes : Enfance, Adolescence, Jeunesse, Mariage et Jugement. Oui, je sais que déjà s'annonce une issue judiciaire que la quatrième de couverture et la première page mentionnent même. Donc, ce n'est pas le suspense qui prévaut, c'est le parcours avec ses hauts et ses bas, surtout ses drames.
Pierre est l'aîné d'une famille nombreuse, traditionnelle, catholique, très à l'aise financièrement qui vit à Versailles. Que ce soit du côté maternel comme du côté paternel, il y a des châteaux, des manoirs… Idéal pour les vacances. Homophobie, racisme, ces thèmes reviennent souvent dans les débats familiaux.
Hélas, il y a un grave problème de violence. La mère frappe son aîné pour l'éduquer. Françoise, la tante, utilise même une longue cravache pour corriger ses gosses. Hubert Desmercier, le père, pique aussi des colères mais préfère l'absence. de plus, il y a un secret de famille avec Georges, le frère du grand-père.
Quand on se retrouve, on ne parle que grandes écoles : Polytechnique, HEC… et ce sont les parents qui décident. le père est très pris par son travail, la mère a sa réunion paroissiale le jeudi, Madame Rosa fait linge et ménage le mardi et un sixième enfant est annoncé après Pierre, Bénédicte, Olivier, Augustin, Élise.
Les brutalités ne cessent pas quand Pierre entre au collège non mixte de Passy-Bouzenval mais il est victime cette fois de ses camarades des classes de quatrième et de troisième. Cette vie marquée par la violence comme règle d'éducation ne peut que faire l'affaire des psychanalystes et autres psychiatres. Chaque fois que Pierre peut s'en sortir, il y a rechute et j'avoue que la succession des chapitres courts et percutants devient vite lassante, me déprimant aussi.
Quand enfin, Maud arrive dans la vie de Pierre, tout pourrait s'arranger, se résoudre dans le dialogue et la compréhension. C'est à Rome qu'il fait sa demande en mariage : grand restaurant, hôtel de luxe, il ne lésine pas sur les moyens et espère avoir un enfant…
Ce Sale bourge s'en sortira-t-il ? Puisque le lecteur sait à l'avance qu'il y aura un jugement, je me demande surtout ce que peut être la suite de la vie d'un homme pas violent au départ mais complètement et durablement marqué par ce qu'il a subi durant ses premières années.
Je ne sais pas si une telle vie est possible, si l'auteur s'est inspiré de faits réels mais j'ai trouvé qu'il avait bien trop chargé la barque…
Sale bourge fait partie des livres sélectionnés pour le Prix des Lecteurs de 2 Rives 2021 mais ce n'est pas, et de loin, mon préféré.

Lien : http://notre-jardin-des-livr..
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La_Bibliotheque_de_Juju
  22 août 2020
SALE BOURGE
« Il y a un tel écart entre nos principes et nos comportements. »
Les principes justement. Ceux nés d'une éducation qu'on qualifie de bourgeoise. On peut naître avec une cuillère en argent dans la bouche et pourtant, en prendre plein la gueule. Et, ici, Versailles n'est pas forcément synonyme de grandeur d'âme…
Si les bourgeois, c'est comme les cochons, ce court roman dresse un portrait tendu des ravages d'une éducation où le manque d'amour conduit à l'irréparable, au geste de trop. A la violence rentrée tellement longtemps qu'elle resort un jour sans crier gare…
Au début du récit, Pierre est condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violence conjugale. le lecteur va alors suivre cette enfance, cette jeunesse et ce mariage qui le mèneront devant le juge.
De façon audacieuse, Nicolas Rodier donne la parole à l'homme. Celui qui blesse. Parcequ'il a été blessé. Sans jamais l'excuser. Sans lui donner le beau rôle. Dans un style épuré, sec, Nicolas Rodier raconte l'itinéraire d'un enfant pas si gâté par la vie et qui traîne des casseroles peu reluisantes.

Racisme ordinaire, homophobie primaire, secrets honteux animent et encrassent les déjeuners de famille. Cette famille où on peut te coller la tête dans l'assiette pour que tu termines tes carottes râpées.
La violence engendre la violence. Comme une malédiction qui n'a que faire de la classe sociale. Je ne sais pas si le propos est véritablement là. Il a pourtant le courage d'être honnête et d'offrir un point de vue rarement évoqué en littérature et donne la voix à celui qui blesse.

Lien : https://labibliothequedejuju..
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hcdahlem
  28 décembre 2020
Avec Maud, tout aurait pu être différent...
Dans un premier roman choc Nicolas Rodier raconte la spirale infernale qui l'a conduit à être condamné pour violences conjugales. Aussi glaçant qu'éclairant, ce récit est aussi une plongée dans les névroses d'une famille bourgeoise.
Avouons-le, les raisons sont nombreuses pour passer à côté d'un roman formidable. Une couverture et un titre qui n'accrochent pas, une pile d'autres livres qui semblent à priori plus intéressants, un thème qui risque d'inviter à la déprime. Il suffit pourtant de lire les premières pages de «Sale bourge» pour se laisser prendre par ce premier roman et ne plus le lâcher: «À la sortie du tribunal, les gestes d'amants et de réconfort ont disparu. Je suis condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violence conjugale, assortis d'une mise à l'épreuve de dix-huit mois et d'une injonction de soins. J'ai trente-trois ans.»
Le ton, le rythme et la construction du livre, associés à une écriture simple et sans fioritures, des mots justes et des chapitres courts – qui se limitent souvent à une anecdote marquante, à un souvenir fort – nous permettent de découvrir cet enfant
d'une famille de la grande bourgeoisie et de comprendre très vite combien le fait d'être bien-né ne va en rien lui offrir une vie de rêve. Car chez les Desmercier chacun se bat avec ses névroses, sans vraiment parvenir à les maîtriser.
Si bien que la violence, verbale mais aussi physique, va très vite accompagner le quotidien de Pierre, l'aîné des six enfants. Un peu comme dans un film de Chabrol, qui a si bien su explorer les failles de la bourgeoisie, on voit la caméra s'arrêter dans un décor superbe, nous sommes sur la Côte d'Émeraude durant les vacances d'été, et se rapprocher d'un petit garçon resté seul à table devant des carottes râpées qu'il ne veut pas manger, trouvant la vinaigrette trop acide. Alors que les cousins et le reste de la famille sont à la plage, il n'aura pas le droit de se lever avant d'avoir fini. Il résistera plusieurs heures avant de renoncer pour ne pas que ses cousins le retrouvent comme ils l'avaient quitté. Il faut savoir se tenir.
Dès lors tout le roman va jouer sur ce contraste saisissant entre les apparences et la violence, entre les tensions qui vont s'exacerber et le parcours si joliment balisé, depuis le lycée privé jusqu'aux grandes écoles, de Versailles à Saint-Cloud, de Ville d'Avray aux meilleurs arrondissements parisiens. Un poids dont il est difficile de s'affranchir. Pierre va essayer de se rebeller, essaiera la drogue et l'alcool, avant de retrouver le droit chemin.
Mais son mal-être persiste. Il cherche sa voie et décide d'arrêter ses études de droit pour s'inscrire en philosophie à la Sorbonne. Une expérience qui là encore fera long feu.
Reste la rencontre avec Maud. C'est avec elle que l'horizon s'élargit et que le roman bascule. L'amour sera-t-il plus fort que l'emprise familiale? En s'engageant dans une nouvelle histoire, peut-on effacer les traces de l'ancienne? Bien sûr, on a envie d'y croire, même si on sait depuis la première page que ce Sale bourge va mal finir.
Nicolas Rodier, retenez bien ce nom. Il pourrait bien refaire parler de lui !

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Christophe_bj
  28 août 2020
Elevé au sein d'une famille dysfonctionnelle, le narrateur Pierre Desmercier nous raconte les différentes étapes de sa vie, jusqu'à sa mise en examen pour violences conjugales (qu'il nous expose dès le début du livre). ● Les phrases courtes, les chapitres très brefs, l'emploi du présent, l'objectivité apparente de la narration, tout concourt à aplatir le récit, à lui enlever tout relief, ce qui forme un contraste saisissant avec le fond de ce qui est raconté. ● Je ne trouve pas que le titre reflète vraiment l'oeuvre car même si la famille du narrateur appartient à la bourgeoisie, ce n'est pas le thème principal du roman, qui est bien plus la généalogie de la violence sur fond de transmission de problèmes psychiatriques (qui aurait pu se produire dans n'importe quel milieu). ● le roman se laisse lire mais ce que fait Augusten Burroughs sur une thématique très proche est bien plus intéressant car il y mêle une dimension d'humour et d'autodérision extrêmement bienvenue. Ici on tourne un peu en rond dans la maladie mentale et la violence.
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diablotin0
  10 février 2021
Je ne rejoins pas les critiques négatives ou encore en demi-teintes, je trouve ce livre d'une grande qualité.
La façon dont Nicolas Rodier aborde la maltraitance est tout en ambiguïté, on est par moment soi-même désorienté, déstabilisé. Il y a des injonctions contradictoires qui nous font douter, avons-nous bien compris ? on oscille tout au long de notre lecture, les codes sont brouillés. "Il y a un tel écart entre nos principes et nos comportements" Comment grandir dans une atmosphère où la violence psychique, morale, rôde, où la violence sournoise et pernicieuse est un mode de fonctionnement ? " Je ressens une émotion impossible à accueillir. J'ai envie de lui dire que ce n'est pas de sa faute, que ce n'est pas grave, mais en même temps ma vie est tellement douloureuse parfois." Ce roman m'a vraiment touchée et je ne peux pas condamner Pierre qui est devenu ce qu'on a fait de lui. J'ai beaucoup d'empathie pour lui et ressens de la tristesse.
" Je me sens ficelé, ciselé. Je hais notre société de confort. le positivisme et la bonne humeur. J'ai été façonné autrement. Dressé. Névrosé comme un chien. le bonheur des gens, leur bien-être m'écoeurent. Je n'arrive pas à tenir mes émotions à distance - je suis même prêt à me laisser entièrement dominer par elles".
Ce livre est plus qu'un roman !
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critiques presse (3)
Actualitte   30 avril 2021
Un livre choc et puissant qui dénonce la mécanique d’une certaine pratique dans les milieux bourgeois que l’auteur dit avoir observée dans son enfance et son adolescence.
Lire la critique sur le site : Actualitte
Culturebox   14 décembre 2020
Dans son dernier ouvrage intitulé "Sale bourge" (Flammarion), Nicolas Rodier s'intéresse au sujet très sensible que constituent les violences familiales.

Lire la critique sur le site : Culturebox
LeFigaro   16 septembre 2020
Chez les gens biens, il se passe parfois les pires choses. Ce premier roman plonge le lecteur dans un huis clos effrayant et banal, où les enfants prennent plus souvent qu’à leur tour.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
Citations et extraits (25) Voir plus Ajouter une citation
hcdahlemhcdahlem   28 décembre 2020
Elle continue à me regarder droit dans les yeux et entame la liste de toutes les choses qu'elle regrette d’avoir faites et me demande pardon pour les coups, les claques, la violence chronique, l'instabilité émotionnelle, l'insécurité, le poids qu'elle a fait peser sur moi, sur nous, le regret infini qu'elle a de ne pas avoir pris les choses en main plus tôt, et la souffrance que c'est encore, pour elle, tous les jours, d'avoir été la mère qu'elle a été.
Je ressens une émotion impossible à accueillir. J'ai envie de lui dire que ce n’est pas de sa faute, que ce n'est pas grave, mais en même temps ma vie est tellement douloureuse parfois.
«Tu sais, j’ai accumulé beaucoup d’'injustices en moi, poursuit-elle. Beaucoup de colère. Et je n'avais pas assez de repères. Avec bonne-maman, Georges, le suicide de Claude. La mort de papa. On ne pouvait pas parler de ces choses-là à l’époque, il n’y avait pas vraiment d'aide. »
Je suis dans un état de confusion totale.
«Alors, quand on souffre, soit on est dans le rejet, soit on s'attache à ce qui nous est le plus accessible, à ce qu'on nous a inculqué. Et parfois, on reste entre les deux.»
Je me sens entièrement démuni. Ma mère, dans un instinct de protection peut-être, cherche à prendre ma main.
J'ai les larmes aux yeux. Je la repousse. C’est trop difficile pour moi.
«Pierre...»
Elle se rapproche de moi, pose sa main sur la mienne. p. 203-204
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hcdahlemhcdahlem   28 décembre 2020
INCIPIT
À la sortie du tribunal, les gestes d’amants et de réconfort ont disparu.
Je suis condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violence conjugale, assortis d’une mise à l’épreuve de dix-huit mois et d’une injonction de soins.
J’ai trente-trois ans.

ENFANCE (1983-1994)
Je suis assis dehors, dans le jardin, devant mon assiette. Ma mère est à côté de moi, bronzée, en maillot de bain. Nous sommes en vacances à Saint-Cast-le-Guildo, j’ai sept ans, nous avons quitté Versailles il y a quinze jours, il fait très chaud – des guêpes rôdent autour de nous.
Je ne veux pas manger mes carottes râpées – la vinaigrette est trop acide pour moi.
Les autres – mes cousins, les enfants de Françoise, la grande sœur de ma mère – sont déjà partis à la plage pour se baigner, faire du bateau, je reste là. Je dois terminer mon assiette mais je n’y parviens pas. Chaque fois que j’approche la fourchette de ma bouche, je sens un regard, une pression, et j’ai envie de tout recracher, de vomir. J’ai les larmes aux yeux mais ma mère ne veut pas céder. Chaque fois que je refuse d’avaler une bouchée ou que je recrache mes carottes râpées, elle me gifle. Une fois sur deux, elle me hurle dessus. Une gifle avec les cris, une gifle sans les cris. Au bout d’une demi-heure, elle me tire par les cheveux et m’écrase la tête dans mon assiette – j’ai déjà vu mon oncle faire ça avec l’un de mes cousins ; lorsque Geoffroy s’était relevé, il avait du sang sur le front, le coup avait brisé l’assiette.
Je sens la vinaigrette et les carottes râpées dans mes cheveux, sur mes paupières. J’ai envie de pleurer mais je me retiens. C’est la même chose que la semaine dernière lorsqu’elle m’a forcé à prendre mon comprimé de Clamoxyl avec quelques gorgées d’eau seulement. Je ne suis pas arrivé à le mettre dans ma bouche, comme un grand, je n’ai pas réussi à l’avaler, il est resté plusieurs fois coincé dans ma gorge et j’ai eu peur de mourir étranglé alors que ma mère me criait : « Tu vas l’avaler ! »
Mais ce jour-là, à Saint-Cast, je décide de résister. Je ne céderai pas. Et je tiens. Je résiste. Elle a beau me gifler, je serre les poings. Une heure passe, deux heures, trois heures, quatre heures. Je vais gagner. Mais vers dix-huit heures, en entendant les premières voitures revenir de la plage, je craque: l’idée que les autres puissent me voir encore à table m’est insoutenable. Je me soumets. Je finis mon assiette. Je mange mes carottes râpées et même si mon dégoût est immense, je ressens un soulagement car les autres ne verront pas la méchanceté ni la folie de ma mère.
Juste à côté de moi, je l’entends dire : « Eh bien, tu vois, quand tu veux. »
Quelques secondes après, elle ajoute : « Ça ne servait à rien de faire autant d’histoires. Il y a d’autres moyens d’attirer l’attention sur toi, tu sais, Pierre. »
Le soir, elle vient me dire bonsoir dans mon lit. Elle me prend contre elle et me dit qu’elle m’aime. Je l’écoute, je la serre dans mes bras et lui réponds: «Moi aussi, je t’aime, maman.»
À Saint-Cast, toutes les familles ont une Peugeot 505 sept places. La même que celle des « Arabes » que nous croisons sur les aires d’autoroute. L’été, il y a autant d’enfants dans leurs voitures que dans les nôtres. Nous sommes des familles nombreuses.
À la plage de Pen Guen, les gens parlent de bateaux, de rugby, de propriétés, de messes et de camps scouts. Toute la journée, tout le temps. Personne ne parle de jeux vidéo ni de dessins animés. Tous les hommes portent un maillot de bain bleu foncé ou rouge. La plupart des femmes, un maillot de bain une pièce. Beaucoup d’entre elles ont des veines étranges sur les jambes ; ma sœur dit que ce sont des varices. Ma mère, elle, a les jambes fines et porte un maillot deux pièces. Elle a les cheveux courts et bouclés ; ils deviennent presque blonds pendant l’été.
L’après-midi, le soleil tape. Nous allons pêcher des crabes avec des épuisettes dans les rochers. Nous devons faire attention aux vipères. Le fils d’une amie d’enfance de Françoise est mort l’été dernier, mordu par une vipère dans les rochers près de Saint-Malo. Il avait neuf ans. Nous avons du mal à croire à cette histoire. Nous rêvons tous d’avoir des sandales en plastique qui vont dans l’eau pour aller dans les rochers, mais c’est interdit, ce n’est pas distingué.
Je soulève une pierre, les crevettes fusent. Les algues me dégoûtent. Mon cousin les prend à pleines mains et me les envoie dans le dos. Une bagarre commence. Je ne sais pas me battre. Puis Bénédicte, ma sœur cadette, vient nous chercher avec la fille aînée de Françoise ; ce sont toujours les filles qui nous disent l’heure à laquelle nous devons rentrer.
À la maison, nous mettons nos crabes dans la bassine bleue, celle qui sert à rincer nos maillots.
Mais Françoise arrive et nous ordonne de jeter tout ça à la poubelle. Ce n’est pas l’heure de jouer de toute façon – nous devons mettre le couvert. « Dépêchez-vous ! » crie-t-elle.
Le dernier soir des vacances, nous allons acheter des glaces. Ma tante refuse que nous prenions un parfum qu’elle n’aime pas ou qu’elle juge trop plouc. Je trouve ça injuste. Elle me regarde droit dans les yeux : « Tu préfères peut-être passer tes vacances au centre aéré avec les Noirs et les Arabes de la cité Périchaux ? »
Ma mère m’attrape la main, elle me tire par le bras – elle me fait presque mal.
« Tu veux quel parfum ? »
Je ne sais pas si c’est un piège. Elle est très énervée. « Tu peux prendre ce que tu veux. » J’hésite entre Malabar et Schtroumpf. Je prends les deux et demande un cornet maison. Ma mère accepte. Lorsque je me tourne vers mes cousins, ma tante est furieuse ; elle remet son serre-tête.
Une heure plus tard, nous retrouvons des amis de ma tante et de mon oncle dans une autre maison. Une dizaine de personnes sont dans le jardin, assises autour de la table. Paul-François, debout, fait un sketch de Michel Leeb. « Dis donc, dis donc, ce ne sont pas mes luu-nettes, ce sont mes naaa-riiines ! » Il fait des grands gestes et mime le singe. Tout le monde éclate de rire et s’enthousiasme : Paul-François imite très bien l’accent noir.
Paul-Étienne, le fils de Paul-François (son grand-père s’appelle Paul-André – c’est ainsi, de génération en génération), qui a deux ans de plus que moi, raconte lui aussi beaucoup de blagues. « Quelle est la deuxième langue parlée à Marseille ? » Nous hésitons : « L’arabe ? » « Non ! s’écrie-t-il. Le français ! » Et il continue : « Un Américain, un Arabe et un Français sont dans un avion… Au milieu du vol, il y a une explosion. L’un des réacteurs ne fonctionne plus. Le pilote dit aux passagers de réduire le poids au maximum. L’Américain, aussitôt, jette des dollars et dit: "J’en ai plein dans mon pays." L’Arabe jette des barils de pétrole; il en a plein dans son pays. Le Français, lui, tout d’un coup, jette l’Arabe par-dessus bord. L’Américain le regarde, très étonné. “Bah quoi, j’en ai plein dans mon pays !” lui répond le Français. » Paul-Étienne ne tient plus en place. Son visage rougit. Je l’observe. Il transpire tellement il rit.
Nous passons la fin de nos vacances en Bourgogne à Marnay, près de Cluny, dans la propriété appartenant à la famille de ma mère. Nous sommes invités à passer un après-midi dans le château des Saint-Antoine, à Dompierre-les-Ormes.
Sur le trajet se trouve Serrières, un village que ma mère déteste. Petite, elle y a vécu chez Georges, son oncle, les pires Noëls de sa vie. Elle nous parle de Claude, son cousin, le fils de Georges, qui s’est suicidé à dix-huit ans avec un fusil de chasse alors qu’il était en première année de médecine. Elle était très attachée à lui. Elle évoque ensuite son père, la seule figure gentille de son enfance. Il s’est marié avec bonne-maman, notre grand-mère, en mai 1939, quelques mois avant la guerre. Elle nous parle de la captivité de bon-papa, de l’attente de bonne-maman à Fontainebleau pendant près de cinq ans, puis de leur vie, à Lyon, rue Vauban. Elle se remémore son enfance, la couleur des murs, des tapis, ses premières années d’école à Sainte-Marie. Puis, soudain, elle parle de sa naissance. Elle n’aurait jamais dû survivre, nous explique-t-elle. Il n’y a qu’une infirmière qui a cru en elle, Annie, et qui l’a soignée pendant six mois à l’hôpital. Les médecins ont dit à notre grand-mère de ne pas venir trop souvent pour ne pas trop s’attacher. Notre grand-père était alors au Maroc pour un projet de chantier – il travaillait dans une entreprise de matériaux de construction, chez Lafarge. C’était quelqu’un d’extraordinaire, insiste-t-elle, il a toujours été de son côté, il lui manque beaucoup. Ils ont déménagé à Paris lorsqu’elle avait dix ans. Bonne-maman a écrasé bon-papa toute sa vie – elle a même refusé qu’il fasse de la photo pendant son temps libre, elle lui a interdit d’aménager une chambre noire dans le cagibi de l’appartement de la rue de Passy.
Elle avait quinze ans quand bon-papa est mort, nous rappelle-t-elle, comme chaque fois qu’elle nous parle de lui. Il avait quarante-sept ans. Une crise cardiaque. Je songe à la photo de lui tenant ma mère enfant sur ses genoux, posée sur la commode du salon dans notre appartement à Versailles. Ma mère a les larmes aux yeux. Je me dis que notre grand-père aurait pu nous protéger. J’ai de la peine pour elle. Nous arrivons au château des Saint-Antoine, à Dompierre-les-Ormes.
Lorsque nous passons la grille, elle pleure.
Au retour, dans la voiture, elle nous dit que plus tard, même si elle adore cette maison, c’est Françoise qui reprendra Marnay, que c’est comme ça.
À Marnay, lorsque mes cousins se disputent ou désobéissent, ma tante les frappe avec une cravache de dressage – elle fait entre un mètre vingt et un mètre cinquante. Ma mère, elle, pour nous frapper, utilise une cravache normale, une de celles que nous prenons lorsque nous montons à cheval au club hippique de La Chaume.
Tous les étés, à Marnay, nous invitons au moins trois fois le prêtre de la paroisse à déjeuner. C’est un privilège, peu de fa
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diablotin0diablotin0   10 février 2021
J'ai envie d'écraser quelque chose, de rabaisser le monde, de le mettre au niveau de l'estime que je me porte présentement, à savoir le mépris le plus total.
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diablotin0diablotin0   09 février 2021
Mon père, lui, ne supporte pas d'être mis en difficulté dans ses émotions ; lorsqu'il est pris à partie et qu'il ne sait pas comment faire, il attaque comme une bête, sans retenue.
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audeLOUISETROSSATaudeLOUISETROSSAT   28 août 2020
Ma mère, à côté de lui, se tait.
"Mais prof, pauvre con... Tu sais combien ça gagne, un prof ?"
Je ne veux pas flancher.
"Mais pour qui tu te prends, franchement ? Tu crois vraiment que tu peux vivre avec moins de deux mille euros par mois ?
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Pierre passe la journée en garde à vue après que sa toute jeune femme a porté plainte contre lui pour violences conjugales. Pierre a frappé, lui aussi, comme il a été frappé, enfant. Comment en est-il arrivé là ? C’est en replongeant dans son enfance et son adolescence qu’il va tenter de comprendre ce qui s’est joué, intimement et socialement, dans cette famille de « privilégiés ». Dans ce premier roman à vif, Nicolas Rodier met en scène la famille comme un jeu de construction dont il faut détourner les règles pour sortir gagnant.
Toute notre rentrée sur : http://rentreelitteraire-flammarion.com/
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