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Critique de le_Bison


le_Bison
  11 octobre 2016
Éteins la musique, éteins la lumière. Montre-moi ton côté sombre. Tout le quartier est dans le noir. Que faire… Une main qui se pose sur ma cuisse, une main qui descend ma fermeture éclair, une main qui prend mon sexe, va-et-vient qui le fait se durcir, une bouche qui englobe mon sexe, totalement dur et dressé dans l'obscurité la plus totale. A qui appartient cette bouche, c'est tout le plaisir d'imaginer le partenaire, de prendre cette inconnue, de la retourner et de la sentir jouir… en silence. le noir et le silence dans « la pièce obscure ».

Cette pièce obscure deviendra un lieu de débauche d'un groupe d'amis. Unis le samedi soir. Des rencontres d'un soir, de plusieurs soirs, des partenaires changeants, des partenaires réguliers. Baiser dans le noir, dans cette pièce calfeutrée et insonorisée, imaginer l'autre, ses formes, son parfum, l'odeur de sa peau, écouter la respiration de l'autre, jouir dans le silence absolu, règle d'or de ce lieu, aucune parole. Chaque samedi soir, puis chaque soir, puis dans la journée aussi. Ce lieu est un cabaret sexuel, échange de liquide séminal, sueur sur la moquette, foutre sur le canapé. La movida, façon Almodovar.

Les années passent, les temps changent, la crise bouscule les habitudes. Ou presque. La pièce obscure reçoit toujours ses fidèles, pas des obsédés, juste des personnes voulant prendre du plaisir et jouir dans le noir et le silence. Déverser ses peurs et ses craintes dans le con de cette inconnue qui a si bien pris ton membre en bouche. Certains prennent du recul (non je ne ferais pas de jeu de mots avec ce verbe, comment veux-tu…), des familles se fondent, des enfants naissent, continuer ses rencontres, s'abstenir de la jouissance extrême, chacun son trip, chacun libre de mener son existence.

Les années défilent, la crise est présente à chaque coin de rue. Ils ont perdu leurs emplois, ils ont perdus leur famille, ils ont tout perdu, même espoirs et rêves. La crise fait peur. Et cette pièce obscure devient alors un refuge, un lieu où l'on vient pour pleurer en silence, pour réfléchir sur sa propre vie, sur son monde. Elle ne sert plus seulement à la luxure et à l'organisation de partouzes entre amis fidèles mais trouve justement une nouvelle fonction, celle de pièce à soi où l'on s'enferme pour écouter maintenant sa propre respiration, pour échapper dans le noir et le silence aux bruits lourds des manifestations, des cris à la révolte, des appels aux secours lancés à chaque coin de rue. La pièce obscure, le nouveau refuge de cette société espagnole devenu triste et apeurée.

Ce roman d'Isaac Rosa, jeune auteur sévillan de 1974, fut une formidable découverte que je dois à Babelio et Christian Bourgois Éditeur. Un choc tout d'abord, cette pièce obscure où les partouzes libres titillent mon esprit, tendance légèrement libidineuse. Puis, je découvre petit à petit, en douceur même, la profondeur de ce roman (non, je ne parle pas que de con et de cul) avec cette véritable radiographie de la société contemporaine espagnole de ces dernières années. Je suis passé des années Movida façon Almodovar dans le foutre des soirées libertines aux années Indignados dans la misère de la rue. Une plume brillante et magistrale qui oscille à merveille entre la légèreté et l'indignation. J'aimerais, moi aussi, avoir cette pièce obscure et m'enfermer à l'intérieur, y noyer mes rêves oubliés, abandonnés même, ma vie, déverser mes larmes, mon sperme, caresser, lécher, baiser aussi et surtout me retrouver avec moi-même. Seul. Dans le noir et le silence. le silence pour écouter les coeurs battre.
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