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Blanche Gidon (Traducteur)Stéphane Pesnel (Préfacier, etc.)Alain Huriot (Collaborateur)
ISBN : 2020238195
Éditeur : Seuil (07/10/1998)

Note moyenne : 4.03/5 (sur 247 notes)
Résumé :
Lors de la bataille de Solférino, le lieutenant d'infanterie Joseph Trotta sauve la vie de l'empereur d'Autriche François-Joseph, qui le récompense en lui accordant le grade de capitaine et le titre de Baron.

Mais cette distinction éloigne notre homme de ses compagnons et de son père, modeste paysan slovène.

Coupé de son milieu familial et de ses troupes, il se retrouve enfermé dans une position sociale qui ne lui convient pas.
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Critiques, Analyses et Avis (30) Voir plus Ajouter une critique
Allantvers
  29 mai 2018
Il y a eu ‘Les Buddenbrook', il y a eu ‘Les Thibaut', il y a eu ‘Le guépard', et maintenant viennent s'ajouter les von Trotta à la galerie de ces personnages somptueux qui marquent dans mon panthéon littéraire les grandes figures de la fin d'un monde.
Du geste héroïque du grand-père von Trotta qui sauva l'empereur à Solférino à la mort brutale et stupide de son petit-fils aux confins de l'empire en voie de délitement avec la première guerre mondiale, ‘La marche de Radetsky' sonne le déclin fatal de l'empire austro-hongrois, envisagé sous un angle différent de celui du Monde d'avant de Stefan Zweig, avec un autre avis aussi, mais le sentiment de déréliction est tout aussi puissant.
Je me suis littéralement laissée couler dans ce roman crépusculaire porté par une plume somptueuse évoquant en pointillisme les décors moribonds d'un monde déjà perdu. Je retiens aussi ces pages splendides sur la vieillesse, celle du quotidien du père fonctionnaire, de plus en plus marquée de mélancolie à mesure que grandit son inquiétude pour son fils soldat dont la vie non choisie se délite dans sa lointaine garnison désoeuvrée ; celle de l'empereur également, servi jusqu'à l'absurde par ces trois générations d'hommes qu'il aura anoblis pour leur malheur, et à qui le grand âge a fait perdre jusqu'au sens de sa puissance.
Magnifique !
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GeorgesSmiley
  12 mai 2019
« J'aurais bien dit encore, déclara le maire que M. von Trotta ne pouvait pas survivre à l'Empereur. Ne croyez-vous pas, docteur ? Je ne sais pas, répondit Skowronnek. Je crois qu'ils ne pouvaient ni l'un ni l'autre survivre à l'Autriche ? »
Il est facile de présenter ce roman comme celui du déclin et de la chute de l'Empire austro-hongrois, par opposition au titre qui fait appel à la légèreté et la gaité des oeuvres de Johann Strauss. Mais c'est bien plus que cela et s'il est question de la longue et lente disparition du vieil empereur et de son empire, il me semble que c'est avec beaucoup de regrets. C'est aussi à regret qu'on finit, en refermant ce livre somptueux, par quitter les trois von Trotta pour lesquels on ne peut que partager la tendresse que leur porte l'auteur. On peut les trouver froids, rigides, pusillanimes. Mais comment ne pas admirer la modestie et la droiture du grand-père, le « héros de Solférino »? Comment ne pas saluer le moment où le père sort de son confort, boit toute sa honte et consent à s'humilier pour s'en aller quémander « grâce pour son fils ». Quant à ce dernier, le petit-fils tout alcoolique, velléitaire et peu doué pour le métier des armes qu'il soit, sa fin l'absout de ses faiblesses en le rapprochant de son grand-père, lui qui « depuis qu'il avait rejoint le régiment, se sentait le fils de son grand-père et non le fils de son père », lui qui, tout jeune cadet, pensait alors que « mourir au son de la Marche de Radetzky était la plus facile des morts. »
Qui est véritablement le héros ? le grand-père qui sauve la vie de l'Empereur parce que celui-ci se trouve fortuitement à ses côtés au moment où il commet une imprudence, ou son petit-fils, isolé au milieu de nulle part et perdu dans la débâcle du front russe, qui se dévoue pour aller, au péril de sa vie, chercher de l'eau pour ses compagnons sous le feu des cosaques ?
Magistral, superbement écrit, le roman parle d'un temps où les fils obéissaient à leurs pères, où les pères faisaient ce qu'il faut pour tirer d'affaire leurs fils, où l'honneur et la parole donnée avaient un prix. Il évoque avec justesse et beaucoup de tendresse la vieillesse, la mélancolie, ainsi que les longues heures inutiles et désoeuvrées des militaires en garnison qui les conduisent à des loisirs aussi ruineux pour leur santé que pour leurs finances et leur font oublier de se préparer à faire la guerre. Il traite du respect et de l'affection entre le maître et son serviteur (le sous-lieutenant et son ordonnance qui lui offre toutes ses économies, le préfet qui ne se remet pas de la mort de son majordome), entre père et fils, même si elle se dissimule derrière la pudeur et les convenances.
D'une qualité saisissante dès les premières lignes (« Il avait été choisi par le destin pour accomplir une prouesse peu commune. Mais lui-même devait faire en sorte que les temps futurs en perdissent la mémoire. ») et constante tout du long, avec des passages qui confinent au sublime (les dix pages consacrées à l'empereur), ce chef d'oeuvre vous fait tourner ses pages avec l'allégresse de ceux qui défilaient au son de la Marche de Radetzky. Il y a également des pages, qui, cent ans après leur écriture, semblent plus que jamais d'actualité ; comme celles qui concernent les nationalités artificiellement agglomérées dans un empire qui entend les dominer sans réussir à les fédérer (magnifique illustration lors de l'épisode de la fête du régiment le jour de l'assassinat du prince héritier ou le sombre discours du comte Chojnicki « l'Empereur était un vieillard étourdi, le gouvernement une bande de crétins, le Reichsrat une assemblée d'imbéciles naïfs et pathétiques, il disait l'administration vénale, lâche et paresseuse » ). On entend bien que les Hongrois n'ont pas envie de mourir pour les Autrichiens, pas plus que les Slovènes pour les Ukrainiens ou les Roumains pour les Tchèques. Mais soudain, on s'interroge. Cet empire en décomposition ne ressemble-t-il pas terriblement à cet autre empire que se veut être aujourd'hui l'Union Européenne, construction utopique et idéologique dont les fondations s'enfoncent chaque jour un peu plus dans le sable en voulant effacer des nations qui ne le veulent pas ? Quelqu'un a-t-il réveillé le président de la Commission européenne pour l'informer de la disparition de François-Joseph ?
Un moment de lecture formidable pendant lequel l'émotion m'a à plusieurs reprises submergé et l'admiration pour ce roman, truffé de phrases, de paragraphes et de dialogues aussi brillants que les derniers feux de l'empire des Habsbourg, n'a jamais cessé.
Il donne envie de se replonger dans les grandes oeuvres littéraires et musicales de la Mitteleuropa et de se glisser dans les pas du préfet von Trotta lorsqu'il « gravit le chemin droit qui mène au château de Schönbrunn. Les oiseaux du matin exultaient au-dessus de sa tête. le parfum du lilas et du seringa l'étourdissait. Les blanches chandelles des marronniers laissaient tomber ça et là un petit pétale sur son épaule. Lentement, il monta les marches plates et rayonnantes, déjà blanches de soleil matinal. le factionnaire salua militairement, le préfet von Trotta entra dans le château… Il attendait dans la grande pièce précédant le cabinet de travail de Sa Majesté, dont les six grandes fenêtres arquées, aux rideaux encore tirés, comme il est d'usage le matin, mais déjà ouvertes, laissaient pénétrer toute la richesse de l'été à son début, toutes les suaves senteurs et toutes les folles voix des oiseaux de Schönbrunn. Par les fenêtres ouvertes, on entendit sonner de lointaines horloges. Alors soudainement, la porte s'ouvrit à deux battants…»
Alors, vous je ne sais pas, mais moi, après la lecture enthousiasmante de ce chef d'oeuvre, je me vois très bien monter prochainement les marches de Schönbrunn en sifflotant les premières mesures de la Marche de Radetzky.
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candlemas
  06 mars 2018
La Marche de Radetzky est indéniablement un roman historique, témoignage de grande valeur de la fin de l'empire austro-hongrois, de son apogée en 1859 à la décadence, accélérée par la la 1ère Guerre mondiale.
Cette marche, à contre-pied de celle de Johan Strauss pleine d'entrain, débute avec la défaite de Solferino, et la "création" d'un héros pour les livres d'enfants... toute la suite de l'histoire décline ce même thème : au-delà de l'apparente réussite d'une famille entrant dans la vie aristocratique et superficielle des soutiens au régime, l'illusion de cette société de pacotille se fend, et les personnages se retrouvent face à un abîme, où tout idéal disparaît, avant d'y sombrer effectivement, avec ce régime, dans la Guerre.

Considérée comme "décadente" par les nazis, l'écriture de J. Roth m'a semblé au contraire assez "classique". J'y ai trouvé des longueurs, comme dans les romans-fleuves de Flaubert, Proust ou Balzac. Mais par son thème et le traitement psychologique des personnages, je le situerais autant stylistiquement que géographiquement -ce qui n'est sans doute pas un hasard- entre le Désert des Tartares du vénète D. Buzzati et la veine slave de Dostoïevski. Enfin, le déracinement de J. Roth est omniprésent dans son roman, ce qui le rapproche rapproche de Kafka, autre auteur de langue allemande mais à l'âme slave, juive, multiculturelle par obligation, caractéristique des écrivains de cette Europe de l'Est "explosée" par L Histoire en ce début de XXème siècle.
Du rapport avec D. Buzzati et Kafka on retiendra l'amertume et le cynisme qui transparaissent dans "'l'observation" des personnages. Passifs, prisonniers de leurs rôles sociaux, ceux-ci paraissent en effet plus observés par le journaliste J. Roth, que réellement mis en scène. Ses personnages, sans se l'avouer, s'ennuient, désespèrent, luttent en vain pour exister. L'affection de l'auteur pour sa patrie multiculturelle et ses personnages inspirés de son vécu est sensible, mais il met cependant une distance, comme pour se protéger de sombrer lui aussi dans l'inertie et la déliquescence. L'armée et la bureaucratie semblent les seuls remparts, bien fragiles, d'un empire finissant, autour du culte d'un Empereur omniprésent, mais en réalité simple icône désincarnée.

A certains égards, on peut aussi rapprocher J. Roth de Dostoïevski, par son questionnement sur l'identité nationale, et par le ton : derrière la description aseptisée les personnages bouillonnent à l'intérieur, dans leur inconscient profond, leurs gènes. Les personnages de J. Roth, "enrôlés" dans l'opérette autro-hongroise mais puisant leurs racines juives et slaves dans les campagnes de Galicie sont, au même titre que leurs cousins russes, cet "homme de trop" pour l'Europe, dont parlait Tourgueniev, déchiré entre l'orient et l'occident.
Malgré ces richesses, je n'ai retrouvé chez J. Roth ni la force De Balzac ou Dostoïevski, ni le surréalisme de Buzzatti, ni l'absurde métallique de Kafka, qui ont fait de ces lectures un plaisir à 4 ou 5 étoiles. La lecture de ce roman m'a intéressé, mais pas passionné ; comme je l'ai lu dans un article de M-F Demet, J. Roth reste donc pour moi un "auteur marginal", enrichissant mais pas incontournable. Je remercie néanmoins les amis babeliotes qui me l'ont fait connaître.
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GrandGousierGuerin
  20 septembre 2015
Qui n'a pas déjà entendu la marche de Radetzky si ce n'est au concert du Nouvel An donné par l'Orchestre Philarmonique de Vienne ? Tiens … Je me suis même renseigné (cf. Wikipedia) : « Depuis 1958, le concert se termine généralement par trois bis après le programme principal. le premier est traditionnellement une polka rapide. le deuxième est la pièce de Johann Strauss II : la valse du Beau Danube bleu, dont l'introduction est interrompue par les applaudissements du public. Les musiciens souhaitent alors collectivement au public une heureuse nouvelle année, puis jouent le morceau suivi par la Marche de Radetzky de Johann Strauss I. »
Le roman de Roth date lui de 1932 mais comme pour ces concerts, il symbolise l'Empire austro-hongrois, sa grandeur mais aussi son déclin car cette marche a été composé en réalité en l'honneur de l'un des derniers généraux victorieux de l'Empire.
Dans ce roman, on suit les Trotta, issus de paysans slovènes dont le destin va être bouleversé par l'exploit héroïque à la bataille de Solferino ou un simple lieutenant sauve la vie à l'empereur François-Joseph. Les Trotta se verront alors adjoindre un von devant leur nom et intégreront une nouvelle sphère en obtenant le titre de baron. Cette faveur impériale qui se devait d'ouvrir de nouveaux horizons se révélera au final être un fardeau sous lequel le petit fils du héros, sous-lieutenant dans l'armée et obnubilé par l'image tutélaire du grand-père, ploiera, perdra son honneur et au final la vie.
Requiem d'une époque, Roth dépeint à travers cette épopée familiale tragique une société en déliquescence, battue avant d'avoir combattue, attendant simplement le signal pour enfin expirer si possible dans de beaux draps fins. Par certains points, on retrouve les plaisirs rencontrés à la lecture de la montagne Magique de Thomas Mann.
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Darkcook
  22 août 2014
J'ai lu ce roman dans le même cadre que le Guépard, pour le cours de l'agrèg sur les romans de la fin du monde... Et donc, malgré son statut de chef d'oeuvre de Joseph Roth, et toutes ses qualités indéniables d'écriture, il a pour moi souffert de la comparaison avec le chef d'oeuvre de Lampedusa. Les deux oeuvres partagent ce thème crépusculaire de l'Histoire, passant d'une époque à une autre, phénomène terrible dont sont victimes les personnages, habitués à servir un régime qui s'efface, ce qu'ils refusent d'accepter... Ici, il s'agit de la mort de l'empire austro-hongrois et de l'avènement de la première guerre mondiale. En attendant, on suit la famille Trotta sur trois générations, et vu la vie très austère, militaire, qu'ils mènent, on peine (mais cela finit par arriver) à ressentir quelque sympathie pour eux.
Je pense surtout à François von Trotta, comble du fonctionnaire austère, froid, enfermé dans sa routine, dans le protocole... Heureusement, les choses changent suite à un évènement venant bouleverser l'armure de son coeur, et il nous apparaît alors beaucoup plus sympathique, émouvant et humain. Mais jusqu'à lors, tout résidait dans le non-dit, dans des proportions gênantes, voire irritantes. Son fils, par contre, soldat médiocre, qui sombre dans une déchéance absolument pitoyable, ne prenant jamais en main sa destinée à temps, n'atteint notre affect que lors de son adolescence et sa liaison avec Mme Slama (superbes passages et descriptions rurales, et à ce propos, l'apothéose à ce sujet vient lors de toute la présentation de la frontière austro-russe en début de deuxième partie, où l'on respire littéralement cette nature marécageuse qui vit, où le temps s'arrête!) ainsi qu'à la toute fin.
L'image du Père, figure d'autorité impressionnante et effrayante, qui pousse chaque fils dans de mauvaises directions, engendre également le destin funeste de la famille. Les moments où François ouvre les yeux à ce propos sont d'autant plus touchants. La Mort est l'autre grande instance récurrente dans le roman, effroi voulu initiatique pour chaque membre de la famille (surtout Charles-Joseph qui voit plus d'un cadavre), mais c'est d'autant plus frustrant que Charles ne se décide jamais à agir, sans doute parce que le destin des Trotta était effectivement lié à l'empereur, la lignée devait logiquement s'éteindre avec l'empire comme il est dit à la fin... La Marche de Radetzky, qui donne son titre à l'oeuvre, rappelle à chaque fois un passé révolu, idéalisé, d'insouciance militaire, de dévotion aveugle à l'empereur sans se poser de questions, sans voir l'horreur réelle de la guerre qui doit arriver et la chute de l'édifice historique.
Un beau roman donc, mais qui fait selon moi pâle figure face au Guépard, et qui est parasité par tout le fatras détaillé du monde militaire dans lequel nous sommes plongés... Il n'est certes pas mis en valeur, mais on l'ingurgite à dose assez conséquente. Je dirais également que le roman aurait gagné à être un peu élagué, même si souvent, les actions s'enchaînent assez rapidement.
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Citations et extraits (74) Voir plus Ajouter une citation
GeorgesSmileyGeorgesSmiley   22 mai 2019
C'était bien François-Joseph lui-même que M. von Trotta rappelait à tous ceux qui avaient vu l'Empereur. Ils n'avaient nullement l'habitude du degré de détermination montré par le préfet, ces messieurs de Vienne. Et, pour ceux qui avaient coutume de résoudre des problèmes de l'empire, bien plus difficiles encore, par des boutades plus que légères, formulées dans les cafés de la Résidence, M. von Trotta n'était pas un personnage surgi d'une province géographiquement et historiquement éloignée, c'était un revenant de l'histoire nationale, une exhortation personnifiée de la conscience patriotique. Leur perpétuelle tendance à saluer, par un mot d'esprit, tous les symptômes de leur propre déclin mourait pour la durée d'une heure et le nom de Solférino éveillait en eux la terreur et le respect, parce que c'était le nom de la bataille qui avait annoncé, pour la première fois, le déclin de la monarchie impériale et royale. Le spectacle et les discours que leur offrait ce curieux préfet leur donnaient le frisson. Peut-être sentaient-ils déjà, sur leurs épaules, le souffle de la mort qui devait tous les prendre quelques années plus tard ? Oui, ils sentaient, sur leurs épaules, le souffle glacé de la mort.
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GeorgesSmileyGeorgesSmiley   21 mai 2019
C'était un vieil homme d'une vieille époque. peut-être les vieux hommes de l'époque qui précéda la guerre étaient-ils plus fous que les jeunes gens d'aujourd'hui. Mais dans les circonstances qui leur paraissaient effroyables et qui, selon nos conceptions actuelles se règleraient vraisemblablement par une simple boutade, ces braves hommes de jadis conservaient un héroïque sang-froid. De nos jours, le sentiment de l'honneur social, familial et individuel, qui était celui de M. von Trotta, nous paraît être le vestige de légendes incroyables et puériles. Mais en ce temps-là, la nouvelle de la mort de son unique enfant aurait moins ébranlé un préfet autrichien de l'espèce de M. von Trotta que la nouvelle d'une malhonnêteté , même purement apparente, de cet unique enfant. Selon les idées de cette époque révolue, et pour ainsi dire ensevelies sous les tombes encore fraîches de ceux qui sont tombés, un officier de l'armée impériale et royale qui n'avait pas tué celui qui insultait à son honneur, apparemment parce qu'il lui devait de l'argent, était une calamité et même plus qu'une calamité, une honte, pour celui qui l'avait engendré, pour l'armée et pour la monarchie.
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GeorgesSmileyGeorgesSmiley   22 mai 2019
Il était de bonne humeur, tout illuminé par un soleil intérieur, particulier, caché. Il admirait sa propre puissance de travail, la vantait, réclamait de l'admiration. Il développait une imagination inhabituelle. Elle le gratifiait d'au moins deux idées par jour, alors que, d'ordinaire, il s'était parfaitement tiré d'affaire avec une par semaine. Et ces idées n'étaient pas seulement en rapport avec la fête, elles touchaient aussi aux grandes questions de la vie, aux règlements des exercices par exemple, à l'ajustement et même à la tactique. Ces jours-là, le colonel se rendait vraiment compte qu'il pourrait, sans plus de façons, être général.
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GeorgesSmileyGeorgesSmiley   20 mai 2019
_ Quand votre père a dit que vous ne feriez pas un cultivateur, mais un fonctionnaire, il a eu raison. Vous êtes devenu un fonctionnaire modèle. Mais quand vous avez dit à votre fils d'être soldat, vous avez eu tort... Ce n'est pas un soldat modèle !
_ Oui, oui, confirma M. von Trotta.
_ Et voilà pourquoi il faut laisser chacun aller son propre chemin ! Lorsque mes enfants ne m'obéissent pas, je m'efforce uniquement de conserver ma dignité. C'est tout ce qu'on peut faire. Je les observe parfois pendant leur sommeil. Alors, leurs visages me paraissent complètement étrangers, à peine reconnaissables, je vois que ce sont des êtres étrangers, d'une époque à venir, que je ne verrai pas. Ils sont encore tout petits, mes enfants! L'un a huit ans, l'autre dix : quand ils dorment, ils ont des figures rondes et roses. Pourtant, il y a beaucoup de cruauté en eux, lorsqu'ils sont endormis. Il me semble parfois que c'est déjà la cruauté de leur époque, de l'avenir, qui s'abat sur mes enfants pendant leur sommeil. Je ne voudrais pas la vivre, cette époque-là !
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GeorgesSmileyGeorgesSmiley   19 mai 2019
Etes-vous satisfait ? demanda-t-il ensuite au jeune homme ?
_ A parler franchement, répondit le fils du chef de musique, c'est un peu ennuyeux.
_ Ennuyeux ? demanda le préfet. A Vienne ?
_ Oui, dit le jeune Nechwal. C'est que, voyez-vous, monsieur le préfet, quand on est dans une petite garnison, on ne se rend pas compte qu'on n'a pas d'argent !
Le préfet se sentait froissé. Il trouvait qu'il n'était pas convenable de parler d'argent et craignait que le sous-lieutenant n'eût voulu faire allusion à la situation pécuniaire plus brillante de Charles-Joseph.
_ Il est vrai que mon fils est à la frontière, dit M. von Trotta, mais il s'est toujours bien tiré d'affaire, même dans la cavalerie.
Il accentua le dernier mot. Pour la première fois, il lui était pénible que Charles-Joseph eût quitté les uhlans. Cette sorte de Nechwal ne se rencontrait pas dans la cavalerie ! Et la pensée que le fils de ce chef de musique s'imaginait peut-être avoir quelque ressemblance avec le jeune Trotta causait au préfet une souffrance presque physique. Il décida d'accabler le musicien. C'est un véritable traître à la patrie qu'il flairait en ce jouvenceau qui lui paraissait avoir un "nez tchèque".
_ Aimez-vous la profession militaire ? demanda le préfet.
_ Franchement, je pourrais m'imaginer un meilleur métier.
_ Meilleur ? Comment cela ?
_ Un métier plus pratique, dit le jeune Nechwal.
_ Il n'est donc pas "pratique" de se battre pour sa patrie, à supposer toutefois qu'on ait des dispositions "pratiques" ?
_ Mais c'est qu'on ne se bat pas du tout, riposta le sous-lieutenant. Et si on en vient à se battre un jour, alors ce ne sera peut-être pas tellement "pratique".
_ Pourquoi donc ?
_ Parce que nous perdrons sûrement la guerre, dit Nechwal, le sous-lieutenant, et, non sans méchanceté, comme le nota le préfet, il ajouta : Les temps ont changé !
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Joseph Roth : Automne à Berlin
A Turin, non loin des rails du tramway puis dans celui-ci, Olivier BARROT parle du livre "Automne à Berlin" de Joseph ROTH. - Il rappelle brièvement le destin de J. ROTH, juif né en Galicie, venu habiter à Vienne, mobilisé en 1913 et mort à Paris en 1939 après de nombreux voyages en Europe.
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