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EAN : 9791034907052
160 pages
Liana Lévi (05/01/2023)
3.87/5   39 notes
Résumé :
«Je m’appelle Ben. Une seule syllabe qui en appelle d’autres. Tous mes potes m’appellent Benji. Ma mère m’appelle chéri. Mon père m’appelle rarement. J’ai 14 ans et le quotidien monotone d’un collégien de banlieue. Les cours, quelques galères, et beaucoup d’ennui. Rien d’exceptionnel. Je suis plutôt petit pour mon âge, je n’ai d’envergure que dans mes rêves. Mon corps menu devient celui d’un géant lorsqu’il se pose dans l’Odysseus aux côtés d’Ulysse 31. Rien ne me d... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (22) Voir plus Ajouter une critique
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«Je n'ai d'envergure que dans mes rêves»

Pour son entrée en littérature, le rappeur et slameur Rouda a choisi de brosser le portrait d'un jeune de banlieue qui se rêve le leader d'une révolte citoyenne. L'occasion de revenir sur les années de la Haine et l'échec des politiques de la ville.

Nous sommes en 1990. Ben a 14 ans. Il vit en banlieue aux côtés d'un père taciturne qui bosse dans un garage et d'une mère aimante qui passe ses journées dans un service comptabilité. Ils lui confient la clé du logement et il n'a qu'à se débrouiller. Alors c'est ce qu'il fait, invite ses potes gitans que son père lui interdit de faire rentrer dans leur pavillon où un coin est réservé au bricolage pour son père et un jardinet accueille les plantes de sa mère. Au-dessus d'eux flotte le fantôme d'un grand-frère mort bien avant que Ben naisse. Alors, on n'en parle pas, la vie est assez dure pour ça. L'été, la famille passe des vacances en Bretagne, parenthèse de vies ordinaires usantes que les cigarettes fumées à la chaîne par la mère et le vin éclusé par le père ne rendent guère plus reluisantes.
Au milieu des coups de gueule, Ben avance. Il a compris que pour s'en sortir, les études peuvent aider. Et si les maths ne sont pas son truc, les autres matières vont lui permettre de décrocher son bac, d'entrer en fac.
Avec ses nouveaux amis, le Corse et le Serbe, il écume les fêtes étudiantes sans oublier de récupérer les cours de la semaine le vendredi. Il en oublierait même que ses parents ont fini par divorcer et que sa mère se bat contre un cancer déjà avancé, car l'amour est entré dans sa vie sous les traits d'Oriane, une belle métisse qui va désormais partager sa vie.
«Mitterrand est déjà mort depuis un moment, c'est l'époque de Steffi Graf, des numéros de téléphone à dix chiffres, de la vache folle et des talibans sur Kaboul. Avec Oriane, nous vivons un amour inévitable. Elle bosse de nuit, en stage à l'hôpital Bichat. J'en profite pour réorganiser mon cerveau. Je tente d'organiser ma vie. Faut que je sois à la hauteur. Que j'abandonne ma part d'enfance. Que je parle comme un adulte. J'ai lâché tous mes boulots d'étudiant et j'ai investi quelques billets dans le petit commerce de mon pote serbe. J'ai mis pas mal d'argent de côté. C'est à partir de cette année-là que j'ai commencé à élaborer ma théorie de la lutte des crasses.»
Le constat est facile à faire, la misère sociale s'étend, la société se fracture, un monde sépare Paris et la banlieue. Oriane entend se battre concrètement et s'engage avec Médecins du monde. Ben est plus indécis, mais finit lui aussi par revenir dans sa cité, pour recueillir la parole des habitants, rassembler leurs doléances, par imaginer un grand soir.
En courts chapitres, avec une musicalité née de sa force de rappeur, Rouda refait défiler les années 1990 et 2000, les grandes convulsions du monde et l'embrasement des banlieues, soulignant ainsi que les unes ne sont pas étrangères à l'autre. La mort de ses proches et l'éloignement d'Oriane sont autant de chocs qui auraient pu conduire à renoncer, mais Ben s'accroche. Jusqu'à se vouloir le leader d'un mouvement qui entend réussir là où toutes les politiques de la ville ont échoué. Pour qu'enfin les lendemains chantent à l'unisson de ce refrain de Bal et Mystik dans La sédition, qui est en exergue du livre:
«Rien ni personne ne pourra étouffer une révolte
Tu as semé la graine de la haine, donc tu la récoltes […]
L'explosion de toutes les cités approche
D'abord des gens fâchés qui n'ont pas la langue dans la poche. »


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Ben a quatorze ans lorsque commence son récit. Ses journées de collège, ses potes, un début de conscience de classe et de réflexion sociale.

Ces réflexions l'accompagneront tout au long de son parcours dans les années quatre-vingt dix, où il découvre que l'on peut tenter de faire changer le cours des choses, pour peu que l'on ait choisi son camp.

Les amis, les amours, les emmerdes et le quotidien de la banlieue avec ses risques de s'abandonner au côté obscur de la force.

On sent l'amour de la langue , de l'expression écrite et du véhicule extraordinaire qu'ils -constituent pour porter des idées, des idéaux.

Chronique de la banlieue qui semble en permanence sur le point d'exploser, écrite avec de la ferveur et le sens des formules qui marquent. le poète n'est pas loin derrière ce récit d'une guerre froide qui n'est pas sur le point de se résoudre.


Liana Levi 160 pages 5 janvier 2023

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1990. Ben, un collégien de quatorze ans qui habite une cité plutôt tranquille de la banlieue parisienne raconte son quotidien partagé entre l'école, sa famille et ses amis. le récit va ainsi égrener toute la jeunesse de Ben jusqu'en 2007, évoquant les maux de ces banlieues où les habitants se sentent rejetés de la société.
Chanteur et slameur né en 1976 à Montreuil (93), Rouda, dont c'est le premier roman, s'est inspiré à la fois de ses souvenirs et du vécu de ses amis et relations pour raconter sa banlieue, ses problèmes, mais aussi ses espoirs de pouvoir changer l'ordre établi.
Ce gage d'authenticité souligne encore plus fort le malaise d'une partie de la population de notre pays. Un témoignage puissant !
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Adepte des scènes ouvertes slam, c'est avec curiosité que je me suis tournée vers ce livre !

Le slameur et rappeur Rouda se lance dans un nouveau genre, le roman. Né en 1976 à Montreuil, il nous parle de la vie en cité à travers Ben.

Ben a 14 ans en 1990. Il vit en pavillon, dans le quartier de « la brousse » à Belleville. A la maison, on ne parle pas beaucoup suite à un décès, mais Ben s'en sort plutôt bien avec ses potes, le Corse et le Serbe. Ils zonent en bas des tours, magouillent un peu, rien de méchant. C'est le seul blanc mais il peut compter sur la protection des gitans.

Il rencontre ensuite Oriane, la fille au yeux couleur de nuit. Ils tombent amoureux et vivent une belle relation. Elle est douce et le canalise. Non-violente, infirmière bénévole chez Médecins sans frontières, elle ne comprend pas le recours à la violence, même celle qui « fait du bien » prônée par Ben.

Le jeune homme va au lycée à Paris, rencontre des personnes d'horizons différents et s'ouvre aux autres. Grâce aux mots, il peut exprimer son désarroi, sa haine et sa tristesse. Il est armé pour la vie et possède les munitions pour s'en sortir.

A travers cette petite histoire, Rouda nous fait un portrait fidèle des mouvements sociaux et des émeutes ayant agité les quartiers au cours des années 90 et 2000, notamment les émeutes de 2005 déclenchées par le décès de deux adolescents.

Dans un récit scandé et vif dans lequel les mots ont leur juste place, il nous donne à lire, presque à écouter, le combat citoyen de Ben pour plus de réprésentativité et de respect pour cette franche de la population oubliée et stigmatisée.

Mais, il m'a manqué quelque chose. Je suis passée à côté de ce texte, pourtant court. Bien que nostalgiques et d'une grande justesse, les mots et l'écriture fluide de Rouda ne m'ont pas portée, j'y ai trouvé quelques facilités, quelques métaphores trop appuyées qui, à l'écrit, passent mal.

Je me sens un peu seule car vous avez été nombreux.ses à adorer ce texte. Mais je reste sincère, comme d'hab. Une autre fois, Rouda ! Un texte à lire à voix haute ou à découvrir en version audio, peut-être…

Je lirai tout de même son prochain roman, en espérant que la magie des mots opère cette fois-ci.


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Ben vit en banlieue, à Belleville. Gamin tranquille, il grandit dans le quartier de la Brousse, entre les sourires de sa mère et les silences de son père. Il aime les mots et refait le monde avec ses potes le Corse et le Serbe. Il est amoureux fou d'Oriane, sa peau douce, ses yeux de nuit et le calme qu'elle dégage. Mais Ben sent gronder en lui des envies de révoltes, de violences nécessaires et de mots qui claquent…

Premier roman de Rouda, les mots nus est un texte qui résonne, qui chante, qui sonne. Tout est à sa place, parfaitement rythmé…

A travers le regard de Ben, ce sont les années 80 qui défilent. C'est à la fois un retour nostalgique sur une époque douce de l'enfance, ses programmes télé, ces animateurs emblématiques, et une plongée plus sombre au coeur des conflits sociaux, des violences policières et des manquements politiques sur un quotidien qui se dégrade.

Ben maîtrise les mots et cherche à faire entendre les siens. Il ne sait pas où est sa place, mais il croit en son pouvoir de dire, d'écrire, de crier. Il veut dénoncer et combattre.

Mais la violence le rattrape parfois… Et l'espoir de changement devient plus flou. L'amour, l'amitié, la solidarité sont les valeurs qui le maintiennent debout et qui noircissent ses pages. Parce que les mots, toujours, nous sauveront…
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critiques presse (2)
LeFigaro
19 janvier 2023
Le livre tente de décrypter cette question que ni les sociologues et encore moins les politiques ne peuvent expliquer: d'où naissent les révoltes?
Lire la critique sur le site : LeFigaro
LeMonde
09 janvier 2023
L’auteur, Rouda, né à Montreuil en 1976, est un pionnier du mouvement slam. Sa prose riche, nourrie à de nombreuses sources, tisse des liens entre l’humiliation, l’espoir et la révolte, ou une forme de paix que l’on s’impose pour ne pas céder.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (55) Voir plus Ajouter une citation
(Les premières pages du livre)
Je suis de la génération des émeutes de la faim, des guerres d’Irak, de la chute du mur de Berlin.
De la génération du pétrodollar, des tours jumelles et du tiers-monde, des grands patrons, des vrais pauvres et des fonds de pension.
Des vitres blindées, des capotes, du Sida.
Des cartes Sim et des sonneries polyphoniques.
Des suicides collectifs, des combats à mains nues,
Des écrans plats et des massacres à la machette.
Des ordinateurs de poche, des centrales nucléaires,
Des espèces en voie de disparition et des balles en caoutchouc.
Je suis de la génération des tomates en décembre et des voyages dans l’espace,
De la Bourse et de la cocaïne en ligne,
Du recyclage, d’Euro-Millions, des bidonvilles,
Des mines anti-personnelles, des injections de botox,
Des centres de rétention, des charters, des frontières à angle droit,
Des distributeurs automatiques, des SMS, et du Paris-Dakar.
Du pain sous cellophane et des jeux télévisés,
De Vigipirate, des chanteurs déprimés,
Du périphérique et du bitume sur les pavés,
De la restauration rapide, du string et des amours en silicone,
Des minutes de silence, des tremblements de terre,
Des Assedic, des assistantes sociales et des remises de peine,
Des crédits à la consommation et des adresses e-mail.
Je suis de la génération des attaques préventives,
De la violence légitime et des défenses antiaériennes.
Défense d’afficher.
Défense d’entrer.
Défense de stationner.
Défense de descendre avant l’arrêt complet du véhicule.
Je suis fils de la haine, nourri au sein des colères muettes, des révoltes silencieuses.
Je suis le frère des orphelins jeteurs de pierre,
Des apatrides, des peuples en exil, des clandestins,
Des sans-papiers, des sans-abris, des sans-voix, des sans-destin.
Je suis une bombe entre les mains d’un fou
Je suis le pire du pire
Je suis un produit occidental.

LA BROUSSE
1990.
Je porte le même jean Levi’s à peu près toute l’année.
C’est plus une question d’habitude que de style. J’ai jamais vraiment eu de style. Comme je suis blanc, je suis rarement retenu plus de deux minutes pour un contrôle d’identité. J’ai un physique passe-partout et la plupart des profs ont toujours eu du mal à se rappeler mon prénom.
Je m’appelle Ben. Une seule syllabe qui en appelle d’autres. Tous mes potes m’appellent Benji. Ma mère m’appelle chéri. Mon père m’appelle rarement. J’ai 14 ans et le quotidien monotone d’un collégien de banlieue.
Les cours, quelques galères, et beaucoup d’ennui.
Rien d’exceptionnel. Je suis plutôt petit pour mon âge, je n’ai d’envergure que dans mes rêves. Mon corps menu devient celui d’un géant lorsqu’il se pose dans l’Odysseus aux côtés d’Ulysse 31. Rien ne me destine à devenir le leader de la révolution qui va demain embraser la France.
Dans mon quartier, je crois que personne ne me connaît vraiment. La première fois que je me suis battu, c’était contre un mec que je connaissais pas. Pour une raison qu’on a jamais cherché à connaître. On s’est envoyé quelques patates, et puis on s’est serré la main. Il habitait dans les immeubles au bord du canal, passage
Ernest Labrousse. Là-bas, personne savait qui c’était Ernest Labrousse, alors le quartier on l’appelait juste la Brousse. Un quartier typique de Seine-Saint-Denis, bâtiments anodins et sans couleurs, avec ses dealers en survet gris et ses éducateurs aux abois. Comme j’étais pote avec King et Mylove, les gitans du bout de la rue, j’ai jamais eu de vraies embrouilles.
Nous, on habite de l’autre côté du canal. Dans la zone pavillonnaire, près du stade. Une maison avec ma propre chambre, et un petit jardin. Mon père a son atelier de
bricolage. Ma mère son potager. L’estragon et la menthe sauvage poussent au pied d’une bouture d’olivier. On lit Télé 7 jours, on boit l’apéritif, on regarde PPDA, on boit du vin à table, on fait du feu, on regarde Belmondo et Roland-Garros.
La plupart du temps, je suis un enfant heureux.
L’amour de ma mère me permet de le croire. La voir sourire me suffit. Pour le reste, mon père se charge de me rappeler qu’un bonheur n’est jamais complet. Lui, il ne croit ni en Dieu, ni au communisme. Moi, je peux croire en ce que je veux, mon père en a pas grand-chose à foutre. Faut juste être poli, ne pas faire de taches sur son gilet à carreaux, et marcher droit. Au goûter, c’est pain-fromage. On s’y fait vite. J’essayais surtout de croire en moi-même. C’est pas facile. À ma première raclée, j’ai tout de suite compris que j’avais plutôt intérêt de cartonner à l’école.
Je suis fils unique. Parce que mon grand frère est mort.
Mais ça veut rien dire de dire grand-frère. Vu que je l’ai pas connu. Vu qu’on en parle jamais. Vu qu’il n’y a pas de photos de lui sur le mur de l’escalier où on met toutes les photos. Les photos de vacances. Les photos d’identité.
Les photos de classe. Les photos du mariage de mes parents. Elles sont plantées dans le liège avec des punaises multicolores. Dans un ordre aléatoire. Sans logique, ni chronologie. Ma mère dit qu’un jour elle va prendre le temps de tout bien organiser. Moi, j’aime bien le côté mosaïque. J’y vois un semblant d’harmonie qui surgit du chaos. Je crois que mon grand-frère est mort quelques mois, ou quelques années, après sa naissance. On m’a pas dit. C’est sûrement pour ça que mon père a ce regard vide qu’il remplit avec du vin. Et que ma mère fume ses Camel en cherchant le ciel par la fenêtre. Et que d’un seul coup, sans motif apparent, elle me serre très fort contre sa peau qui sent le cendrier. Elle ne dit rien. Elle me respire. La
voir sourire me suffit. J’ai jamais réussi à savoir ce qu’il s’était passé, si c’était un accident ou une maladie, parce que leurs paroles se déforment lorsqu’elles traversent les conduits de la maison jusqu’aux murs de ma chambre.
J’ai beau me concentrer, et coller mon oreille contre la grille d’aération, à l’arrivée, elles n’ont plus rien à voir.
J’ai déjà confondu des cris de dispute avec des soupirs d’amour. Et comme mes parents s’engueulent plus qu’ils ne font l’amour, je préfère imaginer qu’ils s’aiment.
Parfois, entre les silences et les bruits de fourchettes qui raclent la faïence, j’essaye de leur poser des questions.
Mais mon père répond toujours que c’est mieux de finir son assiette que de finir une phrase.
Mon père travaille dans un garage sur la Nationale 3.
Ma mère fait de la compta dans des bureaux à Paris. Ils partent tôt. Ils rentrent tard. Ils sont toujours fatigués.
Ma mère laisse plein de post-it sur la porte du frigidaire, avec des mots gentils et la liste des trucs que je peux mettre dans mes sandwiches. J’ai mon trousseau de clés depuis la fin de la primaire. Je me réveille tout seul. Je déjeune tout seul. Je rentre tout seul. La télé trône au milieu du salon. Elle fait partie de la famille. C’est la tante de province en visite à Paris, qui n’était censée rester que
quelques jours, mais qui a finalement vidé ses valises et rangé ses culottes dans les tiroirs de l’armoire. Une drôle de confidente, car elle ne me répond jamais quand je
lui raconte ma journée. Elle ne répond à personne d’ailleurs.
Ni à ma mère qui questionne PPDA sur sa coupe de cheveux, ni à mon père qui hurle à Deschamps de ne pas faire la passe à Ginola. Quand on met la table, quand on passe à table, quand on quitte la table, elle est toujours allumée. Drucker et Dechavanne font la conversation, assis dans le canapé du salon. Mais lorsque mon père rentre du garage, il ne leur adresse pas un mot. Il s’affale dans son fauteuil, une grosse masse de velours rouge, sa propriété privée, il décapsule une bouteille de bière et marmonne dans sa barbe que les patrons sont tous des connards prétentieux.
Le week-end, King et Mylove viennent sonner à la porte. Les deux frères ne se ressemblent absolument pas. King est balèze. La peau mate et les yeux vert-beau-gosse. Mylove est tout sec et super moche, avec sa tête plate et son gros nez en forme de buzzer. Mon père dit qu’ils ont pas le droit d’entrer dans la maison. Qu’il faut se méfier des gitans. Que leurs enfants devraient aller à l’école, plutôt que de traîner dans les rues du quartier. Alors on plante nos carcasses dans le bitume, et on discute sur le pas de la porte. Je leur raconte les meilleures anecdotes de ma semaine de collège. La fois où Zinat Bocuze, la plus belle fille du quartier, a embrassé Éric Lagasse dans les toilettes, et qu’il en est ressorti les joues tachées de rouge à lèvres et de honte. La fois où Ibra a fait un petit pont à Mehdi, qui est normalement beaucoup plus fort en foot, et que toute la cour s’est mise à hurler et à valser comme si on était au Parc des Princes. King et Mylove me racontent leurs journées sur les marchés, se vantent de transformer de vieilles tables de bois en montagnes d’or, et agitent sous mes yeux deux billets de 100 francs que leur père leur a donnés en récompense de leur temps.
On s’invente des aventures extraordinaires pour oublier qu’on s’ennuie.
– Bèèèèèèn !!! C’est pas un bistrot ici ! Prends tes potes et casse-toi !
Quand mon père nous crie par la fenêtre de ne pas traîner devant la maison, parce qu’il faut pas que les voisins se mettent à penser des choses, on transporte nos carcasses pour les planter ailleurs. On marche les mains au fond des poches, la tête cachée dans les épaules. On va au stade.
Pour taper le foot et écouter les histoires des grands de la Brousse. Faut juste attendre que quelqu’un ramène une balle, et que les grands nous laissent jouer, parce qu’on est encore trop petits pour faire partie de leurs histoires.
Dans son quotidien monochrome, ma famille a ses habitudes. Je les ai classées mentalement. En deux catégories.
Celles qui font du bien.
Couleur bleue.
Et les insupportables.
Couleur noire.
En juillet, je suis au centre de loisirs. Noir. En août, on part en vacances dans un camping en Bretagne, toujours le même. Bleu. Le samedi, on va faire les courses à Cora, en même temps que tout le monde. Définitivement noir.
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Mitterrand est déjà mort depuis un moment, c'est l'époque de Steffi Graf, des numéros de téléphone à dix chiffres, de la vache folle et des talibans sur Kaboul. Avec Oriane, nous vivons un amour inévitable. Elle bosse de nuit, en stage à l'hôpital Bichat. J'en profite pour réorganiser mon cerveau. Je tente d'organiser ma vie. Faut que je sois à la hauteur. Que j'abandonne ma part d'enfance. Que je parle comme un adulte. J'ai lâché tous mes boulots d'étudiant et j'ai investi quelques billets dans le petit commerce de mon pote serbe. J’ai mis pas mal d'argent de côté. C’est à partir de cette année-là que j'ai commencé à élaborer ma théorie de la lutte des crasses. p. 49
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Comme Michel habite au dessus d’une pharmacie, il a plus de compétences médicales que l’interne qui vient de se taper dix ans d’études. Comme Dominique a vu toutes les saisons de Julie Lescaut, elle sait ce qui est arrivé au petit Grégory. De cette liaison impudique sont nés des polémistes nombrilistes, des je-ne-suis-pas-d’accord-avec-vous qui ne proposent jamais rien, des j’ai-les-chiffres-vous-n’êtes-pas-sérieux qui se trouvent fascinants, des je-n’ai-pas fini-laissez-moi-aller-au-bout-de-ma-phrase qui aboient plus qu’ils ne parlent. Tous ces faux oracles d’une société qui ne sait plus penser par elle même.
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Mon père travaille dans un garage sur la Nationale 3. Ma mère fait de la compta dans des bureaux à Paris. Ils partent tôt. Ils rentrent tard. Ils sont toujours fatigués. Ma mère laisse plein de post-it sur la porte du frigidaire, avec des mots gentils et la liste des trucs que je peux mettre dans mes sandwiches. J'ai mon trousseau de clés depuis la fin de la primaire. Je me réveille tout seul. Je déjeune tout seul. Je rentre tout seul. La télé trône au milieu du salon. Elle fait partie de la famille. C'est la tante de province en visite à Paris, qui n'était censée rester que quelques jours, mais qui a finalement vidé ses valises et rangé ses culottes dans les tiroirs de l'armoire. Une confidente qui ne me répond jamais quand je lui raconte ma journée. Elle ne répond à personne d'ailleurs. Ni à ma mère qui questionne PPDA sur sa Coupe de cheveux ni à mon père qui hurle à Deschamps de ne pas faire la passe à Ginola.
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De pote en pote, de porte à porte, on rencontre tous les jours des hommes et des femmes différents. Des noirs, des marrons, des jaunes, des gris, des blancs. De grosses têtes et des têtes cramées . Des travailleurs d’aujourd’hui et des des voleurs à l’ancienne. Des recherchés et de vrais chercheurs. Des retraités en fin de vie et des chômeurs en fin de droits. Des policiers qui courent après des dealers qui courent après l’argent. Des femmes enfants avec des poussettes pleines d’enfants. Des père absents. Des gens différents. Mais bien dans leur différence. À l’aise dans leurs différences. Tous beaux dans leurs différences. Des gens bien plus brillants que mes camarades invisibles de la Sorbonne, qui se voyaient plus grands qu’ils n’étaient , juste parce qu’ils étaient posés sur des bancs qui avait vu s’asseoir des hommes, plus grands qu’eux.
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Rouda présente son premier roman "Les Mots nus" Parution le 5 janvier 2023 aux éditions Liana Levi
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