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Gérard Mairet (Éditeur scientifique)
EAN : 9782253067245
157 pages
Éditeur : Le Livre de Poche (06/03/1996)
  Existe en édition audio
3.57/5   414 notes
Résumé :
Paru en 1755, le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes peut être considéré comme la matrice de l'oeuvre morale et politique de Rousseau : il y affirme sa stature de philosophe, l'originalité de sa voix, la force de son "système".
Résoudre le problème posé par l'Académie de Dijon - "quelle est la source de l'inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle ?" -, en d'autres termes expliquer que riches... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (19) Voir plus Ajouter une critique
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Melpomene125
  14 septembre 2021
Quelle est l'origine de l'inégalité parmi les êtres humains ?
Ce sujet qu'aborde Rousseau dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes m'intéresse beaucoup, je le trouve passionnant car le problème qu'il soulève est intemporel. Il prendra fin probablement avec l'espèce humaine qui ne cesse de se poser des questions sur les rapports d'égalité, d'inégalité, de différence, supériorité, infériorité…
« Penser fait la grandeur de l'homme » mais aussi parfois malheureusement sa bêtise et sa chute dans la barbarie (nazisme, théories raciales…)
Rousseau analyse très bien comment s'est construite au fil des siècles l'inégalité sociale. En revanche, sa croyance en un état antérieur de nature idyllique où ces inégalités sociales n'existaient pas ne m'a pas convaincue. Il rêve d'un paradis perdu où les êtres humains n'avaient pas créé des institutions utilisées pour asservir autrui, créer des rapports de maître-esclaves et fonder ainsi l'inégalité parmi les hommes. Je doute fort que cet état idyllique ait un jour existé.
Cela m'a poussée à m'interroger : il me semble que les travaux des paléontologues ou de certains spécialistes de l'histoire naturelle, comme Darwin sur l'origine des espèces, montrent une réalité plus cruelle, que ce dernier a appelée « la sélection naturelle », l'espèce la plus forte l'emporte sur l'espèce la plus faible.
Certains membres de l'espèce humaine se croient les plus forts, quitte à détruire la planète, une bactérie ou un virus peuvent tuer de nombreux êtres humains et l'espèce humaine ne peut continuer à vivre que sous certaines conditions (atmosphère, oxygène…). La nature peut être cruelle lorsqu'elle vous arrache un être cher.
La civilisation, quant à elle, n'est pas que malfaisante : elle permet de s'organiser pour affronter les drames, inventer des techniques pour soigner, protéger, éduquer, modérer les ardeurs de ceux qui se prennent pour les plus forts grâce à des règles de base qui prohibent le meurtre, le viol, l'inceste.
Il me semble que, de tout temps, les êtres humains se sont organisés en civilisations : les aztèques, les incas, les mayas, sans doute aussi des civilisations très anciennes, que je ne connais pas et que les archéologues, paléontologues et ethnologues étudient mais cela doit être difficile de reconstituer tout un mode de vie, à partir de simples fossiles.
Les philosophes contemporains de Rousseau pensaient qu'il existait des hommes primitifs. Rousseau valorise cet état où il n'y avait pas d'inégalités, d'après lui. Mais qu'est-ce qu'un « primitif » ? Au XVIIIe siècle, ce mot était souvent utilisé pour parler des peuples dont on méconnaissait l'histoire, l'organisation, la culture, les règles, les traditions, les croyances et qu'on appelait « sauvages ». Selon moi, ce bon ou mauvais « sauvage » n'a jamais existé. L'homme seul et isolé n'a probablement existé qu'au tout début du développement de l'espèce.
J'ai trouvé le cheminement de Rousseau intéressant, cependant il m'a laissée songeuse et perplexe. Quelle solution propose-t-il pour résorber l'inégalité parmi les hommes ? Anéantir la civilisation, l'espèce pour résoudre le problème de l'inégalité et retrouver l'état idyllique de nature dépourvu d'inégalités, loin de la civilisation corruptrice ? Je crois davantage au pouvoir de l'éducation positive : apprendre à chaque enfant à être respectueux d'autrui et que ma liberté individuelle s'arrête où commence celle de mon prochain.
Rousseau a cependant une manière moderne et visionnaire de penser le rapport entre l'homme et la nature car cet équilibre entre la vie de l'être humain et le respect de la nature, la préservation des écosystèmes, est devenu l'enjeu politique majeur de notre époque. Comment s'organiser pour respecter la nature, sans accroître ou créer de nouvelles inégalités entre les êtres humains ?
Sur le sujet de la liberté et des mécanismes d'asservissement à l'oeuvre dans la société, j'ai trouvé aussi ce discours très intéressant et toujours d'actualité. D'après Rousseau, l'inégalité a progressé à cause de l'établissement de la loi et du droit de propriété qui a créé des puissants et des faibles, des dominants et des dominés. C'est une description assez juste de la société d'avant la Révolution française.
Cependant l'abolition des privilèges de la noblesse et du clergé en 1789 n'a pas mené à une société plus juste, ni non plus à un gouvernement tel que l'évoque Rousseau où « les peuples se sont donné des chefs pour défendre leur liberté et non pour les asservir ».
Pour Rousseau, ce type de gouvernement est le fondement du droit politique, toute autre forme de pouvoir est arbitraire et illégitime, une forme corrompue de gouvernement qui ramène à la loi du plus fort alors que le but du gouvernement est d'être une protection contre cette loi du plus fort.
La révolution russe a tenté d'abolir en 1917 le droit de propriété mais a échoué à résoudre le problème de l'inégalité, le régime a sombré dans le totalitarisme, la tyrannie et la barbarie avec le goulag, la police politique et les arrestations arbitraires.
Cela m'attriste de mesurer l'écart entre ce qui devrait être et ce qui est. Si ce discours a traversé les siècles, c'est que le problème qu'il soulève est toujours d'actualité. Il ne reste plus qu'à espérer que les prochaines utopies ne reproduiront pas les erreurs du passé et ne feront pas sombrer à nouveau l'humanité dans la barbarie. Rêver ne peut pas faire de mal…

Lien : https://laurebarachin.wixsit..
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denis76
  25 septembre 2020
Positivement étonné par ce livre !
Il comporte 4 parties :
- Un hommage un peu lourd aux autorités genevoises ;
- une préface intéressante,
- puis le « Discours »proprement dit, en deux parties.
Dans la préface ( 1755 ), Rousseau pose le problème de « l'étude de l'homme ». Il entend, je pense, l'étude de son comportement. …
Individuel ? Ce serait une base jetée pour la psychologie.
En collectivité ? Ce serait une base pour la sociologie.
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Le discours proprement dit se compose de deux parties.
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La première est un éloge de l'homme sauvage, ni bon ni mauvais.
Il perçoit deux sortes d'inégalités parmi les hommes :
1 ) l'inégalité physique ;
2 ) l'inégalité morale ou politique qui existe chez l'homme civilisé.
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Il compare l'homme sauvage, primitif à l'animal sauvage, qui a la santé, peu de maux, sinon les blessures et la « vieillesse », qui ne se préoccupe que d'attaquer, se défendre et dormir, qui a des sens développés (vue, ouïe, odorat ), et agit à l'instinct. Il a peu de besoins : la nourriture, une femelle et le repos.
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L'homme civilisé, « domestique », comme l'animal domestique, est soumis à des chefs, a besoin d'un logement, d'un médecin, il pense ( Rousseau va jusqu'à dire que c'est mauvais ! ), et utilise sa raison.
Rousseau discute la « perfectibilité » de l'homme sauvage qui devient domestique, par les apprentissages : maîtrise du feu, de l'agriculture, notion de vol et de propriété, maîtrise de la parole, ne serait-ce que pour l'enfant qui exprime ses besoins à la mère.
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La deuxième partie tire les leçons politiques de la socialisation-civilisation de l'homme, et Rousseau montre que les inégalités s'accroissent au fur et à mesure du « progrès humain » et de la richesse des puissants :
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« Je prouverais que si l'on voit une poignée de puissants et de riches au faîte des grandeurs et de la fortune, tandis que la foule rampe dans l'obscurité et dans la misère, c'est que les premiers n'estiment les choses dont ils jouissent qu'autant que les autres en sont privés, et que, sans changer d'état, ils cesseraient d'être heureux si le peuple cessait d'être misérable. »
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L'argent entraîne la corruption et le paraître des riches, qui ne sont plus que des coquilles vides, « de l'honneur sans vertu, de la raison sans sagesse, et du plaisir sans bonheur », tandis que le peuple crève de faim, à l'image de ce qu'écrit Montaigne dans « Des Cannibales », et la pitié des Caraïbes envers ses frères disparaît quand l'homme devient riche et méprise le pauvre.
JJR propose une gradation de l'inégalité : Nature, droit naturel > démocratie, dans laquelle le magistrat arbitre le contrat social entre le peuple et le chef > despotisme, où le tyran supprime les lois et l'arbitrage du magistrat.
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Il y aurait plein de choses à dire, vous les lirez par vous-mêmes, c'est riche et intéressant. S'appuyant sur Tacite, Locke et Pufendorf, contrant souvent Hobbes, Jean-Jacques Rousseau qui, contrairement à Voltaire ou Diderot, s'intéresse peu à la religion, à mon avis, signe ici une oeuvre politique majeure qui prépare « le Contrat Social », et qui a peut-être intéressé Proudhon, Marx ou Henry David Thoreau.
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Jean-Jacques Rousseau me faisait « peur » : ayant essayé de lire « La nouvelle Héloïse », abandonnant au bout de vingt pages, dégoûté par son style ampoulé. On retrouve un peu ce style dans l'hommage qu'il fait aux dirigeants de Genève, mais après, on devine le « chercheur », le passionné, et le style est nettement plus épuré, même si JJR prend des précautions par rapport aux autres écrivains du siècle.
En défenseur du bon sauvage, JJR rejoint Denis Diderot quand il écrit « Supplément au voyage de Bougainville », et Georges Hébert ( et là, je suis dans mon secteur ), défenseur de la méthode naturelle dans plusieurs ouvrages comme :
• « L'Éducation physique ou l'entraînement complet par la méthode naturelle, 1912 ».
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keria31
  21 mai 2015
Mon livre de philosophie préféré !
Voilà un ouvrage qui en son temps ne pouvait que faire parler de lui et qui a dû faire scandale auprès d'une partie de l'opinion : celle des conformistes, des monarchistes et des nobles.
Que fait en effet Rousseau ? Si ce n'est de démontrer le caractère injuste de sa propre société en s'appuyant sur un solide sens du raisonnement. Pour cela, il remonte, sur seulement une 100aine de pages, toute l'histoire des hommes pour démonter les ressorts complexes qui ont présidé à l'établissement des premières sociétés : celles d'un groupe comme celui de la famille, d'un village ou d'un Etat. Et avec le développement de ces formations s'est accrue la perception des inégalités qui selon Rousseau, existe à l'état de nature mais n'a cessé de s'amplifié avec celui de l'état social. Car les lois, selon lui, ne sont que le fruit d'une usurpation faite par un groupe d'hommes (plus malins et influents) pour consolider leurs acquis (née de l'invention de la propriété). Ce sont elles qui, certes, établissent l'ordre dans un groupe en proie aux conflits mais ce sont elles, surtout, qui maintiennent la sécurité et la stabilité de ceux qui possèdent. D'où l'écart qui se creuse dans les inégalités, entre ceux qui cumulent les possessions (la terre, les richesses et autres avantages : rang, notoriété, privilèges) et ceux qui ont beaucoup moins et qui deviennent de plus en plus nombreux. Autrement dit, ce qui est premièrement légal n'est pas juste car fondé, d'abord, sur un désir de puissance (celui de posséder) et non sur la raison. Quelle critique sociale et quelle désacralisation du pouvoir politique !
Cet ouvrage, on le sait, annonce celui qui va suivre :"Le contrat social" où Rousseau tente de répondre à cette question qui le turlupine (Comment créer un ordre social moins inégal ?) : ainsi naît la notion de volonté générale (dont on peut trouver un équivalent à celle d'intérêt général) qui posera les bases de notre république démocratique future. Ceci dit, c'est un livre à lire comme l'ébauche (et non la constitution) d'un régime politique qui mérite d'être approfondie.
Bref, j'admire le tour de force d'un esprit qui a su se poser des questions cruciales sur sa société et qui en démontent les rouages presque comme un scientifique. Pour sûr, il est le philosophe des Lumières qui a poussé plus loin la réflexion sur la critique sociale dont s'inspirera beaucoup La Révolution.
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jullius
  12 mai 2020
En 1753, l'Académie de Dijon proposa d'établir quels étaient l'origine et le fondement de l'inégalité parmi les hommes et si elle était autorisée par la loi naturelle.
C'est à la suite de la lecture du Discours que Rousseau compose en guise de réponse que Voltaire, son parfait opposé, lui lança une des attaques les plus amusantes mais sans doute aussi des plus malhonnêtes qui soient : « j'ai reçu, monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain ; je vous en remercie ; vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités, et vous ne les corrigerez pas. Vous peignez avec des couleurs bien vraies les horreurs de la société humaine dont l'ignorance et la faiblesse se promettent tant de douceurs. On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes. Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre. Et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes, que vous et moi (…) Je me borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j'ai choisie auprès de votre patrie où vous devriez être. J'avoue avec vous que les belles lettres, et les sciences ont causés quelquefois beaucoup de mal... »
Voltaire en effet, pour se dire philosophe, ne boude pour autant pas son bonheur de vivre à l'époque qui est la sienne : « le paradis terrestre est où je suis ». Plus encore, derrière l'épicurien provocateur, saluant « le superflu, chose très nécessaire […] tant décrié par nos tristes frondeurs : ce temps profane est tout fait pour mes moeurs », c’est un mondain de la pire espèce, qui accumule les richesses et les avantages et qui n'a aucune ambition réelle (malgré quelques déclarations de pure forme) pour davantage de justice sociale. Il n'hésite en effet pas à affirmer qu'« un pays bien organisé est celui où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui et le gouverne ». Défendre la tolérance, tant qu'on voudra ! lutter contre le cléricalisme, tout aussi plaisant, puisque chaque fois on passe pour une belle âme sans rien avoir à risquer.
Or, c'est bien ce qui fait réagir Voltaire à lecture de son adversaire. Chez Rousseau il n'est pas seulement question de faire des phrases pour les salons de l'Europe, mais de nourrir la compréhension, au risque de la Révolution. Rousseau, et non Voltaire, sera le maître à penser des vrais révolutionnaires, ceux qui se battent pour la justice. Jean-Jacques (appellera-t-on jamais Voltaire François Marie ?) est frère des hommes et écrit pour défendre une égalité réelle plutôt que formelle. Il fuit pour cela la société bien mise, aux prétentions civilisées , mais qui met à mal l'homme dans sa vérité . Il fustige le paraître (dont le nom de Voltaire, anagramme savamment construit à partir de Arouet LJ pour Le Jeune, transformé d'abord, pédantisme oblige de celui qui maitrise le latin, en Arovet LI) qui déchire l'être. Il travaille à des arguments qui, plus encore qu'ils raisonnent, veulent résonner au plus profond du coeur de chacun. Il pense pour panser.
Et en la matière, il est radical.
1. L'homme est naturellement plutôt bon. A l'état naturel (fiction pratique qui doit servir sa démonstration mais qui s'avèrera plus réaliste que celles des Hobbes et des Locke qui prétendent décrire un état « anté-historique » qui n'a jamais existé), il se caractérise avant tout par ses capacités (qui le distinguent irrémédiablement du reste du règne animal) et qui en font un être perfectible, capable d'apprendre et de s'adapter (thèse largement vérifiée notamment par la théorie de la néoténie et de l'évolution adaptative). Et deux passions l'animent, l'amour de soi (un instinct de conservation) et de la pitié pour ses semblables (approchable des phénomènes d'empathie et d'entraide que Darwin ou Kropotkine identifient comme de grandes lois
2. C'est le passage à la société civile, après le rapprochement de ces êtres isolés à l'état naturel en petites communautés, et notamment, à partir d'une observation de l'environnement naturel, les révolutions du fer et de l'agriculture et, de là, l'appropriation, que naquit l'inégalité : « le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : ''gardez-vous d'écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne'' ». Mais nul ne prit la parole, et aux conflits qui finirent par naître de l'appropriation et des convoitises, ceux qui avaient déjà commencé à se constituer une puissance matérielle, établir des droits et une justice pour légitimer ces états de fait. La société inégalitaire était en place et toute l'illégitimité de son fondement futmasquée par des constructions savantes, idéologiques et juridiques. Avec elles les passions se dévoyèrent et l'amour de soi devint un funeste amour propre : le sens de l'être céda la place à l'importance du paraître, et même à la volonté de se distinguer et de dominer ; la raison pris le pas sur la conscience, pourtant sans doute la chose la mieux partagée ; les reflets flatteurs de l'esprit bien tourné éclipsèrent la flamme de la conscience droite.
On comprend, alors, qu'un écrivain dont l'intelligence était toute entière au service de ses intérêts, adepte à peine dissimulé du raffinement aristocratique de l'Ancien Régime, prompt à s'accommoder des inégalités sociales et de l'absolutisme monarchique dès lors que celui-ci respecte les « philosophes » tels qu'il pensait en être, ait pu prendre en grippe ce gênant tableau de l'infamie révélée.
Pourtant, Goethe eut bien raison de voir dans le pamphlétaire de libertés formelles et sans effets que fut Voltaire un crépuscule, et dans l'avocat de causes de la liberté et d'égalité réelles l'origine de lourdes conséquences : « avec Voltaire, c'est un monde qui finit. Avec Rousseau, c'est un monde qui commence ».
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Pascalmasi
  08 février 2021
J'ai lu ce Discours parce que dans une de ses conférences, Luc Ferry explique que ce livre pose en réalité les fondements de l'anthropologie de Rousseau et est même à l'origine de la conception que Kant développera de l'homme dans ses trois critiques. Rien que ça !
Il me fallait donc aller voir de plus près.
Tout a déjà été dit sur cet ouvrage, véritable « matrice de l'oeuvre morale et politique de Rousseau » pour reprendre les termes des présentateurs de cette édition.
On retrouve bien dans ce travail, une définition convaincante du « propre de l'homme » : animal capable de changer, de se transformer, de choisir d'être autre chose que lui-même. Ce que Rousseau appellera la perfectibilité. Qui ne veut pas dire devenir meilleur mais "autre". A quoi s'ajoute l'exercice fondamental de la liberté, du libre choix. Pour Rousseau – et Kant après lui – l'homme est le seul être vivant capable de faire consciemment des choses qui peuvent nuire à sa propre vie ou à sa propre raison. C'est la célèbre phrase : « La volonté parle encore, quand la Nature se tait. » Très loin donc, de l'animal-machine préfiguré, prédestiné et « bête incapable de s'éloigner de la Règle […] ».
Cette double observation paraît convaincante et offre des bases acceptables pour définir ce qu'est l'Homme même après trois siècles.
Jusque-là tout allait bien !
Mais les choses se sont rapidement gâtées : je suis tombé de ma chaise quand j'ai compris que pour dresser le profil de « l'homme de Nature », de ce que l'Histoire de la philosophie retiendra comme le « bon sauvage », Rousseau se livre – sans vergogne – à une suite effarante de conjectures (c'est le mot qu'il utilise) sur la vie des « bons sauvages » qu'ils fussent hommes préhistoriques, hommes du passé ou tout simplement chasseurs-cueilleurs. Sans prendre la moindre précaution méthodologique ! Car trois siècles de méthode scientifique nous ont appris qu'avant d'affirmer et prétendre à quelque vérité, il faut d'abord étudier son sujet. Lire les spécialistes du domaine et explorer les faits. Puis, éventuellement tirer des conclusions que l'on soumet à l'examen de ses pairs.
Rousseau se fiche de telles précautions !
Les mots qu'il utilise pour étayer son Discours sont : conjectures, imaginations, idées… Il faut dire que la notion même d'une démarche anthropologique ou ethnologique n'existait pas.
Il ne sait pas ce qu'étaient les sociétés préhistoriques – tout simplement parce que personne ne le savait à l'époque -, qu'à cela ne tienne : il invente une théorie linguistique : Au début, il n'y avait pas de langage. Puis il y eut quelques mots, puis toujours d'avantage… Comment peut-on affirmer de telles choses ?
Il ignore que ces hommes du fond des âges peignaient des chefs-d'oeuvre sur les parois des grottes. Mais pour Rousseau, tout est clair : ils n'avaient pas besoin de tels divertissements. Ils vivaient en harmonie avec la « nature ». Et cela suffisait. Il le sait.
Il ne sait pas que les sociétés de chasseurs-cueilleurs, passées ou contemporaines, c'est-à-dire de son XVIIIe siècle – étaient et sont parmi les plus violentes des sociétés humaines. Qu'on s'y entre-tue sans ménagement parce qu'il n'existe pas de mécanismes institutionnels pour régler paisiblement les différends. La question ne se pose pas, estime-t-il, car ces sauvages sont bons.
D'ailleurs, selon Rousseau, les hommes sauvages, comme les animaux sauvages, ne tombent même pas malades ! Un certain Fragonard, frère du grand peintre, et vétérinaire dans ce même siècle avait posé les bases des pathologies animales. Rousseau aurait donc pu le savoir. Et les sauvages des Amériques comme on disait à l'époque mouraient de maladies et des blessures de leurs incessantes guerres. Rousseau aurait dû le savoir. Il décida de l'ignorer. Chacun appréciera.
Puis arrive la grande rupture. La faute. En fait, le péché originel : la propriété privée. Source de tous les maux et de la déviance impardonnable de l'homme civilisé. C'est la fameuse phrase : « le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire, ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. ». C'est par ces mots que commence la Deuxième partie.
Là encore, une connaissance même approximative des sociétés dites primitives aurait évité au grand philosophe de raconter des âneries. Dans toutes les sociétés de chasseurs-cueilleurs, les biens, les objets de cultes, les territoires, les femmes mêmes, font depuis toujours l'objet d'une propriété assignée par des hiérarchies bien présentes : chamanes, sorciers, chefs, esprits bons et mauvais. Dans toutes ces sociétés, le concept même de liberté n'existe pas…
Bref, Rousseau rêve. Rousseau imagine. Fantasme et affirme. Et bâtit une théorie sociale sur… une montagne d'ignorance !
De ce récit imaginé et conjecturé naîtront des théories toutes plus folles les unes que les autres dont certaines, évidemment, se termineront en catastrophe. L'idée que la suppression de l'infâme propriété privée résoudrait le grand péché originel de l'homme civilisé a bien été tentée avec les résultats que chacun connaît.
En fait, si cette partie de l'anthropologie de Rousseau a connu un tel succès, c'est qu'elle propose un portrait eschatologique de l'homme : il fut bon, il fut perverti et il fut puni pour sa faute…
Toute ressemblance avec un autre récit fondateur ne serait que pure coïncidence.
Ce rêve d'un homme bon resurgit encore et toujours tout simplement parce qu'il incarne un espoir : i doit être possible possible de retrouver cette bonté originelle. C'est là qu'est l'espoir. Espoir assez légitime au fond. C'est le fond du raisonnement de Rutger Bregman lorsqu'il écrit "Humanité, Une histoire optimiste" Même rêve que chez Rousseau et même… délire méthodologique ! (Voir ma critique).
Les faits sont têtus, l'homme n'est ni bon ni mauvais. Il est les deux. Voilà tout. le propre de la vie est de tenir en laisse les mauvais esprits qui sont dans nos têtes et de développer les bons qui n'y sont pas moins !
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Citations et extraits (54) Voir plus Ajouter une citation
grisettegrisette   08 juin 2010
Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu’ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique ; en un mot tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons, et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce indépendant : mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre ; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire, et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons.

La métallurgie et l’agriculture furent les deux arts dont l’invention produisit cette grande révolution. Pour le poète, c’est l’or et l’argent, mais pour le philosophe ce sont le fer et le blé qui ont civilisé les hommes, et perdu le genre humain ; aussi l’un et l’autre étaient-ils inconnus aux sauvages de l’Amérique qui pour cela sont toujours demeurés tels ; les autres peuples semblent même être restés barbares tant qu’ils ont pratiqué l’un de ces arts sans l’autre ; et l’une des meilleures raisons peut-être pourquoi l’Europe a été, sinon plus tôt, du moins plus constamment, et mieux policée que les autres parties du monde, c’est qu’elle est à la fois la plus abondante en fer et la plus fertile en blé.
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hema6hema6   15 février 2011
L'amour de soi-même est un sentiment naturel qui porte tout animal à veiller à sa propre conservation et qui dirigé dans l'homme par la raison et modifié par la pitié, produit l'humanité et la vertu.
L'amour propre n'est qu'un sentiment relatif, factice et né dans la société, qui porte chaque individu à faire plus de cas de soi que de tout autre, qui inspire aux hommes tous les maux qu'ils se font mutuellement et qui est la véritable source de l'honneur.
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LeScribouillardLeScribouillard   16 mars 2019
Ce n’est donc pas par l’avilissement des peuples asservis qu’il faut juger des dispositions naturelles de l’homme pour ou contre la servitude, mais par les prodiges qu’ont faits tous les peuples libres pour se garantir de l’oppression. Je sais que les premiers ne font que vanter sans cesse la paix et le repos dont ils jouissent dans leurs fers, et que miserrimam servitutem pacem appellant ; mais quand je vois les autres sacrifier les plaisirs, le repos, la richesse, la puissance et la vie même à la conservation de ce seul bien si dédaigné de ceux qui l’ont perdu ; quand je vois des animaux nés libres et abhorrant la captivité se briser la tête contre les barreaux de leur prison, quand je vois des multitudes de sauvages tout nus mépriser les voluptés européennes et braver la faim, le feu, le fer et la mort pour ne conserver que leur indépendance, je sens que ce n’est pas à des esclaves qu’il appartient de raisonner de liberté.
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keria31keria31   21 mai 2015
La conclusion du discours :

"Il suit de cet exposé que l'inégalité, étant presque nulle dans l'état de nature, tire sa force et son accroissement...des progrès de l'esprit humain et devient enfin stable et légitime par l'établissement de la propriété et des lois."

"...puisqu'il est manifestement contre la loi de nature...qu'une poignée de gens regorge de superfluités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire."
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Gwen21Gwen21   03 août 2017
Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : "Ceci est à moi", et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile.
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Vidéo de Jean-Jacques Rousseau
2/2 Voltaire et Rousseau à l'épreuve du 20ème siècle (1978 / Les samedis de France Culture). Émission en deux volets, diffusée sur France Culture les 4 et 11 novembre 1978, à l'occasion du bicentenaire de la mort des deux philosophes. Par Roland Auguet. Avec Jean Balcou, Daniel Roche, Guy Chaussinand-Nogaret, Jean Starobinski, Jean Tulard et Mona Ozouf. Lectures par Jean Bollery et Michel Ruhl. Réalisation : Alain Pollet.
Source : France Culture
Dans la catégorie : Groupes sociauxVoir plus
>Sciences sociales>Sciences sociales : généralités>Groupes sociaux (758)
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