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EAN : 9782072934025
Gallimard (03/02/2022)
3.78/5   252 notes
Résumé :
Une famille a trouvé refuge en pleine montagne, où elle tue les oiseaux et les brûle au lance-flammes : ils seraient à l'origine d'un mal ayant conduit l'humanité à son extinction. Tandis que la mère pleure et chante son existence passée, le père seul s'aventure aux confins de leur « sanctuaire », d'où il rapporte tout ce qu'il trouve pour assurer la survie des siens. Mais le monde est-il vraiment devenu ce qu'il en dit ? Est-il jonché de cadavres qui pourrissent le... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (120) Voir plus Ajouter une critique
3,78

sur 252 notes

Kirzy
  28 mai 2021
Laurine Roux a un talent fou pour installer une ambiance sous la forme d'un récit initiatique qui revêt les atours d'un roman postapocalyptique. Une famille retiré du monde dans une nature sauvage après une pandémie aviaire qui a décimé une grande partie de l'humanité. Deux soeurs à la relation fusionnelle, dont Gemma, l'enfant-chasseresse née au Sanctuaire, la seule qui n'a pas connu le monde d'avant. Un père intransigeant qui a érigé la survie en religion implacable. Tout oiseau est un ennemi, tout oiseau doit être tué pour éviter une contagion fatale.
Si je me suis facilement fondue dans le décor, j'ai été toutefois freiné dans mon avancée littéraire par les échos d'autres lectures ou d'autres images, un peu incommode pour s'approprier la première partie du roman, la présentation des lieux et des personnages. J'ai eu du mal à me défaire d'un sentiment de déjà-lu ( My absolute darling, Dans la forêt entre autres ), de déjà-vu ( Captain Fantastic, Mosquito coast notamment ). Gemma m'a tellement fait penser à Turtle ...
Mais cela ne m'a pas empêché de savourer la plume éclatante de Laurine Roux. le phrasé est rythmé, parfois chaloupé, parfois plus saccadé, toujours très musical. Et les mots savent se faire poésie, ils nous emplissent de sensations très charnelles et organiques qui décrivent à merveille la nature du Sanctuaire.
A sa mitan, le récit mue et se fait fable. Plus que d'un récit postapocalyptique, il s'agit d'un roman d'initiation, celui de l'émancipation de Gemma. Pour sortir de l'enfance et découvrir le monde avec ses propres lunettes, elle doit se rebeller contre tout ce que son père a construit, matériellement et psychiquement, faisant valser les certitudes apprises. Elle doit sortir de la cellule familiale autarcique. Ici, l'élément perturbateur et déclencheur qui fait exploser le huis-clos est un vieillard entouré d'oiseaux, notamment un fabuleux aigle qui plane au-dessus du Sanctuaire.
Même si je comprends bien que la sortie de l'enfance passe par la confrontation à l'autre et notamment à l'homme qui peut être prédateur face à une jeune fille, qu'elle doit s'extraire de toute domination masculine présente ( le père ) ou future ( les hommes hors du Sanctuaire ), j'ai été gênée par son caractère libidineux très outré. le personnage était suffisamment fort, vivant dans sa caverne platonicienne, subversif avec ses oiseaux compagnons, pour ne pas surcharger le propos.
Lu dans le cadre du collectif Les 68 Premières fois
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Ptitgateau
  10 mars 2021
Ils sont quatre dans ce coin de montagne quelque part, là où la nature est souveraine, là où se côtoient la vie et la mort, la haine et l'amour, la beauté et la laideur, l'espoir et l'abattement, là ou le présent se fait sentir, ou le passé devient envahissant, ou le futur ne peut s'envisager...
Magnifique récit qui se dévoile par petite touche, où l'on apprend les raisons de ce refuge... peut-être..., où l'homme redevient chasseur cueilleur au milieu d'une nature hostile, où un être mystérieux se manifeste... pourquoi... ?
On fait connaissance de Gemma, la fille du terrain, entrainée par un père intransigeant qui attend d'elle qu'elle survive dans ce milieu, qu'elle manie l'arc avec dextérité, sans tolérance, on côtoie June, la soeur ainée, celle qui a connu la vie d'avant... On s'attache à la mère, dévouée et aimante, soumise à cet homme ambigu qu'est le père, le seul qui peut sortir du sanctuaire aux limites fixées par lui-même.
On y baigne dans le mystère qui se dévoile à qui se montre patient, on y prend malgré l'inconfort de cette famille, un bol d'air offert par cette nature décrite avec tant de poésie, on y subit toutes les tensions, tous les affronts, toutes les blessures dont Gemma et June seront les victimes.
Concentré d'émotions et de sensations, ce court roman, peut-être post apocalyptique, à moins qu'il ne décrive simplement la psychologie de personnages parvenus en ce refuge par choix, où qui ont fui la civilisation pour se protéger, le lecteur saura faire la part des choses, plaira à tout ceux qui aiment les textes sibyllins et subtiles et les belles odes à la nature.
Lien : https://1001ptitgateau.blogs..
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Kittiwake
  21 mars 2021
Roman court et dense, dont l'alibi post-apocalyptique cache un autre propos, beaucoup plus universel.
La famille vit isolée, aux abords d'une forêt et le père entraîne les filles au maniement des armes, fondamental dans cet univers où la menace plante au dessus de leurs têtes : les oiseaux, porteurs du virus mortel. le père seul se risque à s'approvisionner là où des humains ont laissé des biens utiles dans un paysage dévasté.
Gemma est née dans la montagne, elle est la seule à ne pas avoir connu le monde d'avant la pandémie. le jour où elle ose s'affranchir des interdits et s'aventurer au delà des limites imposées, le doute s'installe et les certitudes ancrées en elle par une éducation sans concession vacillent.
Si le sujet nous renvoie à une actualité encore brulante, ce n'est qu'un coïncidence ou une prémonition troublante. Ecrit avant que ne survienne le bouleversement de nos habitudes, le roman explore cette période de la vie où la sortie de l'enfance s'effectue dans la rupture et le rejet des principes inculqués , et où le regard sur les parents change d'angle.
C'est aussi le récit d'une folie complotiste dans une ambiance de survivalisme.
La nature est bien présente, source d'approvisionnement pour la famille et base de réflexion pour la jeune fille en quête d'identité.

Récit marquant .

Lien : https://kittylamouette.blogs..
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hcdahlem
  12 mars 2021
La vie après la pandémie
Écrit avant le Covid-19, se second roman de Laurine Roux a un côté indéniablement prémonitoire, car le Sanctuaire met aux prise une famille réfugiée en forêt après une pandémie dévastatrice. Et pose la question de la légitimité d'un déconfinement.
C'est l'histoire d'une famille qui vit recluse dans une cabane, au coeur d'une forêt nichée dans un massif montagneux, à quelques encablures d'une mine de sel. À la suite d'une pandémie, elle a trouvé refuge là, retrouvant des réflexes ancestraux, se nourrissant de cueillettes et de chasse. C'est dans ce Sanctuaire qu'est née Gemma, la narratrice de ce roman. Avec sa soeur June, elle est soumise à un entrainement de type commando par son père, à la fois pour l'aguerrir et lui donner les armes pour survivre. S'il est le seul à pouvoir franchir les limites de leur territoire, il n'est pas le seul à pouvoir raconter le monde d'avant. Sa femme écrivait des romans. Et, si elle ne dispose plus de papier pour écrire, elle n'a pas vraiment arrêté. Elle parle. «Sa voix coule. June et moi nous asseyons à ses pieds, attendons que le flot nous emporte. Les mots tombent en courbes ou en angles droits. Les lignes parallèles deviennent des rues qu'elle goudronne en répétant, noir, noir comme le dessus d'un gâteau brûlé, avec cet arôme d'huile de cade, et grâce à ces lignes elle construit des lotissements les soirs d'août, quand le sucre des tilleuls se mêle au macadam. Sa voix installe des bancs sous les catalpas, y dispose des familles qui se promènent main dans la main.»
Tout bascule le jour où, avec leur père, les deux filles croisent un aigle. Comme les oiseaux sont susceptibles de transporter la maladie, il faut les tuer et les brûler. Mais la flèche de Gemma n'atteint que l'aile du rapace. Sur la piste de l'animal, elle va quitter le périmètre autorisé, sans se rendre compte qu'elle est suivie par un vieil homme qui va l'assommer. Quand elle se réveille, elle se retrouve dans une grotte en compagnie de l'aigle et de son agresseur qui lui promet la vie sauve, ainsi qu'à sa famille, si elle promet de ne pas révéler son existence. Un lourd secret qui la perturbe beaucoup. «L'avertissement de l'homme n'en finit plus de rôder sous mon crâne. Il sait où nous habitons. Si je parle, il nous saignera tous.»
Mais la curiosité est trop forte et cette loi d'Airain édictée par son père vacille. le vieil homme vit avec les oiseaux et n'est pas malade. Elle veut en avoir le coeur net. Aussi décide-t-elle de profiter du départ de son père en expédition pour tenter de retrouver l'oiseleur.
On pourrait voir dans ce second roman de Laurine Roux, après le délicieux Une immense sensation de calme, l'idée de coller à l'actualité et de peindre un monde post-pandémie très noir, mais il s'agit bien davantage d'un roman d'initiation. Quand Gemma à ses premières règles, elle découvre que le monde de l'enfance et de l'innocence s'achève pour elle. Que le monde est plus complexe, plus vaste, plus violent aussi qu'elle ne l'imaginait jusque-là.
Elle comprend alors cette phrase de sa mère, qui éprouvait devant les toiles de Monet «ce trouble irrésolu, nacré, qui laisse penser qu'un autre monde est possible». Mais avant de le découvrir, il lui faudra franchir un rite de passage que je vous laisse découvrir, car la fin du livre est tout simplement époustouflante !

Lien : https://collectiondelivres.w..
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Zephirine
  22 décembre 2020
Conquise par son premier roman « Une immense sensation de calme » c'est tout naturellement que je me suis plongée dans la lecture du « Sanctuaire » et je n'ai pas été déçue.
Des raisons qui ont poussé cette famille de quatre personnes à vivre en autarcie dans une nature sauvage et retirée, on ne saura pas grand-chose si ce n'est qu'une catastrophe les a contraints de s'éloigner des villes et de se réinventer une nouvelle vie. le père, figure autoritaire et violente, régente ce petit monde, son épouse fragile et ses deux filles. C'est la plus jeune, Gemma, qui nous fait le récit de son existence dans une nature parfois hostile où elle a appris à se méfier des oiseaux et à les tuer pour éviter une possible contagion. Elle n'a connu que le Sanctuaire, ne sait rien du passé :
« Ni Papa ni Maman n'ont jamais voulu me raconter... Des bribes, rien que des bribes, à rafistoler.
Je suis née dans le sanctuaire
Pure, me dit Papa. Tu dois le rester »
Gemme vit en sauvageonne cruelle selon le désir de son père. Elle n'a que neuf ans mais sait chasser le gibier grâce à son arc.
« J'ai visé les poumons. La bête doit mourir sur le champ. C'est ce que papa m'a appris ; Sa leçon reste cuisante »
Peu à peu, on va découvrir l'intransigeance du père, sa tyrannie qu'il exerce sur sa famille. Lui seul a le droit de sortir du Sanctuaire pour des virée lointaines et secrètes, des rapines, tandis que sa femme et ses filles restent enfermées dans un périmètre défini.
« Depuis notre plus tendre enfance, Papa nous a enseigné les frontières du Sanctuaires ; leur tracé est inscrit dans notre rétine. »
Mais ce refuge érigé par le père va devenir une prison pour ces trois femmes soumises aux volontés du père. Surtout lorsque les filles découvriront les failles dans la doctrine du père et que Gemma fera une rencontre dangereuse et pourtant révélatrice d'un autre monde où on ne chasse pas les oiseaux.
Très vite, on ressent la dualité entre les personnages. A la tyrannie du père inflexible, la mère oppose la nostalgie d'un monde révolu et transmet à ses filles les souvenirs d'une époque heureuse et insouciante vécue en bord de mer ainsi que les livres rescapés de cette époque. Les filles sont très différentes, tandis que June se souvient d'avant, Gemma, elle, est vierge de ce passé, ce qui en fait la préférée de son père qui l'éduque selon ses nouveaux principes.
En grandissant, les filles deviennent conscientes d'un autre monde et la forêt devient vite une prison derrière les fûts de ses arbres.
L'oiseau, sauvage et libre, est un personnage à part entière dans ce roman noir.
Je me suis attachée aux pas de Gemma, suivant avec intérêt son apprentissage de la survie dans un monde fermé dominé par le seul homme de la famille. Nous sommes plongés dans une nature originelle, loin de toute civilisation et le talent de Laurine Roux, c'est de nous immerger dans un monde de sensations primaires, de nous faire ressentir les émotions de ces trois femmes enfermées qui vont réagir chacune à sa manière.
Ce court roman, porté par une écriture poétique, d'une puissance évocatrice, nous emporte et nous tient en haleine jusqu'à la dernière page.
Une lecture haletante qui donne à réfléchir et dont on se souvient longtemps.

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critiques presse (2)
Liberation   07 octobre 2020
Ce huis clos fait penser à Sukkwan Island de David Vann [...]. L’expérience se terminera tragiquement.
Lire la critique sur le site : Liberation
LeMonde   16 septembre 2020
Avec son deuxième roman, Laurine Roux joue du genre postapocalyptique pour livrer une belle fable sur la domination masculine et sa fin.

Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (45) Voir plus Ajouter une citation
hcdahlemhcdahlem   12 mars 2021
INCIPIT
Papa secoue le jerrican. Un fond d’essence cogne contre l’acier dans un bruit désolant. Papa jure. Il n’a aucune envie de s’y coller. Pourtant va falloir descendre dans les vallées, dégoter une ou deux carcasses de voiture à siphonner. Une histoire de quelques jours. Avant de partir, il distribue les postes. June : ministre de l’Énergie (gérer le tas de bûches), moi : ministre des Armées (chasse et entretien des couteaux). J’en conçois une grande fierté. Pour rien au monde je ne voudrais être destituée, alors je m’applique. Beaucoup. Maman : ministre de la Culture et de l’Éducation. Et quand on se dispute : à la Justice.
Dans l’attente du retour de Papa, notre petit gouvernement administre le Sanctuaire.

Chaque matin je me lève à l’aube, quand les brumes de la vallée trempent le pied des montagnes. La veille, Maman a allongé le fond de soupe laissé sur le poêle ; j’en remplis une gourde, puis me barbouille le visage de cendres et décroche mon arc. Avant de sortir, je pose un baiser sur son front. Des notes d’amande et de reine-des-prés s’échappent de ses cheveux. Elle murmure Mon amour, mon cabri… Les mots planent, enrubannés de songes. June s’étire. J’alimente le feu pour qu’elle n’ait pas à se lever tout de suite.

Autour de la maison le sol crépite, piégé par le givre. Il va falloir continuer à couvert ; les aiguilles des conifères étoufferont mes pas. Je pénètre l’épaisse forêt à l’aveuglette. Pour m’habituer à l’obscurité, je fais la souche, toute droite, très attentive. Un vacarme minuscule colonise la nuit. En me concentrant je suis capable d’entendre la succion d’une larve qui mâchonne le bois. Plus bas, le torrent hoquette sans couvrir tout à fait le sifflement d’un merle. Je me contracte, bloque ma respiration : effacé le souffle, annulée la distance. Je peux deviner dans quel arbre l’oiseau est perché, sur quelle branche. Inutile de le tuer, je vais passer par le nord, simplement l’éviter.
J’ouvre très grand mes yeux, me faufile dans l’ombre, à droite, à gauche, entre les troncs, le plus vite possible, allez, allez. Bientôt, la barre rocheuse est gravie. En amont la forêt se clairsème, grignotée par les pierriers. Parfois un pin joue les fantassins, jaillit des éboulis. Je grimpe dans le plus proche, observe les alentours. L’aube lessive l’horizon. Cinquante mètres plus bas, une forme brunâtre. L’animal doit faire soixante centimètres au garrot, la croupe blanche. Pas encore de bois ; huit mois tout au plus. Pourtant un beau chevrillard déjà. Par chance le vent vient du sud, l’approche n’en sera que plus facile.
Je me laisse couler le long du tronc, rampe jusqu’en lisière de forêt, serpent qui glisse, surtout ne pas alerter le reste de la harde ; ils sont peut-être à l’abri. Je ferme les yeux, attends. Hormis les mâchoires qui broient les touffes d’herbe, il n’y a aucun bruit.
Un solitaire. Gloria !
Je continue, me camoufle derrière une souche, plaque ma bouche contre le pin, extirpe lentement une flèche de mon carquois. Je les fabrique moi-même. Papa m’a appris à choisir le bois – églantier, cornouiller ou prunier sauvage –, à le couper, plutôt en hiver pour éviter qu’il ne se fende au séchage, à l’écorcer, le redresser à la chaleur. Les fûts doivent être les plus solides et droits possible. J’aime ça. Raboter jusqu’à ce que la flèche passe dans le calibre percé dans un os. Huit millimètres de diamètre pour les longues, sept pour les courtes. J’aime graisser les fagots afin que le bois conserve sa blondeur. Et par-dessus tout j’aime fabriquer mes pointes. Il suffirait de prélever un éclat de pierre, mais ce serait passer à côté du meilleur ; fureter aux abords de la mine, désosser une scie, un vieux couteau et travailler la matière jusqu’à obtenir l’extrémité la plus affûtée. Au fil des rapines, Papa nous a équipés. Cisaille à tôle, tenailles, étau ; de quoi faire du bon travail. Je passe un temps infini dans l’appentis à couper, marteler sous le regard fier de Papa. Gloria !

En saisissant l’arc, je vacille. À peine, mais cela suffit. Le chevrillard lève la tête. Je ferme les yeux, cesse de respirer. Papa m’a appris Pierre, tu es une pierre. Alors je répète Pierre, je suis une pierre. Une fois, deux fois, trois fois. À la dixième, je relève les paupières. L’animal broute de nouveau.
Plus de place pour l’erreur : relâcher les épaules, la tête dans l’axe de la cible ; détendre les doigts, fluides, tout en pointant le bras, muscles en extension. L’index, le majeur et l’annulaire : sur la corde. Elle se tend, chatouille ma narine. Sa vibration gagne mes joues, la pulpe de mes lèvres, se propage dans ma bouche. Je salive, déploie mon dos en omoplates de chauve-souris. Mes yeux demeurent vissés à la proie. Je peux patienter de longues minutes comme ça, à jouir de cette maîtrise de moi. Quand l’animal se trouve dans l’axe idéal, je lâche la corde – décharge électrique. Mon esprit se projette en bloc avec la flèche, l’air chauffe, brûle, très vite c’est l’impact : peau qui résiste, fléchit, cède, chaleur humide du métal qui pénètre la chair. Surtout, maintenir la position : la bête n’est pas morte. Un cerf peut courir deux kilomètres une flèche en plein cœur.
J’ai visé les poumons. La bête doit mourir sur-le-champ. C’est ce que Papa m’a appris. Sa leçon reste cuisante. Le jour de mes six ans, il m’avait offert un arc. Mon premier. On était partis l’essayer dans les pierriers. J’avais repéré un lièvre. Deux secondes plus tard, l’animal se débattait, une flèche dans la cuisse. J’étais douée ! Fallait me voir sauter de joie, Je vais te dérouiller ! Je vais te dérouiller ! D’un revers de main, Papa m’avait fait valser. Tu veux ôter la vie d’une bête ? Prends-la du premier coup. Et il m’avait forcée à dépecer le lapin encore vivant. Plus jamais je n’ai raté ma cible. Si je ne le sens pas, je laisse échapper l’animal.
Le chevreuil titube, s’affaisse sur ses pattes avant puis s’écroule. Trop hautes, les touffes d’herbe m’empêchent de doubler d’un tir dans la tête. Il faut l’achever au contact. Je me lève et me dirige droit sur lui.
J’honore ta présence
J’honore ton flair
J’honore ton sang
Puis le coup de lame à travers la jugulaire. Pour éviter d’attirer les charognards, il faut l’éviscérer rapidement. Les organes au sol forment une fleur nauséabonde. Les mouches commencent à s’agglutiner : je recouvre les viscères de pierres, charge la dépouille sur mon dos et entame la descente. Le corps du chevreuil est encore tiède ; merci, la bête, de me réchauffer dans le froid.
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Charybde2Charybde2   07 septembre 2020
Au contraire, le Sanctuaire galvanise Papa. Il bâtit, invente, construit, récupère. Chaque jour Maman s’étonne ; elle ne l’a jamais connu aussi robuste. Selon elle, Papa a toujours évité le contact avec les autres. Il se moquait bien de vendre ses sculptures dans les galeries les plus réputées, se payait la tête de Kronauer ou de Mevlido – des agents wahou, selon Maman. Eux le courtisaient jusque chez lui, dans sa maison en bord de mer. Il les recevait en caleçon, sur le pas de la porte, et les écoutait d’une oreille, en buvant une canette.
Aucune de leurs propositions n’était jamais assez intéressante. Seule Maman, de temps à autre, parvenait à lui faire signer un contrat. Elle le tirait par la manche pour qu’il se rende au vernissage. Parfois, il y allait pieds nus. Le petit monde de l’art adorait ça. Des putains de lèche-culs, déclarait Papa. Il était devenu leur coqueluche. Lui aurait préféré passer son temps dans la forêt, à chercher les bonnes essences, à quêter le noeud de tel arbre, la forme de telle branche, à éprouver combien il était dépassé par les prodiges de la nature – coquette lingerie d’une sauterelle aux ailes bleues, sautoir de rosée à la gorge d’un tronc. Et il retournait dans son atelier, le front rendu humble par tant de beauté, où il bataillait sans relâche avec le fer et le bois pour retrouver l’énergie sauvage et raffinée d’une libellule sur une feuille qui ploie.
Ici, Papa a façonné un monde à sa mesure.
Le Sanctuaire est son chef-d’œuvre.
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motspourmotsmotspourmots   13 août 2020
Le vacarme de l'eau recouvre mes pensées. C'est exactement ce dont j'ai besoin. Me perdre dans quelque chose de plus grand, un flux sans fin, capable de venir à bout des rocs et des montagnes, une eau qui sache conserver la trace des temps anciens, ère de fougères géantes et de reptiles volants, temps que les glaciers ont gardé intact, preuve que le monde restera monde malgré l'homme et ses cataclysmes, et qu'à l'image des dinosaures nous devrions nous en tenir à cette vérité première : nous ne sommes pas grand-chose sur Terre.
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motspourmotsmotspourmots   13 août 2020
La joie me tape sur le système et c'est trop bon. Je caresse la calotte de l'oiseau, sa nuque, son dos, j'oublie son espèce. Il n'y a plus d'oiseau ni de petite fille, juste la pulpe de mes doigts qui passe à la jonction des mandibules. Je suis ce morceau de chair qui aime, et j'aime cet état de viande remuée par l'amour, car c'est bien d'amour dont il s'agit quand le rapace pourrait d'un seul coup de bec me sectionner l'index et qu'il ne le fait pas.
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hcdahlemhcdahlem   12 mars 2021
Du monde, je sais seulement ce que Papa et Maman m’ont raconté. June n’en sait pas beaucoup plus. Quand elle a vu le jour, Papa aimait jeter du pain aux mouettes et tous les trois vivaient dans une maison sur pilotis au bord de la mer.
Jamais je n’ai vu la mer. Du Sanctuaire, en revanche, je connais chaque millimètre : la moindre brindille, le plus reculé des terriers. Tout est cartographié dans ma tête. Je pourrais traquer une bête les yeux fermés.
La Dent de Fer est notre limite. Papa seul a le droit d’aller outre. Il dit que notre royaume est immense, qu’il vaut le monde entier. Papa a raison : il suffit de contempler le flot des arbres, ligne mouvante qui sépare la terre et le ciel, pour oublier que nous sommes des rescapés. Ici, nous sommes des rois. Gloria !
Avant le Sanctuaire, Maman écrivait des romans. Elle n’a pas vraiment arrêté. Désormais ils ressemblent à tout sauf à des livres. Des bouts d’écorce ou d’emballages que Papa lui rapporte et qu’elle coud comme elle peut. Maman a utilisé toutes les feuilles dénichées dans les bureaux de la mine. C’est sur ce papier qu’elle a rédigé le Manuel d’instruction et le Registre. Son écriture a recouvert les plans, bordereaux, duplicatas, de sorte que notre vie s’hybride à la mémoire des lieux, à la manière de Papa qui a désossé les bureaux pour édifier notre cabane.
Entre deux rapines, quand elle n’a plus rien sur quoi griffonner, Maman se met à parler. Sa voix coule. June et moi nous asseyons à ses pieds, attendons que le flot nous emporte. Les mots tombent en courbes ou en angles droits. Les lignes parallèles deviennent des rues qu’elle goudronne en répétant, noir, noir comme le dessus d’un gâteau brûlé, avec cet arôme d’huile de cade, et grâce à ces lignes elle construit des lotissements les soirs d’août, quand le sucre des tilleuls se mêle au macadam. Sa voix installe des bancs sous les catalpas, y dispose des familles qui se promènent main dans la main.
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VLEEL Rencontre littéraire avec Laurine Roux, L'autre moitié du monde, Février 2022
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