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EAN : 9782072727320
544 pages
Gallimard (04/01/2018)
2.97/5   113 notes
Résumé :
"Le Ministère du Bonheur Suprême" nous emporte dans un voyage au long cours, des quartiers surpeuplés du Vieux Delhi vers la nouvelle métropole en plein essor et, au-delà, vers la Vallée du Cachemire et les forêts de l’Inde centrale, où guerre et paix sont interchangeables et où, de temps à autre, le retour à «l’ordre» est déclaré.
Anjum, qui fut d’abord Aftab, déroule un tapis élimé dans un cimetière de la ville dont elle a fait son foyer. Un bébé apparaît ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (44) Voir plus Ajouter une critique
2,97

sur 113 notes

deidamie
  09 avril 2019
« Bonjour les Babelionautes! Aujourd'hui, on part en Inde avec un roman intitulé le Ministère du bonheur suprême, signé Arundhati Roy.
Or donc Aftab naît avec des organes génitaux masculins et féminins. Il est élevé comme un garçon, mais se sent fille. Devenu grand, il quitte sa famille, prend le prénom d'Anjum et s'intègre dans une communauté de hijra*.
-Et ?
-C'est tout.
-Oh bah ça va alors ! C'est vite lu !
-Non. Ce n'est pas vite lu. Alors… comment vous décrire ce texte ? le plus simple, c'est d'utiliser des comparaisons.
J'ai déjà lu des romans à tiroirs, qui contiennent des histoires dans l'histoire, comme Loin de Chandigarh, ce roman construit en forme de matriochka.
-De matchi-quoi ?
-Ma-tri-och-ka. Les poupées russes qui en renferment une autre plus petite à l'intérieur. Loin de Chandigarh possède plein d'intrigues imbriquées les unes dans les autres. Tu ouvres une histoire, puis une autre, puis une autre, puis une autre… jusqu'à revenir à la toute première.
Vernon Subutex est lui aussi un roman à histoires multiples, mais il ressemble plus à une toile d'araignée dont Vernon est le centre. Tous les personnages possèdent un lien avec lui, ténu, distant parfois, mais un lien.

Le Ministère, lui, me fait penser à un tissage. Un personnage, d'autres personnages, ils s'éloignent, se rapprochent… comme les fils d'une trame. Les vies s'enchevêtrent les unes à côté des autres, se croisent, les liens se nouent, se dénouent ou se renouent… bref, un tissage, une natte. C'est une structure admirable de complexité.
-Je me suis ennuyée, mais grave. Et je n'ai rien, mais alors rien, pigé à l'histoire.
-Ben déjà, il n'y en a pas qu'une, d'histoire, donc ça ne sert à rien de dire « j'ai rien pigé à l'histoire ». C'est comme regarder une étoile et dire que tu ne comprends rien au ciel : il ne se limite pas qu'à cette étoile. Cependant, tu as raison : ce foisonnement n'aide pas à garder le fil.
-Et puis, cette prose ! Là encore, j'ai rien compris !
-Beeen… je comprends que tu ne comprennes pas.
Arundhati Roy, pour raconter ses histoires, se sert d'une prose fortement imprégnée de poésie. J'ai trouvé également de l'humour sarcastique, de l'ironie. J'ai facilement pu repérer des pointes acides sur le sexisme ou la bêtise de nos contemporains. Hélas, je me suis perdue dans l'aspect poétique pour une raison fort simple : je n'ai aucune maîtrise de l'histoire contemporaine indienne. Rien. Zéro.
-T'exagères, Déidamie. On a vu Devdas, quand même. Et The Lunchbox, aussi**.
-Waaah. Cette remarque est tellement inepte que je ne vais même pas m'attarder dessus. Continuons.
Les faits historiques, les émeutes ne portent pas de noms et ne sont que fort peu situés dans le temps. Je ne savais donc pas trop où je me trouvais. L'histoire est racontée au travers d'un filtre de poésie. Les bourreaux s'appellent « les perroquets safran », par exemple. Cela me donne la sensation de lire un texte splendide tout en conservant l'impression que beaucoup de données m'échappent, parce que la narration fonctionne par allusions et métaphores. D'un côté, cela pose une distance rassurante-inquiétante sur les massacres et les horreurs…
-Et d'un autre côté, si c'est pour ne rien comprendre au conflit, ça ne sert à rien ! Moi, j'aime quand je comprends !
-Bon, après, certaines choses sont limpides, hein… Ce roman possède un important arrière-plan politique, violent et effrayant. Quoi qu'il en soit, la grande force de ce texte réside dans ce style puissant et original. C'est… beau. Magnifique. Et tendre aussi : la compassion pour les souffrances des personnages est nettement perceptible, sans pourtant en faire des tonnes. le roman est empli d'une colère froide qui se manifeste par petites piques glissées entre deux phrases. Un procédé très intéressant, m'est avis.
-Ben moi, je trouve que la grande faiblesse de ce roman, c'est son style : abscons et c'est mal. Sérieusement, tu conseillerais ce bouquin ?
-Oui, mais pas à n'importe qui. Je le conseille aux lecteurs qui adorent la poésie et qui s'intéressent à l'histoire et à la politique indiennes. Je pense que cela rend les choses plus faciles de le lire comme un gigantesque poème en prose, engagé, poignant comme une tragédie et long comme une épopée sur le sujet, c'est parfait.
Comme dit plus haut, je me suis perdue pendant la vie de Naga. J'ai pris le parti d'avancer sans me poser de questions, d'attendre de reprendre pied quelques pages plus tard. Je ne l'ai pas regretté : l'oeuvre se voit ensuite dans son ensemble lors de la conclusion. Je ne prétends pas avoir saisi toutes les subtilités de la trame, oh non, mais l'ensemble devient plus visible et cohérent.
-Moi je le conseille pas aux lecteurs qui cherchent un petit moment de détente tranquille. Ca va pas durer un petit moment et vous allez pas l'être, tranquille. Et je déconseille aussi si vous êtes très sensibles à la violence. Elle n'est jamais représentée de façon insoutenable, mais il y en a tout de même assez pour vous glacer jusqu'au tréfonds de vos moelles. »
*D'après la page Wikipedia anglophone, plus fournie que la francophone, le transgendérisme ne définit pas exactement la condition de hijra. Certaines le sont, en effet, à différents niveaux de transformation, mais il s'agirait plus d'un troisième genre que d'un changement total vers le genre opposé.
**Devdas : film emblématique de l'industrie bollywoodienne. Attention les yeux. The Lunchbox : film moins à succès, plus… intello on va dire.
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Sachenka
  29 mai 2021
Il y a longtemps, très longtemps (une quinzaine d'années?), j'ai lu le dieu des petits riens et je l'avais adoré. Je connaissais peu la littérature indienne et je m'étais promis de pousser plus loin. Mais, comme c'est souvent le cas, cette belle intention a vite disparu devant les dimensions toujours plus vertigineuses ma PAL. Puis, récemment, je suis tombé à nouveau sur son auteure, Arundhati Roy, et sur un de ses romans plus récents, le ministère du bonheur suprême. Je me suis dit : « C'est le moment. » le début m'a agréablement intrigué : une envolée de corbeaux, un vieil imam aveugle, une référence à l'histoire d'amour de Laila et Majnu (l'équivalent de Roméo et Juliette dans les pays musulmans), Anjum, cette dame au passé trouble…. Ça me semblait prometteur. Puis, rapidement, retour dans le passé. Aftab naît hermaphrodite. Sa mère tente de cacher la situation un moment, on se doute que ça ne fonctionnera pas longtemps. Je connais encore moins bien la littérature LGBT+ que la littérature indienne, aussi, j'ai lu très peu d'oeuvres traitant des gens marginalisés, des laissés-pour-compte. Ce ne sont pas des thèmes qui m'interpellent particulièrement. Incidemment, j'étais curieux de savoir où le ministère du bonheur suprême allait m'amener.
Malheureusement… À partir du moment où son père et la communauté découvrent le secret d'Aftab/Anjum, les choses se gâtent. L'enfant se retrouve séparé des siens et tout s'embrouille. Beaucoup de nouveaux personnages font leur apparition et je me suis rapidement embrouillé. Pourtant, je suis un habitué des longs romans-fleuve aux galeries de personnages multiples. À cela s'ajoute le fait qu'Aftab/Anjum est désigné, repris autant par des pronoms masculins et féminins (il/elle). Aléatoirement. C'était mélangeant. Dans tous les cas, son histoire s'est retrouvée noyés dans celle des multiples autres personnages de ce roman dont certains lui volaient la vedette. Malgré cela, j'ai poursuivi ma lecture du Ministère du bonheur suprême. Je n'aime pas laisser un bouquin inachevé et je gardais toujours l'espoir de démêler cette intrigue. Hélas. Néanmoins, ce ne fut pas une perte de temps complète. J'ai appris plusieurs choses sur l'histoire récente de l'Inde (les conflits avec les pays frontaliers, les conséquences des attentats de 9/11, le quotidien des communautés musulmanes de cette grande nation, etc.). Les descriptions des quartiers du Vieux-Delhi et d'autres endroits comme la Vallée du Cachemire étaient réussies. Je pouvais facilement visualiser les lieux, comprendre comment ils pouvaient avoir un impact sur la vie des gens qui y vivaient. Sérieusement, j'aime bien la plume d'Arundhati Roy. Il est dommage qu'elle ait été mise au service d'une histoire qui aurait gagné à être plus centrée sur son/sa protagoniste.
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traversay
  17 janvier 2018
Vingt ans après ... La première fiction d'Arundhati Roy a été suivie de nombreux essais mais l'auteure indienne n'étais pas revenue au roman depuis le Dieu des petits riens pour lequel elle avait obtenu le prix Booker. C'est donc avec une impatience gourmande que l'on attendait son nouvel opus au titre alléchant : le ministère du bonheur suprême. Et là, c'est le drame. Ou presque. S'il est indéniable que Arundhati Roy reste une styliste hors pair, la déception n'en est pas moins au rendez-vous quant à la construction du livre et surtout à l'identification d'une véritable trame narrative. Certains lecteurs anglophones l'ont déjà souligné : c'est un livre sans histoire ! Ou il serait plutôt mieux de dire : avec des multitudes de scènes et d'évocations mais qui ont du mal à former une intrigue lisible et cohérente. Il y a bien deux héroïnes identifiables : Anjun (une transgenre) et Tilo (femme indépendante et rebelle) mais leurs destins sont enchevêtrés dans tout un tas d'événements dont on se demande parfois s'ils appartiennent au présent, au passé ou au futur. Et les personnages sont multiples, pas toujours reliés à ces deux figures centrales. Il en résulte une sorte de confusion et un sentiment de perdition pour le lecteur, même si celui-ci a quelques notions de l'histoire contemporaine de l'Inde. Et c'est sans parler de plusieurs passages que l'on qualifiera d'allégoriques, métaphoriques, voire amphigouriques. Il n'est pas question de remettre en cause l'action d'Arundhati Roy, militante depuis des années pour la paix, les femmes et contre les castes. mais ce combat imprègne trop le livre qui se rapproche de l'essai en s'éloignant du roman. Mais pour être juste, il faut tout de même préciser que les pages, nombreuses, consacrées au conflit au Cachemire sont puissantes et terribles. Malgré son titre, le livre ne raconte pas un pays heureux mais bien une nation déchirée et soumise à toutes les violences.
Lien : https://cin-phile-m-----tait..
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montmartin
  29 janvier 2018
Delhi, Aftab est un spécimen rare, il possède les caractéristiques masculines et féminines. Ses parents veulent le faire opérer pour qu'il ne soit qu'un garçon, mais Aftab se sent femme. Mais ses poils poussent, sa pomme d'Adam est de plus en plus visible, sa voix devient grave.Un jour Aftab entre dans la Maison des Rêves, là où vivent les Hijra les hommes habillés en femme. On l'initie aux règles et aux rituels de la maison et Aftab devient Anjum. À 46 ans Anjum annonce qu'elle veut partir. Elle vit désormais dans le cimetière derrière l'hôpital. Elle dort sur un tapis persan qu'elle déroule la nuit entre les tombes. Anjum rêve d'être mère, elle découvre qu'il est possible pour un être humain d'en aimer un autre.
Dans ce roman, l'auteur nous conte l'histoire de l'Inde, l'état d'urgence, la presse censurée, des musulmans emprisonnés et stérilisés, les émeutes, les massacres en représailles, l'insurrection au cachemire, la fuite mortelle de l'usine de pesticides de Bhopal avec ses milliers de morts.
Un patchwork de récits, de personnages, d'enfants perdus, une construction un peu déroutante avec une écriture parfois laborieuse, un récit chaotique et animé comme les rues de Delhi, mais si le lecteur persévère il va vivre l'histoire fascinante des deux héroïnes: la femme transgenre Anjum (née Aftab), qui est parti vivre dans un cimetière de Delhi, et Tilo, une ancienne étudiante en architecture,une combattante de la liberté, constamment en danger et constamment en fuite.
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Josephine2
  24 juin 2018
J'ai emprunté ce livre à la bibliothèque, car j'ai entendu tout et son contraire à son propos. Même ma libraire était sceptique. Mais bon, l'avantage de pouvoir emprunter un livre numérique ou pas (numérique) à la bibliothèque fait que vous lisez des livres que vous n'auriez sans doute pas achetés.
J'ai apprécié la première partie du livre et laissé tomber à la deuxième, car je ne m'y retrouvais plus. J'ai beaucoup aimé Anjum, le personnage principal de la première partie, né homme, mais se sentant femme.
Tout se complique dans la 2ème partie. On perd ses repères et cela n'a plus queue ni tête. JE me suis perdue et en l'occurrence L'AUTEUR aussi m'a perdue. En tout cas, c'est mon ressenti. J'ai renoncé à environ la 160ème page…
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critiques presse (5)
LeDevoir   17 décembre 2018
Le Vieux Delhi prend ici la forme d’un désordre organisé à la logique complexe, tandis que se multiplient les voix et les points de vue. Un roman labyrinthique qui déborde de personnages bigarrés et attachants.
Lire la critique sur le site : LeDevoir
LaCroix   23 février 2018
L’écrivaine et militante altermondialiste poursuit sa critique virulente et courageuse de la société indienne avec un deuxième roman prodigieux où l’humanité exclue trouve refuge dans un cimetière. Et résiste avec dignité.
Lire la critique sur le site : LaCroix
Liberation   29 janvier 2018
La vie heurtée d’Anjum au fil des images puissantes d’Arundhati Roy
Lire la critique sur le site : Liberation
LaLibreBelgique   18 janvier 2018
L’écrivaine indienne revient au roman 20 ans après "Le Dieu des petits riens". Avec tous ses crocs.
Lire la critique sur le site : LaLibreBelgique
LaPresse   04 janvier 2018
Vingt ans après le succès planétaire de son «Dieu des Petits Riens», l'écrivaine et militante de gauche indienne Arundhati Roy revient à la fiction avec un très attendu second roman, plus brûlant et politique que jamais.
Lire la critique sur le site : LaPresse
Citations et extraits (45) Voir plus Ajouter une citation
nadejdanadejda   04 février 2018
L'idiotie intrinsèque, l'idée du Jihad, a infiltré le Cachemire à partir du Pakistan et de l'Afghanistan. À présent, avec vingt-cinq ans de recul, je dirais qu'à notre avantage nous avons huit ou neuf versions de l'islam "authentique" qui se combattent au Cachemire. Chacune d'elles a sa propre écurie de mollahs et de maulana...
(...) La seule chose qui garde le Cachemire de l'autodestruction à la façon du Pakistan ou de l'Afghanistan, c'est son bon vieux capitalisme petit bourgeois. Si religieux soient-ils, les Cachemiris sont de grands hommes d'affaires. Et tous les hommes d'affaires, d'une manière ou d'une autre, ont intérêt à voir se prolonger le statu quo ou ce que nous appelons "processus de paix" qui, soit dit en passant, offre des opportunités commerciales très différentes de la paix à proprement parler.
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nadejdanadejda   22 janvier 2018
Peu à peu, Anjum engloba les tombes de sa famille dans sa maison en constuisant autour d'elles. Chaque pièce contenait une (ou deux) sépulture et un lit (ou deux). Elle fit édifier une cabine de bains séparée et des toilettes avec leur fosse septique. Pour l'eau elle utilisait la pompe à manivelle publique. L'imam Ziauddin, traité avec dureté par son fils et sa bru, devint un hôte permanent de sa demeure (...)
La maison d'hôtes du cimetière offrait l'avantage sur tous les autres quartiers de la ville, y compris les plus huppés, d'être totalement épargné par les coupures de courant. Même l'été. Arjum chapardait en effet son électricité en se branchant sur l'alimentation de la morgue où les cadavres ne pouvaient se passer de réfrigération vingt-quatre heures sur vingt-quatre. (les défunts miséreux de la ville qui se retrouvaient dans cette opulence climatisée n'avaient jamais rien connu de tel de leur vivant).
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nadejdanadejda   13 janvier 2018
A l'heure magique où la lumière survit au soleil, des armées de roussettes se décrochent des Banyans dans le vieux cimetière et dérivent comme fumée à travers le ciel. Quand les chauves-souris s'en vont, les corbeaux s'en viennent. Le vacarme de leur retour au nid ne suffit pas à combler le silence creusé par la disparition des moineaux et l'absence des vieux vautours à dos blanc, gardiens des morts depuis plus de cent millions d'années, qui ont été exterminés. Empoisonnés au diclofénac. Le diclofénac ou aspirine des vaches, administré au bétail comme décontractant pour atténuer les douleurs musculaires et augmenter la production de lait, agit -- ou plutôt agissait -- à la façon d'un gaz neurotoxique sur les vautours à dos blanc.
(...) L'extinction des vieux rapaces aimables passa inaperçue au plus grand nombre, qui regardaient ailleurs. Il y avait tant à attendre des lendemains.
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nadejdanadejda   20 janvier 2018
Quand les gens l'invectivaient -- clown sans cirque, reine sans palais --, elle laissait la blessure traverser ses branches comme une brise, et de la musique de ses feuilles bruissantes elle tirait un baume pour apaiser la douleur.
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Al3xAl3x   15 avril 2021
Pour commémorer la bravoure du jeune Tamoul, l'armée contribua au financement de l'érection, à l'entrée de son village, d'une statut en ciment du Sepoy* S. Murugesan en uniforme militaire, fusil à l'épaule. De temps à autre, sa veuve la désignait à son bébé, qui avait six mois à la mort de son père. "Appa", lui disait-elle en agitant la main vers la statut en manière de bonjour. Le bébé souriait, imitait précisément le geste de sa mère, un bourrelet de graisse infantile recouvrant son petit poignet comme un bracelet. "Appappappappappappa", disait-il en souriant.
Tout le monde n'était pas ravi de voir trôner la satue d'un Intouchable à l'entrée du village. Encore moins d'un Intouchable portant une arme. Certains pensaient que cette représentation délivrait un message pervers, de nature à donner des idées. Trois semaines après l'inauguration, le fusil disparut de son épaule. La famille de S. Murugesan tenta bien de porter plainte, mais la police refusa d'enregistrer celle-ci, arguant que l'arme avait dû se briser ou se désintégrer pour avoir été sculptée avec du ciment de mauvaise qualité - pratique véreuse courante - , ce dont personne ne pouvait être tenu pour responsable. Un mois plus tard, on trouva la statue du sepoy amputée des deux mains. De nouveau la police refusa d'enregistrer la plainte, cette fois avec un rire méprisant et sans même se donner la peine d'inventer un prétexte. Deux semaines s'étaient à peine écoulées que la statue de S. Murugesan était décapitée. Quelques jours de tensions s'ensuivirent. Les gens des villages voisins qui appartenaient à la même caste que lui organisèrent une protestation collective et entamèrent une grève de la faim à tour de rôle au pied de la statue. Un tribunal local annonça la constitution d'un comité de magistrats pour enquêter et déclara le maintien du statu quo dans l'intervalle. Les villageois suspendirent leur grève de la faim. Le comité ne vit jamais le jour.
Dans certains pays, les soldats meurent deux fois.
La statue mutilée demeura à l'entrée du village. Certes, elle ne ressemblait plus en rien à l'homme qu'elle était censée honorer, mais elle était devenue un emblème de son époque. Elle la traduisait plus fidèlement qu'au temps de son intégrité.
Le bébé de S. Murugesan continuait d'agiter la main vers lui.
"Appappappappa..."

(Sepoy : fantassin, soldat sans grade)
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Vidéo de Arundhati Roy
8 février 2013 :
- "Indigo", Catherine Cusset, Gallimard -
Un festival culturel rassemble pendant huit jours en Inde quatre Français, deux hommes et deux femmes, qui ne se connaissent pas. Une surprise attend chacun d'eux et les confronte avec leur passé. Cette semaine bouleverse leur vie. de Delhi à Kovalam, dans le Sud, ils voyagent dans une Inde sur le qui-vive où, juste un an après les attentats de Bombay, se fait partout sentir la menace terroriste. Une Inde où leur jeune accompagnateur indien déclare ouvertement sa haine des États-Unis. Une Inde où n'ont pas cours la légèreté et la raison françaises, où la chaleur exacerbe les sentiments, où le ciel avant l'orage est couleur indigo. Tout en enchaînant les événements selon une mécanique narrative précise et efficace, ce nouveau roman de Catherine Cusset nous fait découvrir une humanité complexe, tourmentée, captivante.
- "Le Dieu des petits riens", Arundhati Roy, Gallimard -
Rahel et Estha Kochamma, des jumeaux de huit ans, vivent en Inde, entourés de leur grand-mère, Mammachi, qui fabrique des confitures trop sucrées, de l'oncle Chacko, un coureur de jupons invétéré, esprit romantique converti au marxisme pour les besoins de son portefeuille, de la grand-tante Baby Kochamma, qui nourrit un amour mystique pour un prêtre irlandais, et de leur mère Ammu, abandonnée par son mari, qui aime secrètement Velutha, un Intouchable. Un drame va ébranler leur existence et les séparer. Comment réagir quand, à huit ans, on vous somme de savoir «qui aimer, comment et jusqu'où» ? Comment survivre quand, après un événement affreux dont on a été témoin, on vous demande de trahir la vérité pour l'amour d'une mère ?
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