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Citations sur Saison de la Migration vers le Nord (36)

- Si le père de cette femme et ses frères sont d'accord, il n'y a rien à redire.
- Pourtant, dis-je, si elle ne veut pas se marier ?
Mahjoub me coupa la parole :
- Tu sais comment les choses se passent ici. La femme est à l'homme, et l'homme reste homme, quand même il deviendrait vieillard décrépit.
- Pourtant, insinuai-je, le monde a évolué. De telles coutumes ne conviennent pas à notre époque.
- Le monde n'a pas changé à ce point. Seulement certaines choses ont changé. Des pompes à la place des norias. Des charrues en acier à la place des araires en bois. Nous envoyons nos filles à l'école. Il y a la radio, les automobiles. Nous avons appris à boire le whisky et la bière au lieu de l'arak et de la marissa. Mais tout le reste demeure tel qu'il fut.
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Je pensais qu'à mourir maintenant je serais mort comme j'étais né, sans que je l'eusse voulu. Tout le long de ma vie, je n'avais jamais choisi, ni décidé. Mais je décide désormais de choisir la vie. Je vivrai car il y a de rares personnes avec qui je voudrais rester le plus longtemps possible. J'ai aussi des devoirs que je dois accomplir. Il ne m'intéresse pas de savoir si la vie a un sens ou pas.
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Au petit matin, ma voiture longea pendant deux heures le Nil, en Est, puis, bifurquant à angle droit, se dirigea vers le Sud en plein désert. Point d'abri face au soleil, s'élevant à pas lents, lançant ses rayons de feu sur terre, comme pour accomplir une ancienne vindicte. Point d'abri sinon la torride cabine, ombre qui ne protège pas. Éreintante route qui montait, descendait : et rien qui séduise l'œil. Arbustes éparpillés dans le désert, tout épines, sans feuilles, végétation misérable, ni vivante, ni morte. On pouvait rouler durant des heures sans rencontrer âme qui vive. Puis un troupeau de chameaux maigres, efflanqués, se profilait avant de disparaître. Pas un nuage, promesse d'ombre, dans ce ciel de feu, couvercle de l'enfer. Le jour ne compte pas ici : c'est une torture que subit l'être vivant, dans l'attente de la nuit salvatrice. [...]
Rien. Le soleil. Le désert. Les arbustes desséchés. Les bêtes faméliques. La voiture vibra dans une descente. Nous dépassâmes les ossements d'un chameau ayant subi le salaire de la soif dans cette terre désolée. [...] La route n'en finissait pas. Le soleil ne désarmait point. [...]
Un bédouin apparut derrière la colline, courut vers nous et se mit en travers de la route. Nous stoppâmes. Son corps et ses vêtements étaient couleur de terre. Le chauffeur lui demanda ce qu'il voulait. " Donnez-moi du tabac ou une cigarette pour l'amour du ciel ; voilà deux jours que je n'ai pas fumé. " N'ayant pas de tabac, je lui donnai une cigarette. [...] Assis sur ses talons, le Bédouin fumait avec une avidité et une concentration indescriptibles. [...] Il fit un sort à une seconde cigarette puis gesticula et roula comme un épileptique, ensuite il s'étendit de tout son long, face contre terre, la tête dans les mains, et fit le mort. Il resta ainsi le temps de la halte, une vingtaine de minutes. Quand le moteur de la voiture se remit en marche, il se redressa brusquement, comme ressuscité, et se mit à crier ma louange et à me souhaiter longue vie. Je lui lançai mon paquet de cigarettes. Nous le quittâmes, soulevant un nuage de poussière et je le vis courir vers de misérables tentes près de maigres buissons, en direction du sud. Quelques brebis chétives paissaient auprès d'enfants nus. Où donc était l'ombre, ô mon Dieu ! Une pareille terre ne produit que des prophètes ! À telle sécheresse, à telle disette, point de remède sinon révélé par le ciel. Et cette route interminable, et ce soleil impitoyable...
La voiture gémissait sur ses essieux, la route était un tapis de cailloux. [...] Le soleil, voilà l'ennemi. Il était maintenant au zénith, battant au cœur du ciel, comme disent les Arabes. Un cœur incandescent. Qui semblerait immobile durant des heures jusqu'à entendre les pierres gémir, les arbres pleurer, le fer implorer. [...]
La victoire fut enfin l'issue soudaine de la bataille. Le crépuscule vint non pas sang répandu mais couleur de henné aux pieds d'une femme. La brise nilotique se leva, d'un parfum qui restera inaltérable dans ma mémoire. Comme la caravane qui dépose ses charges, nous nous arrêtâmes. [...] La voiture eut sa part d'huile, d'essence et d'eau, contente comme une pouliche à son heure d'exubérance.
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Je pensai à part moi : " À quoi bon discuter ? Cet Anglais, Richard, est aussi fanatique et sectaire. Chacun l'est à sa façon. Et si nous, nous croyons aux mythes qu'il vient de citer, il a foi, lui, dans une légende neuve, moderne, celle qui porte un culte aux chiffres. Croyance pour croyance, autant croire en un Dieu omnipotent, omniscient. "
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— J'admirais longuement ses deux cuisses blanches écartées que je caressais des yeux avant de glisser le regard vers la surface douce et lisse pour enfin contempler le dépôt des secrets, là où naissent le bien et le mal. [...] Je mis la pointe de la lame entre ses seins, et de ses jambes elle m'entoura le dos. Lentement, je pressai le poignard. Lentement. Elle ouvrit les yeux, extatiques. Elle me parut plus belle que tous les êtres. Elle dit, endolorie : « Mon cher, je pensais que jamais tu n'oserais. J'ai faillis désespérer de toi. » Je pressai le poignard avec ma propre poitrine jusqu'à ce qu'il disparaisse entier entre ses seins. Et je sentis son sang chaud exploser hors de son torse. Je me mis à frotter ma poitrine contre la sienne tandis qu'elle hurlait suppliante : « Viens avec moi, viens, ne me laisse pas partir seule... »
Et elle me dit : « Je t'aime. » Et je la crus. Et je lui dis : « Je t'aime. » — et j'étais sincère. Nous étions torche enflammée, les bords du lit s'embrasèrent dans le feu infernal, et mon nez reconnut l'odeur de la fumée pendant qu'elle disait : « Je t'aime, ô mon amant », et que je répondais : « Je t'aime, ô mon aimée. » Et l'univers et les catégories du temps, passé, présent, futur, se concentrèrent en un point unique qui n'avait pas d'avant, ni d'après.
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- Wad Rayyes aime les femmes non excisées, dit mon grand-père.
- Je le jure Hadj Ahmed ! Tu jetterais ton chapelet de suite et négligerais la prière si tu connaissais les femmes d'Abyssinie et du Nigeria. Il y a entre leurs cuisses comme un disque intact, bellement ouvragé, se suffisant à lui-même, avec ses qualités et ses défauts. Mais, chez nous, on le mutile et on le délaisse comme une terre dévastée.
- L'excision, dit Bakri, est une loi de l'Islam.
- De quel Islam s'agit-il ! Ton Islam et celui de Hadj Ahmed, qui ne savez distinguer entre ce qui vous fait tort et ce qui vous couvre de bienfaits. Les Nigérians, les Égyptiens, les Syriens ne sont-ils pas musulmans ! Mais voilà gens qui savent les fondements de la Loi, laissant leurs femmes telles que Dieu les a créées. Tandis que nous les châtrons comme des bêtes.
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Il s'enquit de mon nom, je le lui dis. Il s'informa de mon âge, je répondis que je n'en savais rien. Il me dit enfin :
- Aimerais-tu aller à l'école ?
Je répondis :
- Qu'est-ce que c'est l'école ?
Il répliqua :
- Une belle maison de pierre au milieu d'un grand jardin au bord du Nil. La cloche sonne : tu entres en classe avec les élèves, tu apprends à lire, écrire et compter.
- Est-ce que je mettrai un turban comme celui-là ?
Je montrai du doigt ce qui surmontait sa tête comme dôme. L'homme se mit à rire.
- Ce n'est pas un turban, c'est un chapeau.
Puis il descendit de cheval et, se découvrant, me mit son chapeau sur la tête. Mon visage disparut à l'intérieur.
- Quand tu seras grand, si tu réussis à l'école, tu seras fonctionnaire du gouvernement et tu porteras un chapeau.
- J'irai à l'école, déclarai-je.
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- Alors Hadj Ahmed, je pris la fille sur l'âne, en train de frétiller et de se débattre, et en route la forçai à se déshabiller de sorte que bientôt elle fut complètement nue. C'était une jeune esclave originaire de l'aval du fleuve, déjà nubile. Des seins, Hadj Ahmed, comme des pistolets et des hanches larges à ne pouvoir les entourer des deux bras. Elle était pommadée et sa peau frottée d'onguents luisait sous la lune. Son parfum t'aurait fait perdre la tête. [...]
- Et depuis tu n'as pas cessé de baiser comme un âne infatigable !
Wad Rayyes répliqua :
- Qui mieux que toi connaît l'agrément de la chose, Bint Mhjoub ? Tu as enterré huit maris et même maintenant, vieille comme un genou, tu ne refuserais pas un neuvième s'il s'en présentait.
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Je m'assis dans le compartiment, en face d'un homme vêtu d'habits ecclésiastiques, portant une grande croix dorée sur la poitrine. Il me sourit et m'adressa la parole en anglais. Je répondis. Il écarquilla les yeux et, me dévisageant attentivement, me demanda :
- Quel âge as-tu ?
Je répondis : " Quinze ans ", mais en réalité je n'en avais que douze. J'avais craint que, le sachant, il ne fasse peu de cas de moi. Il demanda encore : " Où vas-tu ? ", je répondis : " Dans une école secondaire au Caire. " " Seul ? ", " Oui. "
- J'aime voyager seul. [...]
Sur le chemin du retour, des années plus tard, je me souvins des paroles proférées par le prêtre, dans le train Khartoum-Le Caire : " Mon enfant, en fin de compte, nous voyageons tous seuls. "
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Je fus fasciné par les poils de son bras droit, près du poignet, plus épais que d'ordinaire chez les femmes, et, de là, me portais en esprit vers d'autres poils, plus secrets, doux et touffus comme la flore des ruisseaux.
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