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Critique de kielosa


kielosa
  03 octobre 2017
Ce qui m'a le plus surpris en lisant "Retour à Lemberg" c'est qu'un juriste international avec la stature d'un Philippe Sands puisse être en même temps un aussi excellent narrateur. En effet, le premier chapitre, où il raconte la recherche de son grand-père, se lit comme un suspense. Pourtant ce grand-père, Leon Buchholz (1904-1997), n'est pas James Bond et Lemberg-Lviv-Lwów, a beau être la plus grande ville d'Ukraine occidentale, n'est pas non plus une île de rêves dans les Caraïbes par exemple. Toujours est-il qu'au cours des premières 100 pages, j'ai été cloué à mon fauteuil, n'entendant même pas le concert de miaulements de mes félins qui avaient faim.

En plus, Philippe Sands, né en 1960, a l'art de restituer une réalité et un passé, comme s'il avait été un témoin oculaire. Même s'il appelle parfois un Stefan Zweig et surtout un Joseph Roth à la rescousse.

Pour éviter tout malentendu, il convient de signaler, qu'outre un récit captivant, cet ouvrage est important dans la mesure où l'auteur nous présente 2 juristes exceptionnels, hélas, peu connu du grand public, qui ont pourtant joué un rôle déterminant pour rendre notre monde un peu plus vivable. Raphael Lemkin (1900-1959) a forgé le terme "génocide", tandis que Hersch Lauterpacht a introduit la notion juridique de "crime contre l'humanité".
Deux concepts absolument révolutionnaires. On a beau être sceptique et dire oui mais...regardez tous ces abus des droits de l'homme, ces despotes à la Erdogan, ces fouteurs de guerre comme fiston Bush, ces maîtres de l'arbitraire comme tsar Poutine etc. Cela est bien vrai, mais pour reprendre une belle formule de Philippe Sands lui-même "Doing nothing is not an option", les contributions de Lemkin et Lauterpacht constituent, à mes yeux, des pas de géants.

Ce sont effectivement ces termes juridiques qui ont permis, en 1946, de condamner à Nuremberg une fine équipe de hauts dignitaires nazis et des années plus tard, la création de la cour pénale de la Haye pour crimes de guerre, comme en ex-Yougoslavie. Je me permets, à ce propos, de vous renvoyer à ma critique récente de l'ouvrage de Carla del Ponte "La Traque, les criminels de guerre et moi" Cette Suissesse a été procureur général de ce tribunal de 1999 à 2007. Que les États-Unis n'en font partie est regrettable, mais se comprend aisément, ils ont trop de candidats pour être jugés, tels Henry Kissinger et le bombardement du Cambodge, fiston Bush et l'invasion de l'Irak, son vice-président et businessman Dick Cheney - ex-PDG du Groupe Halliburton qui a rafflé un contrat de 7 milliards de $ en Irak, sans appel d'offre - et son valeureux ministre de la défense Donald Rumsfeld etc. Et ce n'est sûrement pas sous l'intelligente gestion de Trump que cela risque de changer.

Justement à propos de ce trio Bush, Cheney et Rumsfeld, les héros de la "War on Terror" avec tous ses excès, Philippe Sands a publié un autre ouvrage remarquable : "Torture Team: Rumsfeld's Memo and the Betrayel of American Values", que l'on pourrait traduire par : L'Équipe de torture : le mémo de Rumsfeld et la trahison des valeurs américaines. Dans ce livre, l'auteur offre les resultats de sa sérieuse enquête sur les tenants et aboutissants du mémo criminel, signé Rumsfeld du 2-12-2002, qui permettait 18 techniques de tortures sur des prisonniers, interdites par les droits de l'homme, mais appliquées scandaleusement à Guantanamo et Abou Ghraib entre autres.

Ce qui est absolument incroyable c'est qu'aussi bien Lemkin que Lauterpacht soit originaire de la capitale de l'ancienne province orientale de l'Empire austro-hongrois, appelée la Galicie. Endroit où est né son propre grand-père. Ce qui a permis à l'auteur de mener des investigations, de visiter les lieux et de rencontrer bon nombre de témoins intéressants. Je ne vais pas résumer ces épisodes multiples, mais m'arrêter un bref instant à sa rencontre avec Niklas Frank, le fils de l'ami, l'avocat d'Hitler et plus tard son gouverneur-général de la Pologne occupée. Niklas avait 7 ans lorsque son abominable père fut jugé et pendu à Nuremberg en octobre 1946. Il y a 5 ans, j'ai lu l'ouvrage qu'il a publié sur ce père, qui m'a énormément impressionné, car c'est exactement ce que le titre en allemand "Der Vater : Eine Abrechnung" , Mon père : un règlement de comptes, indique, un jugement lucide, sans la moindre concession. À Sands, d'ailleurs, il a déclaré : "Mon père était juriste ; il savait ce qu'il faisait." (p. 25).

Je ne peux que vivement recommander cet ouvrage qui est instructif, captivant, agréablement écrit et richement illustré. Avec un grand bravo pour Philippe Sands, la traductrice Astrid von Busekist et l'éditeur Albin Michel.

Lorsqu'on est un peu découragé par tout ce qui se passe de sinistre et malsain sur notre planète, il peut être réconfortant de penser à des vrais héros comme Lemkin et Lauterpacht, à une Carla del Ponte qui s'est courageusement engagée et aux hommes de grande valeur, tel Philippe Sands, qui continuent imperturbablement leur lutte pour un monde meilleur.
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