AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestions
Rejoignez Babelio pour découvrir vos prochaines lectures

Nathalie Castagné (Traducteur)Angelo Pellegrino (Auteur de la postface, du colophon, etc.)
ISBN : 2878582152
Éditeur : Viviane Hamy (09/09/2005)

Note moyenne : 3.88/5 (sur 379 notes)
Résumé :
Il était une fois une enfant, Modesta, née le 1er janvier 1900, dans un monde frustre et rapidement englouti... Non, L'Art de la joie résiste à toute présentation. Roman d'apprentissage, il foisonne d'une multitude de vies. Roman des sens et de la sensualité, il ressuscite les élans politiques qui ont crevé le XXe siècle. Ancré dans une Sicile à la fois sombre et solaire, il se tend vers l'horizon des mers et des grandes villes européennes... " Pourquoi faut-il lire... >Voir plus
Acheter ce livre sur

AmazonFnacPriceministerLeslibraires.frGoogle
Critiques, Analyses et Avis (62) Voir plus Ajouter une critique
Ambages
  18 juin 2016
« Les couleurs viennent du coeur, les pensées du souvenir, les mots de la passion. »
Un livre assez impressionnant. Il ébouriffe dès les premières pages. La narratrice, Modesta, raconte une grande partie de sa vie, ses drames, ses rencontres, ses ''enfants'', ses coups de coeur, qu'ils soient sentimentaux, littéraires, idéologiques. On sent la présence, au travers de cette histoire qui s'étale sur plusieurs décennies, de la pensée de l'auteur, Goliarda Sapienza, son histoire personnelle, ses combats, ses rêves et espoirs durant toutes ces années difficiles qu'a connues l'Italie.
Elle y parle un peu de sa mère, Maria Giudice :
« - Vous ne connaissez pas Angelica Balabanoff ? Je croyais que vous la connaissiez, c'est une grande amie de Maria Giudice.
Non, je en l'ai pas connue. Elle est belle comme Maria ? »
Elle y parle de l'amour :
« ...parce que les sens suivent l'intelligence et inversement, il me semble qu'on tombe amoureux parce qu'avec le temps on se lasse de soi-même et on veut entrer en un autre. (...) entrer en un « autre » inconnu pour le connaître, le faire sien, comme un livre, un paysage. Et puis, quand on l'a absorbé, qu'on s'est nourri de lui jusqu'à ce qu'il soit devenu une part de nous-même, on recommence à s'ennuyer. Tu lirais toujours le même livre, toi ? »
Elle y parle de la mort :
« Il est temps de se remuer, de lutter de tous ses muscles et de toutes ses pensées dans cette partie d'échecs avec la Certa qui attend. Et chaque année volée, gagnée, chaque heure arrachée à l'échiquier du temps, devient éternelle dans cette partie finale. Réfléchis, Modesta, peut-être que vieillir de façon différente n'est qu'un acte révolutionnaire de plus... »
Elle y parle de la Sicile, du langage, de son évolution :
« - Et comment devrais-je les appeler ? de ces noms méprisants que leur donnent les étrangers ?
- Velluta... Cela faisait si longtemps que je ne l'avais pas entendu ! Notre langage se perd, Mattia, et il laissera beaucoup de regrets dans cette île. Tuzzu disait : ''Les couleurs viennent du coeur, les pensées du souvenir, les mots de la passion.'' »
Elle y parle du temps :
« Mais l'avenir n'existe pas, ou du moins l'inquiétude pour l'avenir n'existe pas pour moi. Je sais que seulement jour après jour, heure après heure il deviendra présent. Et dans ce présent que nous avons eu – et avons – tu m'as donné bonheur, conceptions nouvelles, tu m'as fait grandir mentalement et puis... »
Elle n'hésite pas à nous interpeller, nous lecteurs :
« Nina est curieuse comme vous l'êtes, vous qui lisez. Excusez-moi, le fait est que vous lisez chez vous, et peut-être êtes-vous dans un temps de paix, tandis que je vis dans un temps de guerre. »
Alors, je lui laisse la parole : « Raconte, Modesta, raconte. »
J'ai apprécié cette lecture. L'art de la joie est un roman qui parle de liberté avant tout : « Une grande liberté d'esprit et de mouvement ! Comment as-tu fais pour conquérir tant de liberté ? » Et il m'est apparu que c'est un travail long et difficile pour le faire dans le respect des autres. Modesta, bien évidemment en voyant cette photo de couverture, Modesta ne pouvait qu'avoir les traits de Goliarda Sapienza, magnifique ! Toutefois, Modesta n'est pas un personnage qui m'a enflammé (un peu trop parfaite pour moi -même quand elle reconnaît ses petitesses-) mais le livre tient sur la longueur -notamment la petite voix de Tuzzu, qui revient chanter des vérités toutes simples et si belles à l'oreille de Modesta toute sa vie alors qu'elle ne l'aura croisé que quelques temps dans sa toute jeunesse- et j'admire ce travail. Il y a de très belles phrases.
A un moment j'ai pensé au roman Les hauts de Hurle-Vent. D'une part parce que j'ai eu la même difficulté à retenir l'enchevêtrement familial avec des prénoms récurrents et des personnages vivants tous dans cette grande maison. Et puis, quelque chose m'a conduit à ce petit parallèle, vers la fin du roman, sans doute le personnage de Catherine me revenait en mémoire alors que je lisais chez Sapienza «Il faut mettre de la distance avec ceux qu'on aime, la distance clarifie presque plus que la mort.» Mais je ne saurais l'expliqué plus. Une association d'idées. Deux romans, deux femmes écrivains...
C'est également un roman d'apprentissage. Si je dois en retenir un seul, je choisis celui du jardinier, Mimmo : « tu m'as appris à rire et personne ne me retirera ton enseignement.»
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          392
chiffonnette4
  23 avril 2008
Modesta naît le premier janvier 1900 dans un petit village de Sicile. Enfant d'une mère pauvre, seule et frustre, rien ne la destine à devenir une princesse. Ni la femme instruite, libre, indépendante et farouche qui va peu à peu s'affirmer.

A lire ce court résumé, on aurait presque l'impression de se trouver devant un conte de fée. Ou comment la jeune fille méritante rencontre le prince charmant qui l'arrache à sa pauvre masure. Mais Modesta n'est certainement pas une jeune fille méritante. Ou plutôt une jeune fille soumise à son destin, docile et attendant un époux pour quitter un état de dépendance pour un autre. C'est un personnage riche, dense, qui va traverser les pires années de 20e siècle avec une force de vie profonde.

Dès son enfance, son adolescence, Modesta affirme un caractère hors du commun, seul capable de lui permettre de résister au pire. Car dès le départ le pire lui est promis malgré son intelligence vive, sa sensualité déjà vivante : fille d'une pauvresse et de père inconnu, soeur d'une trisomique quand cela est encore considéré comme une punition de Dieu. Comment s'étonner dès lors qu'elle ne recule devant rien pour gagner sa liberté ?
C'est cette liberté qui est finalement le thème et le personnage principal de ce roman fleuve de 800 p. La conquête quotidienne de la liberté contre les autres, et surtout contre soi.
« En un éclair, je compris ce qu'était ce qu'on appelle le destin : une volonté inconsciente de poursuivre ce que pendant des années on nous a insinué, imposé, répété être le seul juste chemin à suivre. »
Pour elle, ce destin aurait du être celui d'une femme pauvre, d'une épouse soumise, d'une mère forcément aimante, ou d'une religieuse. Tout ce vers quoi la renvoyaient les hommes, certes, mais surtout les femmes, le rempart le plus sûr du conformisme social, les bourreaux les plus convaincus de leurs propres soeurs.

Ce n'est pas le seul conformisme, contre lequel se bat Modesta. On peut dire de ce personnage qu'il est la quintessence des convictions de Goliarda Sapienza : petite-fille de syndicalistes, née d'un père chef de fil du socialisme sicilien et d'une mère première femme à diriger la Chambre du travail de Turin.
Autour de Modesta/Liberté gravitent une galerie de personnages qui représentent tous un état de la société, ou un idéal. de Tuzzu le paysan à Carlo le médecin communiste en passant par Nina l'anarchiste et Joyce l'intellectuelle, on voit se dessiner en filigrane du récit des modes de vie opposés, des idéaux et des idéologies que la jeune femme va apprendre à connaître, accepter ou fuir, en tout cas toujours critiquer avec une lucidité parfois douloureuse.
« Mais l'amour n'est pas absolu et pas davantage éternel, et il n'y a pas seulement de l'amour entre un homme et une femme, éventuellement consacré. On peut aimer un homme, une femme, un arbre, et peut-être même un âne, comme le dit Shakespeare. le mal réside dans les mots que la tradition a voulu absolus, dans les significations dénaturées que les mots continuent à revêtir. le Mot amour mentait, exactement comme le mot mort. Beaucoup de mots mentaient. Ils mentaient presque tous. Voilà ce que je devais faire : étudier les mots exactement comme on étudie las plantes, les animaux… Et puis, les nettoyer de la moisissure, les délivrer des incrustations des siècles de tradition, en inventer de nouveaux, et surtout écarter pour ne plus m'en servir, ceux que l'usage quotidien emploie avec le plus de fréquence, les plus pourris, comme : sublime, devoir, tradition, abnégation, humilité, âme, pudeur, coeur, héroïsme, sentiment, piété, sacrifice, résignation. »
Telle va être la règle que Modesta va appliquer tout au long de sa longue vie, quelque soit le prix à payer pour cela.
« Ne jamais refuser de voir les côtés désagréables de la vie ; quand on ne la connaît pas, la réalité leur fait prendre des proportions gigantesques dans l'imagination, les transformant en cauchemars incontrôlables. »
A travers ce personnage hors du commun, Goliarda Sapienza aborde bien des thèmes peu usités dont le moindre n'est pas la sexualité féminine. Dès son enfance, Modesta est ce démon que combat l'Eglise, cette hystérique traitée par la psychanalyse des débuts. Une femme profondément sensuelle, qui apprend à être à l'écoute de son corps et de ses désirs, que ces désirs la portent vers un homme ou une femme. Goliarda Sapienza analyse ces désirs, analyse la sexualité et la culpabilité dont elle a été empreinte et livre à ses lecteurs des lignes d'une pertinence qui laisse rêveur.
« La vérité, c'est que quand tu trouves la femme ou l'homme qu'il te faut, alors il faut absolument arriver à s'entendre. le corps est un instrument délicat, plus qu'une guitare, et plu tu l'étudies et plus tu l'accordes à l'autre, plus le son devient parfait et fort le plaisir. »
Une pertinence que l'on retrouve quand elle aborde des thèmes comme l'éducation des enfants, la politique, la religion, l'économie même. Une pertinence qu'elle acquiert sans doute en portant le même regard sur tout ses personnages, quelques soient leurs choix et leur sexe. Et en faisant de Modesta un personnage qui réfléchit. Important quand on y pense non ? Cette femme ne se contente pas d'accepter comme parole d'évangile ce qu'on lui dit, ce qu'elle lit. Elle l'analyse au regard de ses propres aspirations, et n'utilise que ce qui lui est utile, refusant toute aliénation et surtout, celle de la pensée et des idéaux. Il lui arrive de se tromper bien sûr, d'adhérer puis de quitter, mais ce n'est finalement qu'une manière de construire un système de pensée cohérent, son système de pensée. Un art de vivre précieux, je dirais même un objectif à atteindre.

Après ce long bavardage sur le fond du roman quid de la forme ? Non, je vais tout de même essayer de l'aborder, même brièvement !
L'art de la joie et un roman fleuve, dense, débordant de vie, mais parfois confus. La faute à l'usage de la langue que fait Goliarda Sapienza sans doute. Elle n'hésite pas à mêler langue classique et dialectes siciliens ou romains, langage médical et populaire ! Et surtout, elle heurte les temporalités : de longues pages sur un court instant, de longues périodes décrites en quelques lignes. Un moyen de rendre la psyché de Modesta sans doute, mais qui rend de temps en temps difficile la compréhension du récit. J'ai d'ailleurs eu du mal à rentrer dans cette lecture, au point d'avoir manqué de refermer le roman au bout de quelques pages. Je suis heureuse d'avoir persisté. Modesta n'est pas un personnage que l'on oublie facilement. Et elle donne une formidable leçon de vie.

« le soleil levant m'envahit le cerveau, serein, comme libéré d'un poids d'angoisse qui depuis des mois et des mois me faisait tressaillir à la moindre ombre, au moindre bruit, et un calme jamais éprouvé m'envahit. J'ai envie de sortir, de courir dans ce soleil joyeux qui répète : tu es libre. Douceur de ne plus attendre, de ne plus dépendre d'une autre volonté. Personne ne m'enlèvera plus cette douceur, Mattia. »

« Je n'ai pas tremblé comme je le craignais, et maintenant je sais la raison de ma sérénité devant Pietro mort, devant la maladie de Prando. Ce n'est pas de l'indifférence, un émoussement des sens dû aux années comme je l'avais soupçonné. C'est la pleine possession de mes émotions et la connaissance suprême de chaque instant précieux que la vie nous offre en prime si on a fermeté et courage. »

+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          151
sylvie
  06 février 2008
J'ai aimé ce livre et son personnage central et solaire.
C'est un grand roman qui nous emporte, une fresque historique et familiale à nous perdre tant il est dense, fort de ses 600 pages qui nous font traverser le 20eme siècle en Sicile, par la voix d'une narratrice/héroïne qu'on n'oubliera pas de si tôt.
Modesta naît en 1900, dans une misère crasse, sans père et oubliée par une mère qui se tait ou qui hurle, mais qui ne parle pas. Elle n'a de vie que pour soutenir celle de son autre fille, malade mentale.
Modesta souffrira, sera violée par un homme qui se fait passer pour son père, et commettra un acte terrible : elle brûlera la maison où périront sa mère et sa soeur.Recueillie dans un couvent, elle continuera de souffrir mais découvrira la lecture et le désir de savoir. Dès lors, elle n'aura de cesse de s'instruire pour s'émanciper et pour enfin vivre.
Modesta la mal nommée veut que vivre ne soit pas un vain mot. Elle désire donner à ce verbe une signification qui lui convienne et dans laquelle elle se retrouve intellectuellement et émotionnellement. Voilà ce qui semble être le moteur puissant de cette destinée hors du commun qui nous est proposée dans ce roman.
L'héroïne cherche et trouve les moyens de déjouer les obstacles qui ne cessent de se précipiter devant elle. Elle est dotée d'une force exceptionnelle, et sa potion magique à l'air d'être un désir puissant de vie, une pulsion plus forte que tout qu'elle alimente et renforce au fil du temps par ce qui est nommé dans le titre," l'art de la joie". "La joie, passion par laquelle l'âme passe à une perfection plus grande "dit Spinoza (Ethique, III, 11, sc.).
Sa vie est un miracle rêvé par la romancière qui le tisse.
Modesta est l'incarnation idéalisée d'une émancipation continue et jamais tout à fait gagnée. Cette jeune femme, sortira du couvent, et rusée, fera sa place de choix au sein d'une famille aristocratique. N'abandonnant jamais son goût pour l'étude et pour la lecture, elle deviendra princesse, et règnera sur son domaine en appliquant l'éthique qu'elle s'est forgée durant toute une vie.
Nous assistons donc ravis à la réalisation d'un conte de fée d'un nouveau genre, d'une histoire "romanesque", du nom sous lequel certaines bibliothèques cataloguent les "romans roses". Mais ne nous y trompons pas, c'est une oeuvre de fiction d'une force extraordinaire, comme celle incroyable de son héroïne increvable! Et ça fait du bien!
Tout d'un coup, tous les déterminismes pesants tombent les uns après les autres pour faire une place libre à la construction d'une femme belle, intelligente et accomplie, qui lutte contre les préjugés de tous ordres.
Elle est intéressante cette Héroïne parce qu'elle mène une vie pleine de paradoxes assumés sans culpabilité.
L'auteur nous conte l'histoire d'une femme libre à force de ténacité, de courage et de volonté, pour gagner toujours un peu plus d'émancipation.
Elle tue sa famille, s'échappe du couvent, accepte une position de domestique pour s'assurer une possibilité d'ascension sociale, finit par se libérer du travail et par prendre le pouvoir et le titre du domaine par un mariage arrangé dont elle saura se servir pour arriver à ses fins.
Devenue aristocrate, elle sera socialiste anarchiste, combattante du fascisme, sans oublier d'être mère de plusieurs enfants qu'elle fait ou qu'elle adopte, amante, lectrice, poète, nageuse, et que sais je encore dans ce tourbillon de "folie de vie contre folie de mort". Modesta ne cesse d'avancer jusqu'à l'âge d'être grand mère en étant toujours aussi concentrée sur sa quête...
C'est un beau livre à lire pour son énergie et sa liberté de fond et de forme.
http://sylvie-lectures.blogspot.com/2008/02/lart-de-la-joie-goliarda-sapienza.html
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          170
dbreit
  28 décembre 2012
Flamboyant cri de rage, de douleur et de plaisir ! La vie d'une femme sicilienne hors du commun, hors des limites, hors du temps. On se sent vivre et palpiter à travers ses aventures en tout genre. Un beau et gros livre...même si j'ai un peu calé vers la fin, je vous encourage à faire la connaissance de cette femme passionnée.
Commenter  J’apprécie          300
Colchik
  08 novembre 2017
Raconter l'histoire d'une femme, Modesta – la si mal nommée – sur trois quarts de siècle, voilà la gageure de ce gros roman écrit sur presque une décennie. Modesta fait partie de ces personnages que l'on n'oublie pas, car elle est éminemment romanesque. Je veux dire par là que l'oeuvre de Goliarda Sapienza ne s'inscrit pas dans une veine réaliste, ce n'est pas non plus un roman historique ni un roman initiatique. L'histoire est là en toile de fond, mais elle semble mourir comme une vague sur la grève sans jamais atteindre les pieds de Modesta. La première guerre mondiale, la montée du fascisme, la guerre d'Espagne, le débarquement des Alliés en Sicile... des événements qui précipitent les vies autour de Modesta, mais sans vraiment modifier son destin personnel. le couvent, la villa du Carmel ou la propriété de Catane semblent se tenir étrangement à l'écart du monde. Même l'épreuve de la prison ne modifie pas la trajectoire de Modesta.
La Sicile que l'on découvre dans L'Art de la joie est presque onirique. Des éclats de lumière ou de lune, des ombres profondes, la loi des hommes plus que celle de Dieu qui semble être le refuge des femmes, la présence magique de la Certa... Goliarda Sapienza ne décrit pas la réalité de l'île, ses moeurs mais, au travers de ses personnages, nous livre des sortes d'archétypes de la société sicilienne: Gaia, la patricienne, l'aristocrate dont le monde est révolu, Carmine la puissance mâle et terrienne, Carlo l'intellectuel empêtré dans ses discours, Stella la mère nourricière, Pietro le géant protecteur et justicier, Mattia l'homme des manoeuvres secrètes...
Cultiver l'art de la joie, j'ignore s'il s'agit bien de cela pour Modesta. Comme les grandes héroïnes romanesques, elle doit tout d'abord apprendre à survivre et vivre. Survivre à la pauvreté brutale, survivre à l'enfermement insidieux du couvent, lui échapper, s'imposer dans le milieu tout aussi clos de l'aristocratie, s'isoler pour vivre comme elle l'entend, trouver les moyens financiers pour élever une progéniture de plus en plus nombreuse. Les défis auxquels elle se trouve confrontée sont nombreux et il lui faut les relever. Elle ressemble en cela à une Ambre qui doit avant tout assurer son existence matérielle pour mener son existence tout court et échapper à la fatalité sociale. Modesta monte un stratagème habile pour épouser le rejeton débile des Brandiforti et éviter le retour au couvent. de même, pour éviter la réclusion, quelle qu'elle soit, elle n'hésite pas à tuer, poussée par un élan vital qui va au-delà des préceptes de la morale. Enfant, elle met le feu à sa maison de planches et fait disparaître sa famille; adolescente, elle se débarrasse de mère Leonora et devenue l'héritière de la fortune des Brandiforti, elle laisse mourir Gaia. Jamais le remords ne la touche comme si son existence précaire lui donnait un blanc-seing sur celle des autres.
L'art de la joie ou l'art de l'amour ? Modesta, enfant mal aimée, se nourrit de l'amour des autres. de celui de Tuzzu, compagnon de jeu, de celui de mère Leonora, de celui de Pouliche-Béatrice, de celui de Carmine, de Joyce, de Mattia et, enfin, de Marco. L'amour pour Modesta est avant tout charnel. C'est pourquoi la liaison qu'elle entretient quelque temps avec Carlo se transformera en amitié. La sensualité l'habite, une sensualité qui dépasse les tabous sociaux. Faut-il voir dans la passion qui l'attache au régisseur du domaine des Brandiforti un pendant de celle de lady Chatterley pour son garde-chasse ? Je n'en suis pas sûre car l'amour physique pour Modesta n'est pas un accomplissement de soi mais une composante de son individualité. Sa sensualité se révèle aussi bien avec les femmes qu'avec les hommes, elle innerve sa personnalité et doit trouver un épanchement, le sexe de l'être aimé n'étant pas un obstacle.
Amante, Modesta est aussi mère d'une étrange progéniture. Son fils, Eriprando, est le fruit de ses amours avec Carmine et non de son époux, le malheureux prince. Jacopo est, lui, le fils du prince et de sa garde-malade, Inès, mais Modesta l'élève comme son propre enfant et lui tait ses origines. Bambolina (ou Ida) qu'elle a recueillie est la fille De Carlo et de Béatrice. Mela est une orpheline qu'elle a refusé de renvoyer à sa condition. 'Ntoni, frère de lait de Jacopo est le fils de Stella, la cuisinière. Crispina est la fille de Pietro qui veillait sur le prince et de Vif-Argent, la femme de chambre de Béatrice. Carlo ou Carluzzu est le fils d'Eriprando et de Stella, morte en couches. Modesta vit entourée de ses enfants, enfants non par les liens du sang, mais par ceux de l'élection. le seul qui partage son sang, Prando, constitue une menace latente, où se mêlent les dangers de l'inceste et la violence héréditaire de ses géniteurs.
L'écriture de Goliarda Sapienza ajoute à l'étrangeté de roman. L'auteur passe du style indirect au style direct sans transition. Parfois, le rêve se mélange à la réalité lorsque Modesta se trouve dans des états de veille. Autre détail curieux, les échanges entre les protagonistes sont présentés comme des dialogues de théâtre. le lecteur est promené dans un univers fantasque, qui semble dépendre du caprice de Modesta elle-même.
Que reste-t-il de cet énorme livre une fois refermé ? La fulgurance de certaines scènes où la poésie se mélange à l'amertume des existences. Une atmosphère proche de l'étouffement qui traduit la difficulté de Modesta à se libérer des contraintes sociales comme des schémas de pensée. Une galerie de personnages parfois tendres, parfois agaçants, jamais monolithiques, ce qui leur donne leur force.
Ce roman est trop long pour ne pas être inégal et, de temps en temps, le lecteur voudrait que Modesta abandonne son refuge et ses livres pour découvrir un monde en plein changement. Elle voyage, mais comme pour mettre à l'épreuve ce qu'elle a découvert dans les livres. Elle retient à toute force une Joyce qui stérilise leur relation à force de mutisme et de culpabilité. La parvenue ne renonce pas à ce qu'elle a conquis de haute lutte alors qu'on la voudrait moins prévoyante et calculatrice. Finalement, le roman de Goliarda Sapienza ne porte pas sa transgression dans les règles individualistes que se forge Modesta ou dans sa sexualité libérée, mais dans les accommodements du personnage avec la liberté au sens d'un échange avec les autres.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          50
Citations et extraits (55) Voir plus Ajouter une citation
hema6hema6   11 février 2011
Attention, Bambolina, Crispina, Olimpia, attention ! D'ici 20 ou 30 ans, vous n'accuserez pas les hommes quand vous vous trouverez à pleurer dans quelques mètres carrés d'une petite pièce, les mains mangées par l'eau de javel. Ce ne sont pas les hommes qui vous ont trahies, mais ces femmes, anciennes esclaves, qui ont volontairement oublié leur esclavage et qui, se reniant, se placent aux côtés des hommes dans les diverses sphères du pouvoir.
(...)Attention vous, privilégiées de la culture et de la liberté, de ne pas suivre l'exemple de ces négresses parfaitement alignées. A la place des mains cisaillées par l'eau de javel, pour vous se préparent des années du sinistre exercice masculin qui consiste à attacher les plus pauvres à la chaîne de montage et nuit sans sommeil de l'efficacité à tout prix. Et après 20 années de cet exercice vous vous trouverez enfermées dans des gestes et des pensées distordus comme ce spectre qui sourit par devoir bureaucratique.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          170
sylviesylvie   06 février 2008
"Le mal réside dans les mots que la tradition a voulus absolus, dans les significations dénaturées que les mots continuent à revêtir. Le mot amour mentait, exactement comme le mot mort. Beaucoup de mots mentaient, ils mentaient presque tous. Voilà ce que je devais faire : étudier les mots exactement comme on étudie les plantes, les animaux. Et puis, les nettoyer de la moisissure, les délivrer des incrustations de siècles de tradition, en inventer de nouveaux, et surtout écarter pour ne plus m'en servir ceux que l'usage quotidien emploie avec le plus de fréquence, les plus pourris, comme : sublime, devoir, tradition, abnégation, humilité, âme, pudeur, cœur, héroïsme, sentiment, piété, sacrifice, résignation
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          170
Alice_Alice_   19 août 2016
Quiconque a connu l'aventure de doubler le cap des trente ans, sait combien il a été fatiguant, âpre et excitant d'escalader la montagne qui des pentes de l'enfance monte jusqu'à la cime de la jeunesse, et combien a été rapide, comme une chute d'eau, un vol géométrique d'ailes dans la lumière, quelques instants et... hier j'avais les joues fraiches des vingt ans, aujourd'hui - en une nuit? - les trois doigts du temps m'ont effleurée, préavis du petit espace qui reste et de la perspective finale qui attend inexorablement... Première, mensongère terreur des trente ans.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          181
sylviesylvie   06 février 2008
Non, on ne peut communiquer à personne cette plénitude de joie que donne l'excitation vitale de défier le temps à deux, d'être partenaires dans l'art de le dilater, en le vivant le plus intensément possible avant que ne sonne l'heure de la dernière aventure. Et si cet homme - mon vieux petit ami - s'étend sur moi avec son beau corps lourd et léger, et me prend comme il le fait maintenant, ou me baise entre les jambes comme Tuzzu le faisait autrefois, je me retrouve à penser bizarrement que la mort ne sera peut-être qu'un orgasme aussi comblant que celui-là
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          170
AmbagesAmbages   16 juin 2016
Il se tait maintenant. Dans le silence sa respiration calme dessine des dunes de sable légères aux yeux de l'esprit. Doucement, je pose l'oreille là où, sous le regard envieux de la lune, il m'a indiqué de son poing fermé que la vieillarde chauve avait déposé ses œufs. Mais dans la lente pulsation de son cœur rien ne se révèle, pas un cri, pas une plainte. Le voile du silence se fait pesant et je ne veux pas dormir.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          220
Videos de Goliarda Sapienza (5) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Goliarda Sapienza
http://www.librairiedialogues.fr/ Delphine de la librairie Dialogues nous propose ses coups de c?ur du rayon Littérature étrangère : "Rendez-vous à Positano" de Goliarda Sapienza (Le Tripode), "Seul le grenadier" de Sinan Antoon (Actes Sud) et "Quand monte le flot sombre" de Margaret Drabble (Bourgois). Réalisation : Ronan Loup. Questions posées par : Élise le Fourn.
Retrouvez nous aussi sur : Facebook : https://www.facebook.com/librairie.dialogues/ Twitter : https://twitter.com/dialogues Instagram : https://www.instagram.com/librairiedialogues/
>Littérature (Belles-lettres)>Littérature italienne, roumaine et rhéto-romane>Romans, contes, nouvelles (653)
autres livres classés : italieVoir plus
Acheter ce livre sur

AmazonFnacPriceministerLeslibraires.frGoogle





Quiz Voir plus

Grandes oeuvres littéraires italiennes

Ce roman de Dino Buzzati traite de façon suggestive et poignante de la fuite vaine du temps, de l'attente et de l'échec, sur fond d'un vieux fort militaire isolé à la frontière du « Royaume » et de « l'État du Nord ».

Si c'est un homme
Le mépris
Le désert des Tartares
Six personnages en quête d'auteur
La peau
Le prince
Gomorra
La divine comédie
Décaméron
Le Nom de la rose

10 questions
438 lecteurs ont répondu
Thèmes : italie , littérature italienneCréer un quiz sur ce livre
. .