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EAN : 9782072864803
288 pages
Éditeur : Gallimard (19/07/2019)

Note moyenne : 3.57/5 (sur 966 notes)
Résumé :
Quatrième de couverture : Ce livre est écrit sous la forme d'un dialogue entre Nathalie Sarraute et son double qui, par ses mises en garde, ses scrupules, ses interrogations, son insistance, l'aide à faire surgir « quelques moments, quelques mouvements encore intacts, assez forts pour se dégager de cette couche protectrice qui les conserve, de ces épaisseurs (...) ouatées qui se défont et disparaissent avec l'enfance ». Enfance passée entre Paris, Ivanovo, en Russie... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (74) Voir plus Ajouter une critique
zabeth55
  16 novembre 2013
Quelle étonnante découverte !
Je n'ai jamais rien lu de Nathalie Sarraute, l'associant à Marguerite Yourcenar que je trouve parfaitement hermétique (enfin, c'est mon avis).
Or là, surprise, une écriture fluide et vivante.
L'auteur raconte son enfance sous forme d'un dialogue avec elle-même, la poussant à aller de plus en plus loin dans la précision de ses souvenirs.
C'est parfaitement bien mené. Aucune lassitude en lisant, juste de l'admiration pour se souvenir aussi bien de son enfance, moi qui en ai tant oublié.
Elle décrit superbement les joies, la vitalité de l'enfance, mais aussi ses désespoirs, l'impact que peuvent avoir certaines paroles prononcées par les adultes, les blessures qu'elles engendrent, la confiance trahie, la solitude quand on ne sait plus à qui se confier.
A l'école, elle trouve sa place, hors de sa mère qui l'abandonne plus au moins et de sa belle-mère si froide et indifférente.
On sent naître son amour pour les langues et les mots, la naissance inconsciente de sa future vie d'écrivaine.
Nul doute que je vais lire ses romans.
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lucia-lilas
  01 mai 2017
Depuis quelques jours, je suis plongée dans un livre que j'aime beaucoup et que je relis régulièrement : Enfance de Nathalie Sarraute. Dire que c'est une oeuvre qui me parle est un euphémisme : je crois que j'en goûte chaque phrase, chaque mot, chaque silence. J'ai l'impression certainement inexacte d'ailleurs d'en saisir précisément le sens, la nuance, le sous-entendu. Aucune oeuvre, peut-être, ne me donne à ce point le sentiment d'être en phase avec elle au point que tout me fait signe, le moindre pronom, la plus petite virgule… Bien sûr, c'est une oeuvre qui m'est familière mais elle porte dans son écriture, dans les mots qui sont les siens, ses silences, d'autres mots qui me mènent sur d'autres voies que l'auteur a entrouvertes et dans lesquelles je me glisse. Je me dis que pour aimer autant cette oeuvre, je dois y lire des bribes de ma propre histoire, oui, c'est certainement cela, un écho, une résonance, sans quoi, il ne pourrait en être ainsi…
Pour comprendre Enfance, il faut avoir à l'esprit Tropismes, texte qui est quasiment passé inaperçu lors de sa sortie en 1939. Il sera réédité plus tard chez Minuit et deviendra l'oeuvre fondatrice d'un mouvement littéraire : le Nouveau Roman. Sarraute emprunte le terme tropisme au vocabulaire de la biologie : il s'agit d'un « mouvement d'approche ou de recul provoqué par une excitation extérieure comme la lumière ou la chaleur sur les animaux ou les plantes. » le plus bel exemple, c'est l'héliotrope qui tourne inlassablement sa tête vers le soleil. Eh bien, Nathalie Sarraute s'attache dans son autobiographie à décrire ses tropismes d'enfance, autrement dit à exprimer le plus exactement possible les sensations qu'elle a pu ressentir et le tropisme qui est à l'origine même de sa réaction. En effet, ce qui intéresse l'auteur, c'est d'observer les mouvements réflexes, instinctifs, irréfléchis et complètement indépendants de notre volonté qui gouvernent cependant notre être soumis ainsi à des phénomènes extérieurs : une parole, un regard, un mouvement… Tropismes à saisir « avant qu'ils disparaissent », titre proposé initialement par Nathalie Sarraute pour Enfance.
Elle se lance donc dans une entreprise difficile : évoquer ses souvenirs d'enfance. Mais ayant refusé en tant qu'auteur et théoricienne du Nouveau Roman, les notions de personnage, d'histoire et de chronologie présentes dans le roman classique, elle porte naturellement sur le genre autobiographique un soupçon difficilement compatible avec l'entreprise dans laquelle elle se lance. En effet, comment écrire son enfance sans être tenté de la reconstruire, de l'embellir, d'y introduire à tout prix de la cohérence, enfin de bâtir de toutes pièces une histoire qui ne serait pas la sienne ? Comment éviter de plaquer sur le « je » enfant le « je » adulte ?
« Toutes les autobiographies sont fausses » déclare celle qui se lance dans une entreprise bien périlleuse. Tout cela explique cette espèce de difficulté de Nathalie Sarraute à passer à l'acte au début de l'oeuvre, cette retenue, cette crainte et… l'idée absolument géniale d'une espèce de dialogue ou de « monologue à deux voix », un deuxième « je », un double, sa conscience peut-être, qui va, tout au long de l'oeuvre, sans cesse l'interroger, la pousser à aller plus loin dans les profondeurs de son être, émettant parfois des réserves pour mieux relancer l'auteur sur le chemin de la vérité. Une deuxième voix à la fois garante et au service même de cette vérité… L'écriture fragmentaire viendra restituer la fugacité des instants et le surgissement involontaire de la mémoire, refusant par là même de trouver à toute force une continuité narrative et temporelle qui risquerait de flirter avec le romanesque. Un texte « en morceaux », soixante-dix unités autonomes, qui expriment le chaos de la mémoire et une représentation éclatée car devenue problématique du moi.
Son texte est beau, poétique, il touche à l'essence même de l'être comme aucun autre texte qu'il m'a été donné de lire et c'est peut-être de là qu'il tire toute sa force.
Une enfance passée entre une mère fascinante mais absente, un père attentif et aimant et une belle-mère difficile à cerner tant elle oscille constamment entre des moments de complicité et de rejet, une enfance entourée d'adultes qui n'ont pas baigné comme les générations suivantes dans les enseignements que l'on a pu tirer de la psychanalyse et qui commettent ce qui nous semble à présent des erreurs terribles dans l'éducation de l'enfant, une enfance enfin partagée entre deux pays, la France et la Russie, deux cultures et deux langues.
Une oeuvre puissante écrite par une femme âgée qui à mon avis a senti la nécessité de dire l'indicible, le terrible, la souffrance qu'elle a portée en elle toute sa vie. Elle a voulu retrouver le pouvoir destructeur des mots entendus enfant et avec lesquels il a fallu vivre, mots si violents et si cruels qu'ils peuvent même conduire à la folie.
Un travail insensé, ce dont témoignent des brouillons très chargés, pour traduire précisément les sensations ressenties des décennies plus tôt, les sentir battre sous la plume et trouver les mots justes ou s'approchant au plus près de ce qui a été vécu à ce moment-là afin de retrouver intacte l'émotion.
Un très grand texte.

Lien : http://lireaulit.blogspot.fr/
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sabine59
  05 novembre 2018
Brillante et subtile autobiographie, sous forme très originale car l'auteure dialogue avec son double. Cela trouble au départ mais on s'y fait très vite.
Ce double avec qui elle échange permet de mieux creuser l'aura affectif des souvenirs, de critiquer son regard d'adulte déformant quelque peu le passé, de modifier ses impressions, de les redéfinir . Il apporte aussi de la vivacité à l'évocation de l'enfance.
J'ai été admirative devant la précision des détails, quant à ses souvenirs jusqu'à ses onze ans. J'aimerais me rappeler aussi parfaitement qu'elle mon enfance!
Partagée entre son père et sa mère , la petite fille qu'elle était a très vite senti les ambiances, les douleurs sensibles, comme les absences de sa mère, plutôt indifférente. Le père et la jeune institutrice sont eux attachants.
La langue est somptueuse, riche, tout en nuances. Et il flotte sur ce livre une saveur envoûtante de Russie, où l'auteure a habité en partie enfant...
Enfance des mots à découvrir, des rêves à poursuivre, des sensations à conserver...si joliment!
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thedoc
  11 décembre 2014
Dans ce recueil de souvenirs, Nathalie Sarraute nous raconte ses onze premières années, passées entre la France et la Russie. On retrouve en effet dans cet ouvrage les souvenirs les plus anciens jusqu'à l'entrée en sixième de la petite fille. Pour autant, ne vous attendez pas à un récit chronologique. A la manière d'un enfant qui se remémore ses souvenirs, ceux-ci sont racontés au hasard, sans aucune temporalité. C'est la voix de l'enfant qui organise les souvenirs selon l'importance de ces derniers. Deux voix d'ailleurs dialoguent ensemble dans ce récit. L'une et l'autre représentent l'auteur. Mais alors que l'une raconte, l'autre critique. Nathalie Sarraute dira d'ailleurs «J'ai juste voulu assembler des images d'enfance tirées d'une sorte de ouate où elles étaient enfouies».
Au travers de ces souvenirs distillés au hasard, on peut tout de même dresser un tableau familial. Les personnages qui peuplent les souvenirs de Nathalie sont nombreux mais les plus importants sont son père, sa mère, sa belle mère Vera et le bébé de cette dernière. On surnomme alors la petite Nathalie/Natacha, Tachok. Ses parents sont divorcés et la petite-fille est tiraillée entre ses deux parents. Sa mère, restée à Saint-Pétersbourg, est lointaine et de plus en plus distante avec sa fille. Elle entretient avec elle des relations presque indifférentes. Son père est attentif mais exilé à Paris. Il y a enfin Vera, sa belle-mère, souvent d'une froideur perfide et que sa mère lui interdit d'appeler Maman-Véra. Ainsi, d'anecdotes en anecdotes, le fil de l'enfance se déroule.
L'enfance de Nathalie Sarraute n'est pas tout rose mais on y retrouve les souvenirs d'école, les bêtises, les amis… qui ponctuent souvent ces livres dédiés au récit des jeunes années, le tout teinté de nostalgie.
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mollymon
  02 janvier 2019
Dans ce texte Nathalie Sarraute fait resurgir ses émotions, sensations et impressions d'enfance pour ébaucher sous un angle tout à fait particulier son auto-portrait en petite fille.
C'est assez inattendu. L'image fragmentée donne l'impression de regarder un dessin à la façon de Picasso. En début de lecture j'ai été déconcertée par ce style quasiment cubiste avec ses différents points de vue et le morcellement de la narration. Puis je me suis habituée pour finalement apprécier cette itinérance dans les souvenirs de la petite Natacha. Je l'ai découverte avec gourmandise, à petite dose, comme en grignotant une petite madeleine que l'on laisse fondre sur la langue pour bien en savourer le goût . Ce goût ineffable de l'enfance à la saveur douce-amère que l'on garde tous en bouche, qui s'estompe avec le temps mais que l'on aimerait pouvoir raviver éternellement. Un prodige que seule la littérature peut accomplir...
Nathalie Sarraute qui a découvert très tôt le pouvoir des mots, nous livre ici une émouvante démonstration de leur puissance aussi bien enchanteresse que maléfique.
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Citations et extraits (63) Voir plus Ajouter une citation
ClairocheClairoche   25 mai 2020
C’est alors que la brave femme qui achevait mon déménagement s’est arrêtée devant moi, j’étais assise sur mon lit dans ma nouvelle chambre, elle m’a regardée d’un air de grande pitié et elle a dit : « Quel malheur quand même de ne pas avoir de mère. »
« Quel malheur ! »… le mot frappe, c’est bien le cas de le dire, de plein fouet. Des lanières qui s’enroulent autour de moi, m’enserrent… Alors c’est ça, cette chose terrible, la plus terrible qui soit, qui se révélait au-dehors par des visages bouffis de larmes, des voiles noirs, des gémissements de désespoir… le « malheur » qui ne m’avait jamais approchée, jamais effleurée, s’est abattu sur moi. Cette femme le voit. Je suis dedans. Dans le malheur. Comme tous ceux qui n’ont pas de mère. Je n’en ai donc pas. C’est évident, je n’ai pas de mère. Mais comment est-ce possible ? Comment ça a-t-il pu m’arriver, à moi ? Ce qui avait fait couler mes larmes que maman effaçait d’un geste calme, en disant : « Il ne faut pas… » aurait-elle pu le dire si ç’avait été le « malheur » ?
Je sors d’une cassette en bois peint les lettres que maman m’envoie, elles sont parsemées de mots tendres, elle y évoque « notre amour », « notre séparation », il est évident que nous ne sommes pas séparées pour de bon, pas pour toujours… Et c’est ça, un malheur ? Mes parents, qui savent mieux, seraient stupéfaits s’ils entendaient ce mot… papa serait agacé, fâché… il déteste ces grands mots. Et maman dirait : Oui, un malheur quand on s’aime comme nous nous aimons… mais pas un vrai malheur… notre « triste séparation », comme elle l’appelle, ne durera pas… Un malheur, tout ça ? Non, c’est impossible. Mais pourtant cette femme si ferme, si solide, le voit. Elle voit le malheur sur moi, comme elle voit « mes deux yeux sur ma figure ». Personne d’autre ici ne le sait, ils ont tous autre chose à faire. Mais elle qui m’observe, elle l’a reconnu, c’est bien lui : le malheur qui s’abat sur les enfants dans les livres dans Sans Famille, dans David Copperfield. Ce même malheur a fondu sur moi, il m’enserre, il me tient.
Je reste quelque temps sans bouger, recroquevillée au bord de mon lit… Et puis tout en moi se révulse, se redresse, de toutes mes forces je repousse ça, je le déchire, j’arrache ce carcan, cette carapace. Je ne resterai pas dans ça, où cette femme m’a enfermée… elle ne sait rien, elle ne peut pas comprendre.

— C’était la première fois que tu avais été prise ainsi, dans un mot ?

— Je ne me souviens pas que cela me soit arrivé avant. Mais combien de fois depuis ne me suis-je pas évadée terrifiée hors des mots qui s’abattent sur vous et vous enferment.

— Même le mot « bonheur », chaque fois qu’il était tout près, si près, prêt à se poser, tu cherchais à l’écarter… Non, pas ça, pas un de ces mots, ils me font peur, je préfère me passer d’eux, qu’ils ne s’approchent pas, qu’ils ne touchent à rien… rien ici, chez moi, n’est pour eux.
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ClairocheClairoche   25 mai 2020
Voici enfin le moment attendu où je peux étaler le volume sur mon lit, l’ouvrir à l’endroit où j’ai été forcée d’abandonner… je m’y jette, je tombe… impossible de me laisser arrêter, retenir par les mots, par leur sens, leur aspect, par le déroulement des phrases, un courant invisible m’entraîne avec ceux à qui de tout mon être imparfait mais avide de perfection je suis attachée, à eux qui sont la bonté, la beauté, la grâce, la noblesse, la pureté, le courage mêmes… je dois avec eux affronter des désastres, courir d’atroces dangers, lutter au bord de précipices, recevoir dans le dos des coups de poignards, être séquestrée, maltraitée par d’affreuses mégères, menacée d’être perdue à jamais… et chaque fois, quand nous sommes tout au bout de ce que je peux endurer, quand il n’y a plus le moindre espoir, plus la plus légère possibilité, la plus fragile vraisemblance… cela nous arrive… un courage insensé, la noblesse, l’intelligence parviennent juste à temps à nous sauver…
C’est un moment de bonheur intense… toujours très bref… bientôt les transes, les affres me reprennent… évidemment les plus valeureux, les plus beaux, les plus purs ont jusqu’ici eu la vie sauve… jusqu’à présent… mais comment ne pas craindre que cette fois… il est arrivé à des êtres à peine moins parfaits… si, tout de même, ils l’étaient moins, et ils étaient moins séduisants, j’y étais moins attachée, mais j’espérais que pour eux aussi, ils le méritaient, se produirait au dernier moment… eh bien non, ils étaient, et avec eux une part arrachée à moi-même, précipités du haut des falaises, broyés, noyés, mortellement blessés… car le Mal est là, partout, toujours prêt à frapper… Il est aussi fort que le Bien, il est à tout moment sur le point de vaincre… et cette fois tout est perdu, tout ce qu’il peut y avoir sur terre de plus noble, de plus beau… le Mal s’est installé solidement, il n’a négligé aucune précaution, il n’a plus rien à craindre, il savoure à l’avance son triomphe, il prend son temps… et c’est à ce moment-là qu’il faut répondre à des voix d’un autre monde… « Mais on t’appelle, c’est servi, tu n’entends pas ? »… il faut aller au milieu de ces gens petits, raisonnables, prudents, rien ne leur arrive, que peut-il arriver là où ils vivent… là tout est si étriqué, mesquin, parcimonieux… alors que chez nous là-bas, on voit à chaque instant des palais, des hôtels, des meubles, des objets, des jardins, des équipages de toute beauté, comme on n’en voit jamais ici, des flots de pièces d’or, des rivières de diamants… « Qu’est-ce qu’il arrive à Natacha ? » j’entends une amie venue dîner poser tout bas cette question à mon père… mon air absent, hagard, peut-être dédaigneux a dû la frapper… et mon père lui chuchote à l’oreille… « Elle est plongée dans Rocambole ! » L’amie hoche la tête d’un air qui signifie : « Ah, je comprends… »
Mais qu’est-ce qu’ils peuvent comprendre…
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ClairocheClairoche   25 mai 2020
« Tiebia podbrossili »… c’est une des rares fois où je me souviens dans quelle langue Véra m’a parlé, elle parlait parfois français avec moi et toujours avec Lili pour ne pas « embrouiller la petite avec deux langues »… mais cette fois je le sais, c’est en russe qu’elle me l’a dit… en français elle aurait dû dire « on t’a abandonnée », ce qui ne serait qu’un mou, exsangue équivalent des mots russes… le verbe russe dont elle s’est servie…

— Mais où était-ce ? À quel propos ?

— Nous marchions côte à côte dans un jardin morne, sur le sable d’une allée qui sinuait entre des pelouses… ce ne pouvait être que le parc Montsouris… Véra très maigre et pâle, coiffée d’un large chapeau de velours marron, le cou entouré d’un boa, poussait le landau de Lili, quand elle m’a dit : « Tiebia podbrossili »… Mais alors à quel propos ? cela, je ne le retrouve pas… peut-être à propos de rien, comme ça, parce que ça l’a traversée tout à coup… elle n’a pas cherché à le retenir, ou elle n’a pas pu… les mots russes ont jailli durs et drus comme ils sortaient toujours de sa bouche… « podbrossili » un verbe qui littéralement signifie « jeter », mais qui a de plus un préfixe irremplaçable, qui veut dire « sous », « par en dessous », et cet ensemble, ce verbe et son préfixe, évoque un fardeau dont subrepticement on s’est débarrassé sur quelqu’un d’autre…

— Comme fait le coucou ?

— Oui, mais il me semble que dans l’acte du coucou il y a de la précaution, de la prévoyance, tandis que ce mot russe évoque un rejet brutal en même temps que sournois…

— Tu ne t’es sûrement pas occupée à ce moment-là à découvrir toutes les richesses que ce mot recèle…

— Je n’en étais pas émerveillée comme je le suis maintenant, mais ce qui est certain, c’est que je n’ai pas perdu une parcelle… quel enfant la perdrait ?… de tout ce que ce verbe et le « tu » qui le précédait « tiebia podbrossili », me portaient…
Et curieusement, en même temps que la rancune de Véra contre ceux qui se sont débarrassés sur elle de ce poids et qui l’obligent à s’en charger, en même temps que sa rage contre cette charge que j’étais pour elle… oui, en même temps que ces mots me blessaient, leur brutalité même m’apportait un apaisement… On ne veut pas de moi là-bas, on me rejette, ce n’est donc pas ma faute, ce n’est pas de moi qu’est venue la décision, je dois rester ici que je le veuille ou non, je n’ai pas le choix. Il est clair, il est certain que c’est ici et nulle part ailleurs que je dois vivre. Ici. Avec tout ce qui s’y trouve.

— Et tu savais déjà que le caractère de Véra, ses rapports avec toi n’étaient qu’une partie, pas la plus importance, de ce « tout ».
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ClairocheClairoche   25 mai 2020
« Ce n’est pas ta maison »… On a peine à le croire, et pourtant c’est ce qu’un jour Véra m’a dit. Quand je lui ai demandé si nous allions bientôt rentrer à la maison, elle m’a dit : « Ce n’est pas ta maison. »

— Tout à fait ce que la méchante marâtre aurait pu répondre à la pauvre Cendrillon. C’est ce qui t’a fait hésiter…

— En effet, je craignais qu’en revivant cela, je ne me laisse pousser à faire de Véra et de moi des personnages de contes de fées…

— Il faut dire que Véra, par moments, quand on s’efforce de l’évoquer, donne le sentiment de décoller du réel, de s’envoler dans la fiction…

— Mais ne pourrait-on pas, cette fois, pour se maintenir dans la réalité, essayer d’imaginer que ces paroles, elle les a prononcées parce qu’il restait entendu que ma mère allait me reprendre, il ne fallait pas trop m’habituer à me sentir chez moi dans une maison que je devrais bientôt quitter… elle voulait m’éviter un nouveau déchirement…

— Admettons-le… Et admettons aussi qu’elle commençait peut-être à craindre que tu ne restes ici… c’était pour cette jeune femme une lourde charge… tout à fait imprévue… rien n’avait pu lui faire penser qu’elle devrait pour toujours l’assumer… et quand tu lui as fait entendre que c’était ta maison où tu comptais rentrer, elle n’a pas pu se retenir, elle n’a pas su arrêter l’impulsion qui la poussait à t’arracher à cette maison, à t’empêcher de t’y installer comme chez toi… Ah non, pas ça… « Ce n’est pas ta maison. »

— Il faudrait pour retrouver ce qui a pu faire surgir d’elle ces paroles réentendre au moins leur intonation… sentir passer sur soi les fluides qu’elles dégagent… Mais rien n’en est resté. Il est probable qu’elles ont par leur puissance tout écrasé… même sur le moment rien en elles, rien autour d’elles d’invisible, rien à découvrir, à examiner… je les ai reçues closes de toutes parts, toutes nettes et nues.
Elles sont tombées en moi de tout leur poids et elles ont une fois pour toutes empêché qu’ « à la maison » ne monte, ne se forme en moi… Jamais plus d’ « à la maison », tant que j’ai vécu là, même quand il fut certain que hors de cette maison il ne pouvait y en avoir pour moi aucune autre.
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ClairocheClairoche   25 mai 2020
En tout cas, il m’apparaît maintenant clairement que je ne m’étais jamais demandé si maman était belle. Et je ne sais toujours pas ce qui m’a poussée ce jour-là à m’emparer de ce « Elle est belle » qui adhérait si parfaitement à cette poupée de coiffeur, qui semblait être fait pour elle, et à la transporter, à essayer de le faire tenir aussi sur la tête de maman. Je n’ai d’ailleurs gardé aucun souvenir de cette opération que j’ai pourtant dû accomplir… seul m’est resté le malaise, la légère douleur qui l’a accompagnée et sa phase ultime, son aboutissement quand j’ai vu… comment ne pas le voir ? c’est évident, c’est certain, c’est ainsi : Elle est plus belle que maman.

Maintenant que c’est en moi, il n’est pas question que je le lui cache, je ne peux pas à ce point m’écarter d’elle, me fermer, m’enfermer seule avec ça, je ne peux pas le porter à moi seule, c’est à elle, c’est à nous deux que ça appartient… si je le garde, comprimé en moi, ça deviendra plus gros, plus lourd, ça appuiera de plus en plus fort, je dois absolument m’ouvrir à elle, je vais le lui montrer… comme je lui montre une écorchure, une écharde, une bosse… Regarde, maman, ce que j’ai là, ce que je me suis fait… « Je trouve qu’elle est plus belle que toi »… et elle va se pencher, souffler dessus, tapoter, ce n’est rien du tout, voyons, comme elle extrait délicatement une épine, comme elle sort de son sac et presse contre la bosse pour l’empêcher de grossir une pièce de monnaie… « Mais oui, grosse bête, bien sûr qu’elle est plus belle que moi »… et ça ne me fera plus mal, ça disparaîtra, nous repartirons tranquillement la main dans la main…
Mais maman lâche ma main, ou elle la tient moins fort, elle me regarde de son air mécontent et elle me dit : « Un enfant qui aime sa mère trouve que personne n’est plus beau qu’elle. »
Je ne me rappelle pas comment nous sommes revenues à la maison… peut-être nous taisions-nous ou peut-être même avons-nous continué à parler comme si de rien n’était. J’emportais en moi ce qu’elle y avait déposé… un paquet bien enveloppé… Ce n’est qu’une fois rentrée, quand je serai seule, que je l’ouvrirai pour voir ce qu’il contient…
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Videos de Nathalie Sarraute (17) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Nathalie Sarraute
Jacques Lassalle Pour un oui pou un non Nathalie Sarraute où Jacques Lassalle évoque sa mise-en-scène de "Pour un oui ou pour un non", de Nathalie Sarraute, au théâtre de la Colline, reprise au Théâtre de l'Atelier, lors d'un voyage à Strasbourg le 21 mai 2011, à l'occasion de la parution de son livre "Ici moins qu'ailleurs" aux éditions P.O.L
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