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Critique de laulautte


laulautte
  17 avril 2018
Et si…
Et si l'âge d'or de l'Empire Ottoman sous le règne de Soliman le Magnifique avait franchi les portes de Vienne pour ainsi se répandre en Europe ; avait traversé les âges sombres, connu au fil des siècles des révolutions philosophique, démocratique, industrielle et scientifique… notre monde aujourd'hui… ne serait pas différent.
Et si Guerre Sainte de Bertrand Scholtus était une uchronie qui ne change pas le monde avec des si…

Et si l'Orient était l'Occident et inversement.
Et si c'étaient dans des mégalopoles orientales que des tours s'effondraient, que des lieux de rassemblement et de divertissement de la jeunesse qui explosaient. Et si c'étaient des villages d'occident qui étaient sous le feu et les bombes de la puissance orientale, pour être les derniers bastions de retranchement de rebelles à un régime démocratique « inconscient des ravages que sa puissance occasionne, amoureux de sa liberté au point de l'imposer au monde, […] confit de sa bonne conscience généreuse, […] incapable de comprendre qu'il peut être légitime de le détester ».
Et si une fillette de Dubaï était fauchée par un terroriste chrétien au nom de la Sainte-Croix et au cri de Dieu soit loué, cet acte serait d'une barbarie sans nom. Et si une fillette de la république de Castille était tuée par une bombe d'un avion de l'émirat de Grenade, ce serait quoi au mieux une bavure, au pire une victime collatérale inévitable ; la mère, elle, ne pleurerait-elle pas les mêmes larmes ?

Avec Guerre Sainte, son premier roman, Bertrand Scholtus nous décrit l'image inverse de notre monde, en situant son intrigue dans un contexte cohérent et réfléchi en deux lieux : Dubaï, « la nouvelle Babylone », et les alentours de Grenade, où la Reconquista est en marche.
Il ne fait naître aucun sentiment d'espoir face à cette guerre sainte insidieuse et indéfectible qui fait saigner notre monde, « lui fait cracher ses dents ». Cette guerre sainte qui, pour ceux qui ne voient plus de notre monde que « les joues couvertes de larmes » et « le menton plein de morve et de bave », est le seul remède à « l'humiliation et la rage ». Comme pour Iskander, jeune fils d'immigrés franciliens bien intégrés à Dubaï, cette ville moderne dans laquelle il ne voit que « la puissance de l'argent, l'absence de sentiments, le triomphe des voleurs et des marchands, la prostitution des uns, la déchéance des autres, la défaite morale et de l'éthique » ; comme Esteban qui n'a plus confiance en une république corrompue et qui ne voit d'autre issue, pour le salut des siens, que de faire avancer la Reconquista et prendre les armes. Deux jeunes gens, intelligents et humains, qui se tourneront vers la religion et, désespérés du monde qui leur ait légué, franchiront le pas qui les mènera à leur incompréhensible et incontrôlable radicalisation.

Guerre Sainte manque d'intensité et n'éveille que peu d'émotions mais l'écriture est simple et efficace, ce qui fait que ce roman remplit son contrat de roman d'analyse écrit par un scientifique de formation.
Bertrand Scholtus ne prend pas parti. Il ne cautionne pas la politique sécuritaire. Il ne fait pas l'apologie du terrorisme. Il ne le combat pas sous le couvert du principe de précaution. Il ne prétend pas expliquer comment on devient un fou de Dieu. Il ne le justifie pas en raison de l'ignorance, de la pauvreté, du manque d'éducation, de l'immigration ratée, du mal être, de l'échec scolaire, du chômage. Il ne pardonne pas, il ne condamne pas. Il rappelle que « la foi peut fabriquer des saints comme des démons ». Il rappelle que l'enseignement, c'est comme d'avoir de « la glaise dans les mains » qui façonne des saints ou des martyrs. Il ne juge pas et c'est en cela que Guerre Sainte est une réussite.

Je remercie Ker Editions pour leur participation à Masse Critique et l'envoi de cet ouvrage de très bonne facture (illustration bien inspirée, une ou deux coquilles mais du papier de qualité). Une intéressante découverte.
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