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Patrick Charbonneau (Traducteur)
EAN : 9782070425228
308 pages
Gallimard (27/03/2003)
4.3/5   155 notes
Résumé :
« Je vois les pièces vidées. Je me vois assis tout au sommet de la carriole, je vois la croupe du cheval, la vaste étendue de terre brune, les oies dans la gadoue des basses-cours et leurs cous tendus, et aussi la salle d'attente de la gare de Grodno avec, au beau milieu, le poêle surchauffé entouré d'une grille et les familles d'émigrants regroupées tout autour. Je vois les fils du télégraphe montant et descendant devant les fenêtres du train, je vois les alignemen... >Voir plus
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« Les émigrants » m'a réconcilié avec G.W. Sebald. Les deux derniers romans que j'ai lus de cet auteur m'avaient déçu. Les mille et une pistes, les nombreux détours tortueux de son érudition qui font sa marque n'avaient pas fonctionné. On y retrouvait trop de détails dont beaucoup me semblaient inutilement complexes, presque inutiles. Bref, trop cérébral ! J'aime bien un défi intellectuel mais ça dépassait mon entendement.

Oui, « Les émigrants » contient de cela. Évidemment. Mais au moins je sentais que ça menait quelque part. Il s'agit de quatre récits racontant le destin d'individus déracinés, exilés. Chacun a son histoire, un parcours qui l'a mené des confins de l'Europe (de l'Allemagne ou de la Lithuanie) à un point X. Un parcours souvent difficile et cahotique. Un parcours fascinant. Surtout, un destin tragique (les quatre ont terminé par un suicide). À travers un mélange de souvenirs, de recherches, Sebald retrace, recréé la vie de ces êtres torturés. Ces êtres qui étaient les témoins et les représentants d'un monde qui n'est plus.

Les mille et un détails qui m'agaçaient dans ses autres oeuvres trouvent ici leur place. Ils aident à reconstituer l'ensemble, à rendre tellement crédible les histoires racontées. L'Histoire. Parce que, ce qu'on vécu Henry Selwyn, Paul Bereter, Ambros Adelwarth et Max Feber, assurément d'autres personnes en ont fait l'expérience. La nuit de crystal, les exactions contre les juifs, les déracinements, l'éloignement des siens, les dures séparations, les retours aux sources… Les souvenirs… surtout ceux qui nous hantent. Une partie d'eux-mêmes qui n'est plus, qui leur a été arrachées.

En lisant « Les émigrants », j'avais l'impression d'être aux côtés de Sebald alors qu'il reconstituait les morceaux du puzzle de la vie de ces quatre individus. Comme si on entrait dans leur univers à pas feutrés, comme s'il fallait les apprivoiser afin que leur histoire se dévoile, se déroule sous mes yeux. Et les émotions sont au rendez-vous. Malgré la mélancolie qui m'a saisi tout le long de cette lecture, je n'étais pas triste, le ton est juste. La plume de Sebald, très évocatrice, y est pour beaucoup. Je lui trouve un certain lyrisme, presque de la poésie. Mais toujours on est ramené à la réalité, aux faits.

Comme toujours, un bon mélange de réalité et de fiction. Les oeuvres de Sébald (même celles que j'ai moins appréciées) sont si particulières, mémorables, uniques ! À lire !
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À l'automne 1899, la famille du Dr Henry Selwyn quitta son petit village de Grodno, en Lituanie, et s'embarqua pour «l'Amerikum», mais après une semaine en mer, l'exode se termina pour eux à Londres où ils furent contraints d'émigrer.

Paul Bereyter, instituteur allemand «trois-quarts aryen», empêché par les nouvelles dispositions raciales d'exercer son métier d'enseignant, s'en alla de l'Allemagne une première fois, y revint en 1939, fut mobilisé au début de la guerre, puis émigra définitivement en France dans les années 1970.

Au début du XXe siècle, Ambrose Adelwarth rompait tous liens l'assujétissant à son milieu social d'origine, quittait l'Allemagne à 14 ans, partant à la conquête du monde : après avoir vécu plusieurs vies en une seule, de la Suisse à l'Amérique du Nord , en passant par le Japon ou le Moyen-Orient, ses souvenirs finiraient par s'égarer dans les couloirs de sa mémoire de nomade encombrée.

Max Ferber, artiste peintre envoyé en Angleterre en 1939 et dont les parents, déportés quelque temps après ne pourraient hélas l'y rejoindre comme prévu, n'a plus jamais voulu remettre ses pieds en Allemagne et n'a plus prononcé un seul mot en allemand depuis les adieux faits à sa famille sur l'aéroport munichois d'Oberwiensenfeld, à l'âge de 15 ans.

Quatre vies racontées, quatre destinées d'émigrants. Pourquoi celles-ci précisément, parmi tant d'autres? Quel lien réunit ces sujets-ci, au-delà de leur statut commun d'émigrés ? La réponse est toute simple : l'auteur lui-même. Paul Bereyter fut son premier instituteur, Ambros Adelwarth son grand-oncle. Quant à Henry Selwyn et Max Ferber, Sebald les avait croisés et côtoyés un temps en Angleterre où lui-même s'était expatrié à partir des années 1970.

Plutôt qu'historien, au travers de ces quatre récits l'auteur pratiquerait une sorte "d'archéologie mémoriale", fouillant systématiquement dans les débris laissés par la mémoire du XXe siècle en Europe, et plus particulièrement dans celle de son pays d'origine, l'Allemagne, ébranlée par l'irruption inconcevable de la barbarie nazie, ensevelie en grande partie sous la douleur et la destruction léguées par la Seconde Guerre Mondiale.
C'est ainsi que, pour lui, aller sur le terrain, organiser des «fouilles sur site» (dont une escapade, très édifiante sur le passage cruel du temps, à Deauville, où l'auteur était descendu au Normandy aux fins de son enquête autour d'Ambros Adelwart), extraire, ordonner et assembler les vestiges personnels que le temps et l'anonymat de ses sujets de choix auront brisés, mélangés, éparpillés, recouverts de cette poussière sépia que dépose l'oubli - photos et cartes postales, vieux albums de familles, feuillets épars, cartes de visites, carnets de voyages… - , constituent les moyens privilégiés par sa démarche, primant systématiquement sur toute tentative de conceptualisation ou de généralisation, sur toute visée analytique ou critique de l'histoire du XXe siècle.
Il ne cherchera pas à rattacher leurs choix, motivations et agissements personnels à un référentiel plus général ou à une grille particulière de lecture : chaque individualité restera chez Sebald invariablement contemplée dans son irréductibilité, rendue à son ipséité et, in fine, aussi à sa propre part de mystère.
L'auteur se cantonne en quelque sorte à essayer d'exhumer de l'incommensurable fosse commune où gisent les âmes mortes n'ayant laissé aucun registre historique de leur passage dans le monde, quelques individualités, d'en répertorier quelques-unes de leurs traces encore tangibles ou dont certains vivants pourraient encore témoigner. Afin de restituer leur parcours terrestre, tout en évitant précautionneusement de les épingler comme étant exemplaires ou emblématiques de quoi que ce soit. Au lecteur d'en tirer ses propres conclusions. Sebald, plutôt qu'interpréter, collige.

Enrichi de supports visuels (photos, dessins, feuillets, manuscrits…), d'images qui parlent quelquefois mieux que toute autre forme de discours, son récit se construit essentiellement à partir de témoignages et d'archives.
Iconographique, son travail documentaire n'exclut pas, en revanche, ni l'empathie, ni l'émotion :

«Si les inscriptions gravées n'étaient pas toutes déchiffrables, les noms encore lisibles – Hambruger, Kissinger, Wertheimer, Friedländer, Arnsberg, Frank, Auerbach, Grunwald, Leuthold, Seeligmann, Hertz, Goldstaud, Baumblatt et Blumenthal – m'inclinèrent à penser que les Allemands n'avaient peut-être rien tant envié aux Juifs que leurs beaux noms, si liés au pays et à la langue dans lesquels ils vivaient. Un frisson me parcourut devant une tombe où reposait Meier Stern, décédé le jour de ma naissance, et de même le symbole de la plume d'oie sur la stèle de Friederike Haldleib, morte le 28 mars 1912, provoqua en moi un trouble dont je dus m'avouer que je ne parviendrais jamais à percer complètement les raisons. Je me l'imaginais écrivain, penchée solitaire et le souffle court sur son travail, et à présent que j'écris ces lignes, il me semble que c'est moi qui l'ai perdue et que la douleur de sa perte reste entière malgré le long temps écoulé depuis sa disparition."

La subjectivité de l'auteur constitue ainsi, une partie essentielle du dispositif et de l'approche du chroniqueur, le tout résultant en un procédé d'autant plus percutant et riche qu'il se fait à contre-courant de la démarche d'investigation consacrée en Histoire : le général et supra-individuel passant ici avant tout par le particulier et l'infra-historique, la valeur du matériel documentaire par la puissance d'évocation émotionnelle que ce dernier recèle.

La démonstration en est d'autant plus pertinente et réussie, ou en tout cas son impact sur le lecteur sera particulièrement saisissant et convaincant de vérité.

Quoiqu'on ait pu prétendre que W. G. («Winfried Georg» – Sebald n'ayant jamais voulu signer in extenso son prénom, considéré par lui comme trop connoté à un univers symbolique nazi..), n'aurait pas été de son vivant spécialement «tendre» envers son pays d'origine, je n'ai, pour ce qui me concerne, jamais retrouvé dans ses livres -tout au moins dans ceux que j'ai eu l'occasion de lire jusqu'à présent-, aucune mise en accusation directe formulée à l'encontre du peuple allemand. Sebald, me semble-t-il, s'en réserve formellement, alors même que son expérience et son parcours personnels auront été marqués, façonnés par le souvenir funeste des crimes commis par le régime nazi, par le panurgisme ou l'indifférence manifestés par ses compatriotes, par les séquelles douloureuses, enfin, qu'aura laissé la destruction morale et matérielle de la nation allemande, reléguant à la fin de la guerre une partie considérable de la mémoire collective au silence et à l'oubli.

Qu'en est-il aujourd'hui ? Y-a-t-il une prescription aux nouvelles générations par rapport à l'effroi provoqué par l'horreur absolue perpétrée dans un passé relativement récent? Combien de temps faudra-t-il, en définitif, aux allemands avant d'avoir terminé d'ouvrir la totalité des archives de guerre, à la fois publiques et collectives, personnelles et généalogiques, et pouvoir envisager enfin, avec une certaine distance et sérénité, leur propre passé ? Cinquante ans ? Un siècle ? Qui dirait mieux ?

L'essentiel de la production littéraire qui fera la renommée de la courte carrière d'écrivain de Sebald, disparu à 57 ans dans un accident de voiture en 2001, avait commencé à prendre corps vers la fin de années 1980, moins de cinquante ans donc après la «destruction». C'est notamment grâce à une reconnaissance internationale que la critique littéraire allemande s'intéressera progressivement à son oeuvre à partir du milieu des années 1990..

Comment les nouvelles générations d'allemands feuillètent aujourd'hui d'anciens albums de famille (si tant est qu'il en reste encore beaucoup qui n'aient point été détruits ou expurgés…) ? Et nous-même, partant du principe d'une certaine capacité d'identification à autrui, proprement humaine, pouvons-nous l'espace d'un instant essayer de nous mettre à leur place?

Un humanisme teinté d'empathie et de générosité, son érudition immense et en même temps humble, sa sensibilité délicate, intériorisée et réservée, l'exercice littéraire original et subtil auquel il se livre (qu'il refusait lui-même à considérer comme «romancé», y compris pour ce qui est de son chef-d'oeuvre incontestable, «Austerlitz», qui ressemble cependant drôlement à un roman !) : voilà en somme ce qui me touche particulièrement chez lui.
Sebald est devenu avec le temps un de mes auteurs «compagnons-de-route», vers lequel j'éprouve le besoin de revenir régulièrement afin de réentendre une voix qui m'est devenue familière et, malgré la mélancolie susceptible de s'en dégager, qui réconforte.
Voix incitant à pratiquer une sorte de «roman de la mémoire» comme une moyen possible d'apaisement face aux souvenirs douloureux, au temps qui passe indifférent, au caractère instable et éphémère de nos existences.
Un peu comme cette vision insolite qui revient curieusement à différents passages de son livre: celle d'un inconnu qui fait subitement irruption dans le récit, en pleine lumière, image non pas d'un ange qui passe, mais d'un «butterfly man» muni d'un filet à papillons…
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Les Émigrants est la chronique de quatre exils, ceux d'hommes que l'auteur a connus. Il en retrouve la trace, organise autour de chacun d'eux un récit enrichi de photographies et de fac-similés. Grâce aux recherches patientes, au questionnement et au pouvoir d'évocation du narrateur-auteur, les quatre destins relativement obscurs, sortent de l'oubli, reprennent vie, l'auteur resituant leurs parcours envoûtants et tragiques : trois d'entre eux se terminent par le suicide ou une mort qui y ressemble.
Le docteur. La première personne évoquée dans Les Émigrants est morte depuis des années quand W. G. Sebald entreprend de reconstituer son histoire. Tout commence par une rencontre. le narrateur, qui cherche à loger, fin septembre 1970, dans les environs de Norfolk, à l'est de l'Angleterre, emménage chez le Dr Henry Selwyn, chirurgien à la retraite, désormais coupé du monde et se sentant de plus en plus étranger dans son propre pays. La présence du narrateur va être l'occasion, pour le vieil homme, d'évoquer ses souvenirs d'exil. En effet, comme deux millions de leurs concitoyens, sa famille, juive lituanienne, émigra vers l'Angleterre, pour fuir la famine de 1867-1868 et l'extrême pauvreté. Les images effacées de cet exode resurgissent, envahissantes. le Dr Henry Selwyn revit cette émigration, immédiatement marquée du sceau de la tromperie : « Au bout d'une semaine environ, beaucoup plus tôt que nous ne l'avions escompté, nous arrivions à destination. Nous entrâmes dans une large embouchure de fleuve. Il y avait des cargos partout, des grands et des petits. de l'autre côté de l'eau s'étendait une terre plate. Tous les émigrants s'étaient rassemblés sur le pont et attendaient que surgisse de la brume mouvante la statue de la Liberté, car tous avaient acheté un passage pour l'Amerikum – comme on l'appelait chez nous. Quand nous touchâmes terre, il ne faisait pour nous aucun doute que nous foulions le sol du Nouveau Monde, de la ville promise de New-York. Mais en réalité, comme il s'avéra à notre grand regret au bout de quelque temps – le bateau était reparti depuis belle lurette –, nous avions accosté à Londres. La plupart des émigrants se firent, contraints et forcés, une raison, mais quelques-uns néanmoins, en dépit de toutes les preuves contraires, persistèrent à croire qu'ils se trouvaient en Amérique ». Pour échapper à l'antisémitisme et à la xénophobie régnant dans l'entre-deux-guerres, Hersch Seweryn anglicise son nom en Henry Selwyn, épouse une riche héritière, devient chirurgien. Mais, les années passant, il baisse la garde, finit par oublier de dissimuler ses origines et, aigri, s'enterre entre plantes, animaux et vieille servante. Un autre souvenir le hante, celui d'un ami de jeunesse, guide de montagne à Bern. le malheureux disparut lors d'une ascension en 1914, avant que son cadavre ne soit restitué par un glacier suisse, sept décennies plus tard. Et si le vieux chirurgien, dépressif, désespérément seul, évoque cette tragique disparition, le lecteur en comprend la raison à la fin de ce portrait.
Les récits suivants sont plus longs, plus fouillés, leurs héros ont compté davantage dans la vie de l'auteur.
L'instituteur. Paul Bereyter fut l'instituteur de W. G. Sebald, au début des années 1950, en Allemagne. le souvenir de cet homme surgit soudain lorsque l'auteur apprend qu'il a mis fin à ses jours, de manière atroce, en 1984, à l'âge de soixante-quatorze ans. L'article annonçant sa mort mentionne incidemment que ce pédagogue talentueux et excentrique, obsédé par les chemins de fer, se vit interdire d'exercer sa profession sous le Troisième Reich, au prétexte qu'un de ses grands-pères était juif. Il perd sa fiancée dans la tourmente antisémite et ses parents meurent dans un des nombreux camps d'extermination instaurés par les nazis. Exilé un temps en France, il retourne en Allemagne pour s'enrôler dans la Wehrmacht ; après la guerre, étrangement, il décide d'enseigner dans la ville qui l'a tant fait souffrir. En 1984, alors qu'il vit en partie en Suisse, Paul Bereyter cède à sa fascination de toujours pour le train et se couche sur les rails. Apprenant la nouvelle du suicide de son ancien instituteur, le narrateur tente de percer l'histoire de cet homme très secret, consumé par le désespoir et la solitude. « Les chemins de fer revêtaient pour Paul une profonde signification. Vraisemblablement avait-il toujours pensé qu'ils menaient à la mort. Les itinéraires, les horaires, les indicateurs, toute la logistique ferroviaire étaient à certaines périodes devenues pour lui, comme son appartement de S. le trahissait aussitôt, une véritable obsession ».
Le grand-oncle. Troisième histoire tragique d'exilé, celle d'Ambros Adelwarth, le grand-oncle de l'écrivain, un homme fort distingué, né en 1886, contraint de travailler très tôt et n'ayant donc jamais eu ce qui pourrait ressembler de près ou de loin à une enfance. Il accueillera plusieurs neveux et nièces dans les années 20. Intrigué par un album de photographies familiales, le narrateur entreprend un voyage aux États-Unis en 1981, à la recherche des traces de l'histoire de cet homme. Émigré d'Allemagne à l'adolescence, ayant travaillé et voyagé à travers le monde, et enfin entré au service d'une des familles de banquiers juifs les plus riches de New-York, Ambros Adelwarth était devenu le valet de chambre et compagnon de voyage du fils, Cosmo Salomon, « connu dans la haute société new-yorkaise pour son extravagance et ses incartades perpétuelles ». Après la déroute mentale du fils et de la famille, Ambros Adelwarth, qui n'avait, jusque là, jamais vécu pour lui-même, jamais existé en tant que personne privée, ayant toujours été au service des autres, est à son tour rattrapé par la mélancolie, la folie et interné. « La dernière notation que mon grand-oncle fit dans son petit agenda date de la Saint-Étienne. Cosmo, peut-on lire, avait été pris d'une forte fièvre après le retour à Jérusalem, mais était déjà en bonne voie de rétablissement. En outre, le grand-oncle indiquait que la veille, dans les dernières heures de l'après-midi, il s'était mis à neiger et que, contemplant par la fenêtre de l'hôtel la ville blanche flottant dans les ombres naissantes du crépuscule, le passé avait resurgi en force dans sa mémoire. le souvenir, ajoutait-il dans un post-scriptum, m'apparaît souvent comme une forme de bêtise. On a la tête lourde, on est pris de vertige, comme si le regard ne se portait pas en arrière pour s'enfoncer dans les couloirs du temps révolu, mais plongeait vers la terre du haut d'une de ces tours qui se perdent dans le ciel ».
Le peintre (mon préféré). Brouillant la relation entre réalité et littérature, entre auteur et narrateur, c'est par le récit de son propre exil en Angleterre, en 1966, que le narrateur débute le dernier chapitre des Émigrants, qu'il consacre à Max Ferber, Juif allemand émigré à Manchester en 1939 à l'âge de quinze ans. Il devient peintre, mais très marginal, travaillant dans un atelier improvisé au milieu d'une ancienne usine désaffectée. Hanté par le paysage industriel, les cheminées et la poussière de Manchester, il confie à Sebald, en 1989, le journal tenu pour lui par sa mère. Ce journal dit l'enfance et la jeunesse perdues de sa mère morte en déportation. L'écrivain retourne sur les lieux où a vécu la mère de Ferber, les villes de Steinach, Bad Kissingen, Grossenbach, Kleinbach, Aschach, Höhn, et découvre qu'il n'y a plus acune trace des Juifs dans ces cités, comme si l'on avait voulu effacer l'histoire souvent heureuse des communautés haïes par une partie de la population. Max meurt dans un hospice pour indigents, après que le narrateur lui ait rendu une dernière visite. À l'arrière-plan de ce parcours, Sebald décrit longuement les quartiers en ruine du Manchester des années 1970-1980, cette ville, fleuron du libéralisme triomphant, d'où partit au XIXe siècle, à la fois la "révolution industrielle" et l'irrésistible, impérialisme britannique, dorénavant révolu. Ces ruines, cette désolation que le peintre s'acharne à reproduire sur ses toiles et dans son atelier (la poussière sur les carreaux, les paquets de peinture et de fusain sur le sol), font comme un écho à la destruction et aux cendres du pays perdu, cendres qui finissent par retomber sur les hommes après des décennies, les entraînant dans la mélancolie, la folie et le suicide.
Tout compte fait, cet essai de W. G. Sebald permet de prendre du recul par rapport à certaines tendances récentes qui consistent à mettre en avant « la fierté », « la fierté d'être » de telle région, de tel pays, de telle civilisation. Si l'on peut être fier de quelque chose, semblent nous dire les parcours des "émigrants", c'est éventuellement d'avoir créé des oeuvres qui enrichissent l'humanité, d'avoir participé à des activités en faveur de l'intérêt général. Il apparaît alors qu'il n'y a pas lieu d'être particulièrement fier d'être Allemand – W. G. Sebald est l'incarnation de cette prise de distance –, pas plus que d'être Britannique – du fait, par exemple, des crimes commis au nom du colonialisme, ou plus généralement, d'un pays en particulier, puisque l'histoire de chacun d'entre eux est jalonné de bienfaits et de méfaits. On peut, par contre, être fier d'être un auteur allemand reconnu pour son oeuvre littéraire, l'appartenance à la nation allemande n'étant pas suffisante en soi.
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L'exil inguérissable et le retour inéluctable des souvenirs.

Ce récit ponctué de photographies de l'auteur, publié en 1992, et traduit en 1999 par Patrick Charbonneau pour les éditions Actes Sud, juxtapose les biographies littéraires de quatre hommes hantés par des fantômes de souvenirs indéfinissables, indéfinissables sans doute car l'horreur ne peut être dite frontalement. le narrateur des «Émigrants» restitue, à partir de traces patiemment recueillies, les histoires de ces individus hantés par l'exil et la disparition, par des souvenirs traumatiques qui un jour les rattrapent, inéluctablement.

Le narrateur rencontre le premier de ces hommes, le Dr Henry Selwyn, tandis qu'il cherche à emménager fin septembre 1970 dans l'est de l'Angleterre, dans les environs de Norfolk. Il va habiter pendant quelques mois dans la maison de ce chirurgien à la retraite, désormais coupé du monde et se sentant de plus en plus étranger dans son propre pays. le narrateur explore par touches le retour du souvenir de l'exil de la famille juive lituanienne de Selwyn vers l'Angleterre, dans les dernières années du XIXème siècle ; les images effacées de cet exode resurgissent, irrépressibles, à la manière de la dépouille de ce guide de montagne de Bern qui fut l'ami de Selwyn dans sa jeunesse, disparu en 1914 en montagne et restitué par un glacier suisse sept décennies plus tard.

La suite sur mon blog ici :
Lien : https://charybde2.wordpress...
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Il s'agit de quatre nouvelles dont on comprend bien ce qui en fait l'unité sur le fond (en quelques mots: le destin tragique des rescapés de l'entreprise d'extermination systématique des Juifs par l'Allemagne nazie) mais qui m'ont paru inégales dans leur forme. Alors que la première m'a laissé une forte impression par sa concision et ses sous-entendus et allusions indirectes, les dernières nous font revivre le quotidien d'avant la Shoah. Bien que je comprenne l'intention qui est celle de nous rapprocher de la vie ordinaire de Juifs européens dans les années qui ont précédé « la solution finale », j'ai fini par éprouver de l'ennui, en particulier à la lecture d'un journal intime de la toute dernière nouvelle (est-ce une allusion à celui d'Anne Franck?), et avoir le goût de passer par dessus des descriptions qui m'ont paru autant de longueurs inutiles… J'ai eu cette curieuse impression que jamais je n'arriverai au bout tout de cette lecture en ayant hâte d'en finir et de passer à autre chose.
Ce recueil m'a donc laissé un sentiment assez mitigé; mais j'ai admiré le procédé qui tient à la fois de la fiction et du documentaire et l'écriture émouvante de cet auteur auquel je reviendrai volontiers pour me faire une opinion plus approfondie.
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Citations et extraits (24) Voir plus Ajouter une citation
Elle commença par me dire qu'à l'âge de sept ans, après la mort de sa mère, elle avait quitté avec son père, historien de l'art, sa ville natale de Francfort. La petite villa qu'elle habitait près du lac avait été construite au tournant du siècle par un fabricant de chocolat désireux de s'y retirer sur ses vieux jours. Le père de Mme Landau en avait fait l'acquisition à l'été 1933 et y avait englouti la totalité de sa fortune, la contraignant, expliqua-t-elle, à passer toute son enfance et les années de guerre qui suivirent dans une maison dont les pièces étaient quasiment vides. Toutefois, vivre dans cette absence de meubles ne lui était pas apparu, bien que cela fût difficile à expliquer, comme un manque, mais bien plutôt comme une distinction ou un avantage qu'elle devait à une tournure heureuse des événements. Elle se souvenait très précisément, dit-elle, de son huitième anniversaire, où son père avait dressé sur la terrasse une petite table recouverte d'une nappe de papier blanc et où elle avait dîné avec Ernest, son nouveau camarade de classe, tandis que son père, en veste noire, une serviette sur le bras, avait joué les serveurs avec un étrange empressement. Entourée d'arbres légèrement habités par le vent, la maison vide aux fenêtres grandes ouvertes avait été pour elle le décor d'une scène féerique. Et quand tout le long du lac, jusqu'à Saint-Aubin et plus haut encore, des feux s'étaient allumés les uns après les autres, elle n'avait pas doute un seul instant que ce fût pour elle, exclusivement en honneur de son anniversaire. Ernest poursuivit-elle en lui dédiant un sourire franchissant des temps révolus, Ernest savait bien sûr pertinemment que ces feux de joie illuminant l'obscurité environnante n'étaient là que pour célébrer la fête nationale, mais il avait eu le tact suprême de ne pas ternir ma félicité en se lançant dans une quelconque explication.
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Vous savez, dans les années qui suivirent la destruction, la façon radicale de ces gens de se taire, de cacher et, comme il m’arrive de penser, d’oublier effectivement, n’est à vrai dire que l’envers d’une attitude qui a fait, par exemple, que le propriétaire du salon de thé de S., Schöferle, s’est adressé un jour à la mère de Paul, qui se prénommait Thekla et avait un temps fréquenté les planches du théâtre municipal de Nuremberg, pour lui dire que la présence journalière d’une dame mariée à un demi-juif pouvait être désagréable à sa clientèle bourgeoise et qu’il la priait, avec tous les égards qui lui était dus, cela va de soi, de bien vouloir dorénavant éviter de fréquenter son établissement. Je ne suis pas étonnée, dit Mme Landau, je ne suis absolument pas étonnée de constater que vous ayez pu ne rien savoir de toutes les bassesses et mesquineries auxquelles étaient confrontée une famille comme les Bereyter dans un trou aussi misérable que S. était alors (..) je n’en suis pas étonnée car, n’est-ce pas, cela s’inscrit dans la logique de toute cette histoire.
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Plus tard je m’assis dans un café, entouré là encore par une population de vieilles gens, et étudiai le Saale-Zeitung de Kissingen. (..) Sous la rubrique « Nos disparitions », cet entrefilet : M. Michael Schultheis, maître boucher en retraite, est mort à Steinach à l’âge de quatre-vingts ans. Personnage très apprécié, il était resté très lié au club des fumeurs « Nuage bleu » et à l’Association des anciens compagnons réservistes. Il consacrait la majeure partie de ses loisirs à son fidèle chien Prinz. – Songeant à la vision de l’histoire singulièrement biscornue que trahissaient de telles annonces, je me rendis à l’hôtel de ville où, après un assez long jeu de piste (..) je finis par tomber, dans un bureau relégué au fin fond d’un couloir, sur un fonctionnaire timoré qui, après m’avoir écouté d’un air un peu hébété, m’indiqua l’emplacement de l’ancienne synagogue puis l’endroit où se trouvait le cimetière juif. Remplaçant l’ancienne maison de prière, ce qu’on appelait la nouvelle synagogue, une massive construction de style mi-altdeutsch, mi-byzantin datant du tournant du siècle, avait été saccagée lors de la nuit de Cristal, avant qu’on s’emploie durant plusieurs semaines à la raser entièrement. À sa place, dans la Maxstrasse, juste en face de l’accès des véhicules sur l’arrière de l’hôtel de ville, se trouve aujourd’hui l’Office du travail. Quant au cimetière juif, le fonctionnaire me remit, après avoir quelque peu cherché dans un coffre ad hoc suspendu au mur, deux clés dûment étiquetées, en me donnant cette explication pour le moins étrange que pour parvenir au cimetière juif il fallait, à partir de l’hôtel de ville, marcher mille pas vers le sud, en ligne droite, jusqu’au bout de la Bergmannstrasse. Lorsque je fus arrivé devant la grille, il s’avéra qu’aucune des deux clés n’entrait dans la serrure.
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Le pêcheur apparaît dans l'encadrement de la porte et descend aussitôt avec nous le jardin en pente avec ses dahlias resplendissants, jusqu'à la Saale où nage dans l'eau une grande caisse de bois dans laquelle il prend les barbeaux un par un. Quand nous les mangeons le soir, nous n'avons pas le droit de parler, à cause des arêtes, et devons rester nous-mêmes muets comme des poissons. Je ne me suis jamais vraiment sentie à l'aise au cours de ces repas et les yeux chavirés des poissons m'ont souvent suivie du regard jusque dans mon sommeil.
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Je me souviens maintenant, dit Ferber, que l’oncle Leo, qui avait professé le latin et le grec au lycée de Wurtzbourg jusqu’à ce qu’il fût exclu de l’enseignement, avait mis sous les yeux de mon père un article datant de 1933, reproduisant une photographie de la Residenzplatz de Wurtzbourg et du bûcher sur lequel on avait brûlé les livres. L’oncle avait qualifié cette photographie de falsification. L’autodafé, disait-il, avait eu lieu dans la soirée du 10 mai, dans la soirée du 10 mai, répéta-t-il plusieurs fois, et comme, en raison de l’obscurité régnant en cette heure tardive, il était impossible d’avoir fait une photo utilisable, on ne s’était pas compliqué la vie, affirmait-il, on avait pris le cliché d’un quelconque rassemblement devant la Résidence, on avait rajouté un volumineux panache de fumée et un ciel nocturne d’un noir d’encre. Aussi le document photographique publié dans le journal était-il un faux. Et de même que ce document est un faux, dit l’oncle, comme si la découverte qu’il avait faite constituait la preuve décisive, tout depuis le début n’a été que falsification. Mais mon père s’était contenté, soit qu’il fût atterré, soit qu’il ne voulût pas souscrire au jugement à l’emporte-pièce de l’oncle Leo, de hocher la tête sans rien dire. A moi aussi, cette histoire de Wurtzbourg dont Ferber disait qu’il venait de se la remémorer à présent pour la première fois, à moi aussi cette histoire était apparue au premier abord plutôt invraisemblable, mais depuis j’ai pu retrouver dans des archives de la ville la photographie en question, et comme on peut le constater aisément, il ne fait aucun doute que le soupçon exprimé par l’oncle de Ferber était justifié.
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Vidéo de W. G. Sebald
Diffusée sur France Culture tous les samedis de 17h à 18h, l'émission de Matthieu Garrigou-Lagrange intitulée "Une vie une oeuvre", se consacrait le 29/09/2012 à dresser un portrait de l'écrivain allemand, W. G. Sebald. Par Christine Lecerf. Réalisation : Jean-Claude Loiseau. Winfried Georg Sebald naît dans un petit village retiré de Bavière, quand les bombes pleuvent sur l’Allemagne.Trop petit pour se souvenir mais incapable d’oublier, Sebald ne cessera de s’attaquer aux troubles de la mémoire allemande et à ses ravages dans les têtes et dans les corps, comme il l’écrira dans son essai manifeste "De la destruction", publié en 1999. Dès l’âge de vingt deux ans, Sebald s’exile volontairement en Angleterre, d’abord à Manchester, puis à Norwich, où, jusqu’à sa mort tragique dans un accident de voiture, à l’âge de 57 ans, il enseigne et commente les œuvres de ses auteurs de prédilection, comme Kafka, Walser ou Bernhard. Chercheur de traces, Sebald se met à arpenter le paysage et à collectionner les vieilles cartes postales pour écrire ses propres livres. "Les émigrants", "Les anneaux de Saturne", "Austerlitz" sont tous des objets inclassables dans le paysage littéraire : montage de texte et d’images, télescopage d’époques et de lieux, qui réveille les mémoires. Portrait d'un promeneur mélancolique qui chassait les souvenirs comme on chasse les papillons. Avec : Romain BONNAUD, créateur du blog Norwich consacré à Sebald Ulrich von BÜLOW, directeur du fonds Sebald aux Archives de Marbach Lucie CAMPOS, auteur de « Sebald, fictions de l’après » Patrick CHARBONNEAU, traducteur de Sebald George Arthur GOLDSCHMIDT, traducteur et écrivain Muriel PIC, auteur de « Sebald, l’image papillon » Ruth VOGEL-KLEIN, spécialiste de l’œuvre de Sebald Marie, amie d'enfance de Sebald Textes lus par Stéphane Valensi Archives Entretien de W.G.Sebald avec Michael Silverblatt, 6 décembre 2001, KCRW Sebald lit "Les émigrants", Hoergold, 2000 Theresienstadt, ein Dokumentalfilm von Kurt Gerron, 1944 Liens Blog français « Norwich » consacré à Sebald : http://norwitch.wordpress.com Blog allemand Sebald : http://www.wgsebald.de/werke.html Archives de Marbach : http://www.dla-marbach.de/
Bibliographie Lucie CAMPOS, Coetzee, Kertesz, Sebald, fictions de l’après, Classiques Garnier, 2012 George Arthur GOLDSCHMIDT, L'esprit de retour, Seuil, 2011 Muriel PIC, Sebald l’image papillon, Les presses du réel, 2009 Ruth VOGEL KLEIN, W.G. Sebald / Mémoire, Transferts, Images, in "Recherches Germaniques" n°2, 2005
Thèmes : Arts & Spectacles| Littérature Etrangère| Allemagne| Mémoire| Winfried Georg Sebald
Source : France Culture
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