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Marie Dollé (Éditeur scientifique)Christian Doumet (Éditeur scientifique)
EAN : 9782253160571
316 pages
Le Livre de Poche (14/03/2001)
3.79/5   56 notes
Résumé :

Les " Immémoriaux ", ce sont les derniers païens des îles de Polynésie, les Maoris oublieux de leurs coutumes, de leur savoir, de leurs dieux familiers, en un mot de leur propre passé.

C'est tout d'abord ce passé même que l'on retient de Tahiti, vers la fin du mir siècle, avec ses rites précis, ses fêtes plus libres. Mais bientôt débarquent les Européens et parmi eux des missionnaires méthodistes anglais, armés de bibles, de codes et d'une mor... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (11) Voir plus Ajouter une critique
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Unhomosapiens
  22 novembre 2017
La colonisation vue de "l'intérieur". Ségalen s'est beaucoup documenté sur la société polynésienne pour écrire son roman. L'intrigue commence à la toute fin eu XVIIIème siècle, avec la venue des premiers explorateurs à Tahiti. Petit à petit, les Polynésiens vont perdre leur culture traditionnelle. Leurs rites et leur mythologie vont laisser la place au Christianisme, avec tous les changements induits dans la vie quotidienne et les relations sociales. Segalen fait de ces données anthropologiques, un roman très intéressant, à l'opposé des récits exotiques de Pierre Loti.
On apprend dans la préface que Ségalen a raté de peu la rencontre avec Paul Gauguin, mort quelques mois avant son arrivée. On retrouve parfois en écho, dans son roman, certaines situations décrites dans "Oviri".
Livre agréable à lire qui nous apprend beaucoup sur cette période et cette société, très loin des clichés touristiques et exotiques de notre époque.
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raton-liseur
  17 mars 2014
Je ne savais pas que les éditions Terres Humaines pouvaient publier des « romans ethnologiques », c'est pourtant ainsi qu'est défini le livre de Victor Segalen sur la quatrième de couverture. Ne sachant pas trop à quoi m'attendre, un peu décontenancée, j'ai commencé ma lecture avec un sentiment d'instabilité. Et ce sentiment ne s'est pas estompé au fil des pages, au contraire dirais-je.
Victor Segalen, médecin dans la Navale, est connu pour son goût de l'exotisme et son attrait pour les cultures qu'il a côtoyées au cours de ses longues escales. Ce livre, son premier roman est pourtant déroutant. Il innove, en contant les bouleversements de l'arrivée de l'homme blanc à Tahiti du point de vue des autochtones, ce qui, me semble-t-il, n'avait jamais été fait avant, au moins dans la littérature française. Mais le personnage qu'il met au centre de son récit, Terii, homme pleutre et opportuniste, a tout de l'anti-héros, ce qui me semble une bien étrange façon de célébrer la culture qui a tant ébloui Segalen.
La construction du roman, aussi, me paraît déroutante. Fidèle à l'époque à laquelle Segalen découvre Tahiti, c'est-à-dire en 1903-1904, il ne veut pas célébrer une culture disparue, mais plutôt décrire les changements subis par cette culture, dont il ne peut voir que les derniers vestiges. Pourtant, il use pour ce faire d'une pirouette qui m'a laissée sur ma faim. En effet, le livre est séparé en trois parties : d'abord la reconstitution des premiers contacts entre Polynésiens et Européens, alors que les Tahitiens se moquent bien de toutes les coutumes de ces étranges voyageurs, de leur dieu à leurs vêtements, puis un voyage de Terii et de son maître vers les îles qu'ils considèrent comme la source de la culture maori et enfin le retour de Terii, vingt ans plus tard, dans une société qu'il ne reconnaît plus et qui a adopté la religion du colonisateur et, à sa suite, bon nombre des usages européens. Avec la relation du voyage (une partie plus onirique que descriptive qui ne m'a pas convaincue, mais cela était prévisible du fait de mon côté terre-à-terre) qui sépare deux tableaux de la vie à Tahiti, Segalen montre dans une sorte de miroir inversé les changements subis par la société tahitienne en l'espace d'une génération. Mais, si le changement est frappant, le procédé littéraire m'a paru une solution de facilité pour éviter la question difficile de devoir montrer comment ce changement se fait, les ressorts de cette acculturation consentie.
Livre difficile à lire du fait des nombreuses références à la culture maori, que je connais peu, et que le contexte ne permet pas toujours de vraiment comprendre, ce texte marque cependant par sa poésie et par son respect pour une culture qui a ébloui le Brestois qu'était Segalen. Mais c'est avant tout une constatation de la mort d'une société qui avait été belle et libre, un requiem lucide et sans appel.
Un roman qui me semble peu accessible et difficile à décrypter, mais un témoignage intéressant, tant sur la société tahitienne que comme l'amorce d'un changement de point de vue de la part de certains colonisateurs.
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CeCedille
  10 avril 2013
Prétendre que la lecture des “Immémoriaux” de Segalen est aisée serait publicité mensongère. Avant de s'y aventurer, mieux vaut connaitre le projet de l'auteur, et accepter son parti pris. Celui d'un décalage, d'un changement de place et donc de point de vue. D'où l'on parle ? Eh bien, pas d'où l'on a l'habitude de parler ou d'entendre parler. On parle d'ailleurs, d'un autre côté, d'en face. Surprise ! Non seulement la voix change, mais aussi le propos. Et même le sens des mots. A vrai dire ce monde à l'envers est un autre monde. le risque de l'exotisme, cher à Segalen, ne l'effraie pas. Au contraire il le savoure.
Lorsqu'à l'aube du vingtième siècle Victor Segalen débarque à Tahiti, son éblouissement est total. Il découvre et aime ce monde qu'il voit disparaitre. Gauguin se révolte et meurt de désespoir autant que de maladie. Ségalen, qui le manque de peu, va faire l'histoire et le récit de ce déclin. Mais en romancier plus qu'en historien et surtout, du point de vue des insulaires et autant que possible, dans leur langue. Tout est dans ce changement d'appui. Il ne s'agit pas d'imagination. Segalen apprend tout des modes de vie, des coutumes, des croyances et du langage des populations maoris. Il se réfère à une abondante littérature ethnologique, avec force notes savantes. Il met en scène dans un récit/roman le choc des cultures au moment du débarquement des blancs. Il écrit à sa mère : “l'action se passe entre 1800 et 1820 à Tahiti. C'est le vieux passé maori que j'oppose à la «civilisation» représentée à ce moment-là par les missionnaires protestants.” Ce roman prend les récits d'explorateurs ou de voyageurs à contre pied et à contre temps. Dénonciation, certes, mais par démonstration, et non par pamphlet.
Le procédé est d'une grande efficacité. Il sera repris et transposé. Ainsi Amin Maalouf avec “Les Croisades vues par les Arabes” en 1983. Et bien d'autres, en littérature comme au cinéma. Mais là il est nouveau. “Les immémoriaux” paraissent en 1907. Un nouveau genre est fondé : le roman ethnographique.

Lien : http://diacritiques.blogspot..
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flolunaire
  15 août 2013
Les Immémoriaux sont un monument....à la civilisation maorie comme à la littérature. L'abord n'est pas forcément aisé mais lorsqu'on se laisse submerger par la vague des aventures, plus rien ne vous détachera du roman.
Terii veut devenir un prêtre-conteur, autant dire le must dans la hiérarchie maorie. Il est obligatoire de connaitre les lignées de dieux et les réciter toutes sans erreur afin de gagner prestige et reconnaissance. Hélas, le héros oublie et comble de malchance son erreur est accompagnée d'une nouvelle révolutionnaire : des étrangers arrivent.
Le héros fera tout pour regagner sa place et il part à la quête des récits premiers que seul un vieux sage sur une île lointaine connait....Un périple poétique se met en branle, faisant passer les années et s'installer les colons.
Au retour tardif du héros, l'ancienne Tahiti n'existera plus. Commencera alors le récit de l'agonie d'une civilisation.
Roman qui adopte le point de vue de l'Autre, du battu, du Tahitien, Les Immémoriaux n'est pas un roman du bon sauvage. Allez voir les premières pages et le périple de Térii à travers les charniers. Segalen tente de défendre la culture de cette île en montrant sa poésie et sa cruauté; bref, faire ressortir son mystère comme l'a magistralement réussi Gauguin.
Mais de manière plus générale, Segalen réfléchit au pouvoir de l'acculturation et à la chute de prestige de la littérature et de l'esprit....une leçon à méditer pour notre propre société en ce début de XXI° siècle!
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ChaK_
  23 octobre 2018
A nouveau partagé sur un classique, ça en devient agaçant. J'aimerais adorer ce roman et chanter ses louanges, mais pour être franc je pensais tout d'abord lui coller un 4 rageur en le gratifiant de multiples noms d'oiseaux.
Car si les Immémoriaux est au final un livre important et intéressant, il se mérite. Ô combien même. Dur à lire, au vocabulaire parfois impitoyable, tribal, l'auteur se permet aussi la fantaisie d'écrire les phrases totalement en dépit des conventions, comme un simili-parler indigène de son cru. J'ai beau avoir relu certaines phrases cinq fois j'ai toujours eu l'impression que mon cerveau n'imprimais pas le sens et l'ordre des mots, qui refusaient obstinément de s'imbriquer de façon cohérente. Décrire le phénomène est difficile, mais j'ai eu à de multiple reprises la sensation de lire sans comprendre, ce qui est fortement pénible vous en conviendrez.
Habitude ou pas, le problème s'estompe vers la moitié, pour délivrer un texte plus cru, plus terre à terre et poignant, finissant par regagner l'attention qu'il perdait sur le début.
Car les Immémoriaux c'est, dans un premier temps, l'histoire d'une culture : ses rites, ses légendes et cette étrange course au jouir qui semble la caractériser. Etant totalement ignorant en la matière j'ai découvert pas mal de chose intéressantes, malgré le style qui se mettait toujours en travers du chemin de la connaissance. Puis après un étrange entracte, vient la corruption par le Christianisme (Protestant) de cette identité si singulière. La rupture est quasi totale, en 20 ans à peine, tant culturellement, socialement que religieusement parlant, et c'est avec une certaine amertume que l'on voit se métamorphoser cette société qui a été préservée si longtemps sur leurs iles coupées du monde.
Un roman qui demande concentration et volonté, mais qui aura forcément quelque chose à vous apprendre, quand bien même le côté anthropologique aurait pu être poussé un cran plus loin.
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CeCedilleCeCedille   10 avril 2013
"Une femme comparut la première, et fut accusée de « Fornication ». Elle ne parut point comprendre ce que les juges entendaient par là. Car le mot, comme tant d'autres, était piritané d'origine. Noté lui expliqua, non sans réticence et ennui, qu'on désignait ainsi, pour une femme, l'acte de dormir auprès d'un homme, et, pour un homme, l'acte de dormir auprès d'une femme. Elle rit alors, à pleines dents : si le mot lui avait paru neuf, la chose elle même était assez familière. Et toute la foule rit avec elle : Pourquoi donc inventer de tels mots extravagants, pour signifier une si ordinaire aventure ? Les noms maori ne manquaient point là-dessus, et renseignaient davantage !
Mais le Tribunal gardait sa majesté. Si la chose semblait banale quand on lui donnait ses appellations coutumières, elle n'en restait pas moins détestable aux yeux de Kétito, qui l'avait marquée de ce nom de mépris : Fornication. Dès lors, elle relevait de la Loi, partie dix-neuvième, où il est dit : « La Fornication sera punie de travail forcé pour un temps déterminé, fixé par le Tribunal. Les coupables seront, en plus, obligés à dire le nom de ceux qui ont commis le crime avec eux »
La femme riait plus; bien qu'à vrai dire, la menace de « travail forcé» lui parut plaisante plutôt que redoutable :- et qui peut se vanter d'avoir contraint une fille à remuer ses doigts ou ses jambes quand elle veut dormir ?—Mais elle serrait la bouche, obstinée à ne pas dénoncer ses fétii. Alors, on la conduisit rudement à l'écart. D’autres la remplacèrent, craintives un peu, rieuses quand même : elles ne semblaient pas davantage comprendre l’impiété des leurs actes; on les sentait, au contraire, toutes fières de pouvoir accomplir chaque jour, et si aisément, une action dont se préoccupait la Loi !... - Un cri jaillit, de l’entour, suivi de plusieurs noms d'hommes jetés au hasard, précipités : la première coupable avouait tous ses complices. Et l'on connut que la Loi, par le moyen de robustes disciples, forçait à parler même les plus récalcitrantes.
La femme revint, la poitrine secouée ; pleurant et pressant ses hanches : on les avait ceinturées d'une corde glissante, et meurtries. Elle déclara ce qu'on voulut, tous les noms de tané dont elle avait le souvenir; et, pour qu'on n'essayât point de lui en arracher d'autres encore, elle inventa quelques-uns de plus. Ses compagnes l'imitèrent, en hâte. L'un des juges écrivait, à mesure, tous les aveux. — Mais une fille surprit le Tribunal par un dire imprévu : - « La faute n'est pas sur moi ! » criait-elle, « il l'a réclamée toute, pour lui !» On la pressa de questions : elle avoua que l'étranger auprès duquel on l'avait surprise, était le chef de ce pahi farani si accueillant, si bienvenu. Elle n'avait consenti à suivre l'homme que sur la promesse d'en obtenir, après chaque nuit, un livre, un beau livre, avec des figures bleues et rouges, et l'histoire de Iésu.
- « Il t'en a donné ? » demanda l'un des juges.
- « Douze ». Le Farani en possédait d'autres encore, et les distribuait volontiers aux femmes avides de conserver la Bonne-Parole. Elle répéta :
- « Mais il m'avait promis de garder toute la faute, pour lui. Et puis, je n'ai pris aucun plaisir. Et nous avions une couverture. » (p. 234 et suiv.)
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PartempsPartemps   08 juin 2021
Il répéta pour lui-même : « Ce jour est le jour du Seigneur… » et soudain, à travers tant de lunaisons passées, lui revint à la mémoire cette réponse équivoque de l’homme au nouveau-parler, devant la rive Atahuru ; — l’homme se prétendait fils d’un certain dieu assez ignoré, Iésu Kérito, et il avait dit de même : « Ce jour est le jour du Seigneur ». Là-dessus, Térii se souvenait de chants mornes, de vêtements sombres et de maléfices échangés. — Hiè ! le dieu que ses fétii honoraient maintenant d’un air si contraint, était-ce encore le même atua ? Où donc ses sacrificateurs, et ses images, et les maraè de son rite ?

Cependant, Samuéla, ayant rejoint le voyageur, le pressait de marcher, disant : — « Allons ensemble au grand faré-de-prières. » D’autres compagnons suivaient la même route, et tout ce cortège était surprenant : les hommes avançaient avec peine, le torse empêtré dans une étoffe noire qui serrait aussi leurs jambes et retenait leur allure. Des filles cheminaient pesamment, le visage penché. Elles traînaient chaque pas, comme si les morceaux de peau de chèvre qui leur entouraient les pieds eussent levé dix haches de pierre.

— « Elles semblent bien tristes », remarqua Térii. « Tous les gens semblent bien tristes aujourd’hui. S’ils regrettent un mort, ou de nombreux guerriers disparus, qu’ils se lamentent du moins très haut, en criant et en se coupant la figure. Il n’est pas bon de garder ses peines au fond des entrailles. Où vont-ils, Samuéla ?

— Ils vont, comme nous, au faré-de-prières, pour chanter les louanges du Seigneur. Ceci est un jour de fête que l’on nomme Pénétékoté. » Térii, dès lors, se souvint plus profondément de cet atua sorti du pahi Piritané, avec trente serviteurs principaux, et des femmes, voici un long temps ! Il se souvint, comprit, et il arrêta ses paroles ; et une angoisse pesait sur lui-même, aussi.

On approchait du grand faré blanc. Les disciples de Kérito s’empressaient à l’entour, et si nombreux, qu’il semblait fou de les y voir tous abrités à la fois. Mais, levant les yeux, Térii reconnut l’énormité de la bâtisse. Samuéla devinait dans le regard de l’arrivant une admiration étonnée. Pour l’accroître, il récita :

— « Cinq cents pas en marchant de ce côté. Quarante par là. La toiture est portée par tente-six gros piliers ronds. Les murailles en ont deux cent quatre-vingts, mais plus petits. Tu verras cent trente-trois ouvertures pour regarder, appelées fenêtres, et vingt-neuf autres pour entrer, appelées portes. » Térii n’écoutait plus dans sa hâte à prendre place. La fête, — si l’on pouvait dire ainsi ! — commençait. Les chants montaient, desséchés, sur des rythmes maigres.

Samuéla, qui ne semblait rien ignorer des coutumes nouvelles, s’assit, non pas au ras du sol, mais très haut, les jambes à demi détendues, sur de longues planches incommodes. Térii l’imita, tout en promenant curieusement ses regards sur la troupe des épaules, toutes vêtues d’étoffes sombres. Il s’en levait une lourde gêne : les bras forçaient l’étoffe ; les dos bombaient ; on ne soufflait qu’avec mesure. — Néanmoins, malgré la liberté plaisante de son haleine et de ses membres, Térii ressentit une honte imprévue. Il admira ses fétii pour la gravité de leur maintien nouveau, la dignité de leurs attitudes : les figures, derrière lui, transpiraient la sueur et l’orgueil.

Les chants se turent. Un Piritané fatigué, semblable pour les gestes et la voix aux anciens prêtres de Kérito, mais vieux, et la chevelure envolée, monta sur une sorte d’autel-pour-discourir. — Il s’en trouvait trois dans le grand faré, et si distants, que trois orateurs, criant à la fois, ne se fussent même pas enchevêtrés. L’étranger tourna rapidement quelques feuillets chargés de signes, — ne savait-on plus parler sans y avoir interminablement recours ? — et recommença :

« Et il rassembla ses douze disciples, leur donnant pouvoir sur les mauvais esprits afin qu’ils pussent les chasser, et guérir toute langueur et toute infirmité… »

— « Histoire de sorciers, de tii, ou de prêtres guérisseurs », songea Térii. Lui-même guérissait autrefois. L’autre poursuivait :

« Voici les noms des douze disciples. Le premier : Timona, que l’on dit Pétéro, et Anédéréa, son frère. — Iakoba, fils de Téhédaïo, et Ioane son frère ; Filipa, et Barotoloméo, Toma et Mataïo… »

Douze disciples : l’atua Kérito s’était peut-être souvenu, dans le choix de ce nombre, des douze maîtres Arioï, élus par le grand dieu Oro ! Térii s’intrigua de cette ressemblance. Il soupçonna que si les hommes diffèrent entre eux par le langage, la couleur de leurs peaux, les armes et quelques coutumes, leurs dieux n’en sont pas moins tous fétii.

Le dénombrement des disciples s’étendait : l’arrivant, depuis le matin même, connaissait que les gens, quand ils discourent au moyen de feuillets, ne s’arrêtent pas volontiers. Pour se donner patience, il considéra de nouveau l’assemblée. Les femmes, reléguées toutes ensemble hors du contact des hommes, — voici qui paraissait digne, enfin ! — avaient, sitôt entrées, lissé leurs cheveux, frotté leurs paupières et leur nez, et soigneusement étalé près d’elles les plis du long vêtement noir qui s’emmêlait à leurs jambes. Elles tinrent, durant un premier temps, leur immobilité, et feignirent d’observer l’orateur dont la voix bourdonnait sans répit. — S’imaginait-il donc égaler, même aux oreilles des filles, ces beaux parleurs des autres lunaisons passées ? Les plus jeunes se détournaient vite pour causer entre elles, à mots entrecoupés, du coin des lèvres. Mais leurs visages restaient apparemment attentifs. De légers cris s’étouffaient sous des rires confus. Çà et là, des enfants s’étiraient, se levaient et couraient par jeu. Térii les eût joyeusement imités, car cette insupportable posture lui engourdissait les cuisses. Il hasarda vers son voisin :

— « Est-ce la coutume de parler si longtemps sans danser et sans nourriture ? »

Samuéla ne répondit. Il avait abaissé les paupières et respirait avec cette haleine ralentie du sommeil calme et confortable. Mais Térii admira combien le torse du fétii demeurait droit, son visage tendu, et comment toute sa personne figurait un écouteur obstiné, malgré l’importunité du discours. Que n’allait-il plutôt s’étendre sur des nattes fraîches ! — Un bruit, une lutte de voix assourdies, sous l’une des portes : des gens armés de bâtons rudoyaient quatre jeunes hommes en colère, qui, n’osant crier, chuchotaient des menaces. On les forçait d’entrer. Ils durent se glisser au milieu des assistants, et feindre le respect. L’orateur étranger, sans s’interrompre, dévisagea les quatre récalcitrants ; et Samuéla, réveillé par le vacarme, expliqua pour Térii que c’était là chose habituelle : les serviteurs de Pomaré, sur son ordre, contraignaient toutes les présences au faré-de-prières.

L’on clabaudait maintenant d’un bout à l’autre de l’assemblée. Les manants aux bâtons bousculaient rudement, çà et là, ceux qu’ils pouvaient surprendre courbés, le dos rond, la nuque branlante : beaucoup d’assistants n’avaient pas l’ingénieuse habileté de Samuéla pour feindre une attention inlassable. Les réveilleurs frappaient au hasard. Ils semblaient des chefs-de-péhé excitant à chanter très fort les gosiers paresseux. — Mais il est plus aisé, songeait Térii, de défiler dix péhé sans faiblir, que d’écouter, sans sommeiller, celui-ci parler toute une heure ! Malgré la volonté de l’arii, malgré les bâtons de ses gens, un engourdissement gagnait toutes les têtes. Samuéla, dont la mâchoire bâillait, désignait même à Térii la forte carrure du chef, balancée comme les autres épaules, d’un geste assoupi, sous les yeux de l’orateur : Pomaré seul avait droit au sommeil.

Le Piritané persistait à bégayer sans entrain les tristes louanges de son dieu, et Térii s’inquiétait sur l’issue du rite. Son ennui croissait avec la hâte d’un appétit non satisfait. Comment s’en irait-il ? — Les gens aux bâtons surveillaient toutes les portes et la présence des chefs, de quelques-uns reconnus pour Arioï, donnait à l’assemblée, malgré tout, une imposante majesté. Il patienta soudain : l’orateur changeait de ton.

Cette fois il se servait du langage tahiti, et il mesurait chaque mot, pour que pas un n’en fût perdu, sans doute : il avertit de ne point oublier les offrandes : ces offrandes promises devant l’assemblée des chefs, en échange des « grands bienfaits reçus déjà du Seigneur ». — À ces paroles, Térii connut quelle différence séparait en vérité des dieux qu’il avait imaginés frères : l’atua Kérito se laissait attendrir jusqu’à dispenser tous ses bienfaits d’avance, cependant que Hiro, Oro et Tané surtout, exigeaient, par la bouche des inspirés, qu’on présentât tout d’abord les dons ou la victime, et ne laissaient aucun répit. Le nouveau maître apparaissait trop confiant aux hommes pour que les hommes rusés ne lui aient déjà tenté quelque bon tour. On pourrait en risquer d’autres, et jouer le dieu ! — Les chants recommençaient. Mais Térii vit enfin la porte libre, et s’enfuit.

Il cheminait sur la plage, longeant avec défiance les nombreux faré nouveaux. Tous étaient vastes et la plupart déserts. Çà et là, des hommes vieux et des malades geignaient, sans force pour suivre leurs fétii, et sans espoir, que, durant ce jour consacré, l’on répondît à leurs plaintes. L’un d’eux s’épouvanta, — car un grand feu conservé malgré les tapu sous un tas de pierres à rôtir, flambait dans l’herbe et menaçait. Il cria vers le passant inattendu. Térii prit pitié du vieil homme et éteignit le feu sous de la terre éparpillée. L’autre dit : — « Je suis content » et ajouta sévèrement : « Mais pourquoi n’es-tu point occupé comme tous ceux qui marchent, à célébrer le Seigneur, dans le faré-de-prières ? » Et le vieillard regardait avec dédain le maro écourté, les épaules nues de Térii qui ne sut point lui répondre et poursuivit ses pas.

La vallée Tipaèrui s’ouvrait dans la montagne. Il marcha près de la rivière en s’égayant à chaque foulé
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UnhomosapiensUnhomosapiens   21 novembre 2017
Vite, on ménageait des places rondes où préparer la boisson rassurante, le àva de paix et de joie, - que les Nuù-Hiviens, dans leur rude langage, appellent le Kava. Autour du bassin à quatre pieds creusé dans un large tronc de tamanu, s'assemblaient par petits groupes les gras possesseurs-de-terres, leurs fétii, leurs manants, leurs femmes. Une fille, au milieu du cercle écorçait à pleines dents la racine au jus vénérable, puis, sans y mêler de salive, la mâchait longuement. Sur la pulpe broyée, crachée du bout des lèvres avec délicatesse dans la concavité du tronc, elle versait un peu d'eau. On brassait avec un faisceau de fibres souples qui se gonflait de liquide, et que la fille étreignait au-dessus des coupes de bois luisantes. A l'entour, les tané buvaient alors la trouble boisson brune, amère et fade, qui brise les membres, mais excite les nobles discours.
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raton-liseurraton-liseur   17 mars 2014
Un grondement de la foule étrangla sa parole, mais il reprit plus fortement:
- "Quand les hommes changent leurs dieux, c'est qu'ils sont plus bêtes que les boucs, plus stupides que les thons sans odorat! J'ai vu des oiseaux habillés d'écailles! J'ai vu des poissons vêtus de plumes: je les vois: les voici: les voilà qui s'agitent ceux que vous appelez "disciples de Iésu". Ha! ni poules! ni thons! ni bêtes d'aucune sorte! J'ai dit : Ahora-nui pour la terre Tahiti, à ma revenue sur elle. Mais où sont les hommes qui la peuplent? Ceux-ci... Ceux-là... Des hommes Maori ? Je ne les connais plus: ils ont changé de peau."
(p. 230, Chapitre 4, “La loi nouvelle”, Partie 3).
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PartempsPartemps   08 juin 2021
L’IGNORANT

Le navire laissa tomber son lourd crochet de fer dans l’eau calme ; fit tête, en raidissant son câble, tourna sur lui-même et se tint immobile. Rassemblés sur le pont, pressés dans les agrès et nombreux même au bout du mât incliné qui surplombe la proue, les étrangers contemplaient gaîment la rade emplie de soleil, de silence et de petits souffles parfumés. Pour tous ces matelots coureurs des mers, pêcheurs de nacre ou chasseurs de baleines, les îles Tahiti recèlent d’inconcevables délices et de tels charmes singuliers, qu’à les dire, les voix tremblotent en se faisant douces, pendant que les yeux clignent de plaisir. Ces gens pleurent à s’en aller, ils annoncent leur retour, et, le plus souvent, ne reparaissent pas. — Térii ne s’étonnait plus de ces divers sentiments, inévitables chez tous les hommes à peau blême. Il en avait tant approché, durant ces vingt années d’aventures ! — jusqu’à parler deux ou trois parmi leurs principaux langages… Et décidément il tenait leurs âmes pour inégales, incertaines et capricieuses autant que ces petites souffles indécis qui jouaient, en ce matin-là, sur la baie Papéété.

Lui-même considérait le rivage d’un regard familier, se répétant, avec une joie des lèvres, les noms des vallées, des îlots sur le récif, des crêtes et des eaux courantes. Puis ramenant autour de lui ses yeux, il s’étonna que pas une pirogue n’accourût, chargée de feuillages, de présents et de femmes, pour la bienvenue aux arrivants. Cependant la rade et la rive semblaient, aussi bien que jadis, habitables et peuplées : les pahi de haute mer dormaient en grand nombre sur la grève, et des faré blancs, d’un aspect imprévu, affirmaient une assemblée nombreuse de riverains. — Nul ne se montrait, hormis deux enfants qui passaient au bord de l’eau, et une femme singulière que l’on pouvait croire habillée de vêtements étrangers. Doutant de ce qu’il apercevait, Térii s’empressa de gagner la terre.

Personne encore, pour l’accueillir. De chaque faré blanc sortait seulement un murmure monotone où l’on reconnaissait peut-être un récit de haèré-po, et les noms d’une série d’aïeux. Le voyageur entra au hasard… — Certes, c’était bien là ses anciens fétii de la terre Paré ! Mais quelle déconvenue à voir leurs nouveaux accoutrements. — Ha ! que faisaient-ils donc, assis, graves, silencieux, moins un seul, — et Térii le fixa longuement — moins un seul qui discourait en consultant des signes-parleurs peints sur une étoffe blanche… La joie ressaisit l’arrivant qui, malgré lui, lança l’appel :

— « Aroha ! Aroha-nui pour vous tous ! » Et, s’approchant du vieux compagnon Roométua té Mataüté, — qu’il reconnaissait à l’improviste — il voulut, en grande amitié, frotter son nez contre le sien.

L’autre se déroba, le visage sévère. Les gens ricanaient à l’entour. Roométua, se levant, prit Térii dans ses bras et lui colla ses lèvres sur la joue. Il dit ensuite avec un air réservé :

— « Que tu vives en notre seigneur Iésu-Kérito. Et comment cela va-t-il, avec toi ? »

Térii le traita en lui-même d’homme vraiment ridicule à simuler des façons étrangères. Mais toute l’assemblée reprit :

— « Que tu vives en notre seigneur Iésu-Kérito, le vrai dieu.

— Aué ! » gronda Térii, stupéfait d’un tel souhait. On lui fit place. Il s’assit, écoutant le discoureur.

« Les fils de Iakoba étaient au nombre de douze :

» De la femme Lia, le premier-né Réubéna, et Siméona, et Lévi, et Isakara, Ioséfa et Béniamina… »

— « C’est bien là une histoire d’aïeux, » pensa l’arrivant. Mais les noms lui restaient obscurs. D’ailleurs, celui qui parlait n’était point haèré-po, et il parlait fort mal. Térii s’impatienta :

— « Quoi de nouveau dans la terre Paré ?

— Tais-toi », répondit-on, « nous prions le seigneur. » Le récit monotone s’étendit interminablement. Enfin, l’inhabile orateur, repliant les feuilles blanches, dit avec gravité un mot inconnu : « Amené », et s’arrêta.

Déçu par un accueil aussi morne, Térii hésitait et cherchait ses pensers. Pourquoi ne l’avoir point salué de cette bienvenue bruyante et enthousiaste réservée aux grands retours dans un faré d’amis ? Certes, on n’avait point perdu la mémoire : on lui tenait rigueur de sa très ancienne faute, sur la pierre-du-récitant… Ou peut-être, de défaire tout le renom du prodige en réapparaissant fort mal à propos, dans un corps d’homme vieilli ! — Il interpella : Tinomoé, le porte-idoles, et Hurupa tané, qui creusait de si belles pirogues. Ainsi montrerait-il combien fort son souvenir malgré la longue et rude absence. Nul ne prit garde. Ils semblaient sourds comme des tii aux oreilles de bois, ou inattentifs. Et Roométua voulut bien expliquer :

— « Mon nom n’est plus Roométua, mais Samuéla. Et voici Iakoba tané ; et l’autre, c’est Ioané… Et toi, n’as-tu pas changé de nom aussi ? »

Térii acceptait volontiers que l’on changeât de nom en même temps que de pays ; voire, d’une vallée à une autre vallée. Lui-même, depuis son départ, avait, d’île en île, répondu à plus de douze vocables divers. Mais les mots entendus apparaissaient inhabituels ; à coup sûr, étrangers. Il répéta : — « Iakoba… » et rit au mouvement de ses lèvres.

— « Roométua, c’était un bien vilain nom, » continuait le discoureur, « un nom digne des temps ignorants ! » Il redit avec satisfaction : — « Samuéla… » et récita complaisamment :

« Dormait Elkana près de son épouse Anna vahiné : et l’Éternel se souvint de cette femme. — Et il arriva qu’après une suite de jours, Anna vahiné conçut et enfanta un fils qu’elle appela « Samuéla », parce qu’elle l’avait « réclamé au seigneur. »

Térii n’osait point demander à comprendre. Il hasarda : — « Et vous parlez souvent ainsi, en suivant des yeux les feuilles blanches ?

— Oui. Quatre fois par lunaisons, durant tout le jour du Seigneur. En plus, chaque nuit et chaque matin même.

— Mais pourquoi les femmes, au lieu d’écouter, n’ont-elles pas, tout d’abord, préparé le cochon pour le fétii qui revient ? J’ai faim, et je ne vois pas de fumée… »

On lui apprit que durant le jour du Seigneur, il est interdit de faire usage des mains, sauf en l’honneur de l’atua, le dieu ayant défendu : « Vous n’allumerez point de feu dans aucune de vos demeures, le jour du sabbat ». D’ailleurs voici que le soleil montait. Il fallait se rendre sans tarder au faré-de-prières, le grand faré blanc que le voyageur avait entrevu sur la rive, sans doute.

Térii s’étonnait à chaque réponse. Surtout il rit très fort quand une fille entra, vêtue de même que la femme entrevue déjà sur la plage : la poitrine cachée d’étoffes blanches, les pieds entourés de peau de chèvre. Malgré ces défroques étrangères, elle n’apparaissait point déplaisante, et Térii déclara, comme cela est bon à dire en pareille occurrence, qu’il dormirait volontiers avec elle. Les autres sifflèrent de mécontentement, ainsi que des gens offensés ; et la fille même feignit une surprise. — Pourquoi ? — L’homme qui avait récité les noms d’ancêtres, se récria :

— « La honte même ! pour une telle parole jetée ce jour-ci ! » Il ajouta d’autres mots obscurs, tels que : « sauvage » et surtout : « ignorant ».

Térii quitta ces gens qui décidément lui devenaient singuliers.
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Comme toujours chez Deville, le roman foisonne d'histoires, de rencontres et de voyages. On déambule, on rêve. On découvre les conflits impérialistes et coloniaux qui opposèrent la France et l'Angleterre, on croise Bougainville, Stevenson, Melville, puis Pierre Loti sur les traces de son frère Gustave, ou Victor Segalen. Mais la figure centrale c'est Gauguin, le peintre qui a fixé notre imaginaire de cette partie du monde, entre douceur lascive et sauvagerie. Des îles merveilleuses qui deviendront, vers le milieu du xxe siècle, le terrain privilégié d'essais nucléaires dont le plus sûr effet aura peut-être été de susciter un désir d'indépendance…
Grand voyageur et esprit cosmopolite, Patrick Deville est né en 1957. Il a publié une douzaine de romans, traduits dans de nombreuses langues. En 2012, il est récompensé par le prix Femina pour sa formidable évocation de Yersin et Pasteur, Peste & Choléra.
Lire les premières pages de "Fenua" de Patrick Deville : https://bit.ly/3fqgHmk
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