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André Beaujard (Autre)
EAN : 9782070705337
378 pages
Gallimard (23/10/1985)
4.13/5   144 notes
Résumé :
Dans une traduction extrêmement élégante d'André Beaujard, nous présentons au lecteur français un des plus beaux livres de la littérature japonaise, les Notes de chevet de Sei Shônagon. Composées dans les premières années du XIe siècle, au moment de la plus haute splendeur de la civilisation de Heian, au moment où Kyôto s'appelait Heiankyô, c'est-à-dire « Capitale de la Paix », par une dame d'honneur, Sei Shônagon, attachée à la princesse Sadako, laquelle mourut en ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (23) Voir plus Ajouter une critique
4,13

sur 144 notes
Curieux d'imaginer qu'au moment où l'Occident vit un An Mille tourmenté, fait de conquêtes et d'invasions incessantes, le Japon resplendit d'un âge d'or esthétique d'une élégance rare. du moins chez les élites...

Celles-ci se vouent toutes entières au culte du beau et à une douce volupté. Une aristocratie hédoniste au raffinement poussé à l'extrême. Les hommes doivent bien porter l'habit, faire preuve de sensibilité plus que de courage. Les femmes sont surtout courtisées et considérées pour leurs attraits physiques faisant office de vertu cardinale mais aussi pour leur bel esprit et leurs qualités artistiques. Néanmoins, nous ne sommes pas dans notre XVIIIème siècle libertin. L'auteur nous le conte par diverses anecdotes: les liaisons se doivent d'être vécues à l'écart des regards, sans bruit, la nuit, nourries le jour de poésies épistolaires, de billets sibyllins échangés par domestiques interposés, et si la femme se trouve plutôt considérée, sa situation n'est en rien un privilège et réclame humilité et discrétion.

Sei Shonagon, dame d'honneur de l'Impératrice, couche sur papier à peu près tout ce qui lui passe par la tête, sans ordre précis, ce qui donne à ses écrits intimes une structure pour le moins lâche, fonctionnant par associations d'idées et digressions constantes.
Listes, anecdotes de la Cour, pensées sur les beautés de la nature, bribes éthérées comme saisies à la volée, qui au fur et à mesure de la lecture réussissent à nous donner un aperçu, ou plutôt une impression d'une époque à la délicatesse a priori tellement éloignée de nos préoccupations contemporaines. Et pourtant, l'auteur se révèle une grande observatrice de ses semblables et touche souvent juste quant à la nature de l'âme humaine. Facilement encline à faire part de son admiration, l'auteur sait aussi être lapidaire et peut avoir la dent dure concernant certain(e)s de ses congénères, la laideur ou le manque d'élégance étant totalement inexcusables dans cette société uniquement régie par le beau, valeur suprême dépassant le bon ou le moral.

Tout en restant un regard de femme bien née dans un monde en vase clos, la vision de Sei Shonagon surprend par sa sensibilité esthétique exacerbée, sa capacité d'émerveillement parfois candide sans tirer vers la naïveté, grâce à son écriture précise et pourtant nuancée comme une …estampe japonaise (damned, tu l'as vue la porte ouverte bien enfoncée, là ? Pourtant c'est tellement vrai) Une économie de mots faisant naître une image éminemment poétique, et laissant le lecteur éprouver l'émotion sous-jacente, sans forcer les choses, sans explications inutiles.

Et puis comment ne pas avoir envie de reprendre ces listes à son compte
Choses qui émeuvent profondément
Choses qui ont une grâce raffinée
Choses qui font battre le coeur
Choses difficiles à dire
Choses qui semblent éveiller la mélancolie

Comme l'a dit Mr. SCHOTT (celui des Miscellanées) : Sei Shonagon "a élevé la liste au rang de genre poétique ".
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Lu il y a quelques années. Souvenir d'un extrême raffinement. Vers l'an mille, à Kyoto, appelée alors Heianko, capitale de l'empire, Une dame d'honneur nous conte par petites touches la vie d'une dame de la noblesse. Epoque où le bouddhisme s'implante au Japon et où le pays commence à s'affranchir des us et coutumes chinois. Tout cela est d'une grande sensibilité et se lit très facilement. On peut piocher certains passages lorsqu'on le souhaite et en lire d'autres à d'autres moments, sans forcément respecter l'ordre de la narration.
Un des récits fondateurs de la littérature japonaise.
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J'ai rarement lu, sans même parler de chroniquer, de livres aussi étranges, et aussi étrangement beaux, que les Notes de chevet de Sei Shônagon. Même à vouloir à tout crin « cataloguer » ce livre dans les catégories, sinon de la littérature mondiale, du moins de la littérature japonaise ancienne, j'ai l'impression qu'il demeure irréductiblement singulier – véritablement unique en son genre : ce n'est pas tout à fait un nikki, un journal comme en tenaient alors les dames de la cour ; c'est sans doute un zuihitsu, écrit au fil du pinceau, peut-être même l'archétype du genre, mais les autres oeuvres, éventuellement bien plus tardives, que l'on range dans cet ensemble, paraissent généralement bien différentes – et moins… radicales ? Les Notes de l'ermitage, de Kamo no Chômei, en relèvent, par exemple ; mais le ressenti à la lecture de ces deux merveilles est pourtant largement différent, au-delà même de l'ampleur du texte, incomparable.



Mais les Notes de chevet de Sei Shônagon n'ont pas traversé mille années jusqu'à nous du seul fait de leur singularité : ces pages contiennent des sommets de littérature, de style autant que d'acuité, qui leur confèrent en définitive une forme d'intemporalité des plus étonnante – ceci alors même que l'ouvrage est ancré dans une époque résolument exotique, celle du Japon de Heian, et plus précisément, autour de l'an mil, de son apogée, qui est aussi l'apogée du clan Fujiwara véritable maître du Japon, une époque donc, dont il constitue peut-être la plus saisissante illustration, avec un autre ouvrage exactement contemporain si bien différent dans la forme : le Dit du Genji, bien sûr, le monumental roman fleuve de Murasaki Shikibu.



Les deux plus grands auteurs de l'époque sont donc des autrices – dont on ne sait pas grand-chose par ailleurs. Mais elles ne sont pas les seules : la grande littérature est alors souvent l'affaire de femmes, enfin libérées par le développement des kana, et qui livrent, au-delà de ces deux oeuvres très particulières, nombre de journaux, emblématiques de l'époque, ou s'appliquent à la poésie ; à vrai dire, celle-ci est tellement essentielle à la société aristocratique de Heian, notamment dans le registre galant, qu'une femme, comme un homme, ne saurait être louée si elle ne témoigne pas régulièrement de ses talents en matière de tanka, ces poèmes courts qui rythment le quotidien de la noblesse. Les Notes de chevet en témoignent, comme toutes les autres oeuvres citées et bien d'autres encore.



C'est aussi, donc, une littérature d'aristocrates : avec Sei Shônagon, comme avec Murasaki Shikibu, nous sommes au sommet de la cour – dans l'entourage, en l'espèce, de deux épouses impériales successives d'un même empereur, Ichijô, puisque Sei Shônagon est au service de l'impératrice Teishi, ou Sadako, et se retire avec elle une fois qu'elle est « remplacée » par Shôshi, au service de laquelle se trouve Murasaki Shikibu. Et l'omniprésent clan Fujiwara constitue leur milieu presque naturel (Murasaki Shikibu au moins en était directement issue). C'est une société extrêmement raffinée, très codifiée, très subtile en tout. Certes, il n'y a pas lieu de s'étonner (et encore moins de la blâmer pour cette raison) que Sei Shônagon, dans ces conditions, fasse régulièrement montre d'un certain mépris pour les rangs inférieurs au sien, et accorde une importance essentielle au protocole et aux bonnes manières… Mais les Notes de chevet témoignent de ce qu'il s'agissait d'un personnage autrement complexe et fin, heureusement ; avec parfois même quelque chose d'un peu rebelle ?



Il s'agit donc… de « notes ». Écrites « au fil du pinceau ». Sei Shônagon écrit pour elle tout d'abord, semble-t-il dans un cadre totalement privé (l'ouvrage, dit-on, n'aurait été révélé au public que par accident, mais je ne sais pas trop ce qu'il faut en penser)… et elle dresse des listes.



Les îles.



Les montagnes.



Les choses désagréables.



Les choses qui ne durent pas.



Les choses qui paraissent pitoyables.



Les choses qui ont une grâce raffinée.



Les choses qui distraient dans les moments d'ennui.



Les choses qui n'offrent rien d'extraordinaire au regard et qui prennent une importance exagérée quand on écrit leur nom en caractères chinois.



Les flûtes.



Les choses qui doivent être courtes.



Les bouddhas.



Les nuages.



Les choses négligées.



Les gens à propos desquels on se demande si leur aspect aurait autant changé, supposé qu'ils fussent, après avoir quitté ce monde, revenus dans un autre corps.



Les choses désagréables (encore).



Les tissus.



Les maladies.



Les choses splendides.



Etc. Cette édition compte 162 catégories, qui se recoupent éventuellement, et parfois se contredisent.



Parfois, il ne s'agit effectivement… que de listes. Les toponymes se suivent, sans autre développement. Mais les associations d'idée, si le terme n'est pas tout à fait exact, employons-le faute de mieux, conduisent bientôt Sei Shônagon à esquisser de très poétiques petits tableaux, tenant en une ligne ou deux. On y devine déjà une observatrice d'une acuité sans pareille, à qui n'échappent pas ces petites choses que l'on qualifie de « détails » quand on n'a pas l'âme suffisamment pénétrante pour percevoir tout ce qu'elles ont d'essentiel. Ici, une couleur, là, un geste, sont autant de célébrations de l'harmonie… ou d'entorses à ce principe cardinal, d'autant plus regrettables.



Sei Shônagon est impitoyable à cet égard – dotée d'un fort esprit critique, elle peut avoir des mots qui blessent ; elle en a heureusement au moins autant pour célébrer la beauté, le raffinement, la parfaite composition, dans une perspective que l'on a pu dire hédoniste – une célébration de l'instant présent, à noter sur une feuille dans la certitude qu'il lui faudra bien disparaître ; les choses sont impermanentes – pourtant les notes de Sei Shônagon leur confèrent une certaine intemporalité paradoxale.



Et il est délicieux de s'égarer avec elle. Quelques listes se succèdent – des croquis joliment esquissés aussi. Puis elle s'oublie : le pinceau en main, elle dissèque alors avec bien plus d'ampleur, sur des pages et des pages, mais pas moins de précision, les scènes de son quotidien, celui des nobles dames de la cour, un gynécée qu'on est d'abord, réflexe malvenu (mâle venu ?), tenté de juger frivole, superficiel, cruel aussi… Sei Shônagon y a sa part, et plus encore. Mais juger cette femme superficielle ? Quand elle témoigne avec le plus grand naturel de son talent inégalé pour l'observation ? Mieux, quand ses observations, au moment d'imprégner le papier qui patiente à côté de l'oreiller au point de s'y substituer, y gagnent encore en finesse et en subtilité par la magie d'un style parfait ? C'est bien plutôt de génie qu'il faut parler, de toute évidence.



Les Notes de chevet se picorent. La grâce de la plume, ou plutôt du pinceau, ici dans l'élégante traduction d'André Beaujard (peut-être un brin surannée, mais je crois que cela participe de son charme), renouvelle toujours l'intérêt du lecteur ; toutefois, je crois qu'il vaut mieux en fractionner la lecture : tel instant vécu sur le vif entre ainsi en résonance avec tel instant saisi il y a mille ans de cela, dans un monde à tous points de vue aux antipodes du nôtre. À mesure que l'on apprivoise la manière de Sei Shônagon, j'ai le sentiment qu'il s'instaure comme une parenté spirituelle – d'une certaine manière, la noble dame nous forme, sans rudesse, par l'exemple, à l'observation du monde ; c'en est au point où ses listes, même les plus sèches, acquièrent en définitive une vertu poétique qui leur est propre. On se surprend à scander les notations comme autant de vers riches de ludiques doubles sens – et la société aristocratique de Heian apparaît sous nos yeux, dans toute sa subtile harmonie.



Les Notes de chevet sont un livre très étrange. Leur abord est sans doute un peu intimidant – les listes peuvent effrayer, et tout d'abord laisser supposer que ce monde serait trop éloigné du nôtre pour que l'on puisse s'y aventurer impunément. C'est pourtant tout le contraire qui se produit – une merveilleuse communication d'observations et de sensations, d'une poésie sans pareille. Ce livre est étrange, oui – mais il est surtout étrangement beau.



Un vrai chef-d'oeuvre, fort de sa singularité, mais plus encore de sa finesse et de sa grâce.
Lien : http://nebalestuncon.over-bl..
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J'avais dernièrement lu un roman (jardin de printemps) que je n'avais guère apprécié, aussi me suis je décidé à vous présenter un authentique chef-d'oeuvre, dont beaucoup d'entre vous auront, sans doute, entendu parler.

Ce livre m'a initié à la littérature japonaise. Il m'a étreint le coeur, caressé l'âme, et j'ose espérer qu'il en sera de même pour ceux qui le découvriront. Il est souvent considéré, et à juste titre selon moi, comme un des sommets de la littérature mondiale.

Il y a près de mille ans, à l'époque Heian, le Japon vivait une époque de paix et de prospérité où l'on cultivait, chez les officiels, la littérature et la poésie. C'était une époque très particulière, où les généraux féroces et les administrateurs hauts placés se disputaient lors de concours de parfums ou de poèmes. À la cour de l'empereur vivait alors une jeune femme, dame de compagnie de l'impératrice, que l'on désignait par son clan, Sei, et par son rang, Shonagon, soit « conseiller d'État de rang inférieur ». Elle était issue d'une famille de lettrés, maitrisait la poésie chinoise classique et les différentes formes littéraires en usage à la cour. La légende (et Sei elle-même) raconte qu'un jour, elle croisa un conseiller qui portait une épaisse rame de papier précieux dont il ne savait que faire. Lui demandant ce qu'elle en ferait s'il la lui donnait, la jeune femme lui répondit qu'elle s'en ferait un oreiller où viendraient s'écrire ses rêves et ses pensées. C'est ainsi que commença la rédaction des « notes sur l'oreiller », autre dénomination de ce recueil. 

On trouve dans ce livre près de trois cents notes, poèmes, énumérations, selon la saison ou les préoccupations, les joies ou les peines de coeur de la jeune femme. Y sont détaillés les aubes et les crépuscules, les jeunes hommes de la cour, les amis et les amants, les jeux de la mode et de la séduction. On y apprend aussi quelques anecdotes, parfois féroces, sur la vie à la cour. Sei s'y donne souvent le beau rôle, même si l'on comprend, à demi-mot, que cette femme de caractère ne manquait ni d'admirateurs, ni de concurrentes, comme une autre géante de la littérature vivant au même endroit, dame Murasaki Shikibu, autrice du monumental « Dit du Gengi », dont je vous entretiendrai lorsque j'aurai six mois de libres pour le lire…

Ce qui surprend dans les notes sur l'oreiller, c'est, malgré la distance culturelle et temporelle, la fraicheur et la délicatesse parfois infinie de ce texte. Certaines pages pourraient avoir été écrites hier matin par une jeune fille sensible, à son réveil. Certes, certains termes méritent parfois d'être explicités, des notes de bas de page sont parfois indispensables, mais cela n'entrave pas la poésie de ces « zuihitsu » (écrits au fil du pinceau) qui se font course et concurrence sans qu'il n'existe de rapports entre eux. On passera ainsi sans transition aucune des « sujets de poésie » aux « fleurs des herbes » , des « sources chaudes » aux « choses que l'on entend parfois avec plus d'émotion qu'à l'ordinaire » et des « landes » aux « formules magiques », en passant par les « choses qui sont les plus belles du monde » et celles « qui sont à propos dans une maison ». 

Toutes ces notes, ces descriptions, ces listes poétiques, sont l'équivalent littéraire d'instantanés que l'on aurait photographiés à l'époque, de choses vues, de fragments de vie depuis longtemps disparus, mais qui nous émeuvent encore puissamment par leur riche pouvoir évocateur.

Ainsi débutent les notes de chevet : « Au printemps, c'est l'aurore que je préfère. La cime des monts devient peu à peu distincte et s'éclaire faiblement. Des nuages violacés s'allongent en minces trainées. En été, c'est la nuit. J'admire, naturellement, le clair de lune ; mais j'aime aussi l'obscurité où volent en se croisant les lucioles… »

J'ai la chance d'avoir découvert les notes de chevet dans une édition d'art publiée par Citadelles & Mazenod, richement illustrée d'oeuvres d'Hokusai. 

Pour toutes les versions françaises, la traduction, d'une qualité et d'une érudition qui a rendu, depuis 1966, toute réinterprétation superflue, est d'André Beaujard, un des deux piliers, avec René Sieffert, de la culture littéraire japonaise en France. Il existe toutefois des éditions bien moins onéreuses, et comme ce texte fondateur fait partie du domaine public, il est gratuitement disponible sous forme électronique.

Il n'existe donc aucune excuse pour échapper à cette délicate langueur, à cet exquis enchantement qui vous saisira si, comme moi, au bruissement des mots et des pages, vous vous retrouvez transporté dans un ailleurs résonnant du bruissement charmeur d'une voix féminine et lettrée vous contant ses souvenirs, ses goûts et ses rêves avec une maitrise qui vous étourdira et vous donnera à entendre, par delà une dizaine de siècles, ce que les Japonais nomment le chant du Yamato, « qui a pour racines le coeur de l'Homme et pour feuilles des milliers de paroles »…

Lien : https://litteraturedusoleill..
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Une snob à la cour du mikado? La dame Sei a la délicatesse et la distinction d'une femme de la haute aristocratie japonaise. « Shônagon », le titre de cour (troisième sous-secrétaire d'État), est le surnom dont est affublée la narratrice. Il évoque ses fonctions de dame d'honneur à la cour de l'impératrice Sadako, le rang social de sa famille, mais aussi sans doute ses propres prétentions. Chaque fois qu'elle s'éloigne de la cour par lassitude envers ses fonctions, ou à la suite de commérages sur son compte, elle n'omet jamais de rappeler que son absence crée un vide sidéral.
Arbitre des élégances et du bon goût, elle aime à commenter la somptuosité des costumes des courtisans, hommes ou femmes. Elle loue sans barguigner ses talents de poète, d'esthète et d'habile séductrice. Elle est sans pitié pour autrui dès lors qu'il se montre laid, mal habillé ou ridicule. Elle possède cet art du courtisan élevé au plus haut point : la capacité d'effacer une personne en soulignant d'un trait unique son ridicule ou sa gaucherie.
Faut-il pour cette cruauté d'aristocrate ignorer la douce nostalgie de certaines notes, la poésie de son regard devant un rameau de prunier ou la première neige ? Bien sûr que non. Mais l'essentiel des notes de chevet n'est pas, à mon sens, dans la culture d'un talent poétique, il est dans le regard lucide et détaché qu'elle porte sur son entourage. Bien sûr, elle s'amuse comme une enfant, feint l'admiration, loue à tour de bras, mais jamais elle n'est dupe de la solitude où la confine le devoir de courtisan. Elle parle de l'amante qui se retrouve seule quand son galant l'a quittée avant l'aube, elle évoque l'amertume de l'exil volontaire ou involontaire qui éloigne le favori de la cour, elle raconte l'aspiration à la vertu et à la piété qui martyrise une âme peu faite pour l'examen de conscience. Elle ignore sa souffrance car son rang et sa destinée ne l'ont pas préparée à se plaindre de son sort. Il ne me viendrait pas à l'esprit de comparer Sei Shônagon à Madame de Sévigné dont elle ne possède pas la rude endurance, mais plutôt à une Madame de Montespan qui place l'orgueil au sommet de sa condition, ce qui la rend, par le fait même, invivable. La maîtresse adorée, la princesse parfaite, l'impératrice Sadako est le châtiment de Sei sur terre. Jamais elle ne la dépassera et toujours elle lui sera soumise. La courtoisie et la révérence de Dame Sei envers sa maîtresse n'a d'égal que la perfidie de son venin quand elle laisse percer les tensions qui se tissent entre les deux femmes. Laquelle a besoin de l'autre, laquelle surpasse l'autre en beauté, laquelle tourne le mieux une poésie impromptue ? Sei nous répond, noblesse oblige, l'impératrice. Mais elle s'arrange pour nous faire comprendre que sa cage est trop petite pour contenir ses ailes. Elle prend donc son envol, de temps en temps, loin du palais et attend qu'on la supplie de retrouver sa place.
Sei n'a pas de réel intérêt pour les domestiques, les serviteurs, les enfants, les vieillards, les humbles. Son monde est trop étroitement structuré pour faire place à des acteurs secondaires. Elle les considère un instant quand ils participent au paysage ou à l'équilibre d'une cérémonie, mais elle ne s'en rapproche pas suffisamment pour les comprendre : elle connaît la solitude la plus parfaite, celle du déni des autres.
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critiques presse (1)
Lexpress
10 décembre 2014
Les éditions Citadelles & Mazenod confrontent les illustrations du maître de l'ukiyo-e aux Notes de chevet de Sei Shonagon. La fameuse poétesse nipponne y égrène ses observations du quotidien en des textes délicieux, comme Hokusai le fera, sept siècles plus tard, de son trait virtuose.
Lire la critique sur le site : Lexpress
Citations et extraits (28) Voir plus Ajouter une citation
Bien qu'une lettre n'ait rien que l'on puisse qualifier d'étrange, c'est pourtant une chose magnifique. Alors qu'on pense avec anxiété à une personne qui se trouve dans une province éloignée, en se demandant comment elle peut aller, on reçoit d'elle un billet ; à le lire, on éprouve la même impression que si l'on se voyait, tout à coup, en face de son amie. C'est merveilleux.

Quand on a expédié une lettre à laquelle on a confié ses pensées, on se sent l'esprit satisfait, même si l'on songe qu'elle pourrait bien ne jamais arriver à destination. Comme j'aurais le cœur triste, et comme je me sentirais oppressée, si les lettres n'existaient pas !

Lorsque, dans une lettre qu'on veut envoyer à quelque personne, on a écrit en détail toutes les choses que l'on avait en tête, c'est déjà une consolation, bien que l'arrivée de la missive puisse être incertaine. Mais à plus forte raison, quand on reçoit une réponse, la joie que l'on goûte semble capable d'allonger la vie ; en vérité, il est sans doute raisonnable de le croire.
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L'idée d'écrire ces notes me vint dans les circonstances suivantes : Un jour, le frère de l'Impératrice Sadako ayant offert une liasse de papier blanc à sa soeur, celle-ci me dit : "Que peut-on écrire là-dessus ? L'Empereur a déjà fait copier L'Histoire de Chine connue sous le nom de Shiki..." Je lui répondis que je voudrais faire un oreiller de cette jolie liasse de papier blanc. L'Impératrice me répondit : "Eh bien, prenez-le !"
Je l'utilisai alors à écrire toutes ces choses, toutes ces bagatelles qu'on trouvera, sans doute, bien frivoles : des histoires amusantes, des histoires édifiantes, mles impressions, des poésies, ce que je pense des abres, des oiseaux, des insectes, et tout cela est, certes moins intéressant que je ne l'imaginais.
Ceux qui liront ces notes verront ce que je suis, mon degré de culture et d'éducation, et me critiqueront. tant pis !
J'ai écrit ces notes pour m'amuser, sans ordre ni prétention, comme elles me venaient à l'esprit.
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Un ami qui m'écrivait constamment me dit un jour : "Pourquoi donc continuer nos relations ? Maintenant, c'est fini !' Le lendemain, il ne me donna pas signe de vie ; quand vint l'aurore, contre l'habitude, je ne vis point de lettre, et je sentis qu'il me manquait quelque chose. "Voilà, m'écriai-je, de la ponctualité !" La journée passa. Le jour suivant, il pleuvait très fort ; à midi je n'avais encore rien reçu, et je déclarai : "Il m'a complètement chassée de sa pensée." Mais le soir, au crépuscule, alors que j'étais assise au bord de la véranda, un enfant, abrité sous un parapluie, m'apporta une lettre que j'ouvris et lus avec encore plus de hâte qu'à l'ordinaire. Elle contenait ces mots : "La pluie qui fait monter l'eau", et c'était plus joli encore que si l'on avait composé, pour me les envoyer, quantité de poésies.
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18. Choses qui font battre le cœur
Des moineaux qui nourrissent leurs petits.
Se coucher seule dans une chambre délicieusement parfumée.
S'apercevoir que son miroir de Chine est un peu terni.
Une nuit où l'on attend quelqu'un. Tout à coup, on est surpris par le bruit de l'averse que le vent jette contre la maison.
19. Choses qui font naître un doux souvenir du passé
Les roses trémières desséchées.
Les objets qui servirent à la fête des poupées.
Un petit morceau d'étoffe violette ou couleur de vigne, qui vous rappelle la confection d'un costume, et que l'on découvre dans un livre où il est resté, pressé.
Un jour de pluie, où l'on s'ennuie, on retrouve les lettres d'un homme jadis aimé.
Un éventail chauve-souris de l'an passé.
Une nuit où la lune est claire.
26. Choses élégantes
Dans un bol de métal neuf, on a mis du sirop de liane avec de la glace pilée.
Un rosaire en cristal de roche.
De la neige tombée sur les fleurs des glycines et des pruniers.
...
28. Choses qui ne s'accordent pas.
Des roses trémières fichées dans des cheveux crépus.
Une mauvaise écriture sur du papier rouge.
La neige tombée sur la maison de pauvres gens. C'est encore plus pénible à voir quand la lumière de la lune y pénètre. Par un beau clair de lune, rencontrer une inélégante voiture découverte.
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Choses qui font battre le cœur

Des moineaux qui nourrissent leurs petits.
Passer devant un endroit où l’on fait jouer de petits enfants.
Se coucher seule dans une chambre délicieusement parfumée.
S’apercevoir que son miroir de Chine est un peu terni.
Se laver les cheveux, faire sa toilette, et mettre des habits tout embaumés de parfum. Même quand personne ne vous voit, on se sent heureuse du fond du cœur.
Une nuit où l’on attend quelqu’un. Tout à coup, on est surpris par le bruit de l’averse que le vent jette contre la maison.
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