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Critique de thedoc


thedoc
  25 mai 2018
On entre dans ce récit comme dans un long tunnel, une chape de plomb autour du corps et on avance douloureusement, souvent plein d'effroi, mais l'idée de repartir en arrière ne nous vient pas en tête. Impossible, il faut aller jusqu'au bout de cet enfer que nous ne faisons que parcourir des yeux. Pour ceux qui l'ont vécu. Pour ces enfants qui sont passés entre les murs du Spiegelgrund.

En janvier 1941, Adrian Ziegler , 11 ans, franchit les grilles du Spiegelgrund. Situé en plein coeur de Vienne, cette clinique spéciale est destinée à accueillir des enfants présentant des troubles psychiatriques ou neurologiques graves, doublée d'une maison de correction pour jeunes délinquants . "C'est le dernier échelon, le degré le plus bas, le lieu où atterrissaient les damnés". Il y restera trois ans et demi.

Derrière cette façade rassurante où médecins et infirmières promettaient à des parents désemparés que désormais leurs enfants étaient entre de bonnes mains, se dressait en fait un établissement où l'équipe médicale assassinait systématiquement les jeunes patients, répondant aux objectifs de la politique eugénique nazie : "Lutter contre les individus malsains et non viables afin d'offrir aux individus sains un nouvel espace vital".
L'Autriche, depuis 1938, est en effet annexée par l'Allemagne et fait partie du 3ème Reich. En cela, elle répond elle aussi aux exigences du programme nazi d'euthanasie des handicapés et "asociaux" qui précéda d'environ deux ans le génocide des Juifs. Son but était d'éliminer ce que les eugénistes et leurs partisans considéraient comme « vie indigne d'être vécue » : les personnes atteintes de handicaps psychiatriques, neurologiques ou physiques qui, croyaient-ils, représentaient un fardeau génétique et financier pour la société et l'État allemands. A ceux-ci s'ajoutèrent ensuite toute personne simplement née de parents alcooliques ou criminels, des jeunes vagabonds, des orphelins. Un décret signé de la main d'Hitler officialise ce programme, dit Opération T4.

Steve Sem-Sandberg nous dévoile dans ce récit de plus de 600 pages absolument envoûtant et éprouvant, dense et précis à la fois, la tragédie assez méconnue de cette clinique autrichienne. Il raconte à travers plusieurs voix, notamment celle d'Adrian et celle d'une infirmière, comment de 1941 à 1945 ont été internés dans cet hôpital psychiatrique des enfants handicapés et de jeunes délinquants dans des conditions inhumaines et barbares. Affamés, bourrés de calmants, utilisés comme cobayes, torturés,... certains s'en sortiront comme Adrian, le Tatar, ou Hannes, le petit chauve... D'autres auront moins de chance et connaîtront l'entresol du pavillon 15, là où l'on administre la dernière piqûre d'une longue agonie.

L'habileté de l'auteur tient dans sa façon de mêler personnages fictifs et réels (les bourreaux), donnant à son récit la qualité et le sérieux d'une enquête historique liés à l'émotion procurée par les éléments romanesques. La chronologie discordante n'entache en rien ce roman qui par certains aspects me rappelle "Les bienveillantes" : l'auteur dépeint avec force le psychisme de ses personnages, pénétrant et fouillant des âmes chahutées par la folie des temps.
C'est tout simplement puissant et bouleversant.

Le docteur Gross, le "Mengele autrichien", un des principaux médecins exécutant, est mort en 2005, à 91 ans, après une belle carrière de médecin psychiatrique, soutenu par le corps scientifique et politique autrichiens. Bien après la guerre, il continuait à travailler sur les cerveaux de ses victimes, conservés dans du formol. "Il n'y a pas de justice, il n'y a même pas de condamnation".

789 enfants handicapés ont été tués par le régime hitlérien dans cette clinique nazie autrichienne. Selon une estimation prudente, on compterait environ 5000 enfants allemands handicapés morts dans le cadre du programme d'« euthanasie » pendant la guerre.

Pour eux, pour les Adrian et Hannes, spoliés d'une justice non advenue ; pour tous les Julius, Jockerl, Pelikan et Felix, morts dans l'anonymat le plus complet, lisez ce livre. Pour enfin leur dire : non, vous n'êtes pas oubliés.

Un grand merci à Steve Sem-Sandberg, dont la ferveur du style et le sérieux des informations, offre un hommage magnifique et inoubliable à ces enfants.
"Je m'incline devant la souffrance et la mort de ces enfants. Cette terre est plus légère maintenant que nous les laissons y reposer".
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