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ISBN : 2070362760
Éditeur : Gallimard (08/12/1972)

Note moyenne : 4.35/5 (sur 223 notes)
Résumé :
"Il y a cet entassement des corps dans le wagon, cette lancinante douleur dans le genou droit. Les jours, les nuits. Je fais un effort et j'essaye de compter les jours, de compter les nuits. Ça m'aidera peut-être à y voir clair. Quatre jours, cinq nuits. Mais j'ai du mal à compter ou alors il y a des jours qui se sont changés en nuits. J'ai des nuits en trop; des nuits à revendre. Un matin, c'est sûr, c'est un matin que ce voyage a commencé..."
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Critiques, Analyses et Avis (18) Voir plus Ajouter une critique
latina
  30 décembre 2016
Le grand voyage, en train, vers les bas-fonds. Vers Buchenwald. Il y arrivera, Jorge Semprun, environné de cadavres gelés collés à lui. Entourés d'hommes crevant de soif, grelottants, misérables. Misérable, Jorge Semprun ? Non. Il a su garder sa dignité d'homme. En s'interrogeant, continuellement, sur notre condition humaine.
« Quand on part pour un voyage comme ça, il faut savoir se tenir, et savoir à quoi s'en tenir. Et ce n'est pas seulement une question de dignité, c'est aussi une question pratique. Quand on sait se tenir et à quoi s'en tenir, on tient mieux. Il n'y a pas de doute, on tient mieux le coup ».
Ce voyage qui le conduit de la prison d'Auxerre, où il était détenu à cause de faits de résistance (c'est un « rouge espagnol », rescapé de la guerre civile espagnole, qui s'est engagé à fond contre le nazisme) jusqu'à Buchenwald, en Allemagne, tout près de Weimar, ce voyage, il le raconte 16 ans après, lorsque les strates se sont accumulées au fond de sa mémoire et de ses tripes.
Ici, point de chronologie. Il mêle ses souvenirs de résistance à ceux des arrestations – de ses amis, de lui-même -, à « l'après » du camp, à ce « dehors » dont il rêvait lorsqu'il était « dedans », car « il faut avoir été dedans, pour comprendre ce besoin physique de regarder du dehors ». La libération des prisonniers, de ces pauvres prisonniers affamés dont il fait partie, et leur voyage vers la France, leur accueil par l'administration se mélange au voyage interminable de l'aller dans le wagon noir et glacial, où il « fait la conversation » avec un gars de Semur, pour tenir.
De plainte, il n'en est pas question, ici.
« le grand voyage » est une longue et terrible incantation d'un homme relié à l'Homme. D'un homme qui se veut responsable de sa condition, qui refuse de se laisser aller mais qui refuse de juger ceux qui sont faibles. Il interroge l'autre, il s'interroge. En vrai philosophe, il traque en lui-même et chez chaque être humain qu'il rencontre –fût-il l'ennemi -, le moindre souffle de conscience.
Durant cette lecture, j'ai communié avec lui, j'ai voulu comprendre, moi aussi, j'ai voulu creuser. Et j'ai adhéré à sa conception du monde, des hommes, de la nature.
« Heureusement qu'il y a eu cet intermède de la Moselle, cette douce, ombreuse et tendre, enneigée et brûlante certitude de la Moselle. C'est là que je me suis retrouvé, que je suis redevenu ce que je suis, ce que l'homme est, un être naturel, le résultat d'une longue histoire réelle de solidarité et de violences, d'échecs et de victoires humaines ».
Aimer, adorer la lecture du « Grand voyage », ce n'est pas la question. Jorge Semprun, par son style incantatoire, par son désir de compréhension de tout ce qui est en soi et hors de soi, est un auteur qui m'a marquée au fer rouge.
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folivier
  06 décembre 2012
Seize ans après avoir survécu à l'enfer concentrationnaire nazi, Jorge Semprun se remémore chaque minute de son voyage vers les camps. C'est un incessant aller-retour dans sa mémoire entre les évènements d'avant, d'après et de pendant... chaque minutes qui reviennent à sa mémoire le renvoie vers d'autre souvenirs, un paysage, une personne, une situation, une sensation qui eux-mêmes lui font se rémémorer d'autres paysages, d'autres personnes, pour revenir inlassablement à ce long voyage de quatre jours et cinq nuits, enfermé dans un wagon bestiaux avec 119 autres déportés. Voyage angoissant, douloureux où le tragique côtoie parfois le comique absurde.
Tout au long de ce récit, ce flot de souvenir, Jorge Semprun, avec beaucoup d'honnêteté, montre de manière magistrale comment ses réflexions, ses questionnements ont pu évoluer, se modifier, enrichis par ces seize années d'attente avant d'écrire. Ses souvenirs reviennent à sa mémoire au travers d'un filtre qui modifie considérablement la perception des choses, sur la mort, l'homme : c'est un survivant. Alors comme pour de nombreux déportés revenus se pose la question : comment en parler ? comment décrire l'innommable ? comment rendre perceptible l'enfer ? Mais surtout comment faire pour que la réalité indescriptible reste dans la mémoire de l'humanité même lorsque tous les acteurs de cette tragédie auront disparu.
Le grand voyage est le premier livre de Jorge Semprun. Lorsque l'on referme le roman, on comprend que l'auteur n'était pas encore prêt à parler des camps... il parle, décrit l'avant et l'après, le grand voyage et les premiers jours de la libération. Entre il y a un grand trou noir, un ailleurs.
Voici les derniers mots de ce formidable roman, lorsque l'auteur atteint les portes du camp :
"Gérard essaye de conserver la mémoire de tout ceci, tout en pensant d'une manière vague qu'il est dans le domaine des choses possibles que la mort prochaine de tous les spectateurs vienne effacer à tout jamais la mémoire de ce spectacle, ce qui serait dommage, il ne sait pas pourquoi, il faut remuer des tonnes de coton neigeux dans son cerveau, mais ce serait dommage, la certitude confuse de cette idée l'habite, et il lui semble bien, tout à coup, que cette musique noble et grave prend son envol, ample, serein, dans la nuit de janvier, il lui semble bien qu'ils en arrivent par là au bout du voyage, que c'est ainsi, en effet, parmi les vagues sonores de cette noble musique, sous la lumière glacée éclatant en gerbes mouvantes, qu'il faut quitter le monde des vivants, cette phrase toute faite tournoie vertigineusement dans les replis de son cerveau embué comme une vitre par les rafales d'une pluie rageuse, quitter le monde des vivants, quitter le monde des vivants."
Le livre est construit en deux parties. La première partie, la plus importante c'est l'auteur qui parle, qui se souvient, raconte ce grand voyage, la résistance, la libération des camps, la mort, la terreur, la torture, les SS, la fraternité entre déportés, entre résistants. Semprun nous délivre des passages d'une puissance incroyable notamment sur sa vision des allemands, le soldat allemand pendant sa détention à Auxerre, l'enfant qui les insulte lors d'une halte dans une gare où les habitants du village aux abords du camp, où il ne les condamne pas, ne les juge pas et analyse avec les seize années de recul. Puis la seconde partie, bascule dans le roman, c'est Gérard, nom d'emprun de l'auteur, que l'on suit à l'entrée du camp. Très courte seconde partie mais très intense.
Un style très particulier, difficile dans les premières pages, puis la poésie fait son effet et on se laisse embarquer dans les méandres des souvenirs de Jorge Semprun. Un texte magnifique, terrifiant.
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zenzibar
  04 novembre 2015
Au moment d’entrer dans l’exercice babelien de la rédaction d’une critique d’une œuvre de Jorge Semprun, difficile de ne pas être intimidé tant l’homme, philosophe, résistant, homme politique, scénariste de cinéma, brille d’un éclat singulier.
« Le grand voyage » est le premier livre écrit par Semprun après sa libération de Büchenwald.
Une période de vingt années de silence. Dès les premiers jours de la libération, l’auteur a eu l’intime conviction que sa vie, ce serait à tout jamais le camp et que la parole était terriblement dangereuse, un piège, un garrot qui vrillait l’indicible, l’innommable.
Les survivants dérangeaient et culpabilisaient les citoyens avides d’oublier au plus vite, la guerre, les difficultés, mais aussi pour certains, enfouir des attitudes beaucoup moins avouables, des démissions, lâchetés, dénonciations….
Car l’écriture pour Semprun n’est pas un pur exercice de style, elle exprime, révèle, met à nu l’homme. C’est pour cela que pendant vingt ans, le silence plutôt que l’écriture, « L’écriture ou la vie ».
Le lecteur retrouvera dans « Le grand voyage » cette alchimie qui construit la condition humaine, la poésie, la philosophie, la grâce de ces rencontres avec les femmes, souvent éphémères toujours emplies de signes phosphorescents, la vie, la mort. La mort, cette ombre qui ne quitte pas le narrateur, pour l’accueillir ou la donner.
Nous sommes à des années lumières de ces « leçons » de philosophie et d’éthique, académiques, désincarnées, de ces professeurs de philosophie d’hier et d’aujourd’hui, de ces livres recettes de ces « experts » en développement personnel qui encombrent les têtes de gondole.
Non pas qu’il faille être exclusivement un héros couturé de blessures, avoir vécu des pages de l’histoire avec un grand H, pour avoir la légitimité de parler de courage, de la mort, de la liberté mais il semble difficile de rédiger de savants essais sur ces questions, exclusivement à partir d’expériences « in vitro ».
Quel est donc ce « grand voyage » ?
Ce voyage c’est celui qui conduit Semprun de Compiègne à Büchenwald, en Allemagne près de Weimar. L’auteur exprime avec son style si alerte, si impétueux ce que fut ce huis clos abominable de trois jours et trois nuits.
Dans ces circonstances et comme plus tard dans la vie du camp, l’aphorisme de Malraux,
« la vie ne vaut pas grand-chose mais rien ne vaut la vie » prend tout son relief.
Dans ces circonstances, un détail, un hasard qui se jouent en un nano instant peuvent décider si le malheureux sera ou pas dans la moisson de la grande faucheuse.
C’est par exemple le réflexe de se précipiter dans l’espace du wagon près de l’ouverture grillagée qui soulagera partiellement de l’air vicié putride mortifère. C’est un accès à ce qui reste de la lumière, un ersatz de la vie, un accès aussi à la moindre information perceptible ; avoir encore quelques bribes de repères d’espace temps, ne pas être déjà complètement avalé dans cette nuit et brouillard des corps et des esprits.
Si ce récit constitue un témoignage historique exceptionnel, il ne s’agit pas pour autant d’un simple documentaire.
Semprun nous fait partager son regard décalé sur ces événements, la littérature, la poésie, chevillées au plus profond de son être, qui l’aident à survivre. Pendant ce voyage, il se récite intérieurement en boucle « le cimetière marin » de Paul Valéry ; à la nuit par instinct, il recherche la lumière, fut elle un entre deux avant une issue sans retour.
Semprun nous fait partager aussi, par les mots qu’il sait choisir, une infime partie de ses souffrances, qui laissent le lecteur, même averti, effaré, devant la créativité des bourreaux.
Si l’homme se différencie de l’animal par sa spiritualité, il s’en distingue aussi, hélas, par son ingéniosité à faire le mal, à torturer son prochain, à l’enfermer dans des camps pour infliger des souffrances avec méthode.
Comme dans ses autres romans le texte de l’auteur, à partir d’une matrice, intègre des séquences du vécu de l’auteur, passées ou postérieures du récit pivot.
Il est ainsi évoqué plus ou moins furtivement sa vie de lycéen parisien, son action dans le maquis « Tabou » en Bourgogne, les premières semaines de la libération…autant d’évocations qui loin de casser l’intérêt et le rythme de ce « grand voyage », en amplifient sa puissance.

Un livre, un auteur exceptionnels. L'esprit, les mots de Semprun nous manquent terriblement depuis qu'il est parti en 2011 pour cet autre grand voyage.
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bilodoh
  15 novembre 2013
Le grand voyage, c'est le récit du trajet dans un wagon de train, avec 119 compagnons, vers la déportation. Ce n'est pas tant le voyage lui-même que le souvenir, l'empreinte indélébile laissée par le voyage dans la mémoire de Jorge Semprun.
Sous forme de longs monologues dans les pensées, des pensées qui occupent l'esprit pendant ces longues nuits, parfois des souvenirs de la résistance, de l'arrestation ou de la prison, des dialogues avec le « gars de Semur », compagnon d'infortune. En suivant le fil des souvenirs, on a parfois des événements qui viendront après, dans l'horreur camp et dans les jours qui ont suivi la libération.
Un texte biographique tout en introspective, sur un sujet difficile à supporter, mais avec aussi des réflexions sur la liberté, le partage, l'amitié.
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JeanLouisBOIS
  04 septembre 2010
Le Grand Voyage montre de façon exemplaire que l'o peut faire de la grande littérature avec un récit autobiographique où il ne se passe quasiment rien. En effet, chaque petit fait qui se déroule dans ces quatre jours et cinq nuits nous dévoile le narrateur dans ce qu'il a vécu auparavant comme une réminiscence ou dans ce qui sera un souvenir de sa vie postérieure. Cette vie qui prend forme sous nos yeux est traversée, est découpée par ce terrible voyage et il n'est pas étonnant qu'il ait fallu au narrateur seize ans avant de se mettre à l'écrire. Cependant, c'est toujours avec une épaisseur, une conscience et une réflexion aiguisés qui font de ce livre bien autre chose qu'un récit autobiographique sur la déportation; Si c'est ce que vous cherchez dans ce livre, vous serez déçus à coup sûr! Si, en revanche, vous voulez un regard original et engagé sur la déportation d'un écrivain de talent, vous lirez ce livre d'un trait.
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Citations et extraits (28) Voir plus Ajouter une citation
oranoran   20 février 2017
Hier, 12 avril j'avais visité le manège. C'était un manège comme n'importe quel manège, les officiers S.S. y venaient faire du cheval. mais il y avait, dans le bâtiment des vestiaires, une salle de douches spéciale. On y introduisait l'officier soviétique, on lui donnait un morceau de savon et une serviette éponge, et l'officier soviétique attendait que l'eau jaillisse de la douche. Mais l'eau ne jaillissait pas. A travers une meurtrière dissimulée dans un coin, un S.S. envoyait une balle dans la tête de l'officier soviétique. Le S.S. était dans une pièce voisine, il visait posément la tête de l'officier soviétique et lui envoyait une balle dans la tête. On enlevait le cadavre, on ramassait le savon et la serviette éponge et on faisait couler l'eau de la douche , pour effacer les traces de sang. Quand vous aurez compris ce simulacre de la douche et du morceau de savon, vous comprendrez la mentalité S.S.
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alainmartinezalainmartinez   18 août 2015
Je regarde le S.S., je le connais. C’est un « Block-führer » qui n’arrêtait pas de gueuler et de brimer les types sous sa férule. Je regarde les deux jeunes, j’allais leur dire : « Fusillez-le sur place, et regroupez-vous, nous continuons », mais les paroles me restent dans la gorge. Car je viens de comprendre qu’ils ne feront jamais ça. Je viens de lire dans leurs yeux qu’ils ne feront jamais ça. Ils ont vingt ans, Ils sont embêtés à cause de ce prisonnier, mais ils ne vont pas le fusiller. Je sais bien que c’est une erreur, historiquement. Je sais bien que le dialogue devient possible, avec un S.S. quand le S.S. est mort. Je sais bien que le problème, c’est de changer les structures historiques qui permettent l’apparition du S.S. Mais une fois qu’il est là, il faut exterminer le S.S., chaque fois que l’occasion s’en présentera au cours du combat. Je sais bien que ces deux jeunes vont faire une sottise, mais je ne vais rien faire pour l’éviter.
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oranoran   20 février 2017
Nous regardions monter sur la plate-forme ce Russe de vingt ans, condamné à la pendaison pour sabotage à la "Mibau", où l'on fabriquait les pièces les plus délicates des V-1. Les prisonniers de guerre soviétiques étaient fixés dans un garde-à-vous douloureux, à force d'immobilité massive, épaule, contre épaule, à force de regards impénétrables. Nous regardons monter sur la plate-forme ce Russe de vingt ans et les S.S. s'imaginent que nous allons subir sa mort, la sentir fondre sur nous comme une menace ou un avertissement. Mais cette mort, nous sommes en train de l'accepter pour nous-mêmes, le cas échéant, nous sommes en train de la choisir pour nous-mêmes. Nous sommes en train de mourir de la mort de ce copain, et par là même nous la nions, nous l'annulons, nous faisons de la mort de ce copain le sens de notre vie. Un projet de vivre parfaitement valable, le seul valable en ce moment précis. Mais les S.S. sont de pauvres types et ne comprennent jamais ces choses-là.
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zenzibarzenzibar   30 octobre 2015
Plus tard, j'ai vu des types voler le morceau de ·pain noir d'un camarade.

Quand la survie d'un homme tient précisément à cette tranche de pain noir; quand sa vie tient à ce fil noirâtre de pain humide, voler ce morceau de pain c'est pousser un camarade vers la mort.

Voler ce morceau. de pain c'est la mort d'un autre homme pour assurer sa propre pour la rendre plus probab!e, tout au moins,

Et pourtant, il y avait des vols de pain.

J'al vu des types pâlir et s'effondrer en constatant qu'on leur avait volé leur morceau de pain.

Et ce n'était pas seulement un tort qu'on leur causait à eux directement. C'était un tort irréparable·que l'on nous causait à tous.
Car la suspicion s'installait, et la méfiance et la haine. N'importe qui avait pu voler ce morceau de pain, nous étions tous coupables.

Chaque vol de pain faisait de chacun de nous un voleur de pain en puissance,
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art-bsurdeart-bsurde   13 juillet 2013
C'était la librairie, et plus précisément, le premier étage de la librairie de Martinus Nijhoff à La Haye. Aujourd'hui, vingt-trois ans après, je pourrais encore, les yeux fermés, monter cet escalier, je saurais encore m'y retrouver, parmi les longues rangées de livres du premier étage. Nijhoff, en général, se tenait au rez-de-chaussée, il me regardait passer vers l'escalier avec des yeux pétillants derrière les verres cerclés d'or. Au premier étage se trouvait les rayons de livres français neufs et d'occasion, et j'y passais des heures à lire des bouquins que je ne pouvais m'offrir. Une lumière placide baignait la grande salle, cette belle lumière dense, sans arêtes coupantes, de l'hiver nordique, une luminosité sphérique, irradiant par égal les plans rapprochés et les plans lointains, tamisée dans la grande salle encombrée de rayonnages sévères (et cette odeur d'encaustique devenait en quelque sorte l'équivalent sensible du puritanisme un peu hautain, et combien fragile, dérisoire tout compte fait, de l'ensemble) par les verrières nervurées de plomb cerclant les bouts de vitre colorée, disposés ça et là, selon un ordre vieillot et un tant soi peu monotone.
Mais tout ceci, bien entendu, ne fait pas partie de ce rêve-là, au cours de ce voyage. Ce rêve-là n'était que la nostalgie de ce lieu calme et clos, non identifié clairement, ne débouchant sur rien d'autre que sur le sentiment confus d'une perte irréparable, d'un manque impossible à combler, dans la puanteur moite du wagon, traversée bientôt de cris échevelés.
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Videos de Jorge Semprun (65) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Jorge Semprun
Pascal Bonafoux vous présente L'autoportrait au XXe siècle et Correspondances impressionnistes. L'autoportrait au XXe siècle - Moi je, par soi-même- rassemble 540 ?uvres de 285 artistes, préfacé par Jorge Semprun. Correspondances impressionnistes regroupe 210 ?uvres du célèbre courant artistique, commentées et éclairées par les écrivains de l'époque. C'est un jeu de regards croisés entre les artistes et écrivains de l'époque qui furent leurs détracteurs ou leurs défenseurs.
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