AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix BabelioRencontresLe Carnet

Cyril Morana (Éditeur scientifique)Joseph Baillard (Traducteur)
EAN : 9782842056377
112 pages
1001 Nuits (23/01/2002)
4.18/5   241 notes
Résumé :
C'est durant les quelques mois précédant son suicide, en 65, que Sénèque rédige sa correspondance à Lucilius, son vieil ami, sous la forme d'un recueil de méditations stoïciennes.
Quoique amis de longue date, Lucilius est plus jeune que Sénèque, il est donc bien à sa place dans son rôle de disciple. Ainsi, dans ses lettres, Sénèque s'adresse avant tout à un homme : il s'y épanche, s'y découvre, s'y livre en toute sincérité comme il se doit avec son meilleur a... >Voir plus
Que lire après Lettres à LuciliusVoir plus
Critiques, Analyses et Avis (23) Voir plus Ajouter une critique
4,18

sur 241 notes
5
9 avis
4
10 avis
3
2 avis
2
0 avis
1
0 avis
Sénèque est l'héritier de ces écoles philosophiques qui se sont développées dans l'Athènes des IVème et III ème siècles avant Jésus Christ et qui ont contribué à l'émergence d'une nouvelle préoccupation, à savoir la poursuite du bonheur.
Sénèque s'inscrit dans la tradition d'un thérapeute de l'âme, comme il le dit lui-même. Son but ici est de nous donner des clés pour mieux nous conduire au bien et à la beauté.
Le rôle de la philia, l'amitié, est ici essentiel.
Il n'hésite pas à se présenter comme un modèle de vertu.
La philosophie de Sénèque invite à l'examen préalable de soi, afin de s'assurer un regard lucide.
Il est né au début de notre ère. Après une formation en rhétorique, il adhère dans un premier temps au pythagorisme et ensuite au stoïcisme.
Son parcours a été varié: il a été avocat, questeur et sénateur.
Il est brillant et cela lui attire la jalousie de Caligula qui va le faire condamner à mort en l'an 39.
Sénèque va côtoyer plusieurs empereurs: il va devenir fonctionnaire de l'empereur Claude. de nouveau des attaques qui l'obligent à s'exiler en Corse.
A son retour d'exil il va devenir le précepteur de Néron, et c'est là qu'il va écrire son oeuvre philosophique.
Avant de connaître de nouveau la disgrâce qui le conduira au suicide (on l'accusera d'avoir participé au complot de Pison contre Néron), Sénèque va rédiger sa correspondance avec Lucilius, son vieil ami.
Lucilius est un homme d'origine modeste qui est devenu chevalier à force de mérite. Il est bien plus jeune que Sénèque et fait figure ici de disciple.
Sénèque lui donne des conseils pour vivre mieux en harmonie avec soi-même.
Il exhorte son ami à cultiver sa vie intérieure.
C'est un langage limpide et concret qu'il emploie.
Ses propos m'ont beaucoup touchée par leur réalisme et leur simplicité.
On retrouve souvent l'influence d'Epicure.
Les chapitres traités sont d'une grande intemporalité:
"que faire de son temps", "la sagesse, un travail sur soi", " le sage a-t-il besoin d'amis.."
A lire et à relire.. pour mieux prendre du recul par rapport à une actualité parfois envahissante...
Commenter  J’apprécie          340
« Que d'objets nous achetons parce que d'autres les ont achetés, parce qu'on les voit chez tout le monde ou presque ! L'une des causes de nos malheurs est que nous vivons en prenant exemple sur autrui : nous ne nous réglons pas sur la Raison, mais nous laissons détourner par les usages. »

A lire cette citation on se dit qu'il s'agit d'une réflexion de quelque observateur bien contemporain de nos coutumes consuméristes. Il faut alors que je détrompe le lecteur de ces lignes et lui dévoiler que cette citation est tirée de la lettre CXXIII, que Sénèque adressa à son ami Lucilius dans les années 60 (tout court) de notre ère. Peu de temps avant que son élève pour le moins turbulent, le bien nommé Néron, empereur de Rome de 54 à 68 après JC, ne lui suggère de se suicider.

Cette citation, que deux millénaires nous séparent de son auteur, nous fait dire que peu de choses ont changé en ce bas monde depuis qu'il est peuplé de bipèdes investis par l'intelligence. Intelligents peut-être, mais quand même pas suffisamment accessibles à la Raison, qui pour le coup sous le stylet de Sénèque prend la majuscule tant elle est haussée au pinacle du comportement intellectuel. Faculté de l'Être pensant prônée par le philosophe pour faire contrepoids à celle prônée par le dévot : la Croyance.

Raison contre Croyance, pour une finalité toutefois identique : venir au secours de l'Être pensant contre l'obsession de sa finitude. Apprivoiser l'idée de la mort. L'idée, nous dit Sénèque, étant plus assassine que la mort elle-même. Figurez-vous, nous dit-il, qu'il en est qui se donnent la mort pour se libérer de l'idée de la mort. Un comble.

A lire des textes de philosophes antiques, les éminents qui ont pignons sur rue en la matière tel Sénèque, il faut s'attendre à aborder ces questions essentielles telles que, outre la plus fondamentale de toutes qu'est la vie et son issue, le bonheur, les plaisirs terrestres, le rationnel et l'irrationnel, le vice et la vertu, l'amitié, la sagesse, la maladie, la douleur, et tant d'autres réflexions que Sénèque adressa à son ami Lucilius dans ses lettres dont les copies sont miraculeusement parvenues jusqu'à nous, et certaines retranscrites dans cet ouvrage de la collection Agora chez Pocket.

Même si « la philosophie n'est point un art fait pour plaire à la foule » selon Sénèque dans sa lettre XVI, son discours est empreint de simplicité dans le langage et accessible au vulgaire, dont je suis un digne représentant, grâce la traduction qui nous est offerte par cette collection. Il est bien clair que sans ce travail de latiniste patenté, mes universités dissipées me rendraient la parole du célèbre rhéteur inabordable. Il est bien clair aussi que pour les disciples d'Epicure que nous sommes devenus par facilité de préférence au discours du sage lequel veut nous éloigner des plaisirs du corps, le discours d'un Sénèque peut sembler rébarbatif. Mais l'âge venant et l'idée de la fin obsédant conduisent les uns à se rapprocher de l'autel du mystique, les autres à avoir recours à la Raison.

Il est quand même un sujet sur lequel on ne le suivra pas le grand Sénèque, lequel a joint le geste à la parole, quand il nous dit qu'il vaut mieux se donner une fin honorable plutôt que de vivre dans la mésestime de soi. Une chose que l'on doit ajouter au crédit de notre époque, outre les crèmes anti rides pour satisfaire notre narcissisme, est le recours aux psychologue et anti dépresseurs, à défaut du philosophe plus culpabilisant à notre goût, pour nous aider à supporter nos humeurs chagrines. Autre temps autre moeurs même si « que d'objets nous achetons parce que d'autres les ont achetés. » etc… etc…
Commenter  J’apprécie          194
Ce livre est un recueil de 124 lettres que Sénèque adresse à Lucilius, alors gouverneur de Sicile. Leur correspondance aborde une foule de sujet et donne une bonne introduction au stoïcisme. Sénèque conseille de se détacher complètement des plaisirs du monde et de mener une vie sobre : frugalité des repas, exercices simples pour faire travailler le corps, renoncer à la richesse, au luxe et aux honneurs, … D'un autre côté, le sage doit se préparer aux nombreux coups du sort et se rendre indifférent aux malheurs qui pourrait le frapper.

Le côté «pratique» est très appréciable : l'auteur ne disserte pas pendant des heures sur des concepts purement intellectuels, mais prend des exemples contemporains et réels, et les dissèque en montrant ce qui et ce qui n'est pas digne d'un sage. Les références à Épicure sont nombreuses, ce qui surprend au premier abord, puisque les deux écoles sont opposées sur bien des points. Ça rehausse encore l'estime que j'ai pour le philosophe, qui est capable de reconnaître la valeur des hommes qui sont pourtant en désaccord avec lui.

Même si le stoïcisme «pur et dur» est un peu trop austère à mon goût, chacun pourra y trouver une foule de conseils pour améliorer sa vie.
Commenter  J’apprécie          240
Après avoir lu « Quitte Rome ou meurs » de Romain Sardou, un roman épistolaire fondé sur les « Lettres à Lucilius » de Sénèque, j'ai dû franchir le pas suivant par consulter ces lettres de Sénèque moi-même. C'est en fait un bon moment pour ça, car maintenant je suis aussi en cours de lire « Essais » de Montaigne. Ce livre célèbre contient suffisamment de références à l'oeuvre de Sénèque pour qu'il faille la peine pour me plonger dans ces lettres illustres. Ils sont disponibles sur internet. J'ai lu la collection sur Wikisource, la traduction française des lettres à l'origine écrites en latin par J. Baillard, Hachette, 1914.

La collection comprend 124 lettres qui touchent à un grand nombre de sujets. Il y a des lettres sur la vie quotidienne romaine mais aussi sur de sujets plus métaphysiques comme le stoïcisme. Les lettres contiennent beaucoup de citations des autres oeuvres philosophiques. Par exemple, Sénèque donne à la fin de maintes lettres une parole mémorable d'un quelconque philosophe grec ou romain comme une « fleur dérobée aux jardins d'autrui ». Ces « fleurs » sont souvent des citations d'Épicure.
Malgré la diversité de sujets traités, il y a quelques termes clés qui reviennent régulièrement : « l'affermissement de ses principes et la diminution de ses désirs », « la pauvreté, l'âme, la sagesse » et « la signification de la mort et du suicide ». C'est une chose intéressante comment Sénèque présente fréquemment la pauvreté comme la façon la plus sûre de développer la sagesse et de « purifier son âme ». Par exemple, il écrit : « Il est beau de n'être pas gâté par la compagnie des richesses ; il y a de la grandeur à rester pauvre au milieu d'elles, mais plus de sécurité à ne les avoir pas ». Cette insistance à la sobriété est intéressante et un peu ironique, car je crois que Sénèque lui-même était un homme extraordinairement riche.

Bien que les lettres soient des textes philosophiques qui contiennent souvent des arguments difficiles à suivre et des phrases compliquées, la plupart de la collection est raisonnablement facile à lire. En effet, les lettres constituent une sorte de matériel scolaire pour apprendre le français. C'est aussi pour ça que j'ai lu cette collection de lettres avec un tel plaisir.

Après avoir terminé « Les lettres à Lusilius » je crois que je devrais aussi découvrir un peu l'oeuvre d'Épicure. C'est un philosophe grec dont je connaissais déjà le nom mais pas encore son oeuvre. Alors, après avoir d'abord terminé « Essais » de Montaigne, ce qui va durer encore un peu de temps, je vais explorer l'oeuvre d'Epicure. J'espère qu'il est également facile à lire que Sénèque
Lien : http://nebulas-nl.blogspot.n..
Commenter  J’apprécie          230
Monument de la philosophie, les lettres à Lucilius tiennent une place importante dans l'oeuvre de Sénèque. Je l'ai lu dans la traduction de Henri Noblot édité par la Société des Belles Lettres sous le patronage de l'Association Guillaume Budé et diffusé par autorisation spéciale par le Club Français du Livre. Voilà pour l'édition qui contient ni plus ni moins que 125 lettres réparties en plusieurs « livres » mais là, je ne sais si cette partition est juste car on passe du onzième livre au quatorzième.
J'ai donc lu l'ouvrage, comme on dit, « la plume à la main » et au « fil des jours » pour compléter les lieux communs. Ce que je vais regrouper ici est le résumé de mes notes et des citations de Sénèque. Rien ne sera exempt de paraphrase par endroits. Il faut dire aussi que Sénèque insiste, se répète beaucoup sur les thèmes qui lui tiennent à coeur et il a le défaut de faire beaucoup de digressions. Cet avertissement donné voilà le résultat de ma lecture. Pour les citations, je mettrai entre parenthèses le numéro des lettres d'où elles sont tirées.

Ces Lettres à son disciple Lucilius -guère plus jeune que lui - sont écrites par Sénèque en son vieil âge et commencent, se répètent par des appels à la vie sobre à la façon que doit avoir le philosophe de « se retenir » . Il est plus facile de mourir en méprisant la vie. Comme les épicuriens, Sénèque pense que, soit la mort n'est pas présente, et l'on est vivant, soit elle est passée et on ne le sait pas. C'est aussi un thème qui revient dans ces lettres. de même, il ne faut exagérer ni sa pauvreté ni sa richesse mais, sur le plan matériel, s'intégrer au peuple, au commun des mortels. Ne pas se faire remarquer est un maître mot et il y en a d'autres.

« L'objet de la philosophie, sa première promesse c'est l'autorité du sens commun, la culture humaine, le rapprochement social » (5)

Il se contredit un peu plus loin, dans la lettre 7, où il recommande d'éviter la foule car, dans celle-ci, il y a toujours quelqu'un qui incite au vice. Il prône la retraite du sage car le sage ne peut manquer de rien ni d'amis véritables ni de richesse qui, chez l'auteur ne peut être qu'intérieure. Comme Montaigne l'a repris plus tard, on doit vivre chaque jour comme si c'était le dernier mais on ne doit pas anticiper ses malheurs et craindre la mort. Ainsi la philosophie préserve l'individu de l'adversité et reste la meilleure conseillère qu'il soit. La philosophie ne rend pas riche, c'est une richesse.

« Si quelque chose t'empêche de bien vivre, rien ne t'empêche
de bien mourir. » (17)

«Le mal n'est pas dans les choses, il est dans l'âme. » (17)

Se préparer à la pauvreté pour la rendre plus facile si elle vient, mépriser la gloire, être prêt en toutes choses, apprendre à bien vieillir et apprendre à mourir en se détachant progressivement de la vie, chercher la paix de l'âme plutôt que les biens matériels car l'âme ne peut diminuer contrairement au reste.
Pour éprouver l'homme de bien, il faut lui donner le pouvoir et voir ce qu'il en fait. La recherche du bonheur est objet de tourments. le rechercher c'est le fuir.

« Ce n'est pas le nombre de tes livres mais leur qualité qui importe : la lecture à programme défini profite, diversifiée elle n'est qu'amusement. » (45)

Je suis plus ou moins d'accord - comme avec beaucoup d'idées de Sénèque - car je pense que la lecture diversifiée et récréative peut être tout aussi profitable : elle ouvre l'esprit, le repose et cela reste de la lecture.
Des accents qu'on retrouve chez La Boétie :

« La plus indigne des servitudes est la servitude volontaire. » (47)

et d'autres dans le Christianisme :

« Vis pour autrui si tu veux vivre pour toi. » (48)

La philosophie doit rester discrète :

« La philosophie a perdu, personne n'en doutera, depuis qu'on l'a livrée à la foule. » (52)

Malade, Sénèque s'est préparé à la mort :

« Imite celui-là qui ne répugne pas à mourir, bien qu'il se plaise à vivre. »

Attention aux fausses joies. La vraie joie est difficile à atteindre. On a ici une préfiguration de Spinoza :

« On un des attributs de la joie est de ne pas cesser, de ne pas se trouver dans un état contraire. » (59)


Sénèque console Lucilius qui vient de perdre un ami. Il part du principe que « toute douleur a un terme » et prône un deuil doux sans trop de larmes et sans sanglots. Les grandes démonstrations de douleur font que le chagrin ne dure pas vraiment :

« Aussi travaillons à nous rendre douce la mémoire des êtres disparus, car personne n'aime à revenir sur une pensée qui ne peut que réveiller des tourments. » (63)

Le but de la philosophie est de travailler à rechercher le « souverain bien » par une imitation de la nature avec l'aide de la raison :

« On ne conçoit pas le bien sans raison.
Or la raison suit la nature.
Qu'est-ce donc que la raison ? L'imitation de la nature.
Quel est le souverain bien de l'homme ?
Une conduite conforme aux volontés de la nature. » (66)

Les petits accidents de la vie ou même les plus grands donnent des indices du moment où ils vont frapper mais pas la malfaisance humaine car « l'homme détruit l'homme par plaisir ». Penser à son devoir d'homme, se réjouir de la fortune des autres et être sensible à leurs infortunes, se réfugier et retourner à la philosophie comme dans un sanctuaire.
Sénèque pensait que les voyages ne servent pas à guérir l'âme tourmentée :

« Mais celui qui va choisissant ses villégiatures et court après le repos, il trouvera en tout lieu de quoi se tracasser. (104)

Si l'âme est animal, il n'en est pas de même des actions qui en découlent. Il la compare à un roi quand elle n'est habitée de passions et à un tyran quand les vices la submergent. Il y a en cela deux causes : on ne pense pas être mortel pas plus qu'un être unique. Il faut savoir limiter ses désirs :

« …quoi que tu fasses, donne un regard à la mort. » (114)

Les biens résident en l'action, non comme concepts.
La réussite, l'objet atteint ne sont que des illusions de bonheur :

« Cependant la masse admire ce qui de loin lui en impose : ce sont des choses paraissant bonnes au vulgaire qui passent pour considérables. » (118)

La faim et la soif ont juste besoin d'être rassasiées ou étanchées que ce soit avec des mets ou des boissons riches ou simples le résultat sera le même :

« La faim n'a pas de prétentions. Il lui suffit d'être calmée : elle ne se soucie guère avec quoi. »

Certes, il fut plus facile pour Sénèque enrichi en son vieil âge de prôner la sobriété et la fuite des plaisirs. On peut se poser la question en ce qui concerne ceux qui n'ont rien et les jeunes gens qui n'ont pas fait l'expérience des plaisirs :

« Vouloir ce qui suffit, c'est avoir ce que l'on veut. » (108)

Qui rejoint le fameux proverbe chinois : « celui qui se contente de peu a déjà tout ce qu'il lui faut. » (Je crois que je l'ai entendu dans Tanguy !)

Et il y a encore du travail à faire :

"...le jour où tu tiendras ton vrai bien sera celui où tu reconnaîtras que les plus malheureux des hommes, sont les plus heureux de ce monde. "(124)







Commenter  J’apprécie          40

Citations et extraits (128) Voir plus Ajouter une citation

L'incendie de Lyon 1ère partie /2
Mon cher Luculius

Voici que notre ami Libéralis a été plongé dans la consternation par la nouvelle de cet incendie qui a totalement réduit en cendres la colonie de Lyon. Cette catastrophe pourrait émouvoir n’importe qui – à plus ofrte raison, un homme qui aime plus que tout sa cité natale. Le résultat, c’est que le voici en quête de cette fermeté d’âme à laquelle il s’est exercé pour faire face, évidemment, aux accidents qu’il pensait pouvoir redouter. Mais ce malheur si inattendu, et presque inouï, je ne m’étone pas qu’il n’en ait pas eu la crainte, puisqu’il était sans précédent : car bien des cités ont été malmenées par un incendie, aucune n’a été ainsi emportée. En effet, même quand c’est la main de l’ennemi qui amis le feu aux édifices, celui-ci, en bien des endroits, manque à sa tâche ; on a beau l’attiser ici et là, il est rare qu’un feu dévore tout au point de ne laisser aucune besogne au fer. Jamais non plus un trembleement de terre ne ut violent et destructeur au point de mettre à bas des villes entières. En un mot, jamais n’éclata un incendie agressi au point de ne pas laisser matière à un second incendie. Tant d’œuvres humaines si belles, dont chacune aurait suffi à faire la gloire d’une ville, une nuit, une seule, les a jetées à bas, et au cœur d’une paix si profonde est survenu un désastre d’une telle ampleur qu’on ne pourrait le redouter même en pleine guerre. Qui le croirait ? Partout les armes se taisent ; la tranquillité règne sur tout notre monde ; et cette ville de Lyon, que l’on montrait fièrement en Gaule, voici qu’on la cherche en vain. A tous ceux qu’elle a frappés d’un malheur public, la Fortune a permis de redouter le sort, qu’ils allaient subir ; toute grande chose, avant de s’effondrer, bénéficie de quelque délai ; là, une seule nuit a séparé une très grande ville et son inexistence. Bref, pour te raconter qu’elle a péri, je mets plus de temps qu’elle n’en mit à périr. Tout cela fait vaciller le moral de notre cher Libéralis, ce moral qu’il tenait bien ferme et bien droit pour aire face à tout ce qui dépend de lui ; et ce n’est pas pour rien qu’il a été ébranlé. L’innatendu accable plus lourdement ; l’absence de précédent aggrave les calamités, et il n’est point de mortel qui ne souffre davantage d’un mal qui, de surcroît, le surpend. Voilà pourquoi rien, pour nous , ne doit être imprévu ; c’est contre toute éventualité qu’il faut envoyer notre âme en reconnaissance, et il faut méditer non pas sur tous les maux habituels, mais sur tous les maux possibles. Qu’existe-t-il, en effet, que la Fortune, si elle le veu, ne puisse faire choir de la plus haute prospérité, et qu’elle n’attaque et bouscule d’autant plus volontiers que brille là plus bel éclat ? Qu’existe-t-il, pour elle, d’innaccessible, de difficile ? Elle ne fond pas sur nous en courant sur le même chemin, même si c’est son chemin battu ; tantôt, c’est notre propre main qu’elle enrôle contre nous-mêmes ; tantôt ne comptant que sur ses propres forces, elle invente des périls dont nul ne sait l’auteur. Aucun moment, pour elle, ne fait exception : même au beau milieu des plaisirs peuvent naître cent raisons de souffrir. La guerre surgit d’un bond au milieu de la paix, et ce qui renforce notre tranquillité passe au service de nos craintes : d’un ami, elle fait un ennemi, et d’un allié, un adversaire. La bonnasse de l’été s’agite en tempêtes subites, pires encore que celles de l’hiver. Même sans ennimis, nous sommes en guerre, et, même si manque tout autre motif, l’excès de nos bonheurs s’invente, pour lui-même, les causes d’un désastre. La maladie attaque les plus tempérants ; la phtisie, les plus robustes ; le châtiment, les plus irréprochables ; le vacarme du monde, les plus strictes retriates. Le malheur trouve un moyen nouveau de lancer sur nous ses forces, comme si nous l’avions oublié. Tout ce qu’a construit une longue série d’années, au prix de grands labeurs et grâce à une grande bienveillance des dieux, un seul jour l’éparpille et le disperse. Accorder un seul jour de délai à ces malheurs qui se précipitent sur nous, c’est beaucoup donner ; une heure, un instant suffit pour renverser des empires. Ce serait une consolation, pour notre fragilité et pour celle de nos œuvres, si totu était aussi lent à périr qu’à être réalisé ; mais voilà : la croissance est lente à venir au jour, à toute allure se fait la destruction. Aucun bien, ni public ni privé, n’est stable ; le destin brasse le sort des hommes comme celui des villes. Au milieu du plus grand calme, soudain, se dresse la terreur et, sans qu’aucune cause ne siot venue sonner l’alerte, le malheur fait irruption, surgissant d’où on l’attendait le moins. Des empires que les guerres civiles, que les guerres étrangères avaient laissés debout, s’écroulent sans que nul ne les pousse : en connaît-on beaucoup, des Etas qui aient supporté jusqu’au bout le poids de leur réussite ? Il faut donc penser à tout, et affermir son âme face à tout événement possible. Exis, tortures de la maladie, guerres, naufrages, médite sur tout cela. Une catastrophe peut t’arracher à ta patrie (…), elle peut te reléguer dans un désert, elle peut même, de celieu où suffoque la foule, faire un désert. Ayons là, sous les yeux, toute la condition hasardeuse de l’homme, et représentons-nous non point ce qui arrive couramment, mais ce qui peut arriver de plus grave, si du moins nous ne voulons pas être écrasés par l’inaccoutumé, ni ébaubis par l’inédit : il nous faut imaginer la Fortune en sa pleine extension. Que de fois en Asie, que de fois en Achaïe, un tremblement de terre a fait chuter des villes ! Combien de bourgs en Syrie, combien en Macédoine ont-ils été dévorés ! Combien de fois ce fléau a-t-il ravagé Chypre, combien de fois Paphos a-t-elle croulé sur elle-meme ! Il n’est pas rare, pour nous, d’apprendre la disparition d’une ville entière, et nous, chez qui une telle nouvelle est si fréquente, quelle part de tout l’univers sommes nous ? Dressons-nous debout, donc, contre les maux du hasards, et, quoi qu’il soit survenu, sachons que l’ampleur de ce malheur ne se mesure pas au bruit qu’en fait la rumeur. Une cité opulente a brulé, l’ornement de provinces qui, à la fois, l’enserrait et la mettait en exergue – et pourtant, elle n’avait paour assise qu’ne colline, pas très large ; mais toutes ces cités dont on te rappore aujourd’hui la magnificence et lanoblesse, le temps efacera jusqu’à leurs vestiges ! Tu ne vois ps come déjà les fondements même des plus illustres ville d’Achaïe ont été détruits, et que rien ne reste qui puisse laisser apparaître qu’elles ont seulement existé ? Ce que renverse le temps qui passe, ce ne sont pas seulement les œuvres de nos mains, ce ne sont pas eulement ce qu’ont bâti l’art et l’indusstrie des hommes : les crêtes des montagnes s’effritent, des régions entières s’affaissent (…) La puissance dévorante du feu a rongé les volcans qu’elle illuminait, elle a rabaissé au niveau du sol de très hauts promontoires, qui rassuraient les marins et portaeint des vigies. Les œuvres de la nature elle-même sont mises à mal : voilà pourqoi nous devons supporter sans sourciller les désastres qui ruinent les villes. Elles ne se dressent que pour crouler, que ce soit la puissance des vents etleur souffle violent entravé par les murs qui ont fait éclater la masse qui les freine, ou bien le tourbillon trop envahissant des torrents cachés qui a brisé tout obstacle, ou bien encore la violence des flammes qui a fait se rompre la charpente du sol, ou bien enfin l’âge, conte lequel rien n’est à l’abri, qui a morceau par morceau emporté la place, la sévérité du climat qui a chassé les habitants, la décompositon putride qui apourri n site et l’a rendu désert. Vaste programme, que d’énumérer les voies du destin ! Je ne sais que ceci : toute les œuvres des mortels sont condamnées à la mortalité, nous vivons parmi des être destinés périr. Voici donc les consolations, et d’autres du même genre, que je présente à notre cher Libéralis, qui brûle d’un incroyable amour pour sa petite patrie : peut-être n’a-t-elle été consumée que pour se réveiller plus belle. Souvent, un tort subi libèr la place pour une plus grande destinée : bien des effondrements ont fait surgir plus de hauteur. Timagène, cet ennemi juré de la réussite de notre ville, disait que si les incendies de Rome le chagrinaient, c’était seulement parce qu’il savait que ses bâtiments renaîtraient plus beau qu’ils n’avaient brûlé. Pour la ville de Lyon, il est vraisemblable que tous vont rivaliser pour rebâtir des monuments plus grands et plus sûrs que ceux qui ont été perdus. Puissent-ils être fondés pour durer, sous de meilleurs auspices, et pour plus longtemps ! car cette colonie n’avait, depuis son origine, qu’une centaine d’années, pas même, pour homme, l’âge le pllus avancé. Installée par Plancus, elle se développa jusqu’à atteindre cette population grâce à la qualité de son site ; et pourtant, dans l’espace d’une vie de vieillard, que de terribles malheurs elle a surmonté !
Commenter  J’apprécie          10
L'homme vraiment malheureux n'est pas celui qui est condamné à obéir, mais celui qui obéit malgré lui. Sachons donc plier notre esprit de telle sorte, que nous voulions toujours ce qu'exigent les circonstances, et surtout envisageons sans tristesse le terme de notre carrière. La raison exige qu'on se prépare à la mort avant de se préparer à la vie. La vie est suffisamment approvisionnée; mais c'est peu pour notre avidité : il nous semble toujours qu'il nous manque quelque chose, et il en sera de même jusqu'à la fin. Ce ne sont pas les années, ce ne sont pas les jours, qui feront que nous aurons assez vécu, mais les qualités de notre âme. Pour moi, mon cher Lucilius, j'ai vécu assez longtemps ; et j'attends la mort comme un homme satisfait.
Commenter  J’apprécie          230
Suis ton plan, cher Lucilius ; reprends possession de toi-même : le temps qui jusqu’ici t’était ravi, ou dérobé, ou que tu laissais perdre, recueille et ménage-le. Persuade-toi que la chose a lieu comme je te l’écris : il est des heures qu’on nous enlève par force, d’autres par surprise, d’autres coulent de nos mains. Or la plus honteuse perte est celle qui vient de négligence ; et, si tu n'y prends garde, la plus grande part de la vie se passe à mal faire, une grande à ne rien faire, le tout à faire autre chose que ce qu’on devrait.
Commenter  J’apprécie          260
Tu te plains que ta générosité soit tombée sur un ingrat. Si c’est le premier, rends grâce à ta bonne fortune ou à ta prudence. Mais, en pareille matière, la prudence n’est bonne qu’à rendre parcimonieux : car, pour éviter un risque fâcheux, tu ne feras pas le bien, et la crainte de le voir perdu le fera sécher dans tes mains. Renonçons à recueillir plutôt que de ne pas donner. Souvent ce qu’avait fait perdre l’opiniâtre stérilité d’un sol ingrat, une seule bonne année l’a rendu. La chance de trouver un homme reconnaissant vaut bien un essai sur quelques ingrats. Nul n’a la main si sûre en bienfaits que souvent il ne se méprenne : manquons le but plusieurs fois pour l’atteindre une seule.
Commenter  J’apprécie          160
EXTRAITS SUR LE SUICIDE

* Mourir un jour, quand tu ne le voudrais pas, voilà ton obligation : mourir dès que tu le voudras, voilà ton droit.

* L’important est de mourir noblement, en sage, en homme de cœur. Songe que de temps passé à ne faire que la même chose : la table, le sommeil, les femmes, voilà le cercle où roule la vie. Et on peut vouloir mourir sans avoir grande sagesse ni grand courage, ou sans être fort malheureux ; il suffit qu’on s’ennuie de vivre.

* Souvent le devoir nous dit de mourir, et nous résistons ; la nature nous y force, et nous résistons. Nul n’est stupide au point d’ignorer qu’il doit un jour cesser d’être ; pourtant, approche-t-il de ce jour, il tergiverse, il tremble, il gémit. La vie, pour qui n’ose mourir, est un esclavage. Et qu’as-tu qui t’oblige d’attendre ? Les plaisirs qui t’arrêtent, qui te retiennent, tu les as épuisés. Il n’en est plus qui soit nouveau pour toi, plus qui ne te rebute par la satiété même.

* Il est doux d’être avec soi-même le plus longtemps possible, quand on s’est rendu digne de jouir de soi. Nous chercherons toutefois si cet âge qui couronne la vie en est pour nous la lie, ou bien la partie la plus limpide et la plus pure, quand du moins l’âme n’est pas flétrie, quand les sens, dans leur intégrité, prêtent force à l’intelligence, et que le corps n’est point ruiné et mort avant le temps. Grande est en effet la différence entre une longue vie et une mort prolongée. Mais si le corps est impropre au service de l’âme, pourquoi ne pas tirer celle-ci de la gêne ? Et peut-être faut-il le faire un peu avant d’y être obligé, de peur que l’obligation venue on ne le puisse plus ; et comme l’inconvénient est plus grave de vivre mal que de mourir tôt, c’est folie de ne pas racheter au prix de quelques instants la chance d’un grand malheur. Peu d’hommes arrivent par une longue vieillesse à la mort sans que le temps leur ait fait outrage ; la vie de beaucoup s’est usée dans l’inaction sans profit pour elle-même. Est-il bien plus cruel, penses-tu, de perdre quelque peu d’une vie qui, en dépit de tout, doit finir ? Ne m’écoute point avec répugnance, comme si l’arrêt te concernait ; mais pèse bien mes paroles. Je ne fuirai point la vieillesse, si elle doit me laisser tout entier à moi, tout entier dans la meilleure partie de mon être ; mais si elle vient à saper mon esprit, à le démolir pièce à pièce, si elle me laisse non plus la vie mais le souffle, je m’élancerai hors d’un édifice vermoulu et croulant. Je ne me sauverai point de la maladie par la mort, si la maladie n’est pas incurable et ne préjudicie pas à mon âme ; je n’armerai pas mes mains contre moi pour échapper à la douleur : mourir ainsi c’est être vaincu. Mais si je sais que je dois souffrir perpétuellement, je m’en irai non à cause du mal, mais parce qu’il me serait un obstacle à tout ce qui fait le prix de la vie. Faible et pusillanime est l’homme qui meurt parce qu’il souffre ; insensé qui vit pour souffrir.

* Mourir plus tôt ou plus tard est indifférent ; bien ou mal mourir ne l’est pas. Or, bien mourir c’est nous soustraire au danger de mal vivre.

* Un voyage est inachevé si l’on s’arrête à mi-chemin ou en deçà du terme où l’on tend ; la vie n’est point inachevée, si elle est honnête. N’importe où elle finit, si elle finit bien, elle est complète. Mais souvent il faut avoir le courage de finir, même sans motifs bien puissants ; sont-ils bien puissants ceux qui nous retiennent ?

* « Tant que la vie lui reste, l’homme peut tout espérer. » Cela fût-il vrai, la vie doit-elle s’acheter à tout prix ? Irai-je songer que la Fortune peut tout pour celui qui vit encore ? Pensons plutôt qu’elle ne peut rien contre qui sait mourir. Si je puis opter entre une mort compliquée de tortures et une mort simple et douce, pourquoi ne prendrais-je pas cette dernière ? Et de même que la vie n’en est pas meilleure pour être plus longue, la mort la plus longue est la pire de toutes. Attendrai-je les rigueurs de la maladie ou des hommes, quand je puis me faire jour à travers les tourments et balayer les obstacles ? La mort est la chose où l’on doit le plus agir à sa fantaisie : l’âme n’a qu’à suivre son premier élan : préfère-t-elle le glaive, le lacet ou quelque breuvage propre à glacer les veines, qu’elle achève son œuvre et brise les derniers liens de sa servitude. Les expédients ne sauraient manquer pour mourir là où le courage ne manque pas. On doit compte de sa vie aux autres, de sa mort à soi seul. La meilleure est celle qu’on choisit. Le grand motif pour ne pas nous plaindre de la vie, c’est qu’elle ne retient personne.

* Un des grands bienfaits de l’éternelle Loi, c’est que pour un seul moyen d’entrer dans la vie, il y en a mille d’en sortir.

* Tout est bien dans les choses humaines dès que nul ne reste malheureux que par sa faute. Vous plait-il de vivre ? vivez donc ; sinon vous êtes libres : retournez au lieu d’où vous êtes venus. […] Il est inique de vivre de vol ; mais voler sa mort est sublime.
Commenter  J’apprécie          10

Videos de Sénèque (5) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de  Sénèque
SÉNÈQUE le tragique — Entretien sur 'Thyeste' avec Flocence Dupont (2018) Un entretien avec Florence Dupont filmé en 2018 à Librairie Canopé pour le site theatre-contemporain.net à l'occasion de la représentation de 'Thyeste' par le metteur en scène Thomas Joly.
Dans la catégorie : Divers écritsVoir plus
>Littérature (Belles-lettres)>Littérature des langues italiques. Littérature latine>Divers écrits (25)
autres livres classés : philosophieVoir plus
Les plus populaires : Non-fiction Voir plus


Lecteurs (966) Voir plus



Quiz Voir plus

Philo pour tous

Jostein Gaarder fut au hit-parade des écrits philosophiques rendus accessibles au plus grand nombre avec un livre paru en 1995. Lequel?

Les Mystères de la patience
Le Monde de Sophie
Maya
Vita brevis

10 questions
437 lecteurs ont répondu
Thèmes : spiritualité , philosophieCréer un quiz sur ce livre

{* *} .._..