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EAN : 9781021000644
Tallandier (07/02/2013)
4.16/5   25 notes
Résumé :


Comment un être humain peut-il devenir un bourreau ? Pour répondre à cette question, Gitta Sereny nous fait pénétrer dans l'esprit de Frantz Stangl, commandant nazi de Treblinka. Ses entretiens avec lui nous mettent face à la banalité du mal absolu. Au cours de six entretiens, celui qu'Himmler surnommait « notre meilleur commandant » et qui organisa à Treblinka la mort de 900 000 juifs, se livre sans fard. Par ses questions, les précisions, les comme... >Voir plus
Critiques, Analyses et Avis (3) Ajouter une critique
Unvola
  24 août 2020
Gitta Sereny (1921-2012), historienne de l'Holocauste et journaliste Britannique a eu l'opportunité, en 1971, d'interviewer Franz Stangl, un bourreau Nazi. En l'occurrence, il ne s'agit pas de n'importe quel bourreau Nazi ou d'un « simple » tortionnaire, mais d'un homme qui a dirigé plusieurs Camps (ou Centres) d'extermination.
Cela faisait plusieurs années que j'attendais avec une grande impatience, cette réédition de ce formidable ouvrage de Gitta Sereny, qui permet de s'interroger, d'analyser et d'essayer de comprendre l'incompréhensible, à savoir : comment et dans quelles conditions l' »âme » humaine peut parfois devenir d'une noirceur aussi extrême et déroutante à la fois ?
À ma connaissance, il existe à ce jour, seulement deux interviews de bourreaux issus des deux régimes Totalitaires du 20ème siècle : l'un est issu du système Totalitaire Communiste, Kaing Guek Eav surnommé, Douch, le Chef des Centres de torture et d'exécution, entre autres, de M-13 et de S-21. Il fut également le Responsable de la Police Politique (Santebal) du Parti Communiste du Kampuchea (P.C.K.) des Khmers Rouges lors du Génocide Cambodgien, entre 1975 et 1979. Rithy Panh l'a interviewé dans la décennie des années 2000. Ce cinéaste et rescapé du Génocide Cambodgien a réalisé deux documentaires récemment sortis dans un coffret double D.V.D. : « S21 : La machine de mort Khmère Rouge » et : « Duch, le Maître des Forges de l'Enfer ». Rithy Panh vient aussi de publier, en 2012, un ouvrage interview-témoignage, désormais de référence : « L'élimination ».
Le second bourreau interviewé est donc Franz Stangl issu, lui, du système Totalitaire Nazi (National Socialisme) du IIIème Reich en Allemagne. Franz Stangl a été condamné par le Tribunal de Düsseldorf à la prison à vie, pour complicité dans l'assassinat de 900 000 personnes dans le Camp d'extermination de Treblinka. En effet, Franz Stangl fut l'un des Commandants qui a dirigé deux des quatre Camps d'extermination du IIIème Reich, celui de Sobibor (de mars à septembre 1942) et surtout celui de Treblinka (de septembre 1942 à août 1943) en Pologne. Ces Camps d'extermination sont à différencier de la multitude de camps de concentration Nazis, par le fait que ces quatre Camps d'extermination (comme leur nom l'indique), étaient des « usines » de la mort destinées uniquement à la destruction d'êtres humains, en l'occurrence essentiellement : des Juifs et des Tziganes. Ces quatre Camps d'extermination étaient tous situés en Pologne, il s'agissait des Camps : de Chelmno, de Belsec, de Sobibor, et de Treblinka. Il existait également deux camps de concentration-extermination mixtes : Majdanek et Auschwitz-Birkenau dont le tristement célèbre Commandant fut Rudolf Hoess (confer son autobiographie : « le Commandant d'Auschwitz parle »).
En partant de l'interview de Franz Stangl, Gitta Sereny analyse le Totalitarisme Nazi dans le contexte historique. Mais il s'agit surtout dans cette ouvrage remarquable, d'une profonde plongée dans le décryptage de la conscience humaine.
C'est donc à la suite du Procès de Franz Stangl, en 1970, que Gitta Sereny eut l'opportunité de l'interviewer, après le verdict de sa condamnation. Elle eut ces entretiens avec lui dans la prison de Düsseldorf en Allemagne, durant six semaines, d'avril à juin 1971, produisant soixante-dix heures d'entretien.
Elle le considéra globalement comme « intellectuellement limité mais moralement gravement perturbé ». Pour Gitta Sereny, c'est le seul bourreau Nazi qui manifesta à certains moments, « un semblant de conscience ».
Le talent de Gitta Sereny fut, en évitant de le braquer, en usant de questions à la fois magnanimes mais pertinentes ; précises et profondes dans la réflexion ; en posant les mêmes questions à des moments différents et sous divers angles d'approche, de réussir à faire parler explicitement Franz Stangl. Elle réussit à saisir ainsi de courts instants fondamentaux où il disait la vérité, où il lâchait prise, comme pour se libérer du poids de sa culpabilité. Ces précieux instants s'accompagnaient d'une transformation physique de Stangl, devenant rouge le visage creusé, presque défiguré.
Car bien évidemment, ces Hauts Responsables bourreaux mentent plus ou moins et tentent de minimiser leur responsabilité ou de la reporter sur l'État Totalitaire.
La « carrière » meurtrière de Franz Stangl, durant la Seconde Guerre Mondiale, n'a pas commencé avec la Direction des Camps d'extermination mais, d'abord, avec la Direction de l'Institut d'Euthanasie. D'ailleurs, voici le récapitulatif de son épouvantable parcours (page 23) :
« Surintendant de police à l'Institut d'euthanasie à Schloss-Hartheim, de novembre 1940 à février 1942 ; Kommandant de Sobibor de mars à septembre 1942 ; Kommandant de Treblinka de septembre 1942 à août 1943. »
Gitta Sereny a interviewé également de très nombreuses personnes : dont sa femme Theresa Stangl, d'autres membres de la famille Stangl, ainsi que d'autres bourreaux Nazis, des gardiens, de rares survivants de Sobibor et de Treblinka, des Évêques du Vatican, etc..
L'infâme et lâche stratégie de défense que tous les bourreaux Nazis utilisèrent lors de leur Procès, consista principalement à tenter de minimiser leurs responsabilisés en invoquant la soumission obligatoire à la Terreur du Parti Nazi (page 51) :
« G. Sereny : « Et le fait ne vous a pas paru assez menaçant pour vous faire comprendre que c'était le moment de quitter ? »
F. Stangl : « Mais ce n'était pas menaçant à l'époque, comprenez-moi, et il n'était pas question de quitter : si seulement ç'avait été aussi simple ! À ce moment-là déjà nous apprenions chaque jour que tel ou tel avait été arrêté, envoyé au KZ (camp de concentration) ou abattu. Dans notre métier, la question n'était plus de choisir entre rester ou ne pas rester. La question déjà était de survivre, les choses étaient allées vite ». »
Au cours de ces entretiens, Gitta Sereny s'aperçue que Franz Stangl était réellement amoureux de sa femme et qu'il était donc bel et bien un être humain, capable d'éprouver des sentiments profonds pour autrui.
En novembre 1940, son premier poste en tant que Criminel de masse fut donc celui de Surintendant de police de l'Institut spécial, dépendant du quartier général nommé : Tiergartenstrasse 4 (T4) à Berlin. Ce T4 comprenait plusieurs Instituts d'Euthanasie, comme ceux de : Hartheim, Hadamar, Sonnenstein et Grafeneck. Il s'agissait de l'une des opérations les plus secrètes du IIIème Reich (page 71) :
« (…) à savoir d'abord le service « d'euthanasie » pour les handicapés physiques et mentaux d'Allemagne et d'Autriche, et plus tard celui de la « solution finale » : l'extermination des Juifs. »
Gitta Sereny demanda à Franz Stangl s'il avait eu des scrupules lorsqu'il prit ses fonctions au Centre d'Euthanasie. Il répondit positivement à cette question en continuant de se justifier par la menace d'être déporté en camp ou fusillé (page 80) :
« G. Sereny : « Il était donc possible de demander à être relevé ? »
F. Stangl : « Oui, mais Franz Reichleitner m'a dit : « Et que crois-tu qu'il arrivera si tu en fais autant ? Souviens-toi de Ludwig Werner ». Il savait naturellement que mon ami Werner était dans un camp (note n°11 : Werner avait été interné dans un camp, non pour avoir demandé à être relevé de ses fonctions, mais sous l'accusation d'avoir « trafiqué avec un Juif »). Non, je ne doutais guère de mon sort si je retournais à Linz chez Prohaska ». »
Dans le jargon des Nazis, ce Programme Criminel de masse d'Euthanasie était appelé cyniquement : « la mort miséricordieuse ».
Les premières exécutions eurent lieu à la fin de l'été 1939. Ces premières victimes furent : les enfants Allemands et Autrichiens malades mentaux et, occasionnellement, les malades physiques. Et à partir d'octobre, le Programme d'Euthanasie s'intensifia encore…, pour se terminer le 3 août 1941. Les enfants étaient assassinés par injections mortelles et les adultes, gazés. Ce Programme d'Euthanasie fut une répétition pour la création des Camps d'extermination Nazis qui allaient ouvrir dès 1942 !
L'Église, par l'intermédiaire du Pape Pie XII, ne chercha pas à s'opposer à ce Programme Criminel. En effet, le Pape Pie XII ne prit clairement mais succinctement position, qu'une seule fois, dans sa lettre pastorale Mystici Corporis parut le 29 juin 1943. Malheureusement, il était déjà bien trop tard pour les 60 000 à 80 000 enfants et adultes exécutés.
Puis, le Programme d'Euthanasie muta pour se transformer en Plan d' »extermination des Juifs en Pologne » (l'Aktion Reinhardt), en prenant une envergure beaucoup plus importante, avec l'ouverture du premier Camp d'extermination, en décembre 1941 : celui de Chelmno, qui servit de camp d'expérimentation. Ensuite, le Programme d'extermination de « la Solution finale de la question Juive en Europe » et des Tziganes, fut lancé encore à une plus grande échelle avec les ouvertures des camps de : Belsec en mars 1942, Sobibor en mai 1942, et le plus grand de tous, celui de Treblinka en juin 1942. Ils étaient tous les quatre situés en Pologne dans un rayon de trois cents kilomètres autour de Varsovie (pages 142 et 143) :
« La durée d'aucun de ces camps n'excédait dix-sept mois quand, l'un après l'autre, les SS les firent disparaître. D'après les estimations officielles polonaises – les plus modérées et qui ne sont pas acceptées universellement – environ 2 millions de Juifs et 52 000 Tziganes (dont un tiers d'enfants au total) furent liquidés dans ces quatre camps durant cette période.
Les camps de concentration aussi possédaient des camions à gaz, des chambres à gaz, des fours crématoires et des fosses collectives. Là aussi, des gens y furent fusillés, gazés, subirent des piqûres mortelles et, outre ceux qui y ont été assassinés, des centaines de milliers sont morts d'épuisement, de faim et de maladie. Mais – même à Birkenau, section d'extermination d'Auschwitz – où l'on estime que 860 000 Juifs trouvèrent la mort (note n°7 : D'après Reitlinger, Op. cit. p. 58) – il y avait toujours une chance de survie.
Dans les camps d'extermination, les seuls qui ont conservé cette chance, jour après jour, furent les quelques hommes et femmes – en nombre infime – gardés comme « travailleurs juifs » pour faire fonctionner les camps. Pour les quatre camps de la mort en Pologne, quatre-vingt-deux personnes – pas un enfant parmi eux – survécurent.
Mais l'assassinat des Juifs par les nazis ne se distingue pas seulement des autres cas de génocide par l'esprit qui y présidait. Les méthodes employées elles aussi, furent uniques et calculées d'une manière unique. Les meurtres étaient systématiquement organisés pour imposer le maximum d'humiliation et de déshumanisation aux victimes avant leur mort. Une intention précise et minutieuse présidait au système, ce n'était pas « pure » cruauté ni indifférence ; les wagons de marchandises surpeuplés, sans air, sans aménagements sanitaires, sans nourriture, sans boisson, pires que les pires transports de bestiaux ; la panique provoquée de l'arrivée ; l'immédiate et brutale séparation des hommes, des femmes et des enfants ; le dénudement public ; les fouilles physiques internes d'une incroyable grossièreté à la recherche de valeurs cachées ; le rasage des poils et des cheveux pour les femmes ; et finalement la course de tous ces corps nus, sous les fouets cinglants, vers la chambre à gaz. »
Les cibles à exterminer, pour Hitler, étaient : « les Juifs, les Tziganes, les races inférieures, les asociaux et commissaires politiques soviétiques ».
Les Camps d'extermination furent créés lorsque les Nazis s'aperçurent que les terrifiants bataillons d'Einsatzgruppen, chargés de fusiller massivement les victimes ciblées par Hitler (dont le plus grand nombre concernait les Juifs d'Europe), n'y parviendraient pas.
Ce monstrueux projet Génocidaire pharaonique et « industriel » était déjà décrit dans le livre de Hitler, Mein Kampf, dès 1923. L'Idéologie Totalitaire d'Hitler était donc basée sur la suprématie des « races supérieures » (page 138) :
« Dans Mein Kampf, écrit en 1923, Hitler s'était déjà engagé dans la conception d'une Europe nouvelle basée sur des théories raciales selon lesquelles la totalité de l'Europe de l'Est devait devenir « une population serve » au bénéfice des « races supérieures » (en plus de l'Allemagne : la Scandinavie, la Hollande, une partie de la France, la Grande-Bretagne). »
Comme dans les deux systèmes Totalitaires : Communiste et Nazi, on retrouve cette volonté de déshumaniser les victimes afin de conditionner et de déculpabiliser les bourreaux pour accomplir les horribles exécutions.
Gitta Sereny rentra alors dans le vif du sujet (pages 143 et 144) :
« G. Sereny : « À quoi avez-vous attribué, à ce moment-là, l'extermination des Juifs ? ai-je demandé à Stangl ».
F. Stangl : « Ils voulaient leur argent, répliqua-t-il immédiatement.
Avez-vous une idée des sommes fantastiques que ça représentait ? C'est avec ça que l'on achetait de l'acier en suède ».
Il l'a peut-être réellement cru, mais j'en doute. le décompte final de Globocnik a révélé que l'Aktion Reinhardt (ainsi nommée d'après le prénom de Heydrich) a rapporté au IIIe Reich 178 745 960 DM. Pour un homme, en comparaison de son salaire mensuel, cela peut représenter une belle somme. Mais qu'est-ce là au regard du budget d'une nation, en guerre ou même en paix ? Une somme insignifiante.
« G. Sereny : « Mais, demandai-je à Stangl, puisqu'on allait les tuer de toute façon, à quoi bon toutes les humiliations, pourquoi la cruauté ? »
F. Stangl : « Pour conditionner ceux qui devaient exécuter ces ordres. Pour qu'il leur devienne possible de faire ce qu'ils ont fait ». Et cela, je pense, était la vérité.
Pour mener à bien l'extermination de ces millions d'hommes, de femmes et d'enfants, les nazis ont perpétré un meurtre non seulement physique, mais moral : sur ceux qu'ils tuaient, sur ceux qui tuaient, sur ceux qui savaient qu'on tuait et aussi, dans une certaine mesure, pour toujours, sur nous tous, qui étions vivants et conscients à ce moment-là. »
Franz Stangl arriva donc en Pologne au début du printemps 1942. Il avait rendez-vous avec le Général de Division Odilo Globocnik, qui supervisait l'extermination des Juifs en Pologne. Il expliqua alors à F. Stangl qu'il avait été choisi pour organiser l'accélération de la construction du camp de Sobibor.
Gitta Sereny demanda alors à Frantz Stangl s'il savait, à ce moment-là, ce qu'était Sobibor (pages 147 et 148) :
« G. Sereny : « Et durant ces trois heures – sur ce banc dans le parc – a-t-il fait allusion à la destination réelle de Sobibor ? A-t-il parlé des Juifs ?
F. Stangl : « Pas un mot. Je n'avais aucune idée. »
Lors de cet entretien, était-il réellement possible que Globocnik ne lui ait pas parlé de l'objectif de Sobibor ? Plus exactement, Globocnik dit à Franz Stangl que Sobibor était : « un camp d'équipement pour l'armée ». Curieux et particulièrement vague usage de ce camp ; et Stangl ne lui en aurait pas demandé plus ! Cela semble évidemment peu probable. On ne devient pas : Chef, Directeur ou Commandant d'une entité sans savoir exactement en quoi elle consiste, comment elle fonctionne, à quoi elle sert, avec quels moyens humains, matériels et financiers, même dans un contexte de secret absolu comme c'était le cas sous le régime Totalitaire Nazi !
De surcroît, il aurait dû être d'autant plus vigilant qu'il était, de fait, déjà devenu un Criminel de masse en étant l'un des Responsables du Programme d'Euthanasie du IIIème Reich. En réalité, n'adhérait-il pas plutôt, tout simplement, à l'Idéologie Totalitaire et exterminatrice Nazie ?
À ce moment des entretiens et de la progression du récit de Stangl, Gitta Sereny lui posa alors une question cruciale, dans son parcours de Criminel de masse (page 155) :
« G. Sereny : « Quand, pour la première fois, avez-vous découvert la destination réelle du camp ? »
F. Stangl : « Il est arrivé deux choses : au bout de trois jours, je pense, Michel est venu me trouver en courant un matin, me dire qu'il avait découvert une drôle de baraque dans les bois, derrière. « je pense qu'il va se passer quelque chose de pas très catholique ici. Viens voir si ça ne te rappelle rien ? ». »
G. Sereny : « Que voulait-il dire « dans le bois » ? »
F. Stangl : « C'était à dix ou quinze minutes de marche de la gare, où nous étions en train de construire le camp principal. Il y avait un bâtiment neuf, en briques, avec trois pièces de trois mètres sur quatre. Dès que je l'ai vu, j'ai compris ce que Michel voulait dire : ça ressemblait exactement à la chambre à gaz de Schloss-Hartheim ». »
P.S. : Vous pouvez consulter ce commentaire, dans son intégralité, sur mon blog :
https://totalitarismes.wordpress.com/2018/10/11/mon-commentaire-du-livre-de-gitta-sereny-au-fond-des-tenebres-un-bourreau-parle-franz-stangl-commandant-de-treblinka/
Lien : https://totalitarismes.wordp..
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nanouche
  12 mars 2017
Un bourreau parle : Franz Stangl, commandant de Treblinka
En 1970 l'Allemagne juge Franz Stangl qui commença sa carrière de serviteur de la politique d'extermination des nazis au programme T4 (assassinat des handicapés) puis fut commandant des centres de mise à mort de Sobibor puis de Treblinka. Il est condamné à la prison à vie pour complicité dans l'assassinat de 900 000 personnes à Treblinka. Après le verdict, Gitta Sereny obtient l'autorisation de s'entretenir avec lui. Son objectif est de comprendre "comment des êtres humains apparemment normaux [ont] été amenés à perpétrer de tels crimes". Les entretiens s'étendent sur 6 semaines. Stangl est mort le lendemain du dernier. Pour réaliser ce "livre fondamental et jusqu'ici insurpassé", comme le dit Annette Wieviorka , Gitta Sereny a aussi rencontré de nombreux témoins, bourreaux ou survivants, familles, et étudié des documents d'archives.
On découvre un personnage assez pitoyable qui a intériorisé les préjugés antisémites (notamment sur la richesse des Juifs) si bien qu'il peut jurer à son interlocutrice qu'il n'est absolument pas antisémite alors même qu'il lui ressert ces stéréotypes. En ce qui concerne sa carrière, Franz Stangl se présente comme agi et non acteur : les circonstances l'ont amené là, il n'en est en rien responsable et une fois engagé il ne pouvait pas refuser sans mettre en danger sa vie et sa famille. Il s'est contenté de faire son travail consciencieusement mais c'était un travail administratif et il n'a donc pas de sang sur les mains. Gitta Sereny recoupe les informations pour déconstruire ces défenses, mettre Stangl face à ses contradictions et faire apparaître "l'homme double qu'il [est] devenu pour survivre". Il me semble que celui que Himmler surnommait "notre meilleur commandant" représente parfaitement la banalité du mal.


Sur le fonctionnement du camp, les conditions de survie des déportés sélectionnés pour faire le travail et leurs relations avec les gardiens, il y a des témoignages fort intéressants de survivants parmi lesquels je distingue celui de Richard Glazar, un homme intelligent dont je trouve les analyses très pertinentes.
Enfin, Gitta Sereny a aussi été amenée à interroger le comportement de l'Eglise catholique et du Vatican face au nazisme, à l'assassinat des handicapés et à la shoah (Stangl était Autrichien et sa femme une catholique pratiquante) : réactions tardives et peu véhémentes aux massacres et -à partir de 1945- aide apportée aux nazis qui souhaitaient quitter l'Europe. Stangl en a profité et a vécu au Brésil en famille et sans se cacher jusqu'au moment où il a été "découvert" par le chasseur de nazis Simon Wiesenthal. Là aussi l'auteure démonte les excuses qui voudraient que ces agissements n'aient été que le fait de quelques individus : "La structure, la discipline particulière et le paternalisme foncier de l'Eglise catholique empêchent pratiquement tout prêtre catholique (comme tout autre religieux) d'accomplir n'importe quelle action de poids à l'insu de son confesseur et de son supérieur hiérarchique. (...) Il est improbable (...) -sinon impossible- que des prêtres aient pu aider individuellement à Rome, à l'insu de leurs supérieurs, des criminels nazis à fuir au-delà des mers". Il me semble que tout cela n'a pas changé quand je pense aux récents scandales de pédophilie.
C'est donc un ouvrage passionnant et instructif à plus d'un point quoique parfois un peu dur du fait de son contenu. Encore une fois je suis admirative devant le travail de qualité mené par Gitta Sereny, sa capacité à poser les questions justes, à aller au fond des choses tout en gardant un regard objectif et à susciter ainsi la confiance de ses interlocuteurs.
Lien : http://monbiblioblog.revolub..
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CATHY69
  11 mai 2016
Bof, successions de témoignages, ce livre ne va pas au fond des choses, très journalistique, de bien plus beaux textes ont été écrits sur le sujet. On apprend rien.
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Citations et extraits (1) Ajouter une citation
CalibanCaliban   26 novembre 2016
Tous les survivants de Treblinka avec lesquels je me suis entretenue affirment---avec le détachement fataliste de ceux qui en sont venus à s'accommoder de l'inévitable faiblesse humaine tant chez eux que chez les autres--- que Blau était un informateur . Mais dans son rôle d'observateur impartial, c'est Suchomel qui a exprimé cela le plus fortement . "Oh ! Blau,a-t-il dit, il a d'abord été Kapo en chef (Oberkapo ) . Voyez-vous, il avait connu Stangl en Autriche; il me l'a dit lui-même . Non je ne pense pas qu'il ait menti . Stangl ne s'était pas caché de l'avoir connu auparavant . Il était autrichien mais d'origine polonaise, je pense, et il avait dû être envoyé de Vienne dans un ghetto polonais . Il m'a raconté son arrivée à Treblinka; apparemment, en descendant du train il a vu Stangl, là, devant lui . Il m'a dit " Je l'ai serré dans mes bras " . En Autriche, il avait été marchand de chevaux ou de bestiaux . Stangl lui aurait dit : "Ecoute, je vais te nommer Kapo chef; tu m'aides maintenant et je vais m'arranger pour que tu t'en tires . Et après la guerre, je t'aurai une ferme en Pologne " . Voilà comment Blau est devenu Oberkapo . quand il a débarqué, il avait un bon ventre --- c'était un gros homme gras ; en deux semaines, il avait fondu de moitié . Oui, on le haïssait , bien sûr, il a certainement "collaboré" ,et naturellement on le craignait et on le détestait . Il n'avait pas le fouet de tout le monde mais un très long et il était là debout, à le faire claquer en hurlant avec son accent des faubourgs de Vienne: " Allez, cochons, truies merdeuses, venez un peu vous y frotter, vous allez voir comme vous serez vite dressés" . On aurait dit qu'il voulait surpasser le pire des Ukrainiens . Je suppose qu'il le faisait pour survivre . Qui suis-je pour blâmer ou accuser ?
Il est resté Kapo jusqu'au début du printemps, je crois . Puis il a demandé à Stangl de le relever de ses fonctions pour raison de santé . Il se plaignait de palpitations ou quelque chose de ce genre et Stangl l'a mis avec sa femme aux cuisines des Juifs . la vieille Frau Blau était bonne cuisinière ; elle m'a fait souvent des petits plats . Je détestais la nourriture de notre mess, aussi très souvent elle m'a cuisiné des plats spéciaux . Après la révolte, ils ont été parmi la centaine de ceux qui sont restés et qui ont été évacués à Sobibor. J'y suis parti également .
Un jour, j'ai entendu dire qu'ils allaient fusiller ces cent-là, le lendemain . Alors j'ai été voir le vieux Blau et je l'ai prévenu . Je lui ai seulement demandé s'il avait du poison et il a compris . Lui et sa femme ont pris du poison ainsi qu'un docteur et sa femme qui faisaient partie du même groupe; ils avaient pourtant aidé à éteindre le feu dans les baraques des Ukrainiens après la révolte . Alors ils sont morts aussi ce jour-là . C'est mieux que d'être fusillé.
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Vidéo de Gitta Sereny
Dans la famille Holleeder, il y a d'abord le père : alcoolique et violent qui détruit tout sur son passage, rabaisse femme et enfants et fait régner un climat de terreur dans son foyer. Ouvrier chez Heineken, il se soûle en rentrant de l'usine, distribue raclées et insultes sous l'effet de l'alcool et de la frustration. Il y a la mère, être fragile et docile qui tente tant bien que mal de protéger ses enfants. Il y a Willem, le fils aîné, seul à tenir tête à son père et qui finit par le dépasser en devenant l'un des plus grands criminels des Pays-Bas, le célèbre "Neus" (le Nez). Avec comme premier haut fait d'armes, l'enlèvement en 1983, à vingt-cinq ans, du patron d'Heineken, Freddy Heineken et son chauffeur, Ab Doderer. Fort de cette réputation et tout en purgeant une peine de prison, Willem Holleeder va se transformer en chef de gang, prêt à tout pour régner sur un monde mafieux qu'il va contribuer à bâtir.
De prisons en prisons, la petite frappe va se muer en meurtrier assoiffé de sang et de pouvoir, "Scarface" hollandais, sans scrupule, soupçonné d'avoir commandité le meurtre de son meilleur ami et beau-frère, Cor. Et puis il y a Sonja et Astrid Holleeder, les deux soeurs, deux femmes qui un jour vont trouver le courage de dénoncer ce frère qu'elles ne reconnaissent plus, monstre de cruauté. Témoignages, enregistrements clandestins, les soeurs vont se faire Judas et envoyer leur cher frère en prison.
Ce thriller du réel, entre Roberto Saviano et Gitta Sereny, nous plonge au coeur d'une histoire de trahison, de crime, de haine et d'amour qui n'a rien à envier aux tragédies grecques ni au "Parrain".
Traduction de Brigitte Zwerver-Berret et Yvonne Pétrequin
Pour en savoir plus : https://bit.ly/2OwrxbW
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