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Chroniques de Mertvecgorod tome 1 sur 2
EAN : 9791030703252
384 pages
Au Diable Vauvert (19/03/2020)
3.92/5   38 notes
Résumé :
« 28 avril 2025 : Premier bilan de l’attentat ayant causé la destruction de l’échangeur des avtostradi 1 à 8 et de l’ossuaire de la Zona : plus de 8 000 morts, plus de 30 000 blessés et au moins 5 000 disparus. Quelle est l’implication réelle du Sit, et de son mystérieux gourou Nikolaï le Svatoj, dans l’attentat le plus meurtrier de Mertvecgorod ? » Les Chroniques de Mertvecgorod, « comédie inhumaine » violente et romanesque, traversent plusieurs époques, de l’écrou... >Voir plus
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ENTRETIEN AVEC CHRISTOPHE SIÉBERT

Antyryia : - Vous avez publié une courte biographie sur votre métier, de ses débuts hasardeux à une forme de consécration : Être publié par les éditions au Diable vauvert ( Neil Gaiman, Thomas Gunzig, Poppy Z. Brite, Pierre Bordage pour ne citer qu'eux ).
Intitulée Fabrication d'un écrivain, vous y évoquez vos galères et votre acharnement.
Considérez-vous qu'un auteur a achevé sa construction lorsqu'il peut enfin vivre de son art comme c'est le cas pour vous aujourd'hui ? J'associe plus volontiers le mot Écrivain à un auteur de talent ( "La littérature qui me plaît est celle qui provoque l'impact le plus mastoc possible dans les boyaux de la tête et du ventre", pour reprendre vos mots, correspond tant à mes goûts qu'à votre style unique ) plutôt qu'à un auteur qui vend des livres. Les deux ne sont pas incompatibles mais loin d'être synonymes.
Christophe Siébert : - Oui, ce petit fascicule a été édité par Au diable vauvert après qu'ils l'ont découvert sur Facebook – moi je l'avais surtout écrit pour frimer auprès de mes copains, sans penser qu'il deviendrait un objet littéraire ! J'avais un peu honte, au départ, je trouvais quand même ça un peu infatué, et puis à l'usage ce petit objet s'est avéré utile aux chroniqueurs voulant faire ma connaissance, et aux auteurs en galère qui avaient besoin d'un peu de réconfort. Donc je ne regrette finalement pas que ce truc soit sorti.
J'aime bien la définition que donne Stephen King de l'écrivain : un type qui paie ses factures grâce à ses phrases. Je suppose que le point de vue du lecteur et celui de l'auteur ne sont pas tout à fait identiques. Mon but est d'accomplir mon travail le plus librement possible, de produire les textes les plus aboutis que je peux, et les exploiter ensuite dans le but de bouffer et de dépenser mon pognon comme n'importe quel consommateur, sauf que mes goûts semblent plus bornés que ceux de la plupart de mes contemporains – je m'intéresse à peu de choses, dans le vaste univers de ce qu'on peut acheter. Mais, oui, vous avez raison : en tant que lecteur, je me fous bien que l'auteur roule en Rolls ou crève de faim, du moment qu'entre les mains j'ai un bon livre ! (Enfin, je préfére quand même que les écrivains que j'aime rencontrent le succès !)

A : Les éditions Au diable vauvert ont d'abord publié en 2019, sous forme de recueil, deux romans qui étaient jusqu'alors restés confidentiels. Métaphysique de la viande reprend en effet Paranoïa, le dernier roman publié de la collection TRASH, ainsi que l'ignoble Nuit noire.
Diffusés à une échelle plus importante, quel a été l'accueil réservé par un public pas forcément aussi averti ?
CS : J'ai été très surpris, globalement, par la diversité du lectorat que m'a apporté le Diable. J'aime beaucoup Nicolas Rey, par exemple, mais imaginer que des lecteurs puissent apprécier Nicolas Rey ET Siébert me paraissait légèrement absurde. Ils se sont chargés de me démontrer le contraire et j'en suis encore chamboulé et ravi, tout comme je suis ravi et étonné qu'un mec du calibre de François Bon, pour prendre un exemple récent et frappant, s'intéresse à mon dernier livre.
En fait, contrairement à mes a priori, les lecteurs disons plus mainstream que mes hooligans habituels sont très ouverts d'esprit et capables de s'intéresser à des trucs dont je pensais qu'ils les repousseraient. Je ne suis pas en train de prétendre qu'aimer mes bouquins constitue une preuve de bon goût, hein ! Mais que les lecteurs s'avèrent plus aventureux et gourmands qu'on ne le croit – et que les éditeurs seraient bien inspirés de publier davantage d'auteurs issus de l'underground, du fanzinat et des marges en général, avant que le Diable, qui signe cette année par exemple Jérôme Bertin et Marlène Tissot, issus des mêmes toundras que moi (ça fait quinze ans qu'on se connaît, qu'on se lit dans les mêmes fanzines, qu'on se croise dans les mêmes squats et qu'on s'aime), ne fasse main basse sur tout l'underground et rafle la mise. Réveillez-vous les mecs, Mazauric est dans la place, vous allez rien voir venir !

A : 2020 marque donc le début de la publication des Chroniques de Mertvecgorod (la cité des cadavres en russe), votre projet le plus ambitieux à ce jour. Trois titres à venir sont d'ores et déjà prévus. Vous expliquez sur le site internet réservé à ce cycle (mertvecgorod.home.blog) que, et je vous cite : « J'ai toujours désiré créer un monde qui serve de terrain de jeu à mes fictions, un bac à sable où m'enfermer jusqu'à la fin de mes jours en emportant tout ce qui me passionne ou me fascine et dont je veux parler en littérature : le crime, la corruption, la violence, l'horreur organique, le fantastique, les rapports de domination, la névrose, la paranoïa, les complots, les monstres, la religion, l'occulte, les fantasmes, l'amour, le cul, les délires technologiques et sécuritaires, la chute. »
Le présent ouvrage a pour originalité de se composer de vingt et une nouvelles qui pour la majorité pourraient être lues indépendamment. Toutes appartiennent à votre vaste terrain de jeux, dont les nouvelles de Porcherie donnaient déjà un aperçu. Mais l'originalité ici c'est qu'elles se déroulent toutes dans la capitale de la RIM ( République indépendante de Mertvecgorod ), que les personnages qu'on retrouve parfois d'un texte à l'autre s'y croisent, et qu'au fur et à mesure de notre lecture s'améliore notre vue d'ensemble. Chaque nouvelle est comme la petite pièce d'un gigantesque puzzle permettant de découvrir la ville, sa géographie, ses groupuscules terroristes, sa mythologie, sa technologie en un univers tentaculaire.
Pourquoi avoir fait ce choix de rédaction ?
CS : Je voulais proposer au lecteur un moyen d'entrer en douceur dans ce monde. Et il m'a semblé au lieu de le plonger directement dans le grand bain, qu'une découverte progressive de cet univers, à travers toutes sortes de voix et d'anecdotes, serait plus agréable. Ce livre – que pour ma part je considère davantage comme un roman à la construction volontairement éclatée que comme un recueil de nouvelles – est aussi une introduction aux différentes formes que vont prendre les prochains volumes du cycle, depuis la fiction pure jusqu'au faux documentaire, en passant par des trucs hybrides.
Pour moi, le plaisir du lecteur est essentiel (et je crois que plus on écrit des trucs noirs, violents, difficiles, lourds, etc., plus le plaisir du lecteur est une donnée cruciale à prendre en compte) et je ne voulais surtout pas le forcer à assimiler dans un même récit toutes sortes d'infos historiques, géographiques, sociales, tout le jetant dans les méandres d'une histoire complexe. D'où cette idée d'instantanés, qui offrent une sorte de visite guidée de la ville, véritable personnage principal livre.
Quant aux volumes suivants : le tome deux, qui est terminé et sortira en septembre 2021, prend la forme d'un faux documentaire constitué des notes de Timur Domachev (narrateur de deux chapitres dans le tome 1) et suicidé avant d'avoir pu terminer son enquête. Il y sera question, principalement, du féminicide qui endeuille Mertvecgorod depuis plus de vingt ans sans que la police ne s'en préoccupe plus que ça, et de toutes les ramifications, qu'entraîne pour Domachev cette enquête labyrinthique. Ce sera aussi l'occasion – pour ceux que ça intéresse, les autres pourront lire au premier degré sans problème – d'une réflexion sur la place du narrateur et l'oeuvre elle-même dans l'univers fictif, sur la fiabilité des informations donnée par le texte, d'un jeu sur le paratexte, etc.
Le tome trois, lui, sera consacré à Nicolaï le Svatoj, le Sit, Camille, l'attentat et La Faille. Je l'ai commencé voici quelques semaines, il avance tranquillement et cherche encore sa forme et sa langue définitives.

A : Également, pourquoi ce choix de ne pas présenter ces chroniques dans leur ordre chronologique, sachant qu'elles se déroulent entre 2020 et 2025 ?
CS : L'ensemble du cycle va se dérouler entre le milieu des années 70 et 2050. L'idée de présenter les chapitres dans un ordre non-chronologique correspond à une nécessité toute simple de tension dramatique. Après avoir mis en place mes fils narratifs, créé les liens entre les personnages et consolidé et renforcé les trames générales unissant tout ça (le personnage du Svatoj, l'attentat, la danse de mort, etc.), j'ai organisé tous les éléments du bouquin de manière à obtenir la narration la plus efficace possible. Je tenais par exemple à commencer avec ce journaliste français qui débarque à Mertvecgorod sans rien y connaître, tout comme le lecteur. Je tenais aussi à finir avec l'histoire de ces deux amoureux qui offrent une note d'espoir dans toute cette pourriture. Il s'agissait des deux pôles de mon histoire. Et entre les deux, chaque élément a trouvé sa place naturellement, chacun s'organisant par rapport aux autres afin que chaque chapitre et chaque anecdote donne sa pleine puissance et que le livre dans son ensemble obéisse à un principe de montée permanente mais aussi d'entonnoir, d'aspiration dans les ténèbres de la ville et ses secrets les plus étranges, jusqu'au relachement du dernier chapitre, qui permet aussi – j'espère – au lecteur de sortir en douceur du roman avant d'aller s'amuser à picorer dans les annexes.
D'autre part, en bouleversant l'ordre chronologique, en proposant toutes sortes de personnages récurrents ou non, en multipliant les formes, les points de vue et les voix, j'avertis le lecteur que la suite pourra prendre place à différentes époques de la RIM, qu'on ne va pas avoir une série de tomes bien rangés chronologiquement mais que se sera plus bordélique et intuitif que ça – et je l'avertis aussi que puisque j'ai choisi un ordre esthétique et dramatique et non chronologique, eh bien lui, le lecteur, peut choisir de lire les bouquins dans l'ordre qu'il veut et même de faire l'impasse sur ceux qui ne l'attirent pas. Je ne voulais pas emprisonner mes lecteurs dans une saga où si tu loupes un épisode, c'est foutu, tu es exclu de la fête. Malgré la grande noirceur de mon univers, je veux que le grand plaisir que j'ai éprouvé à le créer, que la grande liberté que j'éprouve à l'arpenter en tous sens, soient partagés par mes lecteurs. C'est un cauchemar, OK, mais un cauchemar cosy, haha !

A : Si Mertvecgorod n'existe pas en réalité, vous en avez cependant fait un véritable pays de l'ex-URSS en situant celui-ci au point de rencontre entre la Russie, l'Ukraine et la mer d'Azov. Vous avez été jusqu'à élaborer une fiche Wikipédia extrêmement détaillée et permettant de mieux comprendre certains événements d'ordre surnaturel du roman .
Sur la page internet consacrée à ces chroniques, le lecteur a également accès aux plans de la ville.
On apprend ainsi que Mertvecgorod est un petit coin de paradis : Tourisme sexuel, énorme production de films pornographiques, trafics d'organes, centre de déchets au point d'en faire une des villes-décharges les plus polluées de la planète.
Comment crée-t-on un univers aussi vaste et aussi complexe ?
Et pourquoi avoir choisi un pays de l'ex-URSS pour y implanter ce pays cauchemardesque ? Pour dénoncer les trafics humains et d'organes propres aux pays les plus pauvres ?
CS : On le crée en rêvassant à son sujet du matin au soir, en se documentant sur tous les thèmes qu'on veut aborder (ceux que ça intéresse ou amuse peuvent parcourir ma bibliographie ici : https://mertvecgorod.home.blog/2019/12/03/bibliographie/ – ceux qui savent lire entre les lignes pourront même y trouver quelques indices !), en prenant des tonnes de notes, bref en y vivant soi-même un maximum.
Les thèmes que j'aborde, du féminicide au trafic de déchets et d'organes en passant par la corruption et le crime organisé, sans oublier tous les autres, font partie du monde réel, de notre société contemporaine. le trafic d'organe, par exemple, est à l'heure actuelle l'activité criminelle la plus lucrative, loin devant la drogue. Ça me paraissait donc important de parler de ça.
Je ne dénonce rien, dans mes fictions. Je mets en scène des trucs qui me préoccupent, me fascinent, me troublent, me font réfléchir, m'émeuvent, etc. Au lecteur d'y trouver matière à s'indigner si c'est dans son caractère, ou de prendre ça comme un simple divertissement s'il préfère.
Le choix de la Russie est à la fois esthétique – je voulais un décor qui soit l'équivalent graphique des musiques que j'aime écouter – et pragmatique : il n'existe pas beaucoup d'endroit sur la planète où on peut installer une ville fictive de sept millions d'habitants et vieille de plusieurs siècles sans que ça paraisse invraisemblable.

A : Images de la fin du monde a eu le malheur de sortir le 19 mars 2020, soit deux jours après le confinement et la fermeture des librairies. Est-il possible de mesurer à quel point cette période a été dommageable pour la sortie du premier volume de ces chroniques ?
Comment les habitants de Mertvecgorod ont-ils vécu la pandémie de leur côté ?
CS : Les libraires (à l'exception notable des Fnacs) ont joué le jeu avec une grande loyauté et ont traité mon livre (ainsi, je crois, que tous ceux sortis à cette période) comme de réelles nouveautés. Donc Images... n'a pas, ou presque pas, été impacté par la situation. Bien sûr, on a perdu des vente avec l'annulation des salons et de tous les événements littéraires, mais mon livre n'est pas un produit lié à l'actualité, il est là pour longtemps. Donc sur le long terme, ça ne change pas grand chose, j'espère. Quoiqu'il en soit, même si le but, une fois qu'il est terminé, est qu'il rencontre son public et qu'on en vende le plus d'exemplaires possible, mon éditrice s'intéresse davantage à la littérature qu'à ses bilans comptables !
Quant aux habitants de Mertvecgorod, ils ont vécu cette période avec un certain détachement : les virus occidentaux sont bien trop fragiles pour survivre dans les conditions extrêmes de la RIM, hahaha !

A : Anticipation oblige, les drones, les images virtuelles et les jeux vidéos nouvelle génération sont de la partie, mais à la sauce Siébert. Les drones nucléaires y sont bénis selon d'anciens rituels vikings et les jeux donnent des sensations inédites (devenir une voiture dans Mashina). le texte qui m'a le plus marqué est probablement Fight Club, ou deux frères se livrent un combat à mort afin de sortir leur famille de la pauvreté. L'astuce étant qu'ils ne sont que les marionnettes aux mains de deux joueurs munis de manettes contrôlant leurs mouvements. Vous avez une imagination démesurée me rappelant par moments celle d'un Serge Brussolo et vous ne vous encombrez jamais de vernis pour travestir la réalité. Définiriez-vous cette originalité comme votre marque de fabrique ?
CS : C'est pas à moi de définir ça, mais je suis très content d'être comparé à Brussolo !
Concernant le coup des combats de cafards, l'idée m'est venue en lisant un article à propos d'un labo travaillant sur la cybernétique, qui a réussi à implanter une puce dans des cerveaux de cafards pour les télécommander ! Il suffisait d'extrapoler à l'humain. Et j'ai gardé le terme « cafard », désignant ces pauvres combattants, comme une allusion à la source réelle de mon invention. Un truc marrant avec la science-fiction, et ça tous les auteurs du genre le savent, c'est que le réel s'avère toujours plus dingue, bizarre, révoltant ou stupide que ce qu'on peut sortir de notre imagination !

A : Sauriez-vous expliquer pourquoi la misère humaine sous toutes ses formes prend autant de place dans ce livre comme dans le reste de votre bibliographie ?
CS : Tout simplement parce qu'il n'y a que ça qui me semble intéressant en littérature. Je me fous de lire des bouquins qui parlent des problèmes de cul de gens dont les appartements sont huit fois plus grands que le mien, et me fous aussi d'écrire à ce sujet, d'autres font ça très bien.
C'est dans les recoins sombres qu'on trouve des trucs qui font sens universellement : la douleur, la trouille, la frustration, etc. Il existe une littérature dont la fonction est d'apporter du réconfort, mais ça n'est pas la mienne. Et je dirais même que, justement, c'est dans la littérature dans laquelle je m'inscris moi, celle du mal, de la violence et de l'inquiétude, qu'on trouve le plus de réconfort, en réalité. le train-fantôme ne sert pas qu'à faire peur : il sert aussi, une fois qu'on en est sorti, à faire éprouver une forme de soulagement. Et, s'il est bien conçu, il permet de nourrir une réflexion à propos des réels trains-fantômes qui peuplent notre réalité.
D'autre part, puisque nous vivons dans un monde où des gens sont broyés, exclus, rejetés aux marges, etc., je crois que c'est à ces gens-là, qui n'ont pas tellement voix au chapitre dans la vie réelle, que la fiction doit d'intéresser. Pas afin de dénoncer quoi que se soit, mais simplement pour exprimer leur point de vue et parfois indiquer des causes possibles à ces situations. C'est pour ça que les personnages les plus fréquemment rencontrés dans mes livres sont des crevards, des galériens, des criminels parfois et qu'ils peuvent l'être par malchance, stupidité, déterminisme social ou toute autre raison sociale, économique ou individuelle. Souvent ils essaient d'échapper à leur condition, rarement ils y arrivent. Épouser pendant un moment leur destin permet peut-être au lecteur d'éprouver un peu plus d'empathie et de compréhension envers les véritables laissés-pour-compte, qui occupent un hors-champ social et crèvent dans l'indifférence – qu'ils soient de braves types ou de purs salauds n'entre pas en ligne de compte en ce qui me concerne : je ne fabrique pas une littérature morale mais une littérature qui veut, d'une certaine manière, augmenter le champ de vision de mes lecteurs.

A : La haine des parents fait également partie intégrante de votre univers personnel : père pédophile, fugue, suicide adolescent, plongée dans la drogue et la prostitution sont autant de thèmes déjà abordés, comme si le rôle des parents consistait à faire souffrir leur progéniture.
Avec les personnages de Camille X ou de Chloé Lemoine on retrouve ces thèmes. Il y aussi ce gamin dans la gare désaffectée de Mertvecgorod et dont le père a vendu un oeil. Ou ce groupuscule terroriste qui a pour but d'anéantir les adultes.
Cette obsession vraiment récurrente de l'adulte destructeur est-elle liée au modèle parental que vous avez eu (vous évoquez dans Fabrication d'un écrivain la fuite de la violence et de la folie de l'appartement familial) ? Aux générations qui semblent toujours compter sur les suivantes pour résoudre des problèmes de société de plus en plus urgent (réchauffement climatique, écologie, nucléaire ) ?
Comment l'expliqueriez-vous ?
CS : J'ai du mal à réfléchir à certains ressorts profonds de mon écriture. Je constate, comme vous, que dans mes textes certaines obsessions surnagent. Parmi tous les gens qui en chient, qui constituent mon territoire littéraire, pourquoi je reviens sans cesse à certaines conditions d'existence et en laisse d'autres de côté, je l'ignore et préfère l'ignorer. Je ne veux pas en savoir trop sur ce qui, en moi, fait tourner la machineà fiction. Il me semble que trop connaître mes propres mécanismes pourrait nuire au processus – c'est sans doute un peu superstitieux de ma part, mais bon.
Moi, mon boulot consiste à donner à ces obsessions une forme qui fait sens, et qui peut parler à d'autres individus.
Il y a peut-être effectivement une part biographique.

A : En vous remerciant, Christophe, pour cet éclairage autour de votre métier et de ce cycle de science-fiction noire, je vous laisse le soin de conclure pour donner envie aux lecteurs de se plonger à leur tour dans les rues de Mertvecgorod.
CS : Avec plaisir ! J'espère que cette interview leur donnera au moins envie d'aller le feuilleter dans une librairie !
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Coincé entre l'Ukraine, la Russie et la mer d'Azov, la République Indépendante de Mertvecgorod (ou RIM) n'existe pas.
Sauf dans l'esprit torturé et inquiétant d'un auteur et poète français déjà lauréat du prix Sade en 2019 : Christophe Siébert.
Déjà publié Au Diable Vauvert avec Métaphysique de la viande, il nous revient avec Images de la fin du monde, premier volume des Chroniques de Mertvecgorod, ville-fantasme et mégalopole-poubelle où converge les plus vils instinct de l'humanité post-soviétique.
Vous qui entrez ici, perdez tout espoir, enfilez un FFP2 et achetez des capotes en bonne quantité, le voyage risque de secouer.

La cité du smog
Décrire Images de la fin du monde revient en réalité à décrire la mégalopole imaginaire de Mertvecgorod engluée dans son smog éternel et constamment survolé par des nuées de drones assassins puisque Christophe Siébert offre une visite guidée sous la forme d'un fix-up de nouvelles qui se transforment rapidement en livre-univers.
Tout commence par l'article d'un certain Vincent Lacroix, journaliste envoyé sur les traces du Svatoj, prince sadique aux visées révolutionnaires et ordurières qui dirige la Sit, une organisation criminelle underground emblématique de Mertvecgorod. Grâce à ce faux-article d'investigation en deux chapitres, Christophe Siébert emmène l'Européen (donc vous, le lecteur) dans sa création urbaine protéiforme où se croise le meurtre, la saleté, le sexe, l'humour noir et l'indicible (avec un supplément BDSM si possible).
Ne vous y trompez pas, Images de la fin du monde ressemble peut-être à un enchevêtrement de portraits glauques et dérangeants, c'est en réalité la peinture d'un seul et unique personnage qui importe : Mertvecgorod.
Comme Jeff Vandermeer avec Veniss Underground ou Ambregris, Christophe Siébert fait sortir de terre une ville gigantesque construite sur les ossements d'une civilisation mystique et friande de sacrifices humains pour la transposer en 2024–2025, quelque part dans un futur qui ressemble à s'y méprendre au nôtre.
Différence notable, Mertvecgorod s'affirme rapidement comme un défilé d'horreurs et de transgressions morales toutes plus violentes les unes que les autres pour le lecteur. Car la capitale de la RIM, symbole de la mégalopole moderne en pleine déliquescence morale, tiraillée entre l'influence post-soviétique et un néo-capitalisme carnassier, cette capitale n'a pas grand chose d'attirant (et ce n'est pas pour rien que son quartier le plus fameux porte le nom d'une maladie herpétique).
Trafic d'organes, tourisme sexuel, dépôt d'ordures, meurtres sauvages, sectes barbares et autres drones tueurs sont monnaie courante.
La création de Christophe Siébert vous saisit à la gorge dès les premières pages avec cet attentat monstre visant une cathédrale-ossuaire et un échangeur autoroutiers qui finit en carnage inimaginable.
Sexe, violence et technologie se mettent au service de la déchéance morale la plus pure.

La boue humaine
Tout au long des 21 textes qui composent Images de la fin du monde, nous voici dans les rues crasseuses d'une mégalopole qui semble fusionner la vision d'un accroc du sexe bourré de narcotiques et celle d'un sadique aux pulsions gores incontrôlables. Mertvecgorod nous offre une série de portraits tous plus hallucinants les uns que les autres avec une prédilection pour le sordide, le sang et les parties génitales charnues. Christophe Siébert explore les recoins les plus sombres et les pulsions primitives de l'être humain, cet endroit incongru et malaisant où sexe, mort et putréfaction se rejoignent.
On y croise l'histoire de deux frères assez désespérés pour se vendre à un combat à mort illégal dans lequel leur cerveau est contrôlé par un autre (et vous n'avez pas envie de savoir comment ça se termine), une secte qui kidnappe des enfants pour les faire souffrir et se suicider dans un même mouvement contestataire post-moderne, un homme prêt à dilapider son argent dans un lit pour organiser une orgie dantesque en l'honneur de sa grand-mère décédée, un vieux sado-masochiste amateur d'humiliations sexuelles particulièrement phalliques dont le rêve est de se construire un zoo humain, un gardien de nuit de musée prédateur sexuel…bref, une galerie de rebuts humains, de miséreux, de dingues et de tordus à en faire pâlir d'envie le grand Marquis lui-même.
Christophe Siébert observe l'être humain à la loupe, dissèque la crasse et vous offre au final une fresque qui dérange, qui bouscule, qui hante.
Symbole d'un capitalisme privatisé gardé par quelques oligarques et fascistes corrompus jusqu'à la moelle, l'univers du français impressionne par sa noirceur. Difficile de ne pas penser à l'oeuvre d'Antoine Volodine pour son côté post-soviétique sans une seule lueur d'espoir et sa tendance à rameuter des éléments quasi-mystiques entre sectarisme et chamanisme.
Impossible pour autant de coller Images de la fin du monde dans une case précise, puisque Siébert prend un malin plaisir à changer de genre, de l'horreur au noir en passant par la science-fiction et le fantastique.
Tout arrive à Mertvecgorod, surtout le pire.

L'abjection comme une contestation
Ce qui surnage pourtant à l'arrivée, c'est la capacité surnaturelle de Christophe Siébert à offrir des visions macabres et sexuelles qui frappent par leur sous-texte social. de la souffrance d'une jeunesse déjà condamnée par des adultes qui s'en foutent au désoeuvrement des miséreux broyés par une société inégalitaire et violente, l'auteur français nous livre une parodie grinçante et extrême d'une société post-capitaliste où tout s'achète et où le féminicide devient une épidémie incontrôlable. La révolution contre le système, vouée à l'échec et au drame, passe par l'excès, la violence aveugle et des tabous allègrement franchis, notamment en matière sexuelle.
À Mertvecgorod comme à Paris, les mamelles du pouvoir restent les mêmes : argent, sexe et violence.
Il serait dommage de ne pas insister sur la cohérence et le soin du détail apportés par l'écrivain à sa mégalopole imaginaire. Fiche Wikipédia fictive et chronologie d'une centaine de faits divers sont au programme des annexes en fin d'ouvrage, provoquant ce vertige ultime qui voit le lecteur se demander après trois cent pages si cette sinistre ville n'existe pas pour de bon.
Mais le véritable exploit de Christophe Siébert, c'est de fasciner autant son lecteur avec un sujet aussi extrême. L'ironie finale, c'est qu'Images de la fin du monde finit par nous donner envie de parcourir encore et encore les prospekts et autres rajons, de respirer son air cancérigène et de traquer les pires gourous sadiques dans les bas-fonds de Mertvecgorod.
Pas de happy-end par contre, juste une vision démente d'un futur de chair, de sang et de sperme sur fond urbain.

Dans ce gouffre de noirceur creusé de main de maître par Christophe Siébert, le lecteur découvre l'étendue de la perversion humaine et l'horreur d'un système corrompu jusqu'à la moelle. Livre-univers épatant sans aucune concession et à l'imaginaire macabre hallucinant, Images de la fin du monde fait du bien là où ça fait mal…c'est-à-dire partout !
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Mertvecgorod. Ne cherchez pas ce pays sur votre atlas. Il n'existe pas. Pourtant Christophe Siébert fait vivre pour nous cette pseudo-république, tout droit venue de l'ère soviétique, avec son lot de corruption, d'oligarques, de désespoir, de pollution, de violence et de magie. Un monde dur et froid, mais dont on ne peut se détacher.

Images de la fin du monde se présente sous la forme de plusieurs textes de tailles variées, des nouvelles mais aussi des articles de journaux, des portraits (des chroniques, dit le sous-titre). Tous en tout cas sont liés à la ville de Mertvecgorod. Mais elle n'est pas le seul point commun : on retrouve des personnages d'un texte à l'autre, parfois juste furtivement, au détour d'une phrase ; on explore des lieux par étapes ; on découvre des évènements qui s'éclairent au fur et à mesure de leur narration, une nouvelle éclairant une autre, par petites touches. Ce livre est donc une porte d'entrée nécessaire dans l'univers inventé par Christophe Siébert. Et je dis bien univers inventé, car ce n'est pas la seule incursion que nous pourrons faire dans Mertvecgorod et son ciel huileux de pollution. L'auteur a créé le pays dont elle est la capitale : la République Indépendante de Mertvecgorod (RIM), dont il a imaginé la fiche Wikipédia (qu'on trouve à la fin du livre, mais aussi sur le site de l'auteur, à cette adresse : https://mertvecgorod.home.blog/2019/12/02/fiche-wikipedia-de-la-rim/). Il a aussi dessiné les plans de la ville, disponibles également sur son site, imaginé un glossaire (pas une nouvelle langue, comme Tolkien, mais plusieurs termes qui colorent les récits, leur donnent une couleur locale, de l'est), une liste d'évènements, qui nous seront peut-être racontés dans d'autres opus. D'ailleurs, en parlant de « suite », un autre ouvrage situé dans le même monde va paraitre le 16 septembre : Feminicid. Et plusieurs indices, dans Images de la fin du monde, en préparent la venue. Je devrais mettre en ligne une chronique de cet ouvrage dans peu de temps.

En entrant dans Mertvecgorod, préparez-vous à prendre quelques baffes ! Car Christophe Siébert ne plaisante pas. Il nous convie dans une ville en sursis, dont la naissance en tant que ville en décomposition est un attentat raté. Raté, non parce que la bombe n'a pas explosé. Raté parce qu'elle a fait trop de dégâts et qu'elle a ouvert la porte à quelque chose de mystérieux, d'inconnu, de trop grand. Mais cela semble avoir ouvert des portes. Et à présent (enfin, il faut savoir que les textes que contient ce recueil s'étalent sur une longue période de temps : de 2000 à 2025, environ), tout y est possible. Surtout de souffrir et de perdre espoir.
Car la vie y est d'une dureté exceptionnelle. Si vous habitez dans les quartiers pauvres, proches de la Zone, vos chances de survie sont minimes. Et votre qualité de vie va aller de mauvaise à carrément lamentable. L'air est presque solide tant il est pollué. Les cancers sont monnaie courante à Mertvecgorod. En plus, y fleurissent les groupes armés chargés de fournir à de plus riches des corps : corps encore chauds pour le sexe (et on baise à tire-larigot, de toutes les façons, essentiellement les plus violentes, voire létales) ou pour la figuration ; corps déjà froids pour des dons involontaires d'organes. Mertvecgorod est un gigantesque supermarché pour ceux qui ont de l'argent. Les habitants ont, pour beaucoup, atteint un niveau de fatalisme rarement obtenu. Ils se battent pour survivre, ils tremblent pour leur vie, celle de leurs proches. Mais, en tant que lecteur, on voit poindre ce côté inéluctable de leur destinée que leur comportement finit par montrer : peu des personnages essaient vraiment de se battre. Ils subissent beaucoup, comme si cela était normal, inéluctable. Et c'est sans doute vrai. le monde est dur, on doit faire ce qu'il faut pour y vivre le mieux possible, quitte à laisser de côté son humanité. D'ailleurs, pour tenir, beaucoup se réfugient dans le rire et la dérision, « ils s'en tirent en ricanant » et vont « rire pour se mettre en règle avec leur conscience ». Refuge ultime devant l'absurdité du monde qui nous entoure, d'une société qui part en déliquescence.
« Le péché est l'expression religieuse du remords » dit un des protagonistes. le narrateur de lui répondre une citation de Cioran, pas le plus rigolard des philosophes : « Le regret son expression poétique ». On voit bien que tout est possible dans la noirceur. Et il faut avoir le coeur bien accroché pour lire certaines pages. Mais Christophe Siébert a le talent de nous accompagner dans cette horreur et je n'ai jamais songé à refermer le livre avant la fin. Au contraire, j'ai eu du mal à lâcher l'ouvrage avant de l'avoir terminé. Et pourtant, des passages ont pu me choquer, me troubler, me toucher. Que ce soient ceux qui mettent en scène des personnages prêts à tout, avec des violences écoeurantes. Ou ceux qui tournent autour du sexe, sous toutes ses formes, même les plus étranges ou, en tout cas, les moins conventionnelles. Et, malheureusement, rarement consenties. Car le plaisir des uns va rarement avec celui des autres, victimes de viols plus ou moins atroces, voire de mutilations ou de meurtres. Des extrêmes dans le plaisir.

Mertvecgorod est la ville de tous les excès, sans fard, avec des préoccupations terre à terre, et d'autres plus mystiques. Des personnages étonnants, auxquels on s'intéresse malgré leur veulerie, leur égoïsme, leur cruauté. Nikolaï le Svatoj, par exemple, chef mystérieux d'un groupe de truands extrêmement puissant, au passé empli de trous et de légendes, à la vie pleine de meurtres et de stupre, qui clame une hygiène du corps exigeante et passe ses nuits dans des boites à multiplier les partenaires des deux sexes dans des soirées où l'alcool et la drogue coulent à flots. Homme à l'origine de l'attentat qui a changé la face de Mertvecgorod. Ou bien Camille, qui finit par fuir le foyer familial tant il en a assez de supporter les disputes entre sa mère et son père, disputes qui finissent souvent par des coups violents (de la mère contre le père). Jeune garçon que l'on retrouvera dans plusieurs textes et que l'on verra grandir. D'autres, victimes ou bourreaux, qui marquent notre esprit de leur présence fugace.

La lecture d'Images de la fin du monde m'a marqué. Moi qui ne cours pas après les récits post-apocalyptiques ou autres textes décrivant la déliquescence de nos sociétés, j'ai été fasciné par ces chroniques qui ont su me plonger instantanément dans une ville hideuse, mais hypnotisante. Grâce au talent de conteur de Christophe Siébert que j'ai découvert à l'occasion. Mais qui m'a donné envie instantanément de replonger dans les profondeurs de Mertvecgorod. Ce que je vais faire rapidement avec Feminicid, toujours hanté que je suis par certains spectres venus de cette ville et qui me poursuivent encore, de façon fugace, depuis que j'ai refermé le livre.
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Voilà un livre que j'ai dévoré comme Mertvecgorod dévore ses habitants : avec un appétit insatiable et un goût certain pour la noirceur. Inutile de rappeler ici de quoi parlent ces dizaines de chroniques, puisque c'est précisé en haut de cette fiche, et encore mieux expliqué dans les critiques des lecteurs.

Ce qui m'intéresse, et que j'ai peut-être encore du mal à appréhender, c'est le talent de Christophe Siébert à bâtir une cité qui s'effondre sans cesse - à commencer par ce terrible attentat qui en engloutit une bonne partie au début du livre, un épisode rejoué dans plusieurs chroniques. Plutôt que de proposer un bloc unique, l'auteur nous invite à découvrir Mertvecgorod par paliers ou strates ; une construction qui permet de « novelliser » un roman dans lequel plusieurs narrateurs s'expriment et se croisent (même s'il est vraisemblablement un recueil de textes disparates). Ca se lit donc tout seul.

Et pourtant, l'ouvrage n'en est pas moins dense, bien au contraire. Anticipation, SF et horreur sont convoqués pour décrire un monde qui n'en finit pas de mourir et de faire mourir, remuant des thèmes politiques, sociologiques, technologiques et surtout profondément humains. J'ai même eu l'impression par moment que Christophe Siébert se positionnait plus en observateur qu'en créateur de cette République, avec toujours en miroir un monde contemporain qui a déjà largement de quoi effrayer. En ce sens, et contrairement à ce qui est dit dans certaines critiques ici, Images de la fin du monde n'est pas foncièrement plus glauque ou horrible qu'un bulletin d'informations bien réel daté de 2021.

D'autant que si le ton est direct, il n'est ni malsain ni cruel, et l'espoir est parfois même bien là (voir la dernière chronique et ce jeune couple décidé à partir). Car s'il y a un salut à Mertvecgorod, il se trouve soit dans la transcendance (changement de paradigme personnel pour trouver un sens), soit dans la fuite (se sortir physiquement de ce contexte – mais pour trouver quoi ailleurs ?). de ce point de vue, le choix d'une République d'ex-URSS semble particulièrement approprié, tant cette région est à la fois proche de nous géographiquement, mais apparaît aussi largement mystérieuse et méconnue en Europe occidentale.

Dernier aspect que j'ai particulièrement apprécié dans ce livre : les références, voire même la concordance, à un style musical qui m'est cher : le black metal. Souvent mal compris et mal utilisé par les littérateurs, il trouve dans la mélasse de Mertvecgorod une place naturelle (comme la musique de Noir Boy George du reste, également mentionnée). de fait, les pays de l'ex-URSS ont donné naissance entre les années 1990 et aujourd'hui à des centaines de groupes de ce style, dont certains des plus extrêmes. Images de la fin du monde m'évoque une transcription littéraire de cette musique sombre et sale à souhait, et pourtant pas dénuée d'une forme de pureté et de beauté. Une union des opposés qui correspond à mon sens au propos de ce livre finalement assez baudelairien (en plus d'être dickien et ballardien) : la beauté dans la crasse, la transcendance les pieds dans la merde, le spirituel à l'épreuve du néolibéralisme. Et l'espoir à l'épreuve de la mort.

Le paradoxe comme modus operandi, seule arme pour avaler la pilule du monde moderne ? Bref, c'est à lire, et surtout par les âmes les plus sensibles !
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À la chute de l'URSS, entre Ukraine et Russie, Mertvecgorod est devenue indépendante. Désormais terminus du crime, de l'ordure et du spectaculaire marchand, il faut paradoxalement la visiter pour mieux saisir ce qui nous hante et nous guette, dans l'impressionnante sauvagerie de son humour noir.


Sur le blog Charybde 27 : https://charybde2.wordpress.com/2022/07/25/note-de-lecture-images-de-la-fin-du-monde-christophe-siebert/

Lorsque l'Union Soviétique s'est effondrée, il y a eu quelques territoires suffisamment éloignés des grandes capitales nationales, suffisamment corrompus, suffisamment riches pourtant de ressources plus ou moins secrètes – et globalement illicites ou presque -, pour que des officiels et des seigneurs du crime, économique ou non – en attendant que de véritables oligarques s'y proclament -, puissent en établir discrètement mais officiellement l'indépendance. À la frontière de la Russie et de l'Ukraine, la ville de Mertvecgorod, devenue la République Indépendante de Mertvecgorod (RIM), est la plus célèbre et la plus peuplée, avec ses 8 millions d'habitants (selon sa fiche Wikipédia, dont l'abrégé vous est offert en annexe 1, page 325 de l'ouvrage) de ces créations apparues pas tout à fait ex nihilo, mais par l'application logique des forces du marché, qu'on les estime ici dévoyées ou non.

Sauf que, bien entendu, malgré les importants volumes de documentation (disponibles en annexes de l'ouvrage et surtout sur le site de l'auteur, ici) créés durant les années de travail préparatoire, Mertvecgorod n'existe pas – en tout cas, pas au sens où nous l'entendons généralement. Publié en 2020 chez Au Diable Vauvert, un an après « Métaphysique de la viande », « Images de la fin du monde » nous en propose néanmoins une formidable radiographie agencée, mêlant divers moyens d'enquête (depuis celle d'un journaliste occidental jusqu'à celle de policiers ou para-policiers locaux, en passant par toutes sortes de récits, d'observations, de rapports officiels ou officieux) qui constituent autant de « Chroniques de Mertvecgorod » (le sous-titre de l'ensemble) dont les résonances orchestrées entre elles constituent de facto un véritable roman.

Pour donner forme et outrance à l'important matériau fourni dans notre réalité par la décomposition et la reconstruction partielle selon d'autres critères de ce qui fut l'empire soviétique, Christophe Siébert a su transformer et réinterpréter à merveille, de façon très personnelle, l'amoncellement de réel et d'imaginaire issu de l'implosion / explosion de 1991, à Moscou et sur l'ensemble des 22 millions et demi de kilomètres carrés qui furent l'Union soviétique. Si l'écrivain et politicien Édouard Limonov (dans une version puissamment retravaillée au corps, naturellement) fournit la matrice de l'un des personnages-clé de « Images au bout du monde », on trouvera ici également toutes sortes de bribes magnifiquement trafiquées, portant clin d'oeil (notamment lorsque leurs auteurs donnent leur nom à certains personnages) du côté de Vladimir Kozlov et de sa banlieue de Koursk hallucinée, de Vladimir Sorokine bien sûr (des failles de l'âme russe traitées à l'explosif dans « Roman » à la quête nationale et sexuelle du « Lard bleu », en passant par la mise en scène sauvage d'un mysticisme sectaire hors normes dans la trilogie « La glace » / « La voie de Bro » / « 23 000 »), voire de Zakhar Prilepine et de ses « Chaussures pleines de vodka chaude » et des investigations ukrainiennes conduites en son temps par Thierry MarignacRenegade Boxing Club » et « Milieu hostile », surtout), ou même de Valery Zalotoukha et de son « Dernier communiste ».

Mertvecgorod s'est installée à une soigneuse distance de deux autres cathédrales issues en tout ou partie d'une interprétation créative, politique et poétique de la réalité post-soviétique, celle du post-exotisme (car l'oeuvre collective d'Antoine Volodine, de Lutz Bassmann, de Manuela Draeger et d'Elli Kronauer peut se lire de plus d'une manière, au long cours, comme un formidable « À la recherche de la révolution perdue ») et celle de Yirminadingrad (car « Yama Loka Terminus », « Bara Yogoï », « Tadjélé : récits d'exil » et « Adar », en traquant sous l'impulsion décisive de Léo Henry et de Jacques Mucchielli les tenants et aboutissants de l'immense cité fictive des rivages nord de la mer Noire, font bien d'une déliquescence apparemment localisée le bréviaire d'une vraie compréhension poétique et politique du monde contemporain).

Si Mertvecgorod se place résolument sous le signe de l'avidité et de l'ordure, le sexe y joue un rôle essentiel (Christophe Siébert, par ailleurs éditeur d'une collection de pornographie chez La Musardine, connaît bien ce sujet) : sexe ayant basculé sans ambiguïté du côté du crime pur et simple (il mentionne ce fait terrible avec finesse dans un bel entretien avec La Spirale, ici), mais aussi et peut-être surtout sexe se heurtant aux mécaniques de domination envahissant l'intime, et devant y réagir (à Mertvecgorod, ce ne peut globalement être que dans le désespoir). Dans cette voie, il n'y a peut-être aujourd'hui que Jean-Marc Agrati, celui du « Chien a des choses à dire » et de ses continuations par d'autres moyens, qui sache aussi bien saisir que Christophe Siébert le caractère profondément explosif de ce que le spectaculaire marchand a fait de nos désirs.

Conçu avec un extrême brio pour simultanément horrifier et enchanter par son traitement spécifique de l'imagination de la déliquescence et du déchet civilisationnel, « Images de la fin du monde » déstabilise en grand dans un formidable éclat de rire jaune et noir.

Lien : https://charybde2.wordpress...
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critiques presse (2)
Syfantasy
02 août 2021
Les première et dernière nouvelles concluent une fresque perturbante, burlesque et éprouvante pour le genre humain. Images de la fin du monde est à lire pour ceux qui désirent découvrir les parts sombres de l’être humain pour mieux fuir un monde où une telle horreur deviendrait réalité, et pour les curieux d’une dystopie sombre et charnelle.
Lire la critique sur le site : Syfantasy
SciFiUniverse
16 septembre 2020
L’abject côtoie ainsi l’émotion face à ces destins tragiques bouleversants. Ces chroniques de Mertvecgorod ne vous laisseront pas indemnes.
Lire la critique sur le site : SciFiUniverse
Citations et extraits (13) Voir plus Ajouter une citation
Le chauffeur a remarqué la drôle de gueule que je tire. Il me sourit largement dans son rétroviseur sale.
— Bienvenue à Mertvecgorod ! Il monte le chauffage à fond et me propose un cigarillo – lui-même les enchaîne non-stop et je constaterai vite à quel point il s’agit ici d’une pratique courante : tout le monde, des gamins de onze piges aux vieillards en passant par les femmes enceintes, fume ces sticks poisseux dont l’odeur âcre agit comme un filtre contre la puanteur.
— Putain mais ils font comment, les gens, ici ?
— Ils s’habituent. Vous verrez, vous aussi vous vous habituerez. Y a deux records, ici : le nombre de clopes et le nombre de cancers par habitants.
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Nikolaï le Svatoj poursuit son ascension aux côtés du Clan des cinq, dont le passé marginal le séduit : issus des classes populaires ils ont connu aussi bien la délinquance que la prison. Mais il devient encombrant et ses anciens amis décident de le supprimer. La tentative d’assassinat dont il fait l’objet dans la nuit du 16 au 17 décembre 1993 échoue. Leur cible laissée pour morte prend la fuite et disparaît de la circulation jusqu’en 2008. Personne ne sait avec certitude où Nikolaï se trouve ni ce qu’il fait au cours de cette traversée du désert. Le découvrir sera l’un des buts de mon enquête.
Lorsqu’il revient quatorze ans plus tard sur le devant de la scène il est méconnaissable : physique d’athlète, crâne rasé, look à mi-chemin du gourou gay et du dandy nazi. À plus de soixante ans il en paraît à peine trente. Certains doutent au début de sa véritable identité mais son charisme est intact et même si ses idées ont beaucoup changé, c’est sûr, le Svatoj est de retour et il bande toujours autant, dans tous les sens du terme, pour les laissés-pour-compte.
Il s’exprime essentiellement sur Rutube – pionnier du genre, énormément d’habitants de la RIM suivent sa chaîne. Ses vidéos longues et mises en ligne à un rythme soutenu sont suivies par plusieurs centaines de milliers d’internautes (score impressionnant pour un pays qui compte huit millions d’habitants). Il y évoque aussi bien ses nouvelles idées politiques, à savoir l’avènement d’une RIM forte dirigée d’une main de fer par un néo-tsar, que sa vie sexuelle frénétique et violente (il régale son auditoire de nombreuses histoires de backrooms, de fist-fucking et de domination) ou son nouveau culte du corps. On peut aussi y voir à partir de 2015 des démonstrations de force effectuées par ses soldats.
Il redevient une épine dans le pied des oligarques qui tiennent la ville, sauf que désormais il milite pour leur disparition. Le pouvoir, par paresse ou mépris, refuse de sévir. Lorsqu’en 2015 le Svatoj fonde le Sit, le Clan des cinq le prend comme une déclaration de guerre, mais ne lance aucune représaille. Il se contente de déclarer l’organisation illégale. Euphémisme : si Nikolaï tombait entre les mains de la police une balle dans la nuque résoudrait le problème. Toutefois, tant que personne ne prend la peine de réellement le traquer, cette menace reste théorique. Ce paradoxe donne d’ailleurs lieu aux rumeurs les plus délirantes : le Svatoj fréquenterait les bars branchés et interlopes de Mertvecgorod et même les vernissages les plus huppés sans que rien ne lui arrive, baiserait avec tout le gratin, aurait déjà tué plusieurs personnes dans le cadre de ses jeux pervers, etc. Jusqu’à la dernière en date, celle qui me conduit à Mertvecgorod : le Sit posséderait désormais un drone de combat et compterait bien s’en servir.
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À la sortie de l’aéroport international de Mertvecgorod je suis frappé par le spectacle des trafiquants : vendeurs de cigarettes de contrebande, dealers, rabatteurs d’hôtels, de taxis ou de bordels, putes, maquereaux et autres fournisseurs de chair fraîche, pickpockets, harceleurs divers et embrouilleurs de toutes sortes se succèdent sur les voyageurs tels les escouades d’insectes nécrophages (ainsi que les appellent les médecins légistes) sur une dépouille encore fraîche.
Comme la plupart des nouveaux arrivants je remarque ensuite le ciel, l’odeur et les drones. Le premier n’existe pas, masqué de couches noires, grises et marron qui bouchent la lumière et roulent comme de la suite. La deuxième, mélange de produits chimiques et de graisses industrielles, donne l’impression d’évoluer avec une benne à ordures renversée sur la tête. Quant aux troisièmes, il s’agit d’énormes engins de guerre rôdant au-dessus des passants avec la lenteur effrayante de requins, suffisamment bas pour qu’on distingue sur leurs flancs les logos des compagnies de sécurité : tête de loup hurlant, faucon toutes serres dehors, lion cabré, ours à la gueule sanglante, etc.
Grimaçant, ralenti par mon énorme sac à dos et ma valise remplie ras-la-gueule, je slalome entre les hommes d’affaires blasés et les zonards et m’engouffre dans un taxi.
– Le Nefrit, s’il vous plaît. Prospekt 215, numéro 33.
Prospekt veut dire « rue » ou « avenue », en russe. L’hôtel m’a été suggéré par l’aide de camp de Nikolaï.
– Vous parlez russe ? Putain, c’est rare. Z’avez pas l’air d’un touriste.
– Je suis journaliste.
– Ah. Un fouille-merde. M’étonne pas.
– Vous n’aimez pas les journalistes ?
– Chaque fois qu’un scribouillard se pointe chez nous c’est pour remuer le fond des chiottes, à croire que vous adorez ça, vous autres. Quand c’est pas le trafic de déchets c’est les meurtres de femmes et quand c’est pas ça c’est autre chose. De vrais charognards. C’est quoi votre truc à vous ?
– Nikolaï le Svatoj. Vous suivez ses vidéos ?
– Ça m’arrive. C’est pour lui que vous venez. Alors ça c’est pas banal, au moins.
L’aéroport se situe à une vingtaine de kilomètres de la ville. Plus nous approchons, plus l’aspect du ciel et la puanteur de l’air empirent. L’anthracite et le brun se veinent de kaki, d’ocre et d’orangé. Ce qui s’étale au-dessus de nos têtes ressemble à un lac d’hydrocarbures irisé de reflets graisseux et remué en profondeur par d’inquiétants remous. L’odeur se charge de nitrate, de caoutchouc, de rouille, de soufre et d’autres trucs indéfinissables. Seul un œnologue de la crasse pourrait venir à bout de toutes ces nuances. Le chauffeur a remarqué la drôle de gueule que je tire. Il me sourit largement dans son rétroviseur sale.
– Bienvenue à Mertvecgorod !
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L'odeur se charge de nitrate, de caoutchouc, de rouille, de soufre et d'autres trucs indéfinissables. Seul un œnologue de la crasse pourrait venir à bout de toutes ces nuances.
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Ces matins-là je me tiens sur le seuil de l’énorme édifice désaffecté et transformé en squat. Son état d’abandon rend l’endroit propice à la rêverie. J’aime écouter le sifflement du vent, le brouhaha, les éclats de voix que l’écho transforme en stridences métalliques, les aboiements qui ravagent l’espace comme de soudaines tempêtes sonores, la pluie qui martèle l’immense structure organisée en deux niveaux séparés par une mezzanine qui abritait avant une galerie commerciale et sert maintenant de caisse de résonance. J’observe la vie qui y grouille. Les vieux toxicos et les bandes d’adolescents en fugue, efflanqués et le regard mauvais, les types louches en maraude ou en planque, les violeurs en série et les psychotiques luttant contre leurs pulsions, les femmes battues fuyant leur mari et qui font sonner les radars de tous les pervers du secteur. Il suffit d’un œil un peu exercé pour déterminer sans erreur qui appartient à quelle catégorie.
Je sais comment m’y déplacer pour ne pas attirer l’attention. De toute façon ici chacun vaque à ses propres affaires : se piquer à mort, suriner un type endormi pour lui faire les poches, violer une fille de quinze ans qui a fui la violence familiale ou simplement picoler en parlant tout seul. Ca ne regarde personne. Les chiens, presque aussi nombreux, paranoïaques et agressifs que les gens, veillent au grain. Ils s’assurent que nul ne pénètre l’espace vital. Chaque individu isolé, chaque couple, chaque famille, chaque grappe de gens m’apparaît comme une bulle de lumière grisâtre au milieu d’une obscurité épaisse et froide comme une galaxie morte. Éclairés par des braseros de fortune, des feux de palettes, des torches électriques ou des néons reliés à des groupes électrogènes pour les plus organisés, ils constituent des petits mondes impénétrables. Ici, contrairement à ce que pensait John Donne, il n’y a que des îles.
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