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EAN : 9791032923146
L'Observatoire (24/08/2022)
3.87/5   265 notes
Résumé :
Île de Jersey, 1959. Pour survivre à la cruauté et à la tristesse de l'orphelinat, Lily puise tout son courage dans le chant des oiseaux, l'étrange amitié partagée avec un ermite du fond des bois et l'amour inconditionnel qui la lie au Petit.
Soixante ans plus tard, une jeune femme se rend à Jersey afin d'enquêter sur le passé de son père. Les îliens éludent les questions que pose cette étrangère sur la sordide affaire qui a secoué le paradis marin. Derrière ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (80) Voir plus Ajouter une critique
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Des dizaines, des centaines, des milliers d'oiseaux virevoltent dans la Forêt oubliée "Forgotten Forest", s'égaillant parmi la végétation luxuriante et les fleurs odorantes et parfumées.
L'île de Jersey, qui se dresse entre L'Angleterre et la France, est la plus belle des îles Anglo-normandes. Destination touristique par excellence, c'est une sorte de paradis sur terre.
.
Mais il n'y a pas que l'argent sale qui y est dissimulé. En février 2008, l'affaire éclate, tel un horrible furoncle sur un beau visage.
L'écrin verdoyant de la Couronne britannique a abrité, des décennies durant, l'orphelinat du Haut-de-la-Garenne. Si au dehors c'était le paradis, à l'intérieur c'était l'enfer pour des centaines d'enfants. Maltraitance, pédophilie, coups, malnutrition, violences psychologiques, froid...
.
Mais revenons au livre.

Une espiègle et intelligente gamine a trouvé le moyen de se faufiler hors des murs de l'établissement pénitentiaire... pardon, je voulais dire l'orphelinat... et arrive à oublier quelques heures l'horreur quotidienne.
.
Elle s'appelle Lily, elle a 8 ans, et progège "le Petit", âgé de 3 ans, le traîne partout avec elle ou presque.
Une relation fusionnelle s'est créée entre la petite Lily, gamine persécutée et bête noire du pensionnat, et le môme qui s'accroche désespérément à elle.
.
Des années plus tard, une ornithologue débarque sur l'île pour tenter de percer le mystère de ce qui s'est réellement passé en ces lieux.
La tâche n'est pas facile, la conspiration du silence règnant toujours en maître parmi les habitants.

*******
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Magnifique roman choral. D'une part, un narrateur nous conte l'histoire de Lily et du Petit, et d'autre part, l'ornithologue nous confie des bribes de sa vie et la progression de son enquête, en utilisant la première personne du singulier.
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Ne me reste plus qu'à vous faire part de mon ressenti, et c'est le plus difficile.
Cette petite Lily a provoqué en moi des émotions diverses et contrastées, mais très fortes.
L'amour, bien entendu. J'ai eu envie de la prendre dans mes bras et de l'emporter très loin, la choyer, la protéger.
La chaleur aussi, grâce à tout ce que cette enfant dégage. Elle est solaire, douce, gentille...
Et puis la colère ! Une violente colère.
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Ce qui me bouleverse toujours autant malgré tout ce que j'ai pu lire, voir ou entendre, ce qui me sidère et que je ne comprends pas, c'est comment des adultes peuvent être capables de faire subir autant d'atrocités à des enfants.
Enfin bref, je ne vais pas m'embarquer dans cette direction, sinon on y passe la journée.
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Comme dit plus haut, c'est un très bon livre, mi-réalité, mi-fiction, la fiction s'appuyant néanmoins sur des histoires vraies.
J'aurais néanmoins aimé en savoir davantage, mais l'auteur a focalisé l'histoire sur Lily et le Petit.
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Ce récit me laisse complètement déboussolée, avec l'impression de ne pas vraiment savoir ce que j'en pense et ce que ressens, bien qu'ayant exprimé mes sentiments juste au-dessus.
C'est une sensation assez bizarre, je vous avouerais. Au point qu'en ouvrant la page pour écrire, je n'avais absolument aucune idée de ce que j'allais bien pouvoir dire et je suis la première étonnée d'avoir réussi à coucher quelques mots pour ce retour.
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Je conseille ce roman à tout un chacun. Nulle raison d'être effrayé par sa lecture, les aspects les plus pénibles n'étant que suggérés.
Bien sûr, on a des noeuds partout et les tripes à l'envers, mais c'est parce que nous, nous sommes humains.
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« Au plus fort de l'orage il y a toujours un oiseau pour nous rassurer. »
René Char, Les Matinaux.

*
J'ai hésité longtemps à lire ce roman, malgré le superbe billet d'Alain (@ALDAMO21) que je remercie, malgré la poésie du titre, malgré l'appel des oiseaux et le bruit de l'océan, malgré l'onirisme sombre de la couverture.

En le trouvant à la médiathèque, je pensais lire quelques lignes avant de me décider. Et puis passé l'incipit, j'ai poursuivi ma lecture, sachant que j'irais jusqu'au bout.

« C'est son heure préférée, celle où la forêt devenue bleue renaît. Cette heure merveilleuse, suspendue avant l'aube, où tous les chagrins s'effacent, où tous les espoirs semblent permis. L'heure des oiseaux. »

*
Peut-être devez-vous vous demander pourquoi j'ai tant hésité ?
C'est en raison de son sujet dont je connaissais déjà les lignes essentielles, tant les médias en ont parlé au moment où le scandale a éclaté en 2008.
Dans un va-et-vient entre le passé et le présent, Maud Simonnot aborde l'affaire de l'ancien orphelinat de Jersey dans lequel il y aurait eu des maltraitances enfantines, des disparitions d'enfants, des sévices physiques et sexuels commis par les employés et des personnes influentes de l'île entre les années 1960 et 1980.

Les notables de l'époque, les insulaires ont tenté d'étouffer l'affaire pour ne pas nuire aux intérêts financiers de ce paradis fiscal et personne n'a été condamné, une sorte de double peine pour les victimes dont le témoignage et la douleur n'ont pas été entendus. Pourtant, cette magnifique île ceinturée par des eaux d'un bleu cristallin a été un enfer pour des centaines d'enfants placés.

« Sous les banques et les tapis de primevères dorment le sang, les larmes et les anciennes peurs. L'île aux Fleurs cache la mort dans ses entrailles. »

*
Maud Simonnot s'inspire de ce fait divers particulièrement effroyable dans une alternance de chapitres très courts.
On suit une jeune femme qui revient sur l'île de Jersey qui a « accueilli » autrefois l'enfance de son père, Simon. Elle cherche à connaître l'histoire de ce père secret et abîmé par un passé qui refait surface sous la forme de violents cauchemars et de crises d'angoisse.
De ces années à l'orphelinat, ne subsiste dans son esprit que le souvenir d'une petite fille, Lily. le reste de sa mémoire est inaccessible, c'est un vide, un trou noir rempli de peurs et de douleurs, une béance sur sa ligne de vie qui l'empêche d'avoir un présent, un futur.
Alors, la jeune femme cherche à comprendre mais elle se heurte à la froideur des Jersiais et à la loi du silence qui prévaut toujours, le sujet étant tabou même si l'orphelinat a fermé depuis longtemps.

Une deuxième voix venue du passé, douce et flûtée comme le chant des oiseaux, nous emporte derrière les hauts murs de l'orphelinat. Elle s'appelle Lily.
Cette petite fille joyeuse, lumineuse, solaire, s'échappe de la réalité et réécrit le monde dans lequel elle vit. Comme une petite fée, elle transforme la laideur, le sordide, la frayeur en de jolis rêves colorés. Depuis cet orphelinat qui l'encage, elle s'invente un royaume peuplé d'oiseaux et leur chant est une douce compagnie.

Il est aussi question d'amitié et de solidarité avec un petit garçon, un petit oisillon à protéger.

*
« L'heure des oiseaux » est un roman profondément enraciné dans la nature. Les oiseaux y sont rois. On entend leurs chants qui se mêlent au bruit des vagues.

L'océan est présent en arrière-plan, le sac et le ressac de ses vagues accompagnent le mouvement du récit.
La présence de l'océan est ordinairement apaisante, réconfortante, mais dans ce contexte, sa force tranquille, ses vagues ourlées d'écume, sa belle couleur indigo, ne suscitent pas un sentiment de réconfort et d'apaisement, ni une sensation de liberté.
Au contraire, l'île et l'orphelinat deviennent une geôle sans barreau, une prison à ciel ouvert et procurent une sensation d'enfermement, de claustrophobie. La seule façon de s'en libérer étant d'étendre son imaginaire dans la « forêt oubliée » et au-delà de l'océan.

« La fillette lui adresse alors un sourire brisé que l'homme n'oubliera jamais. Il a bien conscience de son impuissance à protéger cette enfant, lui qui n'a déjà pas été capable de se défendre. Son affection ne pèse rien face à l'horreur de ce que Lily et les autres enfants subissent mais il lui assure que l'univers est vaste et qu'un jour elle voyagera loin de cette île. Loin, très loin, il le lui promet. »

*
Ce n'est jamais facile de parler de l'enfance meurtrie.
J'avais peur, je l'avoue, d'un récit sordide, voyeuriste, mais Maud Simonnot ne cherche pas les effets de style ou l'intensité dramatique. Son écriture est sensible, tendre, poétique, imagée pour parler des vies volées et de l'innocence perdue par la violence des hommes.

« Son esprit, dès l'instant où l'ombre l'a touchée, s'est échappé très loin de la cave et elle croit entendre son rouge-gorge qui module ses trilles purs à travers la forêt. le chant pénètre son coeur et atténue ses souffrances. Elle en est certaine, durant des heures sans s'arrêter, tant que durera son supplice, l'oiseau à l'instinct infaillible chantera. »

L'autrice construit une histoire à hauteur d'enfant où la gaieté, l'innocence et la douleur s'entremêlent. Et sous le filtre du monde enchanté que s'est créé Lily, de la forêt et de ses petits habitants, du balancier de l'océan, des senteurs marines et boisées, les émotions sont vives.

*
Pour conclure, « L'heure des oiseaux » est un roman délicat, touchant, émouvant. Son thème est sombre mais l'écriture douce et profonde est telle que je retiens avant tout la lumière et l'amitié de deux enfants, la beauté musicale du texte, son ambiance insulaire, cette forêt peuplée de rêves et d'espoir.
Un très beau roman que je vous conseille.
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« C'est son heure préférée, celle où la forêt devenue bleue renaît. Cette heure merveilleuse, suspendue avant l'aube, où tous les chagrins s'effacent, où tous les espoirs semblent permis. L'heure aux oiseaux. »

La plume cristalline de Maud Simonnot m'avait laissée sous le charme à la lecture de L'Enfant céleste même si ce roman au rythme lent ne correspond pas au type de textes qui m'attirent d'habitude. C'est donc avec curiosité que j'ai découvert que L'heure des oiseaux développait une « enquête » : j'étais particulièrement avide de voir se rencontrer la tension narrative que l'on pouvait attendre de ce nouveau registre et l'écriture poétique de l'autrice. Je me suis lancée dans la lecture sans même avoir lu la quatrième de couverture.

Ce nouveau roman s'inspire d'un scandale sordide révélé dans les années 2000 quant aux sévices infligés durant plusieurs décennies aux pensionnaires d'un orphelinat de l'île de Jersey. Deux fils narratifs s'imbriquent pour ne progressivement faire qu'un.

D'une part, l'histoire ancienne de Lily, enfant solaire qui cherche la force de résister aux épreuves subies à l'orphelinat dans la beauté de la nature environnante, dans son imaginaire et dans son amour pour un petit garçon.

D'autre part, la quête contemporaine d'une jeune ornithologue qui tente de faire la lumière sur le passé de son père. Cette investigation n'est pas de celles qui mettent sous tension un récit. La chape de silence maintenue par les îliens ne l'empêche étrangement pas de se dérouler de façon linéaire et on comprend vite où cela va nous mener.

Il s'agit donc plutôt de dénoncer la violence inconcevable dont certains humains sont capables et la lâcheté et le cynisme qui ont entravé la protection des enfants et l'enquête sur l'affaire de l'orphelinat de Jersey. Cette noirceur est soulignée à chaque page par le contraste avec la beauté paradisiaque de l'île, sublimée par les mots de l'autrice. le fil conducteur des oiseaux nourrit une exploration subtile des traces imprimées à la fois sur les lieux et dans les existences individuelles, de la vulnérabilité et la lumière de l'enfance.

Une lecture en demi-teinte en raison de la simplicité de l'intrigue, malgré une plume toujours très belle et un propos poignant.
Lien : https://ileauxtresors.blog/2..
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Suite aux maltraitances des enfants, l'orphelinat de l'île de Jersey a été fermé en 1989.
La narratrice part sur la piste de son père, Simon, qui avait été placé dans cet orphelinat.
Le mutisme des habitants se lève peu à peu, révélant des morceaux du puzzle du passé.

La narration alterne l'histoire de Lily et Simon en 1959 et l'enquête actuelle qu'effectue la fille de Simon.
Cette construction en deux temps sert la montée en puissance des découvertes de la narratrice.

Si Lily et Simon sont inventés, l'histoire est librement inspirée de faits réels. Maud Simonnot fait référence à l'enquête au sein de l'église française catholique qui a établi que plus de 276 000 enfants avaient subi des violences ou des agressions sexuelles depuis les années 1950…

Ce n'est pas un livre sur le tragique de l'orphelinat fait d'abus et de violence car il reste des zones d'ombres une fois la dernière page tournée.

Le roman est servi par un style qui emprunte à la poésie ses couleurs et ses images et à la musique le chant des oiseaux.

C'est du contraste entre la joliesse de l'écriture et la noirceur du sujet que naît la beauté de ce livre qui est aussi un hymne à la nature.

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Je découvre avec ce roman l'écriture poétique et sensible de Maud Simonnot. Elle traite pourtant d'un thème terrible: les sévices physiques et moraux subis par des enfants dans un orphelinat de l'île de Jersey, dans les années 50.

Deux voix alternent, passé et présent . Celle de Lily, enfant rayonnante, brisée dans son corps, cherchant à protéger le Petit, et celle de la narratrice, voulant enquêter sur le passage dans cet orphelinat de l'enfer de son père, Simon.

Même si l'auteure laisse seulement entrevoir le terrible quotidien de ces enfants, même si la poésie de la nature, le chant des oiseaux atténuent les visions horribles, j'ai eu beaucoup de mal à lire ce roman. L'histoire de Lily et du Petit est inventée mais le contexte ignoble a bien existé, sur Jersey comme ailleurs, hélas.

J'ai été conquise par le style mais je ressens comme un goût d'inachevé, j'aurais voulu en savoir plus sur Simon. Et l'enquête semble trop facilement résolue, alors que de nombreuses personnes se sont heurtées jusque là au mur du silence.

J'avais gardé une image bucolique et verdoyante d'une journée passée à Jersey, le fameux paradis fiscal. Ce livre change vraiment ce doux souvenir en cauchemar.
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critiques presse (2)
Liberation
04 octobre 2022
Le roman croise deux temporalités : celle de l’enquête et le quotidien de deux orphelins de Jersey en 1959. A la fébrilité de la narratrice, délicate et inquiète pour son père fait écho une écriture tenue qui a du tact.
Lire la critique sur le site : Liberation
LeFigaro
29 septembre 2022
C’est un livre sur le secret, sur les marges, sur cette enfance blessée qui reste lumineuse malgré tout. Avec ce nouveau titre, Simonnot bâtit un cycle cohérent avec La Nuit pour adresse (2017), consacré à Robert McAlmon, puis L’Enfant céleste (2020), et on peut y ajouter son anthologie, Le Goût de la forêt.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
Citations et extraits (34) Voir plus Ajouter une citation
(Les premières pages du livre)
La buanderie est une étuve décrépie, entourée de longs bancs‬ et de hublots sales par lesquels même les jours radieux ne filtre qu’une grisaille diffuse, mais c’est la pièce préférée de Lily. Car‬ ici on l’oublie parfois pendant des heures à la tâche, ici la fillette est enfin tranquille.‬
‪Cachée derrière une pile de linge, elle aperçoit dans l’encadrement de la porte l’intendante et le surveillant en chef en‬ train de s’embrasser. Si la jeune femme blonde a un visage‬ ‪disgracieux, le surveillant est bien plus repoussant avec ses‬ manières grossières et l’éclair mauvais qui anime son regard.‬ Lily, comme tous les enfants de l’orphelinat, le déteste et le‬ craint.‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
‪D’abord surprise par cette scène inattendue, la fillette sourit. Tant que ces deux‑là s’occuperont de leurs affaires, ils ne‬ seront pas derrière elle.‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

‪Le jour où je suis arrivée sur l’île, il neigeait.‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
‪J’avais rêvé d’azur, de voiliers et de soleils couchants qui‬ brûlent en silence, j’ai débarqué en pleine tempête dans un‬ endroit où personne ne m’attendait.‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
‪Par facilité j’avais choisi un vieil hôtel dans un port du sud de‬ l’île, près de la capitale, Saint‑Hélier, à quelques kilomètres du‬ lieu des crimes. Comme tous les villages bordant cette côte,‬ celui‑ci était bâti au creux d’une baie abritée des tempêtes.‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
‪Mon guide précisait : « une superbe baie dessinée par des chaos‬ de roches se perdant dans le bleu intense de la Manche ».‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
‪D’ordinaire le soir on pouvait voir, ajouta le patron de l’hôtel,‬ le demi‑cercle scintillant d’une guirlande qui ourlait la côte sur‬ des kilomètres. J’étais prête à croire le guide et cet homme‬ enthousiaste mais ce jour‑là on ne distinguait pas son chien‬ au bout de la laisse, et tout était d’un blanc triste, le ciel comme‬ la mer.‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
‪Dans mon esprit se superposaient aussi des images d’archives : j’avais vu un documentaire sur la Seconde Guerre mondiale dans les îles Anglo Normandes et je savais qu’une attaque navale terrible avait illuminé autrement cette jolie anse, les fusées repeignant le ciel en vert et rouge, aux couleurs de l’enfer. Le grondement des canons avait retenti pendant des heures tandis que les sirènes du port hurlaient, recouvertes à leur tour par les cris, les bruits des bottes, les balles traçantes sur la plage...
*
Une fois dans ma chambre, j’ai laissé glisser le lourd sac de toile de mon épaule et passé l’appel téléphonique promis: « Oui, ça y est, je suis à Jersey. »‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
‪Lily voit que le Petit a encore pleuré. Parce qu’il a eu peur, parce qu’on lui a dit quelque chose d’effrayant, ou qu’on l’a grondé pour une faute inconnue. Sous la frange trop courte, mal coupée, de ses cheveux fins, les yeux clairs sont cernés.
Elle a une idée. C’est dimanche ; les adultes, après la messe, vaquent à leurs occupations à l’extérieur, l’orphelinat est vide.
Elle court à la cuisine et revient avec quelques légumes dérobés dans un panier du marché.
Il y aura la reine Rutabaga ceinte d’un chiffon blanc. Un œuf de caille trouvé au pied d’un mur, que Lily garde précieusement avec d’autres trésors sous son lit, sera parfait pour représenter l’enfant sur l’autel. Les reflets céladon de la coquille émerveillent le Petit qui n’en a jamais vu de semblables. Lily aligne les carottes comme des soldats de chaque côté et bâtit pour ses autres créatures un mobilier miniature à partir de branchettes.
‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
Le spectacle commence. Le Petit oublie ses larmes, béat devant l’histoire qui se matérialise sous ses yeux. Lily a transformé l’atmosphère autour d’eux avec cette manière si particulière des enfants souverains, capable de réenchanter l’endroit le plus sordide et de créer un monde plus heureux.
Un instant.
Dès le lendemain, j’ai voulu voir l’orphelinat. Face à moi s’élevait une immense bâtisse victorienne en granit, rendue plus lugubre encore par son histoire et le fait que depuis des années elle soit abandonnée aux vents et aux dégâts du temps. Un brouillard marin épais rejoignait un ciel cendré : le décor naturel était en harmonie.
Un des orphelins, parmi les témoins les plus importants du procès, avait déclaré qu’il souhaitait voir démolir cet endroit, symbole de son traumatisme. Dans ce sombre bâtiment bordant la forêt à la sortie du village, des dizaines d’enfants placés par l’Assistance publique avaient subi l’inavouable.
Maltraitances physiques, humiliations, privations, punitions. Et, d’après plusieurs victimes qui avaient enfin parlé, sévices sexuels.
Tout avait débuté en 2008 lorsqu’on avait dégagé les restes d’un corps enterré dans une cave de l’orphelinat sous une dalle de béton. Un appel téléphonique anonyme avait précisé au commissariat l’emplacement des ossements. À partir de là, l’enquête était enclenchée : le chef de la police arriva sur les lieux et fit venir le médecin légiste, la route qui mène au pensionnat fut barrée – elle le resterait des années. Les premières constatations ne permirent pas de trouver le moindre indice supplémentaire, mis à part l’entrée dissimulée d’une autre cave, identique, dans laquelle des prélèvements furent effectués. Il s’avéra rapidement que les ossements provenaient d’animaux, c’était une fausse alerte. L’affaire aurait donc pu s’arrêter là
mais, après la macabre découverte, les langues s’étaient déliées.
La presse locale évoqua des caves secrètes dans lesquelles des enfants auraient été attachés et enfermés sans rien à manger ni à boire, à l’isolement complet. Des journalistes de grandes rédactions anglo saxonnes prirent le relais, tout s’emballa et le scandale médiatique entraîna une bien plus vaste investigation. Des lettres et des appels affluèrent de l’Europe entière.
Au total cent soixante anciens pensionnaires racontèrent les violences infligées par des membres du personnel et certains visiteurs à partir de l’après guerre. L’accumulation des témoignages et leur concordance ne permirent pas sur le moment de remettre en question leur parole.
Les policiers tentèrent de dresser la liste des personnes impliquées et celle des victimes. L’une comme l’autre furent difficiles à établir : l’orphelinat avait été fermé en 1986, on n’avait conservé aucun registre des employés ni des enfants.
Dans l’enquête menée par la Jersey Child Abuse Investigation, une douzaine de spécialistes de la police scientifique furent chargés de la recherche et de l’identification de traces humaines qui pourraient raconter une histoire vieille de plus d’un demi siècle. Car d’autres témoignages signalaient aussi des disparitions d’enfants. La terre brune de l’île fut entièrement retournée aux alentours de l’orphelinat et les enquêteurs furent aidés par les plus fameux limiers du Royaume, deux épagneuls renifleurs déjà utilisés lors de la disparition de la petite Maddie. Mais on ne retrouva pas d’ossements, juste quelques objets tachés de sang, impossibles à identifier.
Et puis plus rien. Dans les médias, le doute sur ce qui s’était véritablement passé dans l’orphelinat s’était peu à peu installé, faute de preuves. La police locale, qui se divisait entre une police dite « officielle » et une police « honorifique » constituée de connétables, centeniers et vingteniers – des citoyens élus depuis le XIVe siècle par les paroissiens pour « le maintien de l’ordre » –, était débordée par une si grosse affaire, rien n’avait pu être fait dans les règles. Des preuves avaient été égarées, les analyses et les témoignages se contredisaient, des informations censées rester confidentielles avaient circulé, certains témoins avaient été intimidés et étaient revenus sur leur déposition... Parmi les suspects encore vivants, trois seulement
furent un temps inquiétés. On conclut à des « défaillances » dans la gestion de l’enquête, le chef de la police, dont l’intégrité gênait les notables locaux, servit de fusible et fut limogé. Last but not least, des experts en relations publiques furent engagés pour redorer l’image du paradis fiscal. Dans l’île britannique, à vingt kilomètres des côtes françaises, l’onde de choc s’éteignit aussi vite qu’elle s’était levée et le bailliage de Jersey put recouvrer sa tranquillité légendaire, ses banques et son bocage verdoyant.
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Le soir elle tente de s'élever au maximum sur la pointe des pieds pour distinguer un peu de ciel par l'étroit soupirail. La vue des hautes branches de l'arbre de Judée incendié par le coucher du soleil l'apaise et lui redonne des forces. Elle perçoit depuis son cachot les cris rêches de geais qui se rendent vers la cité aérienne de la forêt, indifférents aux hommes et à la pesanteur. Bientôt brilleront les premières étoiles et elle entendra le crescendo flûté, si puissant et mélancolique, d'un rouge-gorge qui vit à l'orée du bois et lui tient souvent compagnie la nuit. Elle même se sent, plus que jamais, comme un oiseau en cage.
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C'est son heure préférée, celle où la forêt devenue bleue renaît. Cette heure merveilleuse, suspendue avant l'aube, où tous les chagrins s'effacent, où tous les espoirs semblent permis. L'heure des oiseaux.
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Au bout de l’enfer les aubes froides se succèdent, sans que Lily ait d’espoir, sans qu’elle parvienne à distinguer dans le lever du jour l’aube de la veille et celle du lendemain. L’expérience de ce temps morne lui ôte toute énergie, elle qui rêvait d’aventures et d’une vie où elle se coucherait dans un endroit différent chaque nuit.
Mais ce jour-là, si douloureux pour le garçon roux, surgit une apparition magique dans le parc. Une chouette effraie s’est posée sur la branche la plus basse du peuplier dans la lumière poudrée d’une demi-lune. La fillette ne connaît pas les légendes macabres accompagnant l’oiseau de mauvais augure, elle ne voit que la blancheur qui aimante les rayons célestes, et contemple le rapace, fascinée par la perfection de cet animal constellé d’une infinité d’étoiles.
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Le Petit oublie ses larmes, béat devant l'histoire qui se matérialise sous ses yeux. Lily a transformé l'atmosphère autour d'eux avec cette manière si particulière des enfants souverains, capable de réenchanter l'endroit le plus sordide et de créer un monde plus heureux. Un instant.
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Découvrez l'émission intégrale ici :https://www.web-tv-culture.com/emission/maud-simonnot-l-heure-des-oiseaux-53467.html Elle s'imaginait plutôt scientifique et là voilà évoluant dans le monde des lettres. Issue d'une famille où le livre n'avait pas une place essentielle, c'est dans la bibliothèque de sa petite commune de province que Maud Simonnot découvre le plaisir de la lecture. Voilà, comment de fil en aiguille, les études scientifiques deviennent des études de lettre, comment après un doctorat de lettres, la jeune femme se retrouve au service culturel de l'ambassade de France en Norvège, comment elle trouve sa place chez Gallimard en tant qu'éditrice et comment elle publie aujourd'hui son nouveau roman « L'heure des oiseaux ». En parallèle, Maud Simonnot s'est vu confier la direction de la prestigieuse NRF, la nouvelle revue française, dont le premier numéro date de 1909 et qui depuis, reste une référence dans le monde littéraire. Au-delà d'être éditrice, avec une prédilection pour les premiers romans, Maud Simonnot fait aussi le choix d'être auteur, avec deux anthologies, recueils de textes autour des thématiques de la forêt et de la nuit, puis une biographie consacrée à Robert McAlmon, premier éditeur d'Ernest Hemingway, au parcours chaotique. Et puis vint l'envie du roman, inspirée par les années que Maud Simonnot passa en Norvège. « L'enfant céleste », en lice pour le prix Goncourt 2020, racontait l'histoire de Célian, ce gamin mal dans sa peau, qui avec l'amour de sa mère, sur une petite île de la mer Baltique allait découvrir une vie nouvelle au coeur de la nature et de l'immensité du ciel. Les ambiances insulaires semblent parler à Maud Simonnot puisqu'avec son nouveau roman, « L'heure des oiseaux », elle nous emmène à Jersey, bout de terre entre la France et l'Angleterre surnommée, « L'île aux fleurs ». Là, dans ce cadre paradisiaque, dans les années 50, des dizaines d'enfants d'un orphelinat furent violentés et abusés par le directeur mais aussi des notables locaux. Révélée au début des années 2000, l'affaire fit grand bruit mais retomba bien vite dans l'oubli, face à la pression de la population de Jersey et de son gouvernement autonome, ne voulant pas abîmer l'image idyllique de leur coin de paradis, manne touristique s'il en est. Ainsi donc, après l'humiliation de l'enfance vint la double peine pour les victimes devenues adultes, celle d'être réduit au silence. Maud Simonnot s'inspire de ce fait divers sordide pour imaginer une jeune femme d'aujourd'hui, partant sur les traces de ces enfants sacrifiés, en particulier le personnage de la petite Lily. Mais la force de ce roman est d'être empreint de beaucoup de pudeur, de douceur, de beauté et de poésie. Des personnages secondaires viennent contrebalancer la violence du propos et les paysages de Jersey tiennent toute leur place dans cette histoire qui fend le coeur et porte en elle une douce mélancolie. le livre de Maud Simonnot, « L'heure des oiseaux » est publié aux éditions de l'Observatoire et c'est un coup de coeur.
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