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Critique de michfred


michfred
  09 novembre 2016
Tout a été dit déjà sur le livre de Leïla Slimani, et j'arrive après la bagarre- après le carnage plutôt.

Je viens de le lire d'une traite, ce matin, pour ne pas penser à ces lendemains- gueule-de- bois des élections américaines ni à ces autres lendemains gueule-de-bois bien français qui nous attendent dans quelques mois…

Je dois dire que le remède est souverain : j'ai été emportée par ce thriller terrible dont les premières pages, atroces, nous disent d'emblée à quoi il faut nous attendre. Sans rien enlever, pour autant, à la terrible fascination d'un récit dépouillé, factuel, ni à la pertinence de l' analyse impitoyable du lent processus de désagrégation et d'entropie qui fait de Louise, nounou trop parfaite, une folle infanticide .

Le récit de Leïla Slimani, en effet, démonte brillamment le mécanisme d'une impitoyable aliénation sociale, morale, sentimentale et psychique qui transforme une pauvre créature sans amour en machine à tuer.

Ce qui, à chaud, me frappe plus que tout, est l'importance que prend, dans cette folie dévastatrice, le manque douloureux, béant, d'un « quelque part où aller ». Une citation en exergue de Dostoïevski indique déjà cette piste : « Car il faut que tout homme puisse aller quelque part ».

Toute femme aussi.

Sans lieu à elle- c'est-à-dire sans lieu conforme à ce qu'elle est, Louise, vraie maniaque d'ordre, de propreté, de confort- qu'elle dispense si bien et si miraculeusement dans son lieu de travail- est vouée à l'inexistence ou à la vie machinale des bêtes et des fous.

C'est pourquoi la vue de l'homme qui défèque sans vergogne dans la rue, devant la porte de son misérable appartement où la douche pourrie s'est effondrée, la renvoie à une vision terrible de son propre avenir.

Si elle perd son travail, si la famille qu'elle a investie, charmée, circonvenue, ne refait pas un autre bébé pour l'occuper, s'ils ne l'emmènent pas en vacances dans cette île- mirage de Sifnios où elle rêve de trouver asile, si la voisine de ses patrons ne lui permet pas de gagner quelques sous supplémentaires pour payer les dettes qui l'accablent, Louise sait qu'elle ira grossir la cohorte des sans domicile fixe, des clochards et des fous qu'elle voit errer dans les rues de Paris.

Et quand cette menace se précise, elle bascule dans la folie meurtrière.

Le crime est atroce.

Les « patrons » , Myriam et Paul, sont pitoyables mais pas vraiment coupables : dévorés par leur travail, ils ont tout délégué à Louise, lui ont tout abandonné : enfants, maison, repas, loisirs, intimité…Elle semble avoir tous les pouvoirs, cependant il leur reste un terrible privilège: la congédier. Ils se sentent gênés d'avoir cette toute-puissance sur l' existence fragile et dévouée de celle qui est devenue une sorte d'esclave domestique consentante. Pire encore : ces jeunes bobos se sentent culpabilisés de trouver leur parfaite nounou, cette « pauvre Louise » taillable et corvéable à merci, petit à petit , envahissante, malsaine et secrétant un malaise diffus sur lequel ils ne mettent un nom que quand tout est trop tard.

Un livre sans parti pris, sans pathos, sans jugement qui donne à voir et à toucher du doigt non pas le processus d'une maladie mentale- même si Louise, comme on l'apprend a souffert autrefois de dépression grave, de « mélancolie délirante » et s'est fait interner- mais le processus d'une aliénation sociale, qui condamne la femme surtout si elle est fragile, pauvre, seule et mère célibataire et si elle se frotte à un monde qui n'est pas le sien : « Paul et Myriam ferment sur elle des portes qu'elle voudrait défoncer. Elle n'a qu'une envie : faire monde avec eux, trouver sa place, s'y loger, creuser une niche, un terrier, un coin chaud. »

Rectifions l'aphorisme de Blaise Pascal : tout le malheur des hommes est de ne pouvoir avoir une chambre où demeurer tranquille.

Tout le malheur des femmes comme Louise est de ne pas avoir quelque part où aller.Et tout le malheur qu'elle déchaîne vient de ce que personne ne l'ait compris ou vu à temps.

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