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Le Pays des autres tome 2 sur 2
EAN : 9782072972553
368 pages
Gallimard (03/02/2022)
4.04/5   1681 notes
Résumé :
« Année après année, Mathilde revint à la charge. Chaque été, quand soufflait le chergui et que la chaleur, écrasante, lui portait sur les nerfs, elle lançait cette idée de piscine qui révulsait son époux. Ils ne faisaient aucun mal, ils avaient bien le droit de profiter de la vie, eux qui avaient sacrifié leurs plus belles années à la guerre puis à l’exploitation de cette ferme. Elle voulait cette piscine, elle la voulait en compensation de ses sacrifices, de sa so... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (168) Voir plus Ajouter une critique
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Regardez-nous danser est le deuxième volet de la trilogie d'inspiration familiale démarrée il y a deux ans par Leïla Slimani. le premier, le Pays des autres, était centré sur les grands-parents avec notamment l'installation de l'Alsacienne Mathilde, après son mariage avec le spahi Amine dans une ferme ingrate de la région de Meknès, juste après la Seconde guerre mondiale. Dans le deuxième, douze ans ont passé et cette fois, le Maroc post colonial vit sous le règne d'Hassan II. L'éclairage est sur la génération suivante, en l'occurence Aïcha et Selim, les enfants de Mathilde et Amine.

J'ai retrouvé avec bonheur la justesse du regard de Leïla Slimani, toujours à fleur de peau de ses personnages. Elle poursuit avec une acuité toute sensible sa double radioscopie de la famille, à la fois étouffante et protectrice, et d'un pays qui se construit après son indépendance. C'est cette confrontation entre destins individuels et destinée d'un pays qui m'a le plus convaincue, avec au coeur la question passionnante de l'identité.

En 1968, Maroc et personnages ne sont qu'enchevêtrement de tensions et d'antagonisme entre conservatisme et aspiration à la modernité. le pays peine à se forger une identité propre. le néocolonialisme est insidieux, passant par exemple par des études universitaires dominées par les Européens ( Roland Barthes donne des cours à Rabat ) ou par la nécessité l'exil de la brillante Aïcha en Alsace pour étudier la médecine. Surtout, Leïla Slimani brosse un Maroc obsédé par le paraître et la suspicion, où chacun est soumis aux regards scrutateurs et à la surveillance implacable exercée par le régime autoritaire d'Hassan II qui réprime violemment des manifestations étudiantes tout en essuyant deux tentatives d'attentats régicides dans un pays aux inégalités sociales croissantes.

Dans ce Maroc, très loin d'un simple décor sans profondeur ni densité, l'auteure montre parfaitement comment la société pénètre dans le microcosme familial, s'insinue dans les trajectoires individuelles, notamment celles des jeunes. Aïcha, Selim et Medhi ( le futur mari d'Aïcha ) aspirent à l'ascenseur social par les études, ou à l'hédonisme, tiraillés en permanence. Comment s'arranger avec soi-même pour arracher son droit à être heureux sans trahir ses rêves dans une société aussi complexe et étouffante ?

Bizarrement, je n'ai pas été touchée par les personnages des « jeunes », notamment Selim, personnage pourtant intéressant, qui, élevé à l'occidentale, réalise qu'il a été arraché à une culture qu'il ne comprend plus, ni sa famille ni son pays, et se réfugie dans les paradis artificiels d'Essaouira, la hippie. Même chose pour Aïcha et Medhi, malgré les superbes pages finales dans lesquelles Medhi, plus âgé, s'interroge sur sa vie.

« L'âge ne suffisait pas à effacer les illusions. Tout aurait été tellement plus facile si les idéaux mouraient vraiment. Si le temps les faisait disparaître pour toujours et qu'ils ne trouvaient plus, en votre for intérieur, aucune attache. Mais les illusions restaient là, tapies en vous, quelque part Abimées, flétries. Comme un remords ou une vieille blessure qui se réveille les soirs de mauvais temps. On ne s'en débarrasse pas. On fait semblant d'y être indifférent. Toutes ces années, il avait connu une sorte d'exil intérieur. Survivait en lui une personnalité clandestine, réduite au silence et à l'immobilité, et qu'il ne laissait s'échapper qu'à de très rares occasions. Toute sa vie, plus que des autres, il s'était méfié de lui-même. »

Certains passages sont superbes mais je n'ai pas retrouvé le mordant et l'acidité du Pays des autres, ou alors de façon occasionnelle grâce au personnage de Mathilde désormais embourgeoisée après une vie à trimer ; et surtout celui de la tante mariée de force, Selma, superbe personnage de renégate toute en sensualité. Je me suis parfois un peu ennuyée, assoupie par un récit parfois sans relief qui peine à sortir d'un classicisme fluide mais sans aspérité. Quelques réserves, donc, mais qui ne n'empêcheront pas de me plonger dans le troisième tome.
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Le premier tome de la saga le pays des autres nous avait fait quitter Amine et Mathilde Belhaj dans l'agitation d'un Maroc à la veille de l'indépendance de 1956. Nous retrouvons le couple franco-marocain à la tête de son exploitation agricole de Meknès, devenue en cette année 1968 un domaine prospère dans un pays qui a retrouvé le calme.


L'aisance des Belhaj les classe désormais parmi l'élite du pays, leur permettant de se mêler aux riches Français restés sur place. Cette apparente égalité cache toutefois mal l'insidieuse et méprisante suffisance des anciens colons. Déchirés par leur ambiguïté face à ces Occidentaux qu'ils sont fiers d'imiter et de fréquenter tout en étant douloureusement conscients de leur assujettissement, ils trouvent un apaisement dans la réussite de leur fille Aïcha, devenue médecin après des études en France, mais vivent très mal les aspirations à l'émancipation de leur fils Sélim. Il faut dire qu'à chaque revendication au changement, la répression du pouvoir royal est violente, ensanglantant les manifestations étudiantes et réduisant au silence les opposants politiques, comme ces militaires publiquement exécutés après leur tentative avortée de coup d'état.


Pourtant, dans ce Maroc, où, plus de dix ans après l'indépendance, rien en semble avoir vraiment changé entre les privilégiés qui mènent grand train et le reste de la population qui vit dans la misère, le vent encore timide de la liberté ne semble demander qu'à prendre de l'ampleur, au travers de quelques esprits soucieux de l'identité et des spécificités marocaines, de femmes au tout début de la conquête d'une difficile émancipation, ou de jeunes hippies curieusement rassemblés à Essaouira.


Passionnante, cette vaste fresque se vit de l'intérieur, au travers d'une famille inspirée de celle de l'auteur. Histoire intime et évocation historique se mêlent ainsi étroitement pour donner à la narration intensité et profondeur, dans une reconstitution sensible et habitée dont le souffle n'a d'égal que sa subtilité. Ce deuxième tome que l'on pourra lire de préférence, mais pas nécessairement, après le premier, est une nouvelle réussite qui fait attendre impatiemment l'ultime volet de la trilogie.

Lien : https://leslecturesdecanneti..
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Regardez-nous danser, observez-nous exulter nos joies, nos colères et nos chagrins où nos gestes et nos postures savamment désordonnés traduisent notre violence domptée.

Maroc, années 60-70. Pays émergent, enfantement patriotique d'une mosaïque vivante de réussite et de défaite, d'amour et de désillusion, d'espérance et de désespoir.
C'est la vie qui s'écoule, rude, et qui draine les rébellions familiales, les luttes politiques et les ambitions professionnelles. C'est le temps qui passe, intense et dense, sombre et injuste.

Leïla Slimani écrit avec ses tripes qui ont digéré des cornes de gazelle, rugueuses et sucrées, grumeleuses et fondantes.
Dans son deuxième opus du « Pays des autres » la vie se croque goulûment à chaque page en restituant avec ferveur la douceur perdue d'un pays fracturé par la folie furieuse des hommes et la docilité bafouée des femmes.

Amine et Mathilde symbolisent la réussite sociale et leurs enfants Aïcha et Selim incarnent la jeunesse turbulente assoiffée d'aventures et d'envies d'ailleurs. Mehdi, Selma et Sabah personnifient les révoltes, les dérives et les adhésions par complaisance ou par force de leur condition. Tous traduisent à merveille l'ambiance suffocante pour les uns et bienfaisante pour les autres d'un Maroc amplement corrompu et outrageusement répressif.

Ces romans habiles et forts rejoignent la démarche des extraordinaires trilogies de Pierre Lemaitre. Ils sont également de l'envergure d'une saga à la E.E. Schmitt où constamment l'on s'éduque et jamais l'on s'ennuie.
Néanmoins, les anecdotes distillées au fil de l'histoire qui viennent par petites touches parfaire la complexité des caractères et des moeurs de la famille Belhaj et de ses proches demeurent les plus attendrissantes et les plus bouleversantes.

Merci Leïla, votre apparence de brindille vous donne l'élégance d'un roseau mais vos écrits ont la force et l'ampleur d'un chêne dont les racines puisent la créativité et la ténacité dans la détermination et l'énergie de votre terre.


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« Le pays des autres » racontait l'union d'Amine, tirailleur marocain, et de Mathilde, alsacienne libérée par nos armées en 1944, puis asservie au Maroc et partageant le destin de millions de femmes sous le règne de Mohamed V.

« Regardez nous danser » romance la génération suivante sous le règne de Hassan II (1961-1999).

Aicha, la fille de Mathilde et Amine, après des études de médecine à Strasbourg et une location chez Madame Muller (1968 et la chienlit), s'installe comme gynécologue et se consacre aux femmes qu'elle informe sur les questions sanitaires, sociales et la régulation des naissances. Elle s'intéresse peu aux idéologies, à la politique, et participe à la modernisation du Royaume avec efficacité et pragmatisme. Elle m'apparait être un avatar de la romancière ?

Selim, le frère d'Aicha, plus motivé par les rêveries que les études, est perverti par des drogués allemands et sombre dans la délinquance avant de fuir vers d'obscurs trafics (Le Maroc est aujourd'hui le principal producteur des narcotiques qui envahissent l'Europe.)

Le 10 juillet 1971, le Roi échappe à une tentative de coup d'état, puis le 16 aout 1972 survit à une attaque aérienne. La répression est énergique mais le Roi libéralise progressivement son régime et consolide les acquis de son règne en construisant de nombreux barrages et en menant une audacieuse redistribution des terres. Leïla Slimani rend ainsi hommage au monarque qui a fait du Maroc un modèle pour son continent.

Dans le même temps la communauté juive est poussée par les guerres entre Israël et ses voisins sur les chemins de l'exil privant le pays d'une partie de son élite commerçante et intellectuelle.

Leïla Slimani développe beaucoup de sujets différents et multiplie les personnages secondaires indispensables pour incarner les contrastes de la population. de Mehdi « l'intello » progressiste au policier servile (Omar le frère d'Amine) tout l'éventail marocain défile au pas cadencé dans une fresque où les derniers colons occidentaux partent en retraite. L'intrigue s'attarde, en insérant des épisodes de corruption et de séduction, au risque de ralentir le scénario et d'épuiser le lecteur.

Ce second Tome est addictif mais, à mon modeste avis, moins que le premier. D'où un léger doute sur l'intérêt d'une suite annoncée pour couvrir le règne de Mohamed VI, époque où la séduisante Aicha, aura probablement perdu une partie de ses charmes et de son énergie ?

PS : mon regard sur le Pays des Autres : https://www.babelio.com/livres/Slimani-Le-Pays-des-autres/1199561/critiques/2620513
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J'avais hâte de poursuivre la saga commencée avec "Le pays des autres", et comme j'ai eu la chance de récupérer ma réservation presque immédiatement j'ai pu enchaîner les deux tomes. Leïla Slimani nous emmène à nouveau à la rencontre de la famille Belhaj, qui s'inspire de ses propres ascendants.
Nous les avions quitté en 1956, nous retrouvons Mathilde l'Alsacienne et Amine l'ancien spahi dans leur domaine près de Meknès. Les difficultés des débuts sont bien loin, l'exploitation est florissante et le couple désormais prospère. Mathilde obtient enfin cette fameuse piscine qu'elle désirait depuis si longtemps, symbole d'un statut social qui les élève au rang des anciens colons français restés au Maroc. C'est le temps des fêtes, où l'on se gave de buffets fastueux, et où l'on danse... Mais sous cette apparente légèreté, le règne du nouveau roi Hassan 2 est aussi "plombé" par des tentatives de putsch réprimées dans le sang, ou de révoltes étudiantes. Et Amine doute toujours, ne trouvant pas vraiment sa place dans cette bourgeoisie dorée dont il se sent différent.

Les enfants du couple Belhaj ont bien grandi, Aïcha la brillante élève est maintenant étudiante en médecine à Strasbourg, où elle traverse les évènements de mai 68 sans rien y comprendre, uniquement intéressée par ses études. Elle se spécialisera en gynécologie et retournera exercer au Maroc, où elle rencontrera Mehdi, alias Karl Marx. Quant à son frère Selim, peu doué pour les études, il vivra une passion interdite et dévorante avant de découvrir la communauté hippie et Essaouira, où il goûtera à des plaisirs dangereux. On retrouvera aussi Selma, dont le mariage avec Mourad, le contremaître d'Amine, s'est terminé tragiquement. Et on croisera assez brièvement sa fille, Sabah, ainsi qu'Omar, frère d'Amine et de Selma devenu commissaire, très impliqué dans les opérations de répression contre la jeunesse rebelle.

J'ai été ravie de retrouver tous ces personnages, et de découvrir l'évolution de le nouvelle génération, même si leurs expériences ne sont pas toujours très judicieuses. Après tout c'était aussi cela la vie dans les années 60-70, que ce soit en France ou au Maroc, et le récit n'en est que plus crédible. Mais je trouve que l'histoire manque un peu de moments forts comme on a pu en vivre dans le premier volume. le contexte historique est bien présent, l'auteure n'a pas édulcoré, mais j'ai eu un peu de mal à entrer en résonnance avec les personnages qui m'ont parfois paru en décalage avec les évènements.
C'est la raison de ma note un peu moins élevée que pour le tome précédent.
Mais j'ai lu ce livre avec grand plaisir, et j'ai parfois souri, notamment devant la caricature d'alsacienne raciste incarnée par la logeuse d'Aïcha, Madame Muller, et surtout lorsque j'ai découvert la façon dont celle-ci lui fait ses adieux ! Je lirai bien sûr la fin de cette trilogie, qui j'espère paraîtra bientôt.

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critiques presse (10)
LeMonde
11 mai 2022
Regardez-nous danser, intime le titre, et c’est bien ce que l’on fait au fil de ce roman qui se déploie avec une fluidité frappante, que ce soit dans le maniement de la focale ou dans la manière d’entremêler destins individuels et national.
Lire la critique sur le site : LeMonde
LeFigaro
30 avril 2022
Dans ce roman, on retrouve la famille Belhaj, découverte dans Le Pays des autres. Mais on trouve aussi un regard sur le Maroc au seuil de son indépendance et surtout à l'aurore de la modernité.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
LeDevoir
10 avril 2022
Un roman politique et sensuel traversé par le vent de l’époque, alors qu’à Meknès et à Casablanca on a pu aussi ressentir les soubresauts de Mai 68.
Lire la critique sur le site : LeDevoir
Lexpress
21 mars 2022
Dans Regardez-nous danser, Leïla Slimani poursuit avec bonheur sa saga familiale, Le Pays des autres, entamée en 2020, plongeant cette fois-ci le lecteur dans le Maroc indépendantiste de la fin des années 1960 marqué par l'autoritarisme croissant d'Hassan II.
Lire la critique sur le site : Lexpress
LeParisienPresse
07 février 2022
L’autrice franco-marocaine porte un regard acerbe sur la montée des questions identitaires dans le débat public.
Lire la critique sur le site : LeParisienPresse
Elle
07 février 2022
Par un savant et fluide dispositif romanesque qui projette tour à tour la lumière sur chaque personnage et sur la perception qu'en ont ses pairs, Leïla Slimani tire le portrait d'un Maroc obsédé par l'image et le paraître.
Lire la critique sur le site : Elle
Culturebox
04 février 2022
L'écriture de Leïla Slimani nous plonge aussi bien dans l'atmosphère d'une époque que dans les sentiments des protagonistes de cette passionnante fresque familiale, historique, romanesque.
Lire la critique sur le site : Culturebox
Lexpress
31 janvier 2022
Les années passent, la plume incisive de Leïla Slimani virevolte d'un personnage à l'autre, d'une désillusion à l'autre, des universitaires aux paysans, de Rabat à Meknès... Tout y est, dans cette double radioscopie d'un pays et d'une famille, à commencer par l'ambivalence des êtres face à leurs idéaux.
Lire la critique sur le site : Lexpress
LesInrocks
31 janvier 2022
Leïla Slimani prolonge sa grande fresque intime et politique de l’histoire du Maroc en racontant “les années de plomb” qui ont suivi la fin du protectorat français. Deux décennies d’ouvertures, d’espoirs et de compromissions magnifiquement retracées.
Lire la critique sur le site : LesInrocks
LaTribuneDeGeneve
31 janvier 2022
Le formidable feuilleton d’un clan déchiré entre la France et le Maroc, à la manière des dynasties féminines évoquées par Elena Ferrante dans «L’amie prodigieuse» entre politique intime et histoire universelle.
Lire la critique sur le site : LaTribuneDeGeneve
Citations et extraits (201) Voir plus Ajouter une citation
" les condamnés , ça s'exécute en public, en place de Grève, au milieu de la foule. Quel intérêt de couper la tête ou de fusiller si le peuple n'y assiste pas?"
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Aïcha ne s'intéressait qu'à la médecine. Elle se fichait bien du conflit israélo-palestinien, du destin de De Gaulle ou de la situation des Noirs en Amérique. Non, ce qui la fascinait, ce qui était pour elle une source d'exaltation, c'était l'incroyable marche de la vie. Le fait que quand nous mangeons, chaque aliment soit assimilé et que chaque élément aille exactement là où il doit aller. Ce qui la bouleversait, c'était la ténacité et l’intelligence de la maladie quand elle s'insinuait dans un corps sain, résolue à l'annihiler. Dans les journaux, elle ne lisait que les articles scientifiques et s'était passionnée pour la première greffe de cœur en Afrique du Sud. Sa mémoire était phénoménale et David, quand il travaillait avec elle, répétait : « Je ne peux pas suivre, tu es trop rapide pour moi. » Elle l'impressionnait par sa capacité de concentration et les facilités qu'elle témoignait dans l’étude des cas cliniques. Un jour, alors qu'ils sortaient de la bibliothèque, il lui demanda d'où lui venait cette passion pour la médecine. Aïcha mit les mains dans les poches de sa veste et, après avoir réfléchi quelques instants, répondit : « Contrairement à tes amis, je ne crois pas qu'on puisse changer le monde. Mais si on peut soigner, c'est déjà quelque chose. »
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Amine se fichait des mauvais résultats de son fils. Hier, un professeur avait convoqué Mathilde pour lui dire que Selim était un bon à rien et qu’il n’aurait jamais son baccalauréat. Amine non plus ne l’avait pas eu. « Et je ne m’en porte pas plus mal », confia-t-il à son fils. Amine l’avait emmené sur l’exploitation. Dans la chaleur humide des serres, sous les hangars surchauffés où on chargeait les plants sur des camions, il lui avait dressé l’inventaire de ce qui bientôt serait à lui. Il semblait guetter sur le visage de son fils le signe d’une certaine fierté, d’un orgueil même à l’idée d’être un jour le patron de ce domaine. Mais Selim n’était pas parvenu à masquer son ennui. Tandis que son père parlait des nouvelles techniques d’irrigation dans lesquelles il faudrait investir, Selim avait aperçu une bouteille en plastique qui traînait sur le sol. Sans réfléchir, il avait donné un coup de pied dedans et l’avait envoyée vers un garçon appuyé contre un mur qui accueillit ce geste en riant. Amine l’avait frappé à l’arrière du crâne : « Tu ne vois pas que ces gens travaillent ? » Et il s’était mis à jurer et à regretter, à haute voix, que Selim n’ait pas le sérieux de sa grande sœur dont le seul défaut était d’être une femme.
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Une fois par mois, Fatima rentrait chez elle, au bidonville. Dès qu’elle franchissait la porte de la baraque, sa mère réclamait l’argent et Fatima lui tendait sa paie. La mère passait la langue sur son index et comptait les billets en silence. Elle ne savait pas lire mais compter, ça elle savait. Elle faisait des petits tas avec les billets et les rangeait, pliés en quatre, dans son soutien-gorge. Une fois, Fatima lui demanda à quoi chaque tas correspondait et sa mère répondit : « Occupe-toi de travailler. Ne te mêle pas de ça. » Au bidonville, rien ne changeait. Ni dans le paysage, ni dans les maisons, ni même dans les conversations ou dans les habitudes. On ruminait les mêmes problèmes, on souffrait encore et toujours des mêmes maux, on mourait des mêmes maladies et on se plaignait des mêmes douleurs. Fatima comprit alors que c’était cela la misère : un monde qui ne change pas. Les bourgeois, les gens riches et instruits, quand ils se rencontrent, se demandent toujours ce qu’il y a de neuf. La vie leur réserve des surprises. Ils parlent d’avenir et même de révolution. Ils croient que le changement est possible.
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Quelques mois auparavant, pour la première fois, un ouvrier l’avait
appelé « Sidi » et lui avait témoigné une déférence à laquelle il ne
s’attendait pas. Selim en avait été stupéfait. Il n’avait pas su, alors, s’il
éprouvait de la fierté ou au contraire une gêne, un sentiment d’imposture.
Un jour on était enfant. Et puis on devenait un homme. On entendait : « Un
homme ne fait pas ça » ou bien « Tu es un homme maintenant, comporte-toi
comme tel ». Il avait été enfant et à présent, il ne l’était plus, aussi
brutalement que cela, sans que rien ne soit expliqué. Il avait été éjecté du
monde des caresses, des paroles douces, du monde de l’indulgence pour
être jeté sans ménagement, sans explication, dans la vie des hommes. Dans
ce pays, l’adolescence n’existait pas. Il n’y avait pas de temps, pas d’espace
pour les atermoiements de cet âge flottant, cet entre-deux obscur et indécis.
Cette société haïssait toute forme d’ambiguïté et elle regardait ces adultes
en devenir avec méfiance, les confondant avec ces affreux faunes de la
mythologie aux jambes de bouc et au torse de garçon.
Dans le vestiaire enfin vide, il retira son caleçon et tira de son sac le
maillot bleu ciel que sa mère lui avait offert. Tandis qu’il l’enfilait, il
songea qu’il n’avait jamais vu le sexe de son père. Cette pensée le fit rougir
et son visage devint brûlant. À quoi ressemblait son père quand il était nu ?
Lorsqu’ils étaient enfants, Amine les emmenait parfois à la mer dans le
cabanon du docteur Palosi et de sa femme Corinne. Avec le temps il avait
pris l’habitude de seulement les déposer et de revenir les chercher deux ou
trois semaines plus tard. Jamais il ne descendit sur la plage et ne se mit en
maillot. Il prétendait qu’il avait trop de travail et que les vacances étaient un
luxe qu’il ne pouvait pas se permettre. Mais Selim avait entendu Mathilde
affirmer qu’Amine avait peur de l’eau et s’il les abandonnait à leurs joies
estivales c’est parce qu’il ne savait pas nager.
La joie. Les vacances. Tout comme il ignorait à quoi ressemblait le sexe
de son père, Selim ne se rappelait pas avoir vu celui-ci s’adonner à des
loisirs, jouer, se détendre, rire ou faire la sieste. Son père ne cessait de
pourfendre les traîne-savates, les paresseux, les bons à rien, qui ne
connaissaient pas la valeur du travail et perdaient leur temps à se plaindre.
Il trouvait ridicule la passion de Selim pour le sport : le club nautique mais
aussi l’équipe de football dont il faisait partie et avec laquelle il jouait tous
les week-ends. D’aussi loin qu’il s’en souvienne, il semblait à Selim que
son père avait toujours porté sur lui un regard désapprobateur.
Son père le glaçait, le pétrifiait. Il suffisait qu’il sache qu’Amine était là,
dans les parages, pour ne plus parvenir à être lui-même. Et, à vrai dire, toute
la société lui faisait cet effet. Le monde dans lequel il vivait avait le regard
de son père et il lui paraissait impossible d’être libre. Ce monde était plein
de pères auxquels il fallait témoigner son respect : Dieu, le roi, les
militaires, les héros de l’indépendance et les travailleurs. Toujours, quand
quelqu’un vous abordait, au lieu de vous demander votre nom, il
s’enquérait : « De qui es-tu le fils ? »
Avec les années, alors qu’il était de plus en plus évident qu’il ne
deviendrait pas, comme son père, paysan, Selim se sentit un peu moins le
fils d’Amine. Il pensait parfois à ces artisans dans les ruelles de la médina et
aux jeunes apprentis qu’ils formaient dans leurs ateliers en sous-sol. Les
chaudronniers, les tisserands, les brodeurs et les charpentiers qui nouaient
avec leurs maîtres des relations pleines de déférence et de gratitude. Le
monde fonctionnait ainsi : les anciens transmettaient leur art aux plus jeunes
et le passé pouvait continuer d’infuser le présent. C’est pour cela qu’il
fallait embrasser l’épaule ou la main de son père, qu’il fallait se baisser en
sa présence et lui signifier son entière soumission. On ne se libérait de cette
dette que le jour où l’on devenait soi-même père et où l’on pouvait dominer
à son tour. La vie ressemblait à la cérémonie d’allégeance où tous les
dignitaires du royaume, tous les chefs de tribu, tous les hommes fiers et
beaux dans leur djellaba blanche, dans leur burnous, embrassaient la paume
du souverain.
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Vidéo de Leïla Slimani
La romancière Leïla Slimani vient rendre hommage sur le plateau à Salman Rushdie. Plus qu'un écrivain qu'elle admire, elle considère celui qu'elle a rencontré il y a plusieurs années sur le plateau de "La grande librairie" comme un ami. Une amitié dont elle est fière de parler, et qui est la preuve que les écrivains se rencontrent et échangent sur leurs idées. La romancière explique qu'elle admire cet homme qu'elle a découvert pour la première fois à la télévision à l'âge de 8 ans et qui lui a fait changer sa vision de la littérature. C'est ce jour-là qu'elle a compris que les écrivains étaient des êtres bien réels grâce à celui qu'elle qualifie de "héros de la pensée". Elle a également pris conscience que les livres n'étaient pas seulement un objet décoratif mais pouvait créer "du débat, du scandale, de la violence, mais aussi de l'émerveillement".
Retrouvez l'intégralité de l'interview ci-dessous:  https://www.france.tv/france-5/la-grande-librairie/
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