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EAN : 9782070407255
265 pages
Gallimard (03/03/1999)
3.03/5   15 notes
Résumé :

" Je suis rentré à Paris dans la nuit. L'avion avait du retard. En traversant la cour silencieuse, en ouvrant la porte du studio, j'ai eu une sensation de grande étrangeté. Tout était en ordre, en attente, personne n'était venu, mais c'était comme si je n'avais pas bougé, comme si j'étais resté assis devant mon bureau pendant mon absence : un autre volume. Je me suis vu distinctement du dehors, penché... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (1) Ajouter une critique
Je suis un peu surpris d'être le premier à rédiger une critique de ce livre, compte-tenu du nombre de citations proposées et de la notoriété de l'auteur. Bon, allez, je me risque. Livre trouvé dans un vide-grenier. Premier livre de Philippe Sollers que je lis ou plutôt que je tente de lire. Les première pages promettent beaucoup. On y voit un homme qui décrit son installation dans un studio dans une grande ville. Les propos sont plutôt laconiques, extrêmement détachés. Un peu à la façon de Houellebecq, ce qui attise mon désir. Puis, peu à peu, je déchante. L'objet de mon désir se dilue dans des considérations dont on voit de moins en moins le sens et le devenir. Des liens se maintiennent avec les enfants d'anciennes connaissances du narrateur mais décédées ou perdues de vue, ce qui explique sa relative solitude. Puis on en vient à des considérations sur Rimbaud, Hölderlin… qui seront récurrentes au fil des pages. Et puis… au bout d'une cinquantaine de pages, je me perds irrémédiablement dans les méandres de ces réflexions absconses sur les contingences de la vie, la musique, Dieu… Fidèle à mon habitude, je répugne à lâcher le livre immédiatement et vais voir quelques pages plus loin, en diagonale. Et le narrateur me perds encore plus où c'est moi qui le perds. Toujours est-il que nous ne nous comprenons plus, le narrateur et moi, le lecteur. Alors, je suis allé voir du côté de Wikipedia ce qui se dit sur l'auteur. Et je me rends compte que je ne suis pas le seul lecteur que Sollers à perdu en chemin. Sa gloire, en 1997, date de l'édition de ce livre, est déjà apparemment perdue, me dit-on. Les livres qu'il fallait lire étaient plutôt « Le parc » ou le « Lys d'or ». Il est, par ailleurs, très connu pour avoir produit une littérature expérimentale, qui m'échappe un peu, et est maintenant plutôt reconnu en tant qu'"intellectuel" dans le paysage littéraire français. « Studio » n'est pas vraiment ce qu'on peut appeler un roman. Pas réellement d'intrigue et le fils conducteur est très mince. Bref, si je voulais découvrir cet auteur, je me suis vraisemblablement trompé de livre.
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Citations et extraits (20) Voir plus Ajouter une citation
Je cherche le dissemblable, l’inamical de fond, l’opposé sexuel, racial ou social. J’aime d’instinct les Gitans, les Juifs, les noirs, les chinois, les femmes les plus étrangères, les différences d’âges, de rites, de signaux. J’aime que l’on ne soit pas moi, j’aime admirer et apprendre. Rien de plus répréhensible, plus tard, que ce goût pour l’étude et l’admiration.
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Le dimanche 4 octobre 1891, à Marseille, Isabelle Rimbaud prend des notes près du lit d’hôpital de son frère. Il est plongé, dit-elle, dans une sorte de léthargie qui n’est pas du sommeil (la douleur l’empêche de vraiment dormir), mais plutôt de la faiblesse. Et elle ajoute : « En se réveillant, il regarde par la fenêtre le soleil qui brille toujours dans un ciel sans nuages, et se met à pleurer en disant que jamais plus il ne verra le soleil dehors. ’J’irai sous la terre, me dit-il, et toi tu marcheras dans le soleil ! " Et c’est ainsi toute la journée, un désespoir sans nom, une plainte sans cesse. »

Voilà qui est plus sérieux. Il n’y a aucune raison de mourir, et toute curiosité de ce côté-là est profondément malade. La Momie [24] était donc nécrophile ? Eh oui, bien sûr, l’éternel problème est là. Ce n’est pas par hasard si la Bible n’arrête pas de répéter sur tous les tons que le Dieu qui parle à travers elle est un Dieu des vivants, pas des morts. Laissez les morts enterrer les morts, laissez les morts abuser les morts. « Ne vous laissez pas mettre au cercueil », a lancé Artaud une fois. C’est-à-dire, raisonnablement : « Ne soyez jamais, par avance, en train de vous voir mettre au cercueil ou en cendres. » « je crois aux forces de l’Esprit », a dit la Momie, « je ne vous quitterai pas ». Quelle bizarre incantation, quelle étrange façon de vouloir squatter les psychismes ! C’est du Christ rewrité : « je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix, je suis avec vous jusqu’à la fin du monde », etc. Mais là, qu’on le veuille ou non, c’est un dieu vivant qui est censé parler, et non pas un mort vivant, c’est-à-dire le contraire d’un bienheureux taciturne... Rien à voir, pas la moindre table tournante, le soleil réel, les arbres et les fleuves réels, un ciel toujours bleu réel, un réel sans fin plus réel. Et même, allons-y, un rite anthropophagique « J’attends Dieu avec gourmandise », dit quelque part Rimbaud, toujours précis) qui révulse, à juste titre, les puritains de tous les âges, pornographes ou coincés divers, selon les cas. C’est quand même amusant, cette pilule contraceptive christique : avortement du cadavre, bout de pain gratis ! Démonstration ? Prenez un pape, jetez-le dans la mêlée, et vous serez édifié : délires, dévotions débiles, vomissements, agenouillements, crises de nerfs, grimaces obscènes, rictus, transes, scatologie, rien ne manque à la scène. Personne n’est plus proche, finalement, d’une religieuse en cornette qu’un bon franc-maçon militant, un anarchiste recuit, un trotskyste revitaminé, un homosexuel sensible, une féministe de choc. Vous ajoutez deux curés intégristes, trois pasteurs pincés, quatre rabbins réprobateurs, cinq imams frénétiques, et la boucle est bouclée : vive le pape ! Après quoi, vous pourrez écouter le sermon habituel de la Libre-Pensée, dans lequel il est question de tout, sauf de penser.
Mais, au fait, qu’appelle-t-on penser ?

— C’est vrai, dit Stein, la Momie ne pensait pas. Il calculait, rusait, sentait, anticipait, divisait, régner, mais penser au fond, lui restait opaque. Il trouvait les philosophes inutilement compliqués et sans importance, ce qui, entre nous, est vrai la plupart du temps. En revanche, gourouterie, magie, tendance à l’escroquerie, hâblerie, poudres de pseudo-orgies, tout l’amusait, lui paraissait plausible. Comme tous les grands sceptiques, il y croyait. Pas vraiment, mais quand même. Décidément, le dix-neuvième siècle...
— Deux mille ans, cinq mille ans... Écoutez : « Si les vieux imbéciles n’avaient pas trouvé du moi que la signification fausse, nous n’aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s’en clamant les auteurs ! »
— De qui est-ce ?
— Rimbaud, 15 mai 1871.
— Huit jours avant la Semaine sanglante ?
— Cela même.
— Il a quel âge à ce moment-là ?
— Seize ans et demi.
— L’énigme commence.
— Elle n’est pas près de finir.

Le 28 octobre 1891, Isabelle Rimbaud, épuisée, raconte : « Maintenant c’est sa pauvre tête et son bras gauche qui le font le plus souffrir. Mais il est le plus souvent plongé dans une léthargie qui est un sommeil apparent, pendant lequel il perçoit tous les bruits avec une netteté singulière. Puis, la nuit, on lui fait une piqûre de morphine.

« Éveillé, il achève sa vie dans une sorte de rêve continuel : il dit des choses bizarres très doucement, d’une voix qui m’enchanterait si elle ne me perçait le coeur. Ce qu’il dit, ce sont des rêves, pourtant ce n’est pas la même chose du tout que quand il avait la fièvre. On dirait, et je le crois, qu’il le fait exprès.
« Comme il murmurait ces choses-là, la soeur m’a dit tout bas : " Il a donc encore perdu connaissance ? " Mais il a entendu et est devenu tout rouge ; il n’a plus rien dit, mais, la soeur partie, il m’a dit : " On me croit fou, et toi, le crois-tu ? " Non, je ne le crois pas, c’est un être immatériel, presque, et sa pensée s’échappe malgré lui. Quelquefois, il demande aux médecins si eux voient les choses extraordinaires qu’il aperçoit, et il leur parle et leur raconte avec douceur, en termes que je ne saurais rendre, ses impressions ; les médecins le regardent dans les yeux, ces beaux yeux qui n’ont jamais été aussi beaux et plus intelligents, et se disent entre eux : "C’est singulier." Il y a dans le cas d’Arthur quelque chose qu’ils ne comprennent pas.
« Les médecins, d’ailleurs, ne viennent presque plus, parce qu’il pleure souvent en leur parlant et cela les bouleverse.
« Il reconnaît tout le monde. Moi, il m’appelle parfois Djami, mais je sais que c’est parce qu’il le veut, et que cela rentre dans son rêve voulu ainsi ; au reste, il mêle tout et... avec art. Nous sommes au Harar, nous partons toujours pour Aden, et il faut chercher des chameaux, organiser la caravane ; il marche très facilement avec la nouvelle jambe articulée, nous faisons quelques tours de promenade sur de beaux mulets richement harnachés ; puis il faut travailler, tenir les écritures, faire des lettres. Vite, vite, on nous attend, fermons les valises et partons. Pourquoi l’a-t-on laissé dormir ? Pourquoi ne l’ai-je pas aidé à s’habiller ?
Que dira-t-on si nous n’arrivons pas au jour dit ? On ne le croira plus sur parole, on n’aura plus confiance en lui ! Et il se met à pleurer en regrettant ma maladresse et ma négligence : car je suis toujours avec lui et c’est moi qui suis chargée de faire tous les préparatifs. »


Isabelle, ici, écrit à sa mère, laquelle se moque pas mal que son fils mourant, Arthur, ait ou non des visions poétiques augmentées par l’effet de la morphine. Une mère veut le corps ; une soeur, l’âme ; reste l’esprit si l’on veut, à travers les mots qui, modelés d’une certaine façon, déclenchent une jalousie métaphysique inextinguible (celle de Verlaine, par exemple, tantôt exaltée, tantôt amère). Isabelle deviendra exécutrice testamentaire des écrits de son frère, elle canonisera ces dernières scènes passées à son chevet (qui ont donc duré un certain temps, du 28 octobre au 10 novembre), en notant malgré tout qu’il n’arrête pas de répéter « Allah Kerim, Allah Kerim ! » « la volonté de Dieu, c’est la volonté de Dieu, qu’elle soit... »). Il est devenu pour elle « un saint, un martyr, un élu ». Comment pourrait-elle formuler autrement ce qui se révèle à elle ?

Elle écrit encore, en 1896 :
« Par moments, il est voyant, prophète, son ouïe acquiert une étrange acuité. Sans perdre un instant connaissance j’en suis certaine), il a de merveilleuses visions : il voit des colonnes d’améthystes, des anges marbre et bois, des végétations et des paysages d’une beauté inconnue, et pour dépeindre ces sensations il emploie des expressions d’un charme pénétrant et bizarre...

« Quelques semaines après sa mort je tressaillais de surprise et d’émotion en lisant pour la première fois les Illuminations.
« Je venais de reconnaître, entre ces musiques de rêve et les sensations éprouvées et exprimées par l’auteur à ses derniers jours, une frappante similitude d’expression avec, en plus et mieux dans les ultimes expansions, quelque chose d’infiniment attendri et un profond sentiment religieux.
« Je crois que la poésie faisait partie de la nature même d’Arthur Rimbaud ; que jusqu’à sa mort et à tous les moments de sa vie le sens poétique ne l’a pas abandonné un instant. « Je crois aussi qu’il s’est contraint à renoncer à la littérature pour des raisons supérieures, par scrupule de conscience : parce qu’il a jugé que "c’était mal" et qu’il ne voulait pas y "perdre son âme". »

Oui, comment pourrait-elle s’exprimer autrement ? Et pourtant, elle a raison : la poésie n’a rien à voir avec la littérature, la transformer en littérature est très mal, non pas pour des raisons morales ou religieuses, mais simplement parce que la question ne se pose pas. Rien de plus naturel, concret, évident, la poésie, on ne la fabrique pas, on la vit, on la respire, on l’habite ; elle vous vit, elle vous respire, elle vous habite, le soleil brille, le ciel est bleu, la neige tombe, la mer miroite, la voix parle, l’oeil voit. Pourquoi pas Allah Kerim ? Pourquoi pas la Vierge, les saints, les martyrs, le concert ? Pourquoi pas des anges marbre et bois ? Pourquoi pas ici, en ce moment même, cette table et l’immédiateté de son bois ?

Je comprends, je comprends... C’est ce que chacun vit, au fond, sans oser se le dire : l’instant, le moment pour rien, en Abyssinie ou ailleurs, le tournant, la porte invisible, voilà on est de l’autre côté, agent secret de sa propre existence, on y est, ça y est, on y est. Vous pouvez laisser tomber l’apparence, laisser aux autres la revanche de l’apparence. Qu’importe qu’ils vous voient petit, grand, jeune, vieux, riche, pauvre, malade, en bonne santé, mourant, cadavre, gai, triste, brun, blond, sobre, ivre, habillé, nu, muet, parlant, présent, absent ? Abandonnez-leur tout ça, ils sont contents.
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Rimbaud, depuis le Harar, dit souvent qu’il veut rentrer avec ses économies, se marier, avoir un fils qui deviendra ingénieur, des trucs comme ça, très simples, qui font encore hurler les poètes littérateurs ou les romanciers littérateurs occupant l’espace pour cacher que tous les hommes sont poètes et romanciers par définition. En tout cas, la première lettre d’Isabelle nous renseigne sur l’essentiel. C’est elle, il le lui dit, qu’il va épouser, faire travailler, emmener là-bas pour remplacer son domestique et petit ami Djami, à qui il charge sa soeur de verser de l’argent après sa mort. C’est elle qui se confond dans sa « rêverie » avec une indigène qui a habité avec lui pendant un certain temps dans ce trou perdu du Yémen. « Au reste, écrit Isabelle, il mêle tout et... avec art. » Au reste, au reste... Impossible, avec la bonne oreille, de ne pas entendre ici une nouvelle Électre parlant de son frère chéri et vengeur, Oreste [25] . Rimbaud pense réellement que s’il se tire de ce mauvais pas, de cette maudite jambe, il prendra sa soeur avec lui, son enfant, sa soeur, et qu’ils iront vivre là-bas ensemble. Évidemment, il y a du boulot : caravanes, comptabilité serrée, correspondance. Mais souvent, aussi, on se repose. Les soirées sont longues, on n’entend que quelques prières d’Arabes isolés ou les chiens qui aboient.

On peut se parler à demi-mot. Tu es de mon sang, et le sang ment moins que bien d’autres choses. Tu crois vraiment en Dieu ? Va pour Dieu.

Voici ce que dit l’âme soeur : « Que peut me faire la mort, la vie, et tout l’univers et tout le bonheur du monde, maintenant que son âme est sauvée ? [...] Quand je suis rentrée près de lui, il était très ému, mais ne pleurait pas ; il était sereinement triste, comme je ne l’ai jamais vu. Il me regardait dans les yeux comme il ne m’a jamais regardée. Il a voulu que j’approche tout près, il m’a dit : "Tu es du même sang que moi : crois-tu, dis, crois-tu ?" J’ai répondu : "Je crois : d’autres bien plus savants que moi ont cru, croient ; et puis je suis sûre à présent, j’ai la preuve, cela est !"
« Il m’a dit avec amertume : "Oui, ils disent qu’ils croient, ils font semblant d’être convertis, mais c’est pour qu’on lise ce qu’ils écrivent, c’est une spéculation ! " J’ai hésité, puis j’ai dit : "Oh ! non, ils gagneraient davantage d’argent en blasphémant ! " Il me regardait toujours avec le ciel dans les yeux : moi aussi. Il a voulu m’embrasser, puis : "Nous pouvons bien avoir la même âme, puisque nous sommes du même sang. Tu crois, alors ?" Et j’ai répété : "Oui, je crois, il faut croire". »

Voilà un mariage mystique et incestueux de la plus belle eau, ou je ne m’y connais pas. On comprend qu’il scandalise tout le monde, dévots, antidévots, simples veaux. Sacré Rimbaud : Vitalie, Isabelle... Les yeux dans les yeux, le ciel même dans les yeux des yeux... Ils seront maintenant tous follement jaloux d’Isabelle.

« Alors il m’a dit : "Il faut tout préparer dans la chambre, tout ranger, il va revenir avec les sacrements. Tu vas voir, on va apporter les cierges et les dentelles ; il faut mettre des linges blancs partout. Je suis donc bien malade" ! »

Eh oui, il est vraiment très malade... Et Isabelle, tous comptes faits, est une jolie et sérieuse jeune femme de province qui se débrouille comme elle peut face à une situation énorme. Elle n’a rien à voir avec la pseudo-sainte ou l’horrible bigote falsificatrice que le cinéma social va mettre en scène à partir de là. Quand le grand mensonge familial est ébranlé sur ses bases, il produit immédiatement son film-écran, son film-fumée, son film-bavardage-à-côté, religieux à droite, antireligieux à gauche. Tout, mais pas ça :

Mon âme éternelle,
Observe ton voeu
Malgré la nuit seule
Et le jour en feu.

Voilà : ce matin, le ciel, à l’est du studio, est rouge comme des braises de satin. Je sors à nouveau de la nuit seule. Je tutoie mon âme éternelle, ce qui, avouons-le, ne m’arrive pas si souvent. Elle observe son voeu, cette âme, malgré les brûlures noires du temps, de la solitude. Il vaut mieux dormir, à présent.

Philippe Sollers, Studio, Gallimard, 1997, p. 139-151.
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Le 19 avril 1812, l’année du désastre français en Russie, le menuisier Zimmer écrit à la mère de Hölderlin :

« Son esprit poétique se montre toujours aussi actif, ainsi il a vu chez moi le dessin d’un temple. Il m’a dit que je devrais en faire un comme cela en bois, à quoi j’ai répliqué qu’il me fallait travailler pour gagner mon pain, que je n’étais pas assez heureux pour pouvoir vivre comme lui dans le Repos philosophique. Il m’a répondu aussitôt : "Hélas, je suis pourtant un pauvre homme", et dans la minute même, il a écrit pour moi les vers suivants sur une planche :

Les lignes de la vie sont diverses
Comme les routes et les contours des montagnes
Ce que nous sommes ici, un Dieu là-bas peut le parfaire
Avec des harmonies et l’éternelle récompense et le repos. »

Madame Hölderlin mère montre cette lettre du menuisier au Pasteur. Ils hochent la tête ensemble. Le petit-fils du Pasteur la montre au Professeur, qui la lègue à son petit-neveu l’Éditeur, lequel la transmet au Poète officiel, qui connaît le Directeur, lequel sponsorise une exposition de manuscrits, dessins et tableaux poétiques, déjà tous vendus à des collectionneurs eux-mêmes conservateurs. « Vous voyez bien, commente le Poète officiel, au sujet du poème contenu dans la lettre du menuisier Zimmer, ce n’est presque rien. » De nos jours, en mars, la Directrice de la tour Zimmer transformée en musée me regarde d’un air soupçonneux. Il fait beau, le soleil brille sur le parquet ciré, un vase rempli de roses rouges est posé sur le sol, au centre de l’ancienne chambre, la Directrice trouve que je n’aurais pas dû ouvrir la fenêtre pour respirer l’air de la vallée traversée par le beau Neckar long de trois cent soixante kilomètres. Elle est blême de réprobation et de fureur rentrée, maintenant, parce que je m’attarde trop, selon elle, devant les vitrines où sont exposés les papiers de Hölderlin couverts de sa fine écriture noire, parce que je murmure pour moi-même les dates inscrites là, sous mes yeux : 2 mars 1648, 24 mai 1778, 25 décembre 1841, 9 mars 1840, 15 novembre 1759, 24 mai 1758, 24 janvier 1676, 24 janvier 1743, 24 mai 1748, 24 mai 1758, et encore 24 mai 1748. La Directrice, sur ma gauche, tapote légèrement la vitrine, je vois son alliance et son rouge à ongles, elle ne dit rien de façon indignée, sauf, à un moment : « Vous cherchez quelque chose de particulier ? » Ah oui, de très particulier, en somme, dans ce rayon de soleil, là, sur les papiers à peine jaunis par le temps, mais la Directrice n’en peut plus, elle attend des journalistes et un photographe, il doit y avoir aussi la télévision, la Directrice est exaspérée, une houle de haine la fait vibrer de toutes ses forces, elle referme violemment la fenêtre, manque de s’étaler les bras en avant dans le vase de fleurs, me pousse vers la sortie, me dit à peine au revoir, il y aura d’autres murs que celui de Berlin, des frontières meurtrières d’on­des, tenez-vous-le pour dit, sale type.


Les lignes de la vie sont diverses
Comme les routes et les contours des montagnes.

Vous voyez bien, rien, ou presque.
Mais c’est justement ce presque qui les irrite, les agite, les inquiète, les trouble. Ce rien n’est pas rien, il est même peut-être d’une folle richesse, et tout le reste, on le sent, pourrait soudain paraître superflu, nul, pauvre, inutile, faux. Ce rien est trop, beaucoup trop. Rassurons-nous, le monde étroitement réel et romanesquement falsifié existe, la Directrice et ses sentiments si intéressants existent, il y a mille choses à raconter tous les jours, des drames, des passions, des intérêts, des singularités, des nouveautés. Des cas extrêmes et tragiques comme ceux de Hölderlin, de Rimbaud, sont parfaitement isolables, d’ailleurs ils se sont jugés et punis eux-mêmes, nous en tirerons, si c’est nécessaire, autant de films déprimants qu’il faudra. Pas question d’arrêter l’industrie du disque. Il tourne désormais tout seul comme la planète, le disque. Et ne nous dites pas qu’il fait remonter, à travers sa rotation ultra-rapide, quelque chose d’invisible et d’à peine audible, quelque chose de tout simple à quoi nous n’aurions pas pensé en termes de chiffres assurés et de publicité réservée. Vous seriez alors un ennemi de la démocratie, on nous a d’ailleurs prévenus lors de la dernière réunion Son et Lumière.
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Pourtant, le menuisier Zimmer, chez lequel il a pris pension (un nom prédestiné, Zimmer, puisqu’il veut dire « chambre »), ne se plaint pas trop de son malade, voyez ce qu’il dit pendant l’été 1836 : « Oh ! en vérité il n’est plus du tout fou, ce qu’on appelle fou. Il est tout à fait sain de corps, il a bon appétit et boit sa bouteille de vin tous les jours à son heure. Il dort bien, sauf au plus chaud de l’été, où il rôde toute la nuit dans l’escalier. Mais il ne fait de mal à personne. C’est un bien agréable compagnon dans ma maison. Il se sert lui-même, s’habille et se met au lit tout seul. Il peut aussi penser, parler, faire de la musique, tout cela comme auparavant. » Là-dessus, le visiteur s’empresse de dire qu’il n’y a dans tout cela aucune cohérence. « C’est vrai », reconnaît le menuisier, qui est aussi charpentier. Le visiteur journaliste : « Et cet état a pu durer si long­temps sans une crise, sans une interruption ? » Le menuisier, soudain méfiant : « C’est en quoi il est vraiment souabe. Ce qu’est un Souabe, il l’est jusqu’au bout. »

Le journaliste a compris : le menuisier Chambre est aussi fou que son poète, ce sont là des histoires provinciales, archaïques, coupées de l’histoire mondiale et de la régulation des marchés. On fait un détour pour l’exotisme du lieu et de la situation, le bourgmestre et le pasteur hochent la tête, la femme du pasteur rougit, voilà où mène la philosophie trop compliquée, le cerveau explose, la subversion s’en mêle, les intellectuels, c’est connu, se sont toujours trompés. Ces jeunes gens autrefois, le pasteur me l’a dit, avaient de mauvaises fréquentations, des Français athées et débauchés et lui, justement, le fou, est allé en France, même Zimmer est obligé de le reconnaître, il me l’a dit l’autre jour au temple : « C’est la manie du paganisme qui lui a brouillé les idées. » Cette manie, on le sait, a été propagée par l’Antéchrist de l’Église de Rome, relayée ensuite par la Révolution. Elle est un grand danger pour la culture, l’éducation, l’État, l’Art, la Poésie, et sur­tout pour la femme au foyer. N’est-il pas vrai que ce délirant, autrefois précepteur refusant d’être pasteur, a été le suborneur d’une femme mariée mère de quatre enfants ? Que le scandale a été étouffé à grand-peine par le mari, l’honorable banquier Gontard de Francfort ? Il paraît que ce dément se fait appeler maintenant, par dérision, Monsieur le Bibliothécaire. Savez-vous que la dernière fois que je l’ai vu il m’a dit : « Mais non, mais non, que Votre Sainteté, Votre Altesse, Votre Grâce, se rassure. Sa Majesté veut-elle que je lui écrive un poème ? Sur l’été, le printemps, l’hiver ? Le passage des nuages ? Sur les moutons, là, sur ce pont ? »
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Dialogue autour de l'oeuvre de Philippe Sollers (1936-2023). Pour lire des extraits et se procurer l'essai SOLLERS EN SPIRALE : https://laggg2020.wordpress.com/sollers-en-spirale/ 00:04:45 Début
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