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ISBN : 9782742799398
Éditeur : Actes Sud (01/10/2011)

Note moyenne : 3.71/5 (sur 122 notes)
Résumé :
Lever de rideau. Ici une bretelle noire glisse sur une peau diaphane, là des yeux mi-clos quémandent un improbable pardon : parure et posture. Elles charment et abusent les sens, elles disent qui est le maître. Si le grand ordonnateur de ce manichéisme visuel s'appelle Shakespeare, nous ne sommes pas sur les planches du théâtre du Globe mais dans le centre de formation ultramoderne de la police madrilène. Des instructeurs y décryptent les codes élisabéthains, qui pl... >Voir plus
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Critiques, Analyses & Avis (29) Voir plus Ajouter une critique
Woland
  12 avril 2015
El Cebo
Traduction : Marianne Millon

ISBN : 9782330018771

J'ai attendu longtemps qu'il parût en format poche, aux Editions Babel Noir. Et mon attente a été récompensée. "L'Appât" est en effet désormais à mes yeux le chef-d'oeuvre absolu de son auteur, juste devant "La Théorie des Cordes" que nous avons déjà évoqué et que je place maintenant en seconde position. Comme d'habitude avec Somoza, l'action se situe dans un futur assez proche mais que nous ne pouvons dater avec précision. On sait simplement que tout se passe après le 11 septembre 2001 mais il n'y a pratiquement aucune allusion au grand choc de cultures qui occupe hélas ! de plus en plus notre quotidien. Disons cependant en gros que les armes classiques ne suffisent plus et que, sous l'influence de certaines personnes dont le fameux Victor Gens, les Espagnols, puis les Européens et les Occidentaux dans leur ensemble, ont accepté de mettre en oeuvre des armes humaines tout à fait indétectables : les appâts. (Perdu : les appâts ne se mettent pas d'explosifs autour de la taille et ne se font pas sauter en public. Les appâts sont l'aboutissement d'une civilisation très évoluée. Capice ? )
Les premiers appâts ont été recrutés par Victor Gens et entraînés par lui. Très vite, certains enfants ont participé au "programme". En général, il s'agissait d'enfants que la Vie avait déjà marqués de son sceau de feu mais qui avaient survécu. Comme Diana Blanco par exemple, notre héroïne, qui, aujourd'hui adulte et doutant un peu de sa "profession", semble vouloir "décrocher" pour épouser un ancien appât, Miguel Laredo, qu'elle assimile plus ou moins à une figure paternelle, sinon à celle d'un grand frère protecteur. Quand elle avait dix-douze ans, Diana a vu des truands, qui s'étaient introduits chez elle grâce à l'aide de la domestique, torturer et assassiner ses parents. Vaille que vaille, elle est parvenue à préserver (plus ou moins car elle s'en sort avec les tympans crevés) sa petite soeur, Vera et, si elle-même a survécu, c'est non seulement parce que la police a fini par débarquer avant que les pychopathes ne s'en prissent vraiment aux deux fillettes mais aussi parce que, en obéissant aux ordres de celui qui était leur chef, Diana lui a "donné" ce qu'il voulait, ce qui lui faisait le plus plaisir et ainsi retardé le moment fatal. (Perdu encore : entre le psychopathe et la petite Diana, ce n'était pas de la pédophilie. Chez Somoza, on raffine toujours : on fait dans l'intellectuel, il faudra vous y habituer. )
En d'autres termes, Diana avait en elle le don recherché par Gens. Dans son "collège" très spécial et dans sa "Ferme", encore plus étrange, elle a appris à le développer, sur fond de théorie mi-psychanalytique / mi-théâtrale et littéraire (ben oui Jelisavecplaisir : lire n'enrichit-il pas toujours la personnalité ? ) et elle est ainsi devenue un appât redoutable. Au moment où commence le roman, elle "piste" d'ailleurs deux tueurs très dangereux : l'un, surnommé l'Empoisonneur, qui expédie ses proies ad patres avec un poison d'origine inconnue ; l'autre, le Spectateur, ainsi nommé parce qu'il aime mettre en scène tortures et assassinats mais aussi parce que, de profilage en profilage, on en est arrivé à la certitude qu'il avait une bonne connaissance des théories de Victor Gens et que, pire encore, il avait au moins un assistant. Un sadique complet, quoi. S'il prenait l'envie à Dexter de s'occuper de lui, il aurait pas mal de pain sur la planche, croyez-moi.
Rassurez-vous : je ne chercherai pas à vous expliquer les théories, d'ailleurs très efficaces bien que totalement immorales, de Victor Gens. Je souligne néanmoins que, pour ne pas vous sentir trop dépaysé dans l'univers de "L'Appât", surtout si vous n'avez lu jusqu'ici aucun roman de Somoza, il vous faut avoir des bases en psychothérapie (après tout, l'auteur, de formation, est psychiatre-psychanalyste) et aussi vous y connaître un tant soit peu parmi les oeuvres de Shakespeare. Il vous faut aussi avoir entendu parler de John Dee, le célèbre astrologue élizabethain, inventeur, dit-on, du "Miroir Noir", qui apparaît çà et là dans quelques textes fantastiques de grande beauté ... Bon, d'accord, il vous faut quelques bases. Mais pas au point de vous affoler. Pour autant, si vous n'avez jamais lu Somoza, sans doute feriez-vous mieux d'entrer chez lui par une autre porte que cet "Appât" où il atteint à son zénith. Mais enfin, si vous choisissez de vous précipiter tout de suite dans ce policier-roman noir où la psyché et ses mystères tiennent une place si importante, à Dieu vat ! Si vous aimez ce qui est original et pourtant solidement structuré, les idées qui ne ressemblent à aucune autre et les écrivains qui cherchent à façonner un véritable univers, si complexe ou imparfait qu'il puisse paraître, "L'Appât" ne pourra que ... vous séduire.
A certains moments, le thème m'a évoqué, de manière ténue, celui de "L'Enfant des Colonels" Mais, à la différence de celui de Fernando Marías, ce livre n'est pas une apologie plus ou moins glauque de l'exploitation de l'humain. Somoza étudie une situation qui pourrait fort bien devenir réalité, de la même façon qu'il étudie, dans "Clara et la Pénombre", une autre forme d'exploitation du corps et de l'esprit, mais là non plus dans le monde de la Défense et de la Guerre mais dans le monde de l'Art. Loin de se révéler fasciné par les personnalités monstrueuses qu'il est obligé de créer pour étayer son roman, Somoza n'oublie jamais que, pour avoir atteint à un Mal aussi complet, il leur a fallu posséder également une parcelle d'humanité positive. le "talent" des appâts, dans leur ensemble, celui de Diana bien sûr, mais même celui de Claudia Cabildo, a quelque chose non de surnaturel mais de surhumain. Dans le cas de Cabildo, ce talent en est venu, hasard ou folie, à atteindre une perfection telle qu'elle cause les souffrances et la fin, presque apocalyptique, du personnage. Claudia Cabildo est, en quelque sorte, "celle qui a vu le Grand Dieu Pan" et, après cette vision, rien pour elle ne pouvait plus être comme avant.
Une fois de plus, José Carlos Somoza, dont l'imagination est vraiment des plus fertiles et des plus originales en notre époque si vulgaire qui confond "tapage" et "abrutissement" avec "talent" et "génie" , trouve le moyen d'interpeller la nôtre en façonnant peu à peu sous nos yeux un univers très réaliste et en même temps onirique et, ajouterai-je, en créant des questions existentielles tout à fait neuves, que l'on rencontrait jusqu'ici à la rigueur, et toujours présentées avec une certaine prudence, chez les grands maîtres de la SF mais rarement chez les écrivains non spécialistes de ce genre très particulier. Dans la SF, le lecteur dispose toujours d'un certain recul, loisir lui est laissé de se réfugier, s'il le désire, dans la certitude que le monde décrit est trop loin dans le temps et trop déformé par celui-ci pour qu'il soit réel. (Et puis, il y a l'arsenal habituel : vaisseaux spatiaux, extra-terrestres, clones, humanoïdes, etc, etc ... ) Dans ce que j'appellerai "le genre Somoza" car je ne lui connais pas d'équivalent, le lecteur est juste, tout juste au bord du monde imaginé par l'auteur : un seul pas en avant et il se pourrait que notre réalité devienne celle-là. le Temps, ici, ne nous protège plus : ce que raconte Somoza ne nous arrivera peut-être pas à nous, les quinquagénaires, mais nos enfants, à l'âge que nous avons, sont susceptibles d'y être confrontés. Comme nous-même, du jour au lendemain, d'un univers qui ne connaissait que la radio, la télévision et le cinéma, nous avons basculé - et avec quel naturel, quel bonheur même ! - dans celui d'Internet à domicile et tous les jours.
Pour en revenir à l'intrigue de "L'Appât", tenter de vous la résumer vous embrouillerait plus qu'autre chose. Prenez les personnages comme ils viennent et tels qu'ils se présentent. Je ne dirai pas que les habitués, pas seulement de Somoza mais aussi du genre policier / roman noir en général, ne détecteront pas tout de suite le détail qui ne colle pas et ne soupçonneront pas une fin bien plus complexe que prévue, mais laissez-vous immerger : en bonne logique, vous ne lirez pas la fin avant d'y être réellement arrivés, tout simplement parce que, pas un instant, vous ne vous ennuierez. Laissez-vous envoûter aussi car José Carlos Somoza, de livre en livre, se révèle vraiment un très grand magicien.
Bien supérieur à John Dee, si vous voulez mon avis. Quant à sa théorie personnelle sur l'universalité des thèmes shakespeariens, ma foi, elle se défend. Qui sait ? Qui peut savoir ? ...
Lisez "L'Appât" et découvrez un écrivain dont le XXème comme le XXIème siècles garderont le nom gravé sur leurs Tablettes de la Littérature : José Carlos Somoza. ;o)
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zorazur
  07 juin 2012
J'ai fini L'appât. Ouf ! Je l'ai lu finalement plutôt rapidement, car qu'on le veuille ou non, on est pris par cette histoire et ses multiples rebondissements et jusqu'à la fin on va de surprise en surprise en se demandant qui peut bien être le vrai méchant de l'histoire. Un peu comme dans un policier d'Agatha Christie où on attend la révélation finale que fait Hercule Poirot après avoir réuni en cercle tous les suspects, quand le lecteur haletant sait très bien qu'alors même qu'il a soupçonné à peu près tous les personnages qui apparaissent dans l'histoire, il est incapable de se douter de l'identité du coupable. Et çà marche à chaque fois.
Bon, là aussi çà marche. Là aussi, on soupçonne tout le monde, là aussi jusqu'à la fin on ne sait pas vraiment qui est le méchant (il faut dire que c'est assez confus), sauf que là on risque bien d'aboutir à la conclusion que tout le monde est méchant.
Mais rien à faire, je n'ai pas retrouvé le génial auteur de la théorie des cordes, qui reste pour moi le chef-d'oeuvre de Somoza. La clé de l'abîme, je n'en parle même pas tellement c'était une ânerie de première. Daphné disparue est une lecture qui m'a profondément ennuyée et où je n'ai pas compris grand-chose. Clara et la pénombre reste un grand moment de ma vie de lectrice. La dame n°13 est un monument. Ces deux derniers romans plus La théorie des cordes ont ceci de commun que seul un psy peut en être l'auteur. Plus encore qu'un psy : quelqu'un qui a l'habitude de voyager dans les recoins les plus sombres, les plus inavouables, les plus monstrueux, de la conscience humaine. de toutes les consciences ou seulement celles de psychopathes avérés, avides des sensations fortes que seule provoque la souffrance des autres ? A moins que nous ne soyons tous des psychopathes qui nous ignorons.
L'appât ressort de cette veine,un peu, même si Somoza n'a pas retrouvé la verve, l'inventivité, et la capacité à faire croire à son lecteur que tout cela est vrai, qui a guidé sa plume dans La théorie des cordes. Bon, d'accord, je ne me suis pas ennuyée. Mais qu'est-ce que c'est que cette série de délires où l'on découvre des théories que même le plus fous des psys ne saurait imaginer ? Des psynomes, vous savez ce que c'est, vous ? Moi ce n'est qu'au bout d'au moins 250 pages (le livre en comporte 400, et je vous conseille de tenir au moins jusqu'à la page 300 car c'est là que çà s'endiable) que j'ai commencé à comprendre. C'est embêtant de mettre aussi longtemps pour comprendre, car toute l'histoire tourne autour de ce truc. Et ces histoires de philias : pour résumer, on peut être philique de Travail, de Proie, de Négociation, de Sang, de Beauté (voyez, au moins c'est éclectique). Chaque philia correspond vaguement à des masques (pas des masques de carnaval, bien pire, je vous laisse découvrir), à des tenues (des talons noirs, des tops orange fluo, des pantalons en latex pourpre et j'en passe) et le principe c'est qu'il suffit que je lève les bras ou que je fronce un sourcil pour faire déferler en vous des vagues de plaisir telles que vos nuits les plus torrides auront de relents de couvent des clarisses.
Au milieu de tout çà, il y a de fausses putes et des vrais criminels, des enfants maltraités et des professeurs chenus, des flics qui s'ennuient et des médecins ambigus, des mannequins malmenés dans une ferme déserte et des délinquants au milieu d'une zone ravagée par une vieille bombe atomique.
Il y a des crochets, des forets, des lames bien aiguisées que n'aurait pas reniées Sade.
Il y a des inventions futuristes rigolotes, genre montre ordinateur, ordinateur quantique, brouilleur d'image, et des caméras de surveillance absolument partout. Quand on vous appelle au téléphone, ce n'est pas la peine de décrocher un combiné, vous dites « répondre » et grâce aux hauts-parleurs partout dans l'appartement, vous menez votre conversation de la salle de bains à la cuisine (au fait le four à micro-ondes a un écran tactile).
Et puis il y a Shakespeare. Car c'est lui le coupable par lequel tout arrive, l'inventeur des psynomes, des philias et de tout le reste. Qui veut devenir appât s'entraîne sur les bandes enregistrées de ses pièces, et pour qui n'a pas lu toute son oeuvre, ce n'est même pas la peine de candidater à l'emploi d'appât auprès du département de la psychologie criminelle.
Mais à la fin de cette histoire d'une complication inouïe, on ne peut que se dire «Tout çà pour çà ?»
Alors si vous n'avez jamais lu Somoza, lisez plutôt La théorie des Cordes, çà ressemble à quelque chose.
Et au moins, çà m'a donné envie de relire ou de découvrir quelques pièces de Shakespeare.
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florencem
  12 novembre 2015
J'ai un avis assez mitigé concernant ce roman. Certains éléments m'ont plu mais j'avoue que le négatif ressort beaucoup plus et qu'au final, je n'ai pas réellement apprécié ma lecture. J'ai lu le livre mais sans entrer dedans, et j'avoue que ce n'est pas la meilleure façon de lire. C'est dommage, car ce livre m'avait été offert et je sais que les goûts et les couleurs ne se commandent pas, mais j'aurais aimé avoir un autre avis sur L'appât.
La première chose qui m'a gênée et le fait que le thème du roman soit compliqué et qu'au final je n'ai pas trouvé que nous avions assez d'explications. C'est mon côté scientifique qui ressort. J'ai cette manie de toujours vouloir comprendre. Et là, même si au fur et à mesure, on arrive à plus ou moins saisir le concept des psynome et philia, j'avoue qu'il y a de quoi vous donner mal au crâne. Ce qui est « rassurant » c'est que même notre héroïne ne semble pas maîtriser non plus cela, du moins le théorique. Pour la pratique, c'est un as. le second point est que je n'arrive pas à comprendre comment l'utilisation des psynome est à ce point une arme létale. A certains moments, j'ai plus vu cela comme une sorte d'hypnose, de contrôle de l'esprit. Et avec du recul, je pense que c'est en grande partie cela, sauf qu'on y ajoute le plaisir, le désir et le sexe… Et là, nous tombons sur le troisième point que je n'ai pas apprécié…
L'ambiance du roman est assez glauque. Les appâts sont des personnes brisées dont on se sert depuis le plus jeune âge pour attraper des criminels. Pour ajouter un peu à l'horreur de la situation, on les utilise comme objets sexuels, et ils ont droit à des entrainements, des mises en situation réelles… Et là, je dis non. J'ai essayé de faire abstraction de cela, mais c'est difficile. On prend des personnes brisées, on les brise encore plus, on les humilie, on joue avec elle pour attraper des criminels. Une idée franchement tordue et écoeurante. La fin justifie les moyens en quelque sorte. Et pour faire passer la pilule, on nous dit que les appâts aiment être des appâts car cela leur donne un énorme pouvoir…
Cependant, j'avoue que l'auteur a bien su saucissonner son intrigue. Et au final, ce n'est pas une mais trois enquête que nous suivons. Je ne me suis doutée que de peu de choses, et cela est toujours un point très positif pour moi dans un thriller. Il n'y a rien de pire que de deviner qui est le tueur dès les premières pages (sauf quand c'est un choix de l'auteur, cela va s'en dire). Tout se déroule par étape et chacune des enquêtes se finit séparément sans embrouille entre elles. Et le plus important, l'auteur nous explique le pourquoi du comment. J'aime aussi savoir pourquoi les tueurs agissent de la sorte, même si au final on apprend que ce sont des psychopathes (je parle en général pas pour le roman en particulier). du coup, ce côté-là du roman, la partie vraiment thriller a été très intéressante. Et c'est vraiment ce que j'ai apprécié.
Côté personnage, Diana, notre héroïne est aussi intéressante. Je ne me suis pas attachée à elle, j'ai vraisemblablement du mal avec les personnages féminins principaux écrits par des hommes, mais elle est forte, déterminée, sûre d'elle juste ce qu'il faut, et sa vision du monde n'est pas faussée. J'entends par là qu'elle se rend compte de choses que beaucoup d'appâts ne voient pas. Pour les autres personnages, aucun d'eux n'est vraiment ressorti. Claudia est peut-être une exception. Son personnage était vraiment intriguant et j'ai apprécié son développement.
Un thriller donc en demi teinte qui fait ressortir le pire de l'espèce humaine par bien des aspects et qui joue dangereusement avec la folie de l'esprit. A ne pas mettre entre les mains de n'importe qui.
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Apoapo
  07 février 2016
José Carlos Somoza confirme sa vocation de charmeur de serpent. Son instrument : extraire d'un univers inattendu (la littérature, les arts plastiques, la philosophie, la physique) quelques idées ou quelques concepts de fiction, mais à peine, et les appliquer ailleurs, dans un univers reconnaissable dans le quotidien du lecteur, quelle que soit l'époque où l'action se déroule, où ils germent en une succession haletante de monstruosités. Recette invariable. Et l'on s'y laisse prendre invariablement.
Ici, l'univers, c'est le théâtre de Shakespeare. Et personne n'ignore que sa richesse en a fait surgir des dizaines de lectures ésotériques et secrètes. Un chapitre du roman par pièce et par illustration des concepts.
Les concepts ont trait à la psychologie du désir, "épicentre de notre psyché". le "psynome" est comme le génome : chaque être humain en possède un type, et un expert pourrait les reconnaître et les classer en un ensemble de nombre réduit. Ce qui caractérise le psynome, c'est d'être irrésistiblement attiré par un désir, appelé "philia" et possédant des dénominations séduisantes, qui peut être convoqué par des techniques théâtrales : gestes, scènes, visions d'un fragment de peau, évocation d'un sentiment, posture, costumes, intonation de la voix, fragment de texte récité... cela s'appelle un "masque". L'apparition d'un masque évoquant sa philia spécifique rendrait le spectateur entièrement impuissant, incapable du moindre acte de volonté, submergé par une vague écrasante et irréversible de plaisir, "accroché" à, voire "possédé" par l'acteur comme sous hypnose, quitte à ce que celui-ci décide de lui provoquer une "disruption". [Étonnant abîme de toute vision romantique de l'amour... Postmodernité, que je t'aime !]
Tout cela, Shakespeare l'aurais su et crypté dans ses pièces. Cinq siècles plus tard, des unités très pointues des bureaux de police de différents pays l'utiliseraient dans la formation d'agents appelés des "appâts", chargés d'accrocher et de neutraliser terroristes et tueurs en série. Des expériences sont menées pour toujours perfectionner les techniques...
La narratrice est un "appât". L'histoire semble être celle de sa chasse contre un tueur en série. Mais les quelques 35 opus du canon shakespearien sont complexes et riches en rebondissements : cela n'est pas un mystère !
[ma notation de ce livre a augmenté depuis la première rédaction de la critique, car je m'aperçois que je reviens souvent à la notion de "philia", dans des réflexions sérieuses]
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Latetedansleslivres
  20 février 2013
Avant ce livre, je ne connaissais pas José Carlos Somoza, mais quelle belle surprise ! Je n'avais aucune idée de quoi parlait le livre et je ne connaissais pas du tout l'auteur. Même après avoir lu le résumé, j'étais loin de m'imaginer dans quoi je plongeais.
Dès les premières pages du livre, j'ai été happée par l'histoire qui ne coule pas de source dans un environnement complexe à première vue. On rentre directement dans le monde des philias et des masques mélangés à du Shakespeare sans vraiment comprendre au premier abord de quoi il en retourne. Jose Carlos Somoza invente des concepts psychologiques et on entre dans un univers de théâtre, psychologie et littérature. le tout mis en scène harmonieusement sous la plume de l'auteur espagnole.
Mais une fois que l'on est plongé dans l'univers du livre et que l'on en comprend mieux les ressorts, on ne peut s'empêcher d'être émerveillé par le monde que l'auteur a créé avec la théorie des masques et des philias qui impacte tout le monde.
Je trouve que ce livre convient à merveille pour le challenge Destin de femmes ! Diana est une femme dans toute sa féminité et qui joue de ses atouts et sait les exploiter.
Le personnage de Diana est intéressant, grande soeur dévouée, elle a le rôle du model ayant dû prendre sa petite soeur en charge très jeune en raison de l'absence de leurs parents. Elle représente donc le profil type des appâts qui n'ont pas d'attache. Diana est un appât exceptionnel, elle semble forte mais a bien sur ses faiblesses personnelles et sa vie sentimentale est aussi complexe. Elle est bonne juge de caractère et se connaît assez bien. Et on peut le dire, elle se dévoue corps et âme à son métier ce qui ne facilite pas les choses.
En résumé, l'histoire est un vrai thriller psychologique, on traque le tueur en série avec Diana, on vit sa peur et ses angoisses pour sa soeur… mais aussi l'excitation de la traque et l'adrénaline générée par la peur. le dénouement est surprenant et je ne m'y attendais pas (surtout qu'on ne comprend qu'à la fin le rapport avec le tout premier chapitre).
J'ai vraiment adoré ce livre, une fois commencé je ne l'ai plus lâché et je ne peux que vivement le recommander !
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Les critiques presse (1)
LeMonde   28 octobre 2011
Le livre fait jouer tout à tour tous les ressorts du thriller, fausses fins, faux coupables, résurrection des monstres et valse des masques, dans un crescendo qui évoque davantage le Grand-Guignol que le théâtre élisabéthain, mais selon une logique endiablée propre à son principe de départ, et où le lecteur - vaut-il mieux dire le Spectateur ? - se trouve lui-même impliqué [...].
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations & extraits (8) Voir plus Ajouter une citation
WolandWoland   13 avril 2015
[...] ... Le psynome.

L'expression mathématique de notre plaisir.

Il semble aujourd'hui avoir été découvert depuis des siècles mais il ne s'est pas encore écoulé cinquante ans. Sung Yoo, Giacomo Pallatino, David Allen, Charles Bliss, Nathalie Parks : leurs noms ne te diront rien mais ils ont prouvé son existence. Et les expérimentations de David Sun l'ont mis en pratique.

Un mur bleu, un drap rouge, une veste noire, un corps, un geste ou une voix vous procurent divers degrés de plaisir. Un plaisir aussi subtil et changeant que la forme des nuages dans le ciel, même si on ne le perçoit pas toujours soi-même. Les ordinateurs quantiques sont parvenus à l'enregistrer et à le classer en folders. Chacun est une sorte de code génétique du désir d'une personne : il s'y trouve inscrit avec des numéros. On l'a appelé "psynome." Puis on a constaté qu'on pouvait les regrouper selon des caractéristiques communes. Chaque groupe a été appelé "philia." Il existe cinquante-huit sortes de philias répertoriées dans le monde.

Surprenant. Il se trouve que, face au même stimulus de plaisir, on réagit comme tous ceux qui possèdent la même philia : on se gratte la jambe, on hausse le sourcil, on s'éclaircit la gorge, on dit "je t'aime", on pleure, on a un orgasme. On ne peut pas faire autrement.

Plus surprenant. Si le stimulus est très intense, on est possédé. Cela signifie qu'on devient son esclave. On fait n'importe quoi : on se tue, on tue quelqu'un, on torture, on viole.

Et tu sais le plus amusant ? Les stimuli peuvent être représentés. Feints. Comme dans un théâtre, avec des costumes, des gestes, une lumière, une voix. On appelle cela un "masque." Peu importe que l'on soit aveugle, sourd-muet, attardé mental ou génie : si le masque est bien fait, tu le sentiras d'une façon ou d'une autre, tu éprouveras du plaisir, tu seras possédé. ... [...]
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WolandWoland   13 avril 2015
[...] ... - "Vous savez de quoi j'ai envie ?" sifflai-je. "Vous voulez le savoir ?

- Allez-y.

- J'ai envie d'attraper ce fils de pute. Mais pas uniquement. J'ai envie de lui pisser au visage pendant qu'il se vide de son sang. Je me sentirais comme une petite fille à Disneyland si je le voyais se tordre de douleur en me suppliant de le tuer. Cela m'amuse et me détend plus que tout au monde : le taï-chi n'est rien à côté.

- Un moment, je ne vois pas où vous voulez en venir ... Vous insinuez que vous êtes la seule à vouloir attraper le Spectateur. Que moi, je ne veux pas ?

- Je ne sais pas ce que vous voulez. Je vous dis juste ce que je veux, moi.

- On veut tous attraper cet animal, Blanco.

- Mais avec des degrés d'envie différents. Nous sommes cinq pour couvrir un rayon qui s'étend jusqu'aux environs de Madrid. Au début, on était quinze, aujourd'hui cinq. On appelle ça des restrictions de budget. Sans compter que les profileurs ne nous apportent aucune nouvelle information sur les changements de son modus operandi, ni sur la rumeur selon laquelle sa philia ne pourrait pas être d'Holocauste. Voilà les "envies" des gens dont vous défendez les intérêts. Cinq appâts ignorants pour tout Madrid et ses environs. Il nous a fallu presque une journée entière pour parcourir les périmètres de chasse et, bien sûr, nous commettons davantage de faux positifs à la fin de la journée. Et vous savez pourquoi il n'y a pas de budget ? Je suppose que oui, mais je vais vous le dire. Parce qu'il tue des putes. Il ne se contente pas de ça, il les envoie en enfer pendant quinze jours, avant de laisser leurs dépouilles dans un champ comme quelqu'un qui ôte de la crotte collée à la semelle de sa chaussure. Des femmes âgées de quinze à trente ans, oui, mais dans leur majorité des immigrantes et des putes. Il vaut mieux employer le budget de la Psychologie criminelle à protéger les fesses de ceux qui aiment se piquer avec des couteaux de chasse. Mais en fin de compte, pourquoi est-ce que ça m'étonne ? Nous, les appâts, nous sommes comme les putes, n'est-ce pas ce que l'on dit ? Nous feignons les sentiments pour plaire à des gens indésirables. Je suppose donc que faire baisser à la fois le nombre d'appâts et de putes est un succès pour le nouveau Madrid de vos amis le maire et l'évêque. "Un Madrid sans appâts ni putes" sera le slogan de la prochaine campagne de ...

- Ca suffit, Blanco.

- Nous devrions peut-être remercier publiquement le Spectateur de nettoyer la ville de ses déchets. Que pensez-vous d'une messe à la Almudena ? [= cathédrale madrilène où sont célébrés les grands événements] ... [...]
+ Lire la suite
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florencemflorencem   11 novembre 2015
J’avais parfois la sensation de jouer dans une pièce romantique, très naïve, très creuse. Quand nous nous enlaçâmes, j’y pensai, j’imaginai même que cela pouvait ressembler à une sorte de musique. Je me sentais aimée et encouragée, à l’abri contre cette poitrine solide, enlacée par des bras comme par un manteau de soie, mais en même temps sotte et faible, comme si une partie de moi n’était pas d’accord avec cet abandon. Un chien qui se laissait caresser le ventre, mais qui avait également envie de mordre.
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TylelieTylelie   15 mars 2015
- J'ai réfléchi à ta curieuse profession, Diana, dit-il. Je dois reconnaître que j'ai vu de nombreux sacrifices dans ma vie, des gens donnant tout pour les autres... Mais le tiens est énorme. Tu es une personne très spéciale.
Je fis un signe de dénégation de la tête.
- Je ne suis pas spéciale, et je ne suis pas d'accord non plus avec le sacrifice. Nous obéissons tous à notre psynome. Nous faisons tous ce qui nous plaît, même si nous ne comprenons pas pourquoi cela nous plaît. Simplement, c'est la seule chose que nous pouvons faire.
- Tu es trop dure avec toi même. Ce doit être terrible, de vois les choses comme ça...
...
- Je vois les choses différemment - ... - nous avons tous besoin de manger : certains, des légumes ; d'autres, des animaux ; d'autres, des personnes. Mon travail consiste à éviter que les derniers s'alimentent. Coupables ? Innocents ? Je ne m'occupe pas de ça.
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josteinjostein   03 janvier 2012
Je leur parlerai des théâtres, des sous-sols comme celui-ci où les mineurs répètent pour le gouvernement, des garçons et des filles qui s'entraînent pour tenter les fous et de chaque opération â laquelle j'ai participê.
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