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EAN : 9782709671330
250 pages
J.-C. Lattès (11/01/2023)
3.78/5   40 notes
Résumé :
L’instruction est un mystérieux exercice d’empathie, pratiqué par d’anciens maîtres nomades, consistant à s’imaginer à la place d’un animal conduit à l’abattoir.
Lorsque Isabelle Sorente décide de la suivre, elle n’imagine pas que cela la conduira à l’intérieur d’un élevage industriel, et à un questionnement bouleversant sur l’écriture et notre lien aux autres espèces. Cachées à la périphérie de nos villes humaines se trouvent d’autres villes, secrètes, autom... >Voir plus
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La narratrice sans visage » dixit Isabelle Sorente est en proie à un épuisement qui la pousse à revoir sa vie dans sa globalité. C'est le burn-out. Devant le constat de son médecin, la narratrice s'arrête et prend le temps de réfléchir à une manière de sauver sa peau. Sa quête spirituelle, elle va la trouver à travers l'instruction : «un mystérieux exercice d'empathie pratiqué par d'anciens maîtres nomades, consistant à s'imaginer à la place d'un animal conduit à l'abattoir ». L'empathie est au coeur de ce roman témoignage. C'est troublant, c'est puissant, ça commence déjà fort… lisez la première page, vous serez au coeur même de cette empathie. (Disponible sur mon blog).

C'est dans une usine de production porchère qu'elle va expérimenter l'instruction. Quinze mille porcs entassés qui ne verront jamais la lumière du jour et ne vivront que six mois. Ce sont les condamnés. Pour que la productivité soit à son apogée, balayons l'empathie, les sentiments et les larmichettes. Ils sont six porchers à travailler dans cette usine. Comment font-ils pour travailler dans cet enfer? Comment font-ils après, la nuit ? Avec leur femme, leurs enfants? Parce que pour Isabelle ça va mal. Les images de cette usine la hantent et la plongent dans des nuits turbulentes, cauchemardesques. La réalité à l'extérieur n'est pas mieux. La narratrice voit et analyse tout. Pourquoi une mère peut-elle rassurer son enfant qui pleure alors qu'on arrache les porcelets à leur mère seulement après trois semaines et ça crie, ça hurle. Empathie, empathie…

C'est un roman drastiquement d'actualité mais qui mérite toute notre concentration. de nombreux passages m'ont demandé plusieurs relectures tant ils étaient complexes mais toujours pertinents. Il donne matière à réfléchir sur nos habitudes alimentaires, nos vies qui vont trop vite, notre rapport aux animaux.

Dans l'ensemble, L'instruction est un très bon livre qui se lit véritablement comme une expérience introspective à part entière. Ce livre, il faut en faire quelque chose. Ne le lisez pas pour vous détendre, là n'est pas sa mission à mon humble avis. Lisez-le pour vous connecter à votre âme, à l'essence même de vos émotions, pour écouter et réfléchir à votre mode de vie, penser un peu plus au bien-être animal, réapprendre l'empathie. Lisez-le pour l'érudition qui s'en dégage et en fait une très grande déclaration d'amour à la littérature.

« Au moment où j'écris ces lignes, la Terre flambe et des oiseaux morts tombent du ciel. Aux portes de nos villes, les villes animales prolifèrent comme autant de cercles de l'enfer. Quant à nous, nous courons, courons comme de grands animaux égarés ».
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D'Isabelle Sorente, je voulais lire « La femme et l'oiseau », sorti en 2021. Alors, lorsque l'équipe de Babelio m'a proposé la lecture du dernier livre de l'autrice, je me suis dit que c'était l'occasion de découvrir cette autrice.

Ce livre singulier se situe entre le roman initiatique, l'autobiographie, le témoignage, et l'essai. Il s'agit d'un récit très personnel, je dirais presque intime de l'autrice. Elle s'y dévoile avec beaucoup de délicatesse et de pudeur.

*
En 2008, à la suite d'un Burn-out professionnel, Isabelle Sorente décide de réagir, de reconsidérer sa vie dans son entièreté, d'être davantage à l'écoute de son corps, d'opter pour un style de vie différent fondé sur l'empathie, le respect, la compassion.
Pour l'autrice, cette recherche de sens ne peut se dissocier d'une quête spirituelle profonde. C'est en écoutant un lama tibétain énoncer un précepte bouddhiste qu'elle va enfin trouver la direction qu'elle souhaite suivre. Cette instruction consiste à s'imaginer à la place d'un animal conduit à l'abattoir.

« Se mettre à la place de l'autre ne consiste pas à parler à sa place. Se mettre à la place de l'autre ne consiste pas à substituer sa subjectivité à la sienne. C'est ça, l'anthropomorphisme, l'abus de pouvoir éternel de celui qui parle sur celle qui est privée de parole. Se mettre à la place de l'autre consiste à créer une image. Une image tremblante, furtive, qui n'est ni moi ni l'autre, mais notre échange de regard, le croisement imaginé de nos deux perceptions. »

Cet exercice d'empathie pratiqué par d'anciens maîtres tibétains a pour but de mieux appréhender le monde dans lequel on vit, trouver un sens à ce qui nous entoure, entrer en relation avec le monde vivant, resserrer notre lien avec l'animal.

*
« L'animal de ma visualisation commence à prendre forme. Ce sera une femelle et ce sera une truie. D'abord pour une raison pratique, les images les plus faciles à trouver, au moment de mes recherches, sont celles d'élevages de porcs. Ce sont elles qui m'impressionnent, elles qui laissent une empreinte dans mon imaginaire. »

C'est en voulant adopter la perspective de cet animal qu'Isabelle Sorente va entamer des recherches sur l'élevage intensif, puis continuer son enquête à l'intérieur d'une structure de production de porcs, puis d'un abattoir.

Les portes insonorisées s'ouvrent et nous pénétrons dans un monde de non-dits et de tabous, un monde caché, dissimulé tout près de chez nous, un monde que nous faisons mine de ne pas voir, celui de l'élevage industriel.
Avec Isabelle Sorente, nous « descendons » dans les bâtiments, et c'est une vraie descente aux enfers.

*
Comment ne pas être ému, touché, remué, bouleversé, glacé par un tel récit ?

Cette immersion est visuelle, auditive, olfactive. Défile devant nos yeux, la vie de ces animaux, déjà morts avant de naître.
L'écriture est délicate, poétique, empreinte d'humanité et de sensibilité, mais étonnamment, elle est aussi emplie d'une force incroyable, pour nous raconter le parcours des porcs : elle nous décrit le prélèvement de la semence des verrats, l'insémination des mères, la naissance des petits, leur engraissement jusqu'à leur mise à mort.

Comment ne pas ressentir de l'empathie pour ces truies encagées, prisonnières de leur ventre, devenues des machines vivantes destinées à produire une quinzaine de porcelets qui produiront à leur tour une tonne et demi de viande ?
« Je me demande ce qu'elles voient et l'épouvante arrive sans prévenir, comme devant un masque sur le point de tomber, un miroir vivant, frémissant, s'apprêtant à divulguer un reflet monstrueux. Car quoi qu'elles voient, ce sont elles qui ont raison. Elles sont si bouleversées, si inquiètes, si nombreuses autour de moi, sans compter les petits qui alourdissent leur ventre, si nombreuses qu'à cet instant leur vision submerge mon identité. Qui suis-je … ? L'intruse, la romancière, la narratrice sans visage, l'une des personnalités que je trimballe dans les couloirs comme une trinité dissociée, ou quelqu'un d'autre, quelqu'un dont je ne sais rien, la gardienne qui les surveille, le démon qui les harcèle dans un cercle de l'enfer. »

Et puis, il y a la petite cochette Coré. Isabelle Sorente va croiser son regard doux, grave et profond, elle va y lire beaucoup de choses : le désir de communiquer, l'intérêt, la confiance.

« Coré 9887 a ouvert un passage dans ma tête, comme ces grands animaux farouches dont rêvait Carl Jung dans ses nuits tachycardes. Je n'arrête pas de penser à elle, je n'arrête pas de penser aux quinze condamnés grandissant dans son ventre... »

*
En réalisant cette instruction, l'autrice va être amenée à s'interroger sur sa condition d'écrivain, sur le travail littéraire, l'honnêteté de l'écriture, la littérature.

« À quoi bon écrire si la littérature ne peut rien pour Coré ? Si les mots ne peuvent entrer à l'intérieur de la structure, s'ils ne peuvent s'immiscer à l'intérieur des cages, s'ils ne rejoignent pas les condamnés dans l'obscurité – à quoi bon ? Si Coré n'a pas d'âme, la littérature ne peut rien pour elle et c'est mon âme que je renie. C'est mon âme que je renie si les bêtes n'ont pas d'âme.
Mais si les animaux ont une âme, Coré 9887 est en enfer. »

L'autrice n'hésite pas non plus à parler de ce monde dans lequel nous vivons, un monde de performance, de domination et de frénésie, un monde qui perd sa beauté, qui s'affadit et dans lequel on se perd peu à peu.

*
Ce livre a eu une grande résonnance en moi. Certaines réflexions sur la vie m'ont permis de cheminer dans mes questionnements personnels. Ma trop grande sensibilité a fait de cette lecture un exercice difficile, bouleversant mais salutaire.
Un très beau récit, sombre, fort, dur, réflexif.

*
Je remercie infiniment les éditions JCLattès, ainsi que Babelio pour leur confiance. Recevoir un livre est toujours un immense plaisir. Vous m'avez permis de découvrir une autrice talentueuse, dont j'ai aimé l'écriture et les idées. Je ne manquerai pas de poursuivre avec « La femme et l'oiseau ».
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Important : Témoignage et avis personnel à la suite de la chronique

Isabelle Sorente, découvre la méditation Tonglen. Cette pratique consiste à créer un lien positif entre soi et l'extérieur (donner-recevoir) permettant de développer la compassion.
Ici, cela consiste plus exactement à souhaiter du bien à quelqu'un qui souffre.
Pour ce faire, ce souhait doit être visualisé en imaginant la souffrance de l'individu jusqu'à sa guérison.

Isabelle, en plein burn-out pousse la porte de la petite librairie, chez Marianna, spécialisée dans la spiritualité. En quête de prier pour les autres et de devenir un peu moins égoïste, la libraire lui conseille cette fameuse méditation avec pour conseil de se souvenir de quelques situations intolérables ou elle aurait tout donné, pour que cesse la souffrance dont nous étions témoin.
Pour ce faire, elle va mener une enquête pour se retrouver dans un élevage de cochons ainsi qu'un abattoir de cochons en 2008, pour écrire ce témoignage et le partager aujourd'hui avec nous.

"Comparer les structures de production animale aux camps du vingtième siècle est une erreur, une erreur empêchant de voir ce qui se passe aujourd'hui, l'innovation de ce siècle, consistant à mettre délibérément au monde des millions de condamnés, à l'intérieur d'un autre monde dont ils sortiront jamais. Les priver de leur nature, de leur vie, de leur identité, les défigurer d'une défiguration totale, pour enfin les mettre à mort au terme de ce qui n'est jamais considéré comme une vie, cet acte de magie noire, sobrement résumé en un verbe - produire."

"Cette impression que tout ça n'est pas réel, que c'est une sorte de rêve blanc "

Personne n'est là pour les voir ni les entendre.

Isabelle a réussi à retranscrire ces lieux avec précision.

* TÉMOIGNAGE ET AVIS PERSO *

Ce roman réveil en moi une douleur comme on enlève un sparadrap sur une blessure n'ayant pas eu le temps de cicatriser. Ça me fait si mal que mes yeux et mon coeur pleurent encore...

Un mélange de tristesse et de rage est devenue ma seconde peau depuis que j'ai mis les pieds dans des abattoirs.
Lieux dans lesquels l'odeur de la mort vous colle à la peau. Lieux où ces êtres aux regards résignés attendent sagement en silence la mort, loin des yeux de celles et ceux qui vont se nourrir de leur chair dans les jours qui vont suivre.

Cette douleur profonde, d'avoir sauvé certains individus mais de n'avoir rien su faire pour les autres...
Aujourd'hui encore, comme pour l'auteure, il me suffit de fermer les yeux pour me souvenir en détails des lieux ainsi que de ces individus attendant que l'on leur tranche la gorge.

Le temps n'effacera jamais leur image. Ne plus y penser serait les oublier.

Je ne pouvais pas écrire un avis sur cet ouvrage sans vous parler de mon ressenti. de toute façon, à travers mon avis personnel, vous trouvez aussi les mots et ressenti de l'auteure.

Il est urgent de se réveiller et de regarder cette vérité qui fait mal.
L'ignorance est beaucoup trop confortable lorsqu'il s'agit de la mort d'êtres vivants... Il est facile d'ignorer ce que l'on ne voit pas et qui pourtant existe. Et puis il est préférable et plus facile de ne pas y penser.

À tous ces individus non-humains, je souhaite leur crier mon pardon. Pardon que mon espèce vous inflige cette souffrance en estimant avoir le droit de décider de faire de vous des produits de consommation ou bien de loisir...

Mes mots sont peut-être crus ou dérangeants. Mais j'espère sincèrement qu'ils résonneront en chacun pour éveiller la conscience et élever la considération envers ces êtres qui ne demandent qu'à vivre.

Tous ces êtres dont j'ai croisé le regard sont aujourd'hui morts.
Alors pour me réconforter, le mieux, c'est de me dire que leurs âmes sont loin de ce monde cruel et qu'ils ne ressentent plus de peur ni de douleur... délivrés enfin de la souffrance.

Tout comme Isabelle, j'ai essayé. Je suis allée aussi loin que j'ai pu. Mais j'ai échoué parce que je n'ai pas fait assez.

Si je n'avais jamais croisé leurs regards avant leur mort, je ne serai pas la même personne aujourd'hui.

C'est peut-être culotté de profiter d'une chronique pour faire passer un message. Mais quand cela vous hante depuis plusieurs années et qu'une auteure met les mêmes mots que vous sur un ressenti profond, il est impossible d'en faire autrement ou de se taire.

Pas de citation cette fois-ci, mais plutôt une déclaration.
À tous ces individus oubliés:
Je vous vois.
Je vous entends.
Je vous aime.
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Ce livre est un livre redoutable, à la fois sur le burnout, et sur la souffrance animale. le lien entre les deux? Dans sa quête de sens, la narratrice va tenter de suivre l'instruction d'un maître tibétain "imagine toi à la place d'un animal conduit à l'abattoir". Loin de l'éclairer, l'instruction va l'entraîner dans une enquête dévastatrice sur les élevages intensifs, et dans une spirale mortifère.

Il y a des autofictions qui me laissent froid tant la vie du narrateur est banale, et il y a ce livre qui m'a pris aux tripes dès la première ligne.

Isabelle Sorente a de l'empathie, et lorsqu'elle fait un burnout, c'est comme une évidence quand elle découvre une "instruction" bouddhiste qui consiste à se mettre dans la peau d'un animal qui va à l'abattoir.

Merci déjà pour cette puissante description du burnout, le burnout d'une femme qui s'est imposé un rythme infernal parce qu'elle est freelance, et qu'en freelance, c'est dur de refuser les jobs qui entretiennent le réseau.

Merci aussi pour cette belle évocation des aspirations de l'écrivain. Il y a quelque chose de spirituel dans la description de ces années de jeunesse et la rencontre avec Grâce, la bien nommée.

Merci encore pour cette descente à l'abattoir et la rencontre de Cora (je préfère l'appeler Cora), la jeune truie qui a échangé un regard humain avec la narratrice. le regard de cette jeune truie ne me quitte pas même si je ne l'ai pas croisé moi-même.

Merci aussi pour cette bénédiction aux animaux dont nous consommons la chair. Même si comme la narratrice, je tente de manger de moins en moins de chair animale, je découvre cette sobriété avec une plus grande paix qu'elle mais sa détresse me parle, elle a quelque chose d'universel, de la folie du monde industriel où des managers ont tenté de me deshumaniser pour me faire à leur image.

Merci pour cette honnêteté dans le pétage de plomb. Pour cette perte de sens, qui paradoxalement, redonne du sens au lecteur que je suis, heureux homme qui peut prendre le recul de lire, avec empathie certes, cette trajectoire douloureuse.

Merci pour la franchise de cette quête spirituelle qui finalement se révélera obscure et inachevée, en un sens. D'où vient la délivrance de cette instruction? de la révélation que le maître tibétain n'était lui-même qu'un imposteur, un maître abusif? de la psychothérapie avec un maître indien? Cela m'a fait penser aux théories de Tobie Nathan sur l'ethnopsychiatrie. Et si l'auteur portait une blessure si étrangère à elle-même que seule une thérapie avec un psy venu d'une autre culture, plus humaniste, pouvait la ramener à la paix?

Un livre d'une grande profondeur, un livre qui arrive à être spirituel, tout en restant toujours en deçà du spirituel, dans le concret, dans l'humain, comme une résistance au délire mystique, un pied sur terre... Un livre qui révèle le gouffre spirituel de notre civilisation, même quand on croit écouter un vieux sage bouddhiste, un gouffre spirituel tel que même une chroniqueuse dans un magazine de spiritualité peut se laisser dévorer.

Je pense en terminant ce livre à une autre autofiction sur quasiment le même sujet, la dépression, Yoga, et qui m'avait profondément déçu. L'instruction m'a touché, elle a réveillé en moi les douleurs de mon propre burnout, mais comme on passe un baume sur une plaie, comme une résolution.

Terminerons nous par une instruction, plus profonde et plus existentielle que celle du maître tibétain du livre? Aime, aime de tout ton coeur, et n'arrête jamais de chercher le sens, de peur qu'il ne se dérobe à toi!!
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Après « le Complexe de la sorcière », où elle explore, hantée par des rêves et des visions et des souvenirs familiaux comment les grandes chasses et les bûchers et les tortures infligés aux femmes pendant un siècle ont laissé des traces profondes dans la psyché féminine et l'inconscient collectif, Isabelle Sorente continue dans « L'Instruction » à s'interroger sur nos démons enfouis.
Cette fois, en allant travailler avec des employés meurtris et attachants dans un élevage industriel, Isabelle Sorente nous révèle l'impact dévastateur qu'exerce sur notre esprit et notre compassion et notre innocence carnivore les violences faites aux animaux dans ces « outils de production » condamnés à l'enfer de la rationalisation de la matière vivante, où l'animal souffrant et intelligent est traité comme des céréales ou du charbon : une ressource à extraire.
Il se passe quelque chose de perturbant et de rare dans « L'Instruction », ce qui fait qu'on ne lâche pas le livre, il nous semble entendre les animaux s'adresser à nous avec leur langage et leurs corps terrorisés, nous transmettre leur effroi et leur incompréhension, nous interroger sur notre cruauté - pour se transformer en maîtres spirituels, pénétrant nos pensées et nous demandant « pourquoi ? ».
« L'Instruction » s'inscrit dans une tradition littéraire peu explorée en France, le récit d'une initiation à l'empathie menée à terme, à la fois éprouvante et libératrice, une enquête spirituelle et littéraire à la Roberto Bolaño, sauf qu'ici le maître en littérature et l'attracteur étrange de la narration s'avère être un animal. Et finalement, ce qui fascine dans ce livre c'est comment cette expérience d'empathie nous redonne espoir, nous ouvrant à nouvelle manière d'être au monde, aujourd'hui perdue, mais partout retrouvée : un nouvel animisme où l'homme reconsidère la nature comme étant peuplée d'esprits compagnons - où l'animal a une âme.
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Citations et extraits (21) Voir plus Ajouter une citation
Mes yeux glissent vite sur le garçon, car c’est plus un garçon qu’un homme, pour retenir le maximum d’informations utiles, au cas où il faudrait négocier avec lui, au cas où il menacerait de lâcher son chien sur moi. Il doit avoir une vingtaine d’années, très maigre, presque chétif, avec son sweat à capuche et son pantalon large, on dirait une crevette flottant dans des vêtements d’homme. Inutile de croiser son regard, inutile de jouer à ça. Alors mes yeux, faute de pouvoir se poser ailleurs, s’abaissent sur la chienne assise à ses pieds. Le rottweiler me fixe, immobile sur ses pattes arrière. La main juvénile de son maître relâche un peu la chaîne qui lui sert de laisse, frôlant l’attache de la muselière, comme pour signifier sous la lumière crue des néons qu’il a ce pouvoir-là. Celui de retenir la bête – ou pas. La chienne fixe l’humaine assise à trois mètres d’elle. Sa muselière ressemble à un masque de cuir. Au-dessus du harnachement brille son œil pailleté d’or.
La chienne pleure.
Elle pleure, j’en suis aussi sidérée qu’absolument certaine, elle pleure une autre vie, comme un flot d’images passant de son œil au mien. La peur que provoque sa gueule muselée. La douleur d’être muselée. La chaîne qu’il tire en arrière exprès pour la faire gronder. Elle qui fait peur aux voisins. Aux enfants. Elle qui obéit. Elle qui gronde. Elle qui ne peut faire autrement qu’obéir. Elle qui se réveille en pleurant la nuit.
 
Je porte sa rage.
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Je n’arrête pas de penser à ce cheval qui fit soudain dérailler Nietzsche dans une rue de Turin. Le grand homme voit la bête de somme palpitante de fatigue, martyrisée par un cocher. Il s’interpose en pleine rue, insultant le bourreau. Prenant le cheval dans ses bras, inondant son encolure de larmes, il se met à sangloter. Ensuite, Nietzsche perd la raison – il ne la recouvrera jamais, le génie mènera durant dix ans une vie de malade mental, s’éteignant sans avoir repris conscience de son identité. La question si souvent posée par les spécialistes de Nietzsche, qu’ils soient philosophes ou psys, la question officielle est la suivante : À quel moment le grand homme devient fou ? L’était-il déjà avant ? Qu’est cette folie au juste ?
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Je n’arrête pas de penser à ce koan zen où un oiseau est enfermé à sa naissance à l’intérieur d’un vase précieux. L’oiseau grandit. Comment le libérer pour qu’il vive – sans briser le vase ? Tel est le koan, l’énigme métaphysique. On dit que certains sages méditent sur elle des années, mais cette histoire d’oiseau n’est pas que symbolique. Elle parle d’une identité trop étroite pour notre vraie identité. Les ailes de l’oiseau sont en train de s’atrophier. Si l’énigme n’est pas résolue, l’oiseau se recroquevillera, il étouffera, puis il mourra. À moins qu’il ne soit assez fort pour briser le vase, dont les failles hantent déjà l’émail, dessinant des fissures ramifiées comme des veines bleues, auquel cas les morceaux brisés lui déchireront les ailes. Quelque chose de très dangereux, de très douloureux est sur le point de se produire. Quelque chose qui a à voir avec la folie et l’anéantissement. Je suppose que c’est à cette étrangeté teintée d’horreur qu’on reconnaît une histoire vraie.
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- Je ne me sens à ma place nulle part.
- Tu en souffres ? dit Jacques.
- Non, je ne peux pas dire que j'en souffre. C'est juste que j'ai du mal à faire partie d'un groupe.
[...] Chaque fois que je me retrouve trop longtemps dans un groupe, je finis par avoir l'impression d'être en cage et je ne pense plus qu'à m'échapper, comme s'il me manquait un élément vital.
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Je crois que les animaux ont une Âme. Je m'en rends compte dans le train qui me ramène à Paris, repensant à œ week-end passé avec Sylvia et Lila, je découvre cette croyance en moi, ou plutôt cette certitude, comme si je découvrais un bijou minuscule dans la paume de ma main. Les animaux ont une âme. Ce n'est pas quelque chose que j’ai lu dans un livre, je l'ai vu de mes yeux dans les yeux des condamnés. Alors c'est ça, je suis animiste ? Je suis presque émerveillée de le découvrir, comme si je reconnaissais enfin ma religion, ou plutôt la nature religieuse, reliante, de ce que j'ai pu vivre à l’intérieur de la structure. Je suis animiste à cause de ces échanges de regards qui ont transformé mon identité (au lieu de mon identité, j’ai failli écrire ma vision du monde, ce terme pompeux, bien pratique pour se cacher, mais c’est moi qui suis transformée). Coré 9887 et quelques autres ont eu ce pouvoir-là. Quelques autres non-humains, qui sont pourtant mes proches, m’ont fait voir ce que je ne voyais pas. Je crois que tous ceux qui font ce genre d'expérience sont reliés, peu importe leur religion, leur âge, leur origine, ils se comprennent, ils forment une communauté - une communauté qui n'est pas seulement humaine,
P. 176
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Vidéo de Isabelle Sorente
Dans "L'Instruction" (JC Lattès), Isabelle Sorente se prête à un mystérieux exercice d'empathie, pratiqué par d'anciens maîtres nomades, consistant à s'imaginer à la place d'un animal conduit à l'abattoir. Elle n'imagine pas que cela la conduira à l'intérieur d'un élevage industriel, et à un questionnement bouleversant sur l'écriture et notre lien aux autres espèces.
À l'occasion de la parution de ce nouveau roman, elle répond en vidéo aux questions que lui ont posées ses lecteurs.
En savoir plus https://www.hachette.fr/videos/questions-de-lecteurs-avec-isabelle-sorente
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