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Critique de JustAWord


JustAWord
  01 mai 2021
En France, Tom Sweterlitsch avait beaucoup fait parler de lui avec son roman Terminus, pur récit de science-fiction temporelle d'une noirceur glaçante et d'une précision machiavélique.
Aujourd'hui, c'est en remontant le temps que les éditions Albin Michel Imaginaire poursuivent la traduction de l'américain avec Demain et le jour d'après, premier roman de Tom Sweterlitsch dans la langue de Shakespeare et qui annonce déjà nombre des qualités de Terminus.

Achetez, vendez, baisez
Quelque part, tout a déraillé.
Le lecteur pénètre dans Demain et le jour d'après à tâtons, à travers les yeux de John Dominic Blaxton, éditeur de poésie hantée par la mort de sa femme Theresa Marie.
Le 21 octobre d'un futur proche, la ville de Pittsburgh aux États-Unis a été rayée de la carte. Un terroriste musulman a fait sauter une bombe nucléaire en plein milieu de la ville. Les conséquences en ont été terribles.
Et d'une manière bien pire encore que les centaines de milliers de morts causées par l'explosion elle-même.
Car à partir de là, les États-Unis se sont enfoncés dans un réflexe sécuritaire extrême encore renforcé par un capitalisme galopant dopé à la technologie neuronale appelée neurospam.
Connecté à votre cerveau, le neurospam « augmente » votre vision et vos capacités. Augmentant de fait la capacité intrusive de toutes sortes de publicités, applications et autres racolages en ligne que l'on connaît à notre époque. Car même si Demain et le jour d'après ne tourne pas directement autour de cette problématique, c'est bien l'univers de matraquage publicitaire incessant qui frappe au premier abord dans le roman de Tom Sweterlitsch.
John Dominic est sans cesse assailli par toutes sortes de pubs pour des produits, des shows, des pornos, des émissions de télé-réalités de l'extrême, des promos, des taxis… le monde est devenu un véritable paradis du spam.
Pire encore, cette libéralisation directement injectée dans le cerveau des gens s'est accouplée avec une montée galopante de l'extrémisme avec des émissions de télé-réalité toujours plus écoeurantes de violences et de voyeurisme qui filment tantôt les concours de suicides tantôt des sex-tapes de victimes d'homicides.
Les deux mamelles de la décadence américaine sont là : le sexe et la violence.
Il semble presque déplacé, et sacrément ironique, qu'au milieu de cet océan d'ordures surnage le personnage de John Dominic et son amour de la poésie. Comme un contre-poids à l'abjection, Tom Sweterlitsch fait de son personnage principal un éditeur de poésie et un amateur d'art, un gars délicat et sensible jeté dans un monde qui ne fait que lui gicler immondice sur immondice dès qu'il s'aventure à l'extérieur ou qu'il se connecte à la toile.
Dans ce brouhaha incessant, notre héros en perdition travaille pour une firme d'assurances chargée d'enquêter sur les morts de Pittsburgh pour déterminer si oui ou non les indemnités sont légitimes.
C'est ici que John Dominic tombe sur un os.

Reposer en paix
L'os en question, c'est Hannah et son cadavre qui dépasse de la boue au sein de l'Archive.
Pour que les survivants (et les autres) puissent se souvenir de Pittsburgh, s'y balader, s'y retrouver, les autorités ont construit l'Archive, un super-programme virtuel à la Matrix qui émule la ville de Pittsburgh jusqu'à sa terrible fin. John Dominc entretient un rapport complexe avec l'Archive, puisqu'il y passe tout son temps, à la fois pour son métier de consultant-enquêteur mais aussi (et surtout) pour revivre encore et encore les instants de sa vie passée avec sa femme, Theresa Marie.
Hannah, elle, est une des nombreuses victimes de Pittsburgh…enfin presque.
Il semble en effet que sa mort n'ait que peu à voir avec l'explosion de la bombe et que la personne qui l'a affreusement mutilé et tué soit encore en liberté. Pour se détourner de son obsession pour la disparue, et aussi pour se racheter après quelques menus problèmes de drogues, John Dominic reçoit l'aide d'un nouveau thérapeute, Timothy, qui le conduit bientôt à Waverly, riche magnat des nouvelles technologies lui aussi à la recherche d'une autre victime de Pittsburgh : Albion. Demain et le jour d'après va donc nous entraîner dans une enquête qui a tout du thriller technologique mais avec une attache particulière sur un thème particulièrement sensible et difficile : le deuil.
Au-delà des découvertes et des retournements de situation, Tom Sweterlitsch se concentre sur son personnage principal et retrace son calvaire émotionnel.
C'est l'histoire d'un deuil impossible, non seulement parce que John Dominic ne parvient pas à laisser reposer en paix sa défunte femme mais parce que la technologie ne le lui permet pas. L'Archive, prouesse technologique et réalité derrière la réalité, devient un lieu de douleurs infinies, un lieu qui perpétue la souffrance alors qu'elle était censée permettre l'acceptation.
Dans son roman, Tom Sweterlitsch nous parle de ce que ressentent les survivants, du poids de la culpabilité d'être encore là, du remords de n'avoir pas pu effacer certains actes passés. C'est aussi l'occasion de se pencher sur l'influence de la technologie sur nos processus humains, de quelle façon cette technologie augmentique brouille nos perceptions et nos mécanismes de défense, de quelle façon l'équilibre bascule. La frontière entre reviviscence et addiction se floute, les limites entre les réalités s'estompent. Voilà bien un univers que n'aurait pas renié Philip K. Dick.

L'Amérique, en noir
Pour ce premier roman, Tom Sweterlitsch déploie déjà des trésors d'imagination pour ficeler une intrigue policière qui exploite toutes les capacités de son univers science-fictif. On retrouve déjà en germes nombre d'éléments qui feront le succès de Terminus : la technologie avancée qui brouille les cartes, le background noir et sans concession, la violence crue et graphique, le relent christique en décomposition…
Moins complexe que Terminus mais tout aussi passionnant, Demain et le jour d'après offre certainement davantage d'émotions à son lecteur et s'ancre dans le réel d'une façon largement différente.
En filigrane, c'est l'impunité des puissants qui est remis en cause, une impunité qui ne sera qu'à moitié levée dans un final où la Fashion Week permet toujours l'exécution de criminels par une présidente américaine devenue la parfaite synthèse des vices de son pays gangréné par la peur, la souffrance et la violence.
En un sens, Tom Sweterlitsch livre autant un récit sur l'individu et sa capacité à commettre les atrocités les plus terrifiantes qu'une étude sur l'influence de l'environnement sur la production même de ces individus ultra-violents.
Car les meurtres qui jalonnent Demain et le jour d'après ne détonnent pas particulièrement dans l'Amérique imaginée par Tom Sweterlitsch, une Amérique toujours bien hypocrite et qui s'étonne des monstruosités terrées en son sein quand elle lui offrent toutes les possibilités (et les raisons) de croître.

Demain et le jour d'après n'a pas à rougir de son statut de premier roman. Portrait d'une Amérique perdue dans une spirale de libéralisme carnassier et d'ultra-violence, l'oeuvre de Tom Sweterlitsch cogne dur et sec. Derrière la noirceur de son récit, le roman n'oublie pourtant pas l'affect et l'homme égaré dans la folie et la mélancolie, offrant à cette histoire un côté aussi poétique que tragique.
Lien : https://justaword.fr/demain-..
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