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Gaston Renondeau (Traducteur)
EAN : 9782070402113
887 pages
Gallimard (23/05/1997)
4.23/5   144 notes
Résumé :
Dans une vieille famille de commerçants aisés dont tout le monde connaît le nom à Osaka, quatre filles ont mené une vie luxueuse jusqu'à la mort de leur père. Sa disparition et les changements de vie dans le Japon de l'entre-deux-guerres les ont laissées dans une situation financière précaire.

Les deux aînées sont mariées. Leur destin est tout tracé, mais celui des cadettes ?

Youki ko, timide, fidèle aux coutumes anciennes, refuse les ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (23) Voir plus Ajouter une critique
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Quand le récit commence, nous sommes dans le Japon du milieu des années 1930, et partageons le quotidien d'une famille aisée qui s'articule autour de quatre soeurs.
Autant de soeurs, autant de facettes du Japon, de son art de vie, de ses traditions et de son évolution vers une forme de vie plus occidentalisée.



Deux soeurs sont mariées : l'une , l'aînée dans le respect des traditions et des coutumes du Japon, son mari représentant le chef de famille puisque celui-ci est décédé et étant celui qui a la charge de toutes les décisions prises concernant la famille.
L'autre soeur mariée partage la vie d'un homme qui, bien que respectueux de la Culture de son pays, s'attache à privilégier les rapports humains et à faire en sorte d'adoucir la vie de chacun. Celle-ci peut donc agir comme bon lui semble dans son quotidien, ses rapports avec ses amies, et a toute liberté de choix dans ses actes.

Quant aux deux soeurs célibataires : si l'une a décidé de vivre à la manière occidentale en ce qui concerne ses prises de position et ses rapports avec les hommes, l'autre attend patiemment qu'on la marie selon la tradition c'est-à-dire qu'elle prendra pour époux l'homme qu'on aura choisi pour elle en faisant valoir une sécurité matérielle ou un niveau social plutôt qu'en privilégiant un accord de sentiments.




C'est un livre qui happe littéralement le lecteur en l'entraînant dans une autre Culture, un rapport différent aux choses qui l'entoure, une façon de vivre - parce que cela est possible pour cette famille favorisée, en symbiose avec une nature magnifiée. Même la façon de raconter, par le style de l'écriture, invite à la lenteur, à la précision, à la minutie. C'est une découverte des traditions japonaises comme les codes du kimono, les habitudes de cuisine, l'attitude face aux péripéties de la vie.


J'étais très intimidée au début de cette lecture, mais j'ai toujours eu un plaisir immense à retrouver les personnages et à vivre à leurs côtés et j'ai fini par me sentir si bien auprès d'eux que je quitte ce Japon avec beaucoup de regrets... ou alors avec l'envie encore plus forte d'en apprendre davantage sur ce pays, ses habitants, son art de vivre.




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Tanizaki dut attendre la fin de la guerre pour publier son chef d'oeuvre, jugé trop scandaleux par la censure nipponne en plein conflit.

Dans ce gros roman (un peu moins de 900 pages), l'auteur dresse le portrait de quatre soeurs de la famille Makioka,. Il situe son intrigue à la fin des années 1930 et au début des années de guerre, soit une période charnière et importante de l'Histoire japonaise.
En fait, l'attention se porte principalement sur les trois cadettes. L'aînée Tsuruko et la seconde Sachiko sont toutes deux déjà mariées dès l'ouverture du roman. Les plus jeunes Yukiko et Taeko sont quant à elles toujours célibataires

Dans son récit, Tanizaki aborde plusieurs thèmes majeurs.
Tout d'abord la famille et le mariage. Au fil des pages, on suit les tractations et négociations en vue de mariages arrangés. La famille a un poids énorme, surtout la branche aînée qui impose ses décisions finales. Les rencontres avec les potentiels fiancés se transforment en foire aux bestiaux (bon, j'exagère un peu!) où l'on soupèse les avantages, tant physiques, moraux et financiers des parties. Qu'advienne une tache sur la peau lisse de la jeune femme et c'est la catastrophe !

La famille joue un rôle coercitif car la moindre erreur d'une des soeurs entraînent de graves compromissions pour les autres. On se retrouve donc dans une société cloisonnée et figée, même si la quatrième soeur, Taeko, tend à renverser les valeurs.
L'opposition entre le Japon traditionnel et le Japon qui se veut occidentalisé et moderniste constitue le second thème principal du roman. Tanizaki se sert des destinées et caractères des deux soeurs cadettes pour mettre en avant cette opposition, Taeko apportant un souffle nouveau quasi révolutionnaire au sein de cette famille traditionnelle. Les Makioka furent au temps de leur faste une des principales famille de commerçants d'Osaka et occupaient un rang social d'importance, rang que les aînées ont du mal à oublier malgré la déchéance financière. Tanizaki pose ainsi la question du choix: faut-il rester figé dans sa souveraineté passé(ist)e ou convient-il de s'ouvrir aux nouvelles tendances?

Enfin, Tanizaki oppose dans son roman le Kantô( région de Tokyo) au Kansai(région formée autour d'Osaka, Kyoto et Kobe). A de multiples passages, on note une différenciation très forte entre ces deux régions, presque comme si elles formaient deux pays différents. Bien que né à Tokyo, Tanizaki choisit de vivre dans le Kansai par la suite, d'où sans doute cet attachement aux moeurs et à l'accent d'Osaka.

Le style très fluide et dynamique de Tanizaki rend la lecture de ce pavé très agréable. J'ai dévoré ce roman très rapidement. Je le conseille vivemet pour ses grandes qualités et ce goût un peu suranné de l'époque.
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Le récit s'attache au destin d'une vieille famille d'Osaka à la splendeur déchue, dans les années trente, en particulier à celui de trois des quatre filles Makioka. Ces trois splendides portraits de femmes illustrent chacun à leur façon une facette du Japon de l'époque, lui-même traversé par des courants contraires, préludes à de profonds bouleversements.

Satchi Ko, l'aînée de la branche cadette, incarne le difficile équilibre entre tradition et modernité, entre regret du luxe passé, volonté de tenir son rang et nécessaire adaptation à sa condition nouvelle. Elle forme, avec son mari Teinosuke, un couple plus moderne qu'il n'y paraît au premier abord, entretenant avec lui une relation féconde basée sur la réciprocité et la confiance mutuelle. Elle est le coeur battant de la famille Makioka.
Tae Ko, la cadette, incarne la modernité. Elle gagne sa vie, a des amants, et ne s'habille qu'à l'Occidental ce qui, dans le roman, est un marqueur du degré d'émancipation des femmes. Mais ses choix audacieux la mènent bien souvent au bord de l'abîme.
Youki Ko, coincée entre Satchi Ko et Tae Ko, incarne quant à elle la tradition. Femme des temps anciens égarée dans un monde en plein bouleversement, elle s'en remet passivement, pour tout ce qui concerne son avenir, entièrement aux mains de sa soeur Satchi ko et de son beau-frère Teinosuke.
Et de son avenir justement, il est grandement question dans ce livre.
La recherche d'un mari pour Youki Ko est le fil rouge du roman, courant des premières à la dernière page. Illustrant et révélant les difficultés de la famille Makioka à renoncer à ses anciennes prétentions et à s'adapter à sa nouvelle condition, il introduit un élément de suspens indéniable. L'ajournement indéfini du mariage de Youki Ko, soit que la maison aînée ne juge le prétendant au-dessous de leur rang, soit que le prétendant lui-même, découragé par l'excessive pudeur de Youki Ko ou par son manque d'empressement, ne renonce, entraîne des conséquences graves pour toute la famille, en particulier pour la cadette, Tae Ko, qui, selon la tradition japonaise, ne peut se marier avant sa soeur aînée.

L'auteur, et c'est à mon avis l'une des raisons pour lesquelles j'aime tant ce livre que j'ai lu deux fois, à vingt ans d'intervalle, reste constamment à hauteur de ses personnages, faisant preuve d'une infinie compréhension à leur égard. Comme Tolstoï dans « Anna Karénine », il ne les quitte jamais, s'attachant à leurs plus intimes pensées comme à leurs réactions les plus imprévisibles, comme à leurs émotions contradictoires parfois révélées par un infime détail. Et s'il aborde le contexte historique, la guerre que mène le Japon en Chine, ou s'il évoque une catastrophe naturelle, il le fait en ne perdant jamais de vue ses personnages. Lorsqu'une terrible inondation ravage une grande partie de la région d'Osaka, manquant provoquer la mort de l'une des soeurs, elle est l'occasion de faire rebondir l'intrigue de façon saisissante. Et lorsqu'un typhon souffle sur Tokyo, il est l'occasion de souligner la dégradation financière de la branche aînée dont la maison de médiocre facture manque s'écrouler sur ses habitants.

Cet immense roman est un régal de lecture de bout en bout, et je le recommande sans réserve. Il fut pour moi une porte d'entrée dans la littérature japonaise. Plus accessible que les autres romans de Tanizaki ou que ceux d'auteurs vénérés au Japon comme Yasunari Kawabata ou Kenzaburo Ôé, il s'adresse à chacun d'entre nous. En ce qui me concerne, je n'ai pas fini d'en épuiser le sens.
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Sasame Yuki
Traduction : G. Renondeau

Connu également sous le titre "Bruine de Neige" - plus proche du titre original - "Quatre Soeurs", le roman le plus long de Tanizaki, fut interdit dès sa parution en feuilleton par la censure japonaise. Les temps étaient à l'effort de guerre et, plus encore, à la propagande ; toute oeuvre digne de ce nom devait en conséquence rentrer dans le rang et glorifier le sacrifice des patriotes, l'infâmie de l'ennemi, etc, etc ... Questions qui laissaient Tanizaki suprêmement indifférent.

Seuls l'intéressaient les rapports humains, tout particulièrement dans le jeu de l'amour, qu'il s'agît d'un binôme ou d'un triangle, que tout cela fût platonique ou pervers, que cela tournât au drame ou se confinât à la routine maritale. Fidèle à toutes ses autres productions, "Quatre Soeurs" traite donc de l'attitude de l'être humain face à l'amour mais aussi des relations amoureuses revues et corrigées par la société japonaise, surtout lorsque le mariage rentre en jeu.

Les femmes, ici, sont à l'honneur. Sur les quatre soeurs dont fait état le titre, l'auteur s'attache surtout à trois d'entre elles, l'aînée, Tsuruko, demeurant un peu en retrait, d'autant que, au milieu du livre à peu près, elle déménage d'Osaka pour suivre son mari à Tôkyô. Mariée la première, ainsi que le veut l'usage, Tsuruko a cinq enfants et se décharge à peu près de toutes ses responsabilités de soeur aînée sur sa cadette, Satchiko. En effet, ce sont Satchiko et son mari, le patient et aimable Teinosuke, qui se retrouvent à traiter les demandes en mariage concernant Yukiko, la troisième des soeurs Makioka, même si la maison aînée n'a pas pour autant renoncé au rôle décisionnel final qui, en théorie et aux yeux du monde, reste son apanage.

Or, le rituel des demandes en mariage, dans le Japon de l'entre-deux-guerres, n'a rien d'une partie de plaisir. Au vrai, on pourrait parler sans exagération de parcours du combattant, et ceci tant pour les personnes extérieures à la famille qui s'entremettent dans l'affaire, que pour les parents accompagnant la jeune fille aux entrevues avec le prétendant éventuel et qui, par la suite, s'occupent de l'enquête de moralité (indispensable) et, le cas échéant, ont la désagréable tâche de transmettre le refus de la jeune fille ou de ses tuteurs. le pire se produit bien sûr quand le refus vient du candidat au mariage et de sa famille.

Chez les Makioka, la situation s'avère très délicate : la quatrième soeur, Taeko (également appelée "Koi-san"), aurait pu se marier depuis longtemps, n'était son rang dans la fratrie. le prétendant, elle l'a depuis ses seize ans mais, bien que les deux jeunes gens aient jadis fugué ensemble, il n'a pas été possible de procéder à leur union puisque Yukiko n'avait pas trouvé chaussure à son pied. Dans la bonne société japonaise, marier la quatrième soeur avant la troisième ne se fait pas. En outre, cela pourrait porter malheur.

Taeko est donc condamnée à ronger son frein tandis que Yukiko, timide, introvertie, ne fait que repousser prétendant après prétendant ...

Le style fluide de Tanizaki, la façon qui est la sienne d'exposer les défauts de ses personnages ainsi que leurs mauvaises actions sans jamais les juger, la tendresse dont il s'est manifestement pris envers ses héroïnes, sa critique subtile de conventions qu'il juge archaïques mais auxquelles il n'est pas sans reconnaître un certain bien-fondé, tout cela fait entrer de plain-pied le lecteur dans une intrigue qui lui fait découvrir un peu mieux les subtilités du caractère et de la culture japonais. Découvrir mais non pas saisir dans toutes leurs nuances. Pour atteindre à ce résultat, la route est encore longue. Mais, avec sa fin "ouverte" - et très nippone - "Quatre Soeurs" constitue l'une des meilleures introductions à ce cheminement. ;o)
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Tanizaki Junichirô (1886-1965) – "Quatre soeurs" – Gallimard / Folio, 2019 (ISBN 978-2-07-040211-3)
–Titre original japonais "Sasame yuki" (cop. 1948), traduit du japonais par G. Renondeau (cop. 1964) – 889 p.

Ce roman est considéré comme l'un des grands classiques de la littérature japonaise du vingtième siècle. D'après la brève préface, sa rédaction fut terminée en 1943, mais sa publication fut "jugée inconvenante en temps de guerre" et repoussée à 1946-1948.
La traduction en français n'est pas bien fameuse, comportant même ça et là des fautes de grammaire ; elle manque de souffle et de style, et le rendu en langue française ne justifierait pas la promotion de ce texte au rang de grand classique (pour prendre une comparaison : la traduction en français des oeuvres d'Henry James est d'une telle qualité quasi proustienne, que je me demande si l'original en anglais est vraiment de même niveau stylistique – on en est loin avec cette traduction quelque peu littérale si ce n'est anonnante du roman de Tanizaki).

La trame du récit est grossièrement dévoilée par la quatrième de couverture :
"Dans une vieille famille de commerçants aisés dont tout le monde connaît le nom à Osaka, quatre filles ont mené une vie une vie luxueuse jusqu'à la mort de leur père. Sa disparition et les changements de vie dans le Japon de l'entre-deux guerres les ont laissé dans une situation financière précaire. Les deux aînées sont mariées, l'une avec un employé de banque, l'autre avec un expert-comptable. Leur destin est tout tracé,mais celui des cadettes ? Youki ko, timide, réservée, dévouée à sa famille, fidèle aux coutumes anciennes, refuse les uns après les autres des prétendants qu'elle juge indignes d'une alliance avec sa famille. Elle [finit par épouser] le fils d'un vieux noble de la cour. Tae ko, la plus jeune, est moins conformiste : elle n'hésite pas à travailler pour gagner sa vie, part vivre avec le fils d'un joaillier, le quitte pour un photographe, et finit par épouser un barman, après la naissance de leur enfant."

L'intrigue est largement plus subtile que ne laisse supposer ce résumé aussi lapidaire que maladroit, car elle ne constitue pas le ressort principal de la narration.
En effet, les difficultés rencontrées pour marier "dignement" les deux filles cadettes fournissent à l'auteur un cadre solide pour mêler intimement l'évocation des particularités du mode de vie traditionnel avec la pénétration progressive et différenciée des usages européens introduits depuis la Restauration Meiji (1868-1912). Ce roman met en scène en quelque sorte la deuxième génération, celle qui est plongée dans la vie active dans les années 1920-1940 : le récit s'achève juste avant l'entrée en guerre de 1941 contre les Etats-Unis.

Cette confrontation permanente des deux modes de vie constitue le socle même du récit, débordant largement la seule thématique du mariage : l'habitat, l'architecture, l'urbanisme, la musique, la danse, les spectacles, le vêtement, la cuisine, les modes de locomotion, la langue japonaise utilisée quotidiennement, les langues européennes auxquelles il faut parfois avoir recours, la façon de se comporter à l'intérieur du cercle familial, tous ces domaines et bien d'autres sont ici finement et délicatement illustrés par le biais d'une multitude de personnages secondaires ayant chacun une personnalité bien campée, sans pour autant émettre le moindre jugement moralisateur.
Autre élément contribuant à rendre ce récit passionnant : l'allusion permanente, sans lourdeur, aux évènements qui secouent le monde entier (sur fond de guerre en Chine, d'intervention en Mandchourie en 1931, de montée du nazisme en Europe), vus par la classe moyenne japonaise de cette époque.

Pour ce qui concerne le mariage lui-même, l'auteur dépeint les moeurs en usage dans un milieu aisé mais en cours de déclassement : la famille bénéficia de l'aura de la génération d'avant, les deux soeurs aînées ont certes trouvé chacune un mari qui ne dérogeait pas mais dont le statut social évolue de façon négative : le mari de l'aînée par exemple connaît une "belle" promotion à Tokyo, accompagnée d'un salaire semblant mirobolant, mais il s'avérera rapidement que ces revenus ne suffisent pas à assurer le maintien d'un rang social équivalent dans la capitale.
Du fait de cet inexorable déclassement, de la méfiance qu'il suscite, la famille se montre très suspicieuse envers les partis proposés aux deux cadettes. Malheureusement, le temps passe, le déclassement social ne fait que s'accentuer, les deux cadettes vieillissent, les propositions correspondent de moins en moins à leur statut social.

Car c'est l'époque où un mariage ne se décide pas sur le coup d'un "coup de foudre" ni du "grand amour" et encore moins d'une liaison ne concernant que les deux partenaires. A cette époque, dans les milieux aisés, au Japon comme en France, le mariage est avant tout la jonction de deux familles soucieuses de préserver leur rang social, leur réputation, leur patrimoine, tout en assurant leur descendance. Ceci semble aujourd'hui "archaïque", pire encore "patriarcal" si ce n'est affreusement "judéo-chrétien" (pourtant, dans ce roman, nous sommes au Japon).
En effet, les sociétés occidentalisées se sont acharnées à détruire toute forme d'appartenance collective (voire tribale) afin d'atomiser les individus, devenus ainsi beaucoup plus malléables et interchangeables (à force de se croire "libéré-e-s"), engendrant des castes et nomenklatura privilégiées cultivant soigneusement l'entre-soi, l'imitation simiesque de la caste similaire états-unisienne, la destruction des ossatures sociales, le tout rejaillissant dans les classes pauvres sur des enfants laissés à eux-mêmes, ensauvagés au point de s'entre-tuer...
Le destin de la plus jeune des quatre soeurs, la plus occidentalisée, préfigure en quelque sorte ces parcours devenus aujourd'hui quasiment la norme.

Ce roman constitue une grande fresque sociale, illustrant le moment où le Japon bascule dans la "modernité"; plus exactement dans l'européanité. Après la Seconde grande tuerie mondiale, les Etats-Unis vont se charger de démocratiser, uniformiser, dé-japoniser bref, "faire évoluer" cette société forcément "attardée". Il me faudra vérifier si Junichirô Tanizaki rend compte de cette "évolution" dans ses romans publiés ultérieurement.

Ce volumineux roman (presque neuf cents pages tout de même) se lit sans peine, surtout si l'on s'intéresse aux mutations que subissait le Japon des années 1920-1940.

Un grand roman, à recommander, à offrir... voire à re-traduire.
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[...] ... Lorsque vint l'époque, on discuta pour savoir quel jour serait le plus convenable pour voir les fleurs dans toute leur beauté. Il fallait choisir un dimanche, à cause de Teinosuke [époux de Satchiko] et d'Etsuko [leur fille]. Les trois soeurs avaient peur de la pluie et du vent, tout comme les anciens, dont Satchiko avait trouvé jadis les craintes tellement vulgaires. Il y avait bien des cerisiers autour d'Ashiya et on pouvait en contempler un grand nombre par les fenêtres du tramway Osaka-Kobe ; ce n'est pas seulement à Kyôtô qu'il s'en trouvait mais, de même que Satchiko estimait qu'il n'y avait pas de daurades supérieures à celles d'Akashi, elle s'imaginait qu'elle n'avait pas vu les fleurs de cerisier si elle n'avait pas contemplé celles de Kyôtô. Au printemps précédent, Teinosuke avait hasardé que, pour changer, on pouvait aller au pont de Brocart ; mais après leur retour, Satchiko avait eu l'air d'avoir oublié quelque chose ; elle avait l'impression que ce printemps-là n'était pas un vrai printemps ; elle avait pressé Teinosuke d'aller à Kyôtô, où ils étaient arrivés encore à temps pour voir les cerisiers d'Omurô. Leur programme habituel était celui-ci : départ le samedi après-midi, dîner de bonne heure au restaurant de la Gourde, puis, après avoir vu les danses auxquelles ils ne manquaient jamais d'assister, en revenant, ils contemplaient les cerisiers de Gion aux lumières ; ils passaient la nuit à l'hôtel ; le lendemain, ils allaient à Arashi-yama ; ils consommaient dans une auberge le repas froid qu'ils avaient apporté et rentraient en ville l'après-midi, pour voir les cerisiers du temple de Heian. Alors, Etsuko s'en retournait avec ses deux jeunes tantes, laissant Teinosuke et Satchiko passer encore une nuit à Kyôtô. Ainsi se terminait l'excursion. Satchiko laissait pour la fin les cerisiers du temple de Heian parce qu'ils étaient les plus beaux de l'ancienne capitale ; leurs fleurs étaient les plus splendides. Le grand cerisier pleureur de Gion était vieux maintenant ; d'année en année, la couleur de ses fleurs s'affaiblissait. En vérité, il n'y avait qu'à le regretter, mais il n'était plus le représentant du printemps de Kyôtô. Alors, quand Satchiko, dans l'après-midi de leur deuxième journée, revenait des environs de Kyôtô, un peu fatiguée par une demi-journée de promenade et n'ayant plus guère la force de marcher, elle choisissait le moment mélancolique où le soleil du printemps va se coucher pour errer sous les branches fleuries du jardin de Heian, et elle contemplait chaque arbre avec amour, celui qui est au bord de l'étang, cet autre à l'entrée du pont et celui qui se trouve au coude du chemin, ceux qui sont devant la galerie. Quand elle serait rentrée à Ashiya, pendant toute une année, jusqu'au printemps prochain, elle n'aurait qu'à fermer les yeux pour revoir la couleur et les formes des branches fleuries. ... [...]
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[...] ... Quand ils étaient entrés dans le hall [du restaurant], Satchiko et son mari avaient remarqué, assis seul, un monsieur qu'ils reconnurent pour le personnage de la photo. Il écrasa nerveusement dans le cendrier la cigarette qu'il avait commencé de fumer, et se leva. Il était plus râblé qu'ils ne le supposaient, il avait l'air plus solide, mais, ainsi que Satchiko le craignait, il paraissait plus âgé que sur sa photo ; son visage était terne, couvert de petites rides, il avait l'air d'un vieux mal tenu. On n'avait pas pu en juger d'après sa photo mais, s'il n'était pas chauve, ses cheveux étaient plus qu'à moitié blancs, rares, hérissés, mal peignés. Bien qu'il ne fût que de deux ans plus âgé que Teinosuke, il paraissait dix ans de plus que lui [ce qui revient à dire qu'il fait largement cinquante ans.] Comme Yukiko en revanche avait l'air de sept à huit ans plus jeune que son âge réel, on les aurait pris tous deux pour le père et la fille. Satchiko se sentait coupable d'avoir entraîné sa soeur dans cette entrevue. Les présentations terminées, les six personnes se réunirent sans façons autour d'une table pour boire du thé. La conversation s'établit mal ; il y eut, de temps en temps, des silences ; Nomura [le candidat au mariage] était difficile à pénétrer. Le ménage Jimba, qui faisait office d'intermédiaire, aurait dû intervenir mais ils paraissaient gênés vis-à-vis de Nomura ; ils se sentaient raides devant lui. Sans doute Jimba devait-il témoigner du respect au cousin de Hamada, son vieux bienfaiteur, mais ce sentiment semblait dépasser l'obséquosité. D'ordinaire, Teinosuke et sa femme entretenaient habilement une conversation languissante, mais aujourd'hui, Satchiko manquait d'entrain, et Teinosuke, sous l'influence de sa femme, était taciturne. [Tous deux sont préoccupés car Satchiko relève d'une fausse couche.] ... [...]
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Un trait lumineux traversa la chambre. Une luciole chassée par la fumée de l'encens anti-moustiques cherchait à s'enfuir. Elles avaient relâché la plupart de leurs lucioles dans le jardin et comme il en était entré beaucoup dans la maison, elles avaient pris la précaution de les chasser avant de fermer les volets pour la nuit. Où celle-ci avait-elle pu se cacher ? Elle s'éleva légèrement et vola à cinq ou six pieds en l'air. Epuisée, elle traversa la chambre en biais et se posa sur le kimono de Satchi ko étendu sur un porte-habits. Elle rampa sur le motif de crêpe imprimé, se cacha dans une manche dont le tissu léger laissait transparaître une faible lueur.
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Etait-ce le reflet des préférences de sa propriétaire qui aimait les fleurs de printemps plus que celles d'automne ? Le jardin avait peu de fleurs pour attirer l'oeil : un lotus fleurissant, tout seul, au bas de la petite colline artificielle, un buisson de lespédèze laissait pendre ses fleurs blanches le long de la barrière du jardin des Stolz. C'était tout. Les santals et les platanes, tellement feuillus en été, étaient des branches flétries par la chaleur. Le gazon étalait un tapis d'un vert aussi intense que lorsqu'elle était partie pour Tokyo, mais le soleil dardait ses rayons un peu moins forts. On avait une faible sensation de fraîcheur ; il venait d'on ne sait où un parfum d'olivier odorant qui rappelait que dans ces parages aussi l'automne était proche.
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Le père n'avait eu que des filles, aucun fils. Dans ses dernières années, il s'était retiré et avait passé la direction de la maison au mari de sa fille aînée, Tatsouo, qu'il avait adopté. Il avait aussi marié sa deuxième fille Satchi ko, qui avait fondé une branche cadette. Quand la troisième, Youki ko, arriva à son tour à l'âge de se marier, son père n'était malheureusement plus là pour lui trouver un bon parti.
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Vidéo de Junichirô Tanizaki
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