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Critique de mimo26


mimo26
  27 octobre 2018
«Putain, mais t'as vu les mecs ! Ils attendent peinards,
chacun derrière son condamné, couteau à la main.
Et aucun ne tremble ! Ils vont les saigner comme des porcs, sans aucune hésitation ! Des vrais oufs, macha'Allah ! »
Comme chaque fin de semaine, Sofiane et Hocine se
retrouvent en bas de l'immeuble pour bavarder de longues heures durant en attendant d'être appelés pour dîner. Ils profitent de ces petites réunions du week-end pour visionner ensemble les dernières vidéos en provenance de Syrie tout en fumant quelques joints. Ils jouent les affranchis et commentent avec une excitation teintée d'admiration les courts reportages de téléréalité sanglante charriés par les sites djihadistes, souvent camouflés derrière de fausses images de chatons à cliquer ou de promesses pornographiques qu'ils savaient retrouver sur leurs smartphones. Ils connaissent par coeur
les stratagèmes des sites islamistes pour irriguer la toile de leur exhibitionnisme morbide. Les deux jeunes hommes se paient de mots en reprenant les formules entendues des dizaines de fois sur les réseaux. Phrases souvent dites en arabe, une langue à laquelle ils n'entendent souvent rien. Ils répètent à s'en goinfrer les mots venus du Shâm, contrée dont ils sont incapables de dessiner les contours, patrie fantasmée de ceux qui n'en ont plus.
Ils se remplissent ainsi des quelques phrases apprises
pendant le mois de vacances qu'ils passaient au bled en été lorsqu'ils étaient encore minots. Trop vieux pour être obligés d'obéir à leurs darons à présent, ils refusent d'y aller, prétextant des stages bidons ou bien des jobs d'été minables. Ils ne veulent plus qu'on les traite d'immigrés, de moitié de musulmans dans la patrie de leurs parents. Ils ne supportent plus qu'on mate leurs frangines parce qu'elles sont habillées comme en France, c'est-à-dire presque comme des putes à leurs yeux ; qu'on lorgne sur leurs fringues et leurs tennis de marque, qu'on convoite leurs iPhones et qu'on les considère comme des proies, des pigeons juste bons à dépouiller.
Tant qu'à partir à l'étranger, autant aller loin dorénavant.
Ils avaient expérimenté une ou deux fois la nouvelle destination à la mode sur les conseils des copains de la cité : la Thaïlande. Mais ça n'avait pas duré.
Lorsqu'ils allaient encore au bled, quelques années auparavant, les départs étaient vécus comme des moments de fête. Toutes les familles, voire presque tout l'immeuble, s'y préparaient longtemps à l'avance, et plus la date approchait, plus les vieux se remettaient dans le bain originel en reparlant le dialecte de leur enfance à toute occasion ou bien en remettant dans leur français l'affreux accent blédard. Comme pour s'entraîner, s'assurer qu'ils n'avaient pas oublié, pour ne pas paraître ridicules devant les cousins et se foutre la honte.
« Honte », ce mot détesté et craint de tous. La hchouma,
comme ils disaient dans le quartier. Ce mot fourre-tout qui
sert à discréditer ou à mépriser l'autre. Ordonne une certaine règle, impose une attitude à tenir sur leur territoire et institue une coutume dictée par un ensemble d'interprétations culturelles.
La plupart des mots prononcés en langue arabe revêtent
un aspect moralisateur, voire sacré, lorsqu'ils sont accolés au suffixe Allah.
La honte, sentiment qui annihile tout acte transgressif
au sein de la communauté, réduit la défense au silence ou la contraint à la surréaction, parfois même à la violence. La honte, compagnon fidèle de leurs grands-pères toujours murés dans leur différence depuis qu'on les avait jetés dans les usines, les champs, les mines, les cités et l'indifférence durant les années cinquante et soixante. Les pères ensuite, tiraillés entre leur droit du sol et celui du sang qu'on leur discutait dans le pays d'origine, vivaient, eux, la honte permanente de n'appartenir à aucun camp, de n'être acceptés par personne. Ils laissèrent leurs descendances bardées de doutes, dans l'ignorance de leur
propre histoire, et déléguèrent la question aux prédicateurs de haine, aux prédateurs idéologiques et à la drogue.
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