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EAN : 9782258194045
192 pages
Éditeur : Les Presses De La Cite (17/09/2020)

Note moyenne : 3.62/5 (sur 8 notes)
Résumé :
« J’ai cessé d’être hôtesse il y a un an pour me mettre à écrire et me sortir des poisons de la tête. Seulement en avion. La nuit dans le ciel me chuchote les mots effacés dans l’enfance. Et l’odeur du feutre des fauteuils imprégnés de strates d’intimité et de vies inconnues me rapproche d’une humanité dont j’essaie de pénétrer les secrets. »

Vol de nuit Paris-Singapour à bord d’un Airbus A380. Talitha se met dans sa bulle. A son côté, une adolescent... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (8) Voir plus Ajouter une critique
hcdahlem
  30 septembre 2020
Huis-clos à 10700 mètres
Version moderne de l'unité de lieu, Caroline Tiné a imaginé avec «Tomber du ciel» un huis-clos à bord d'un A-380. Introspection, rebondissements et étonnant épilogue à la clé.
C'est une histoire de ciel. de ce ciel où est partie bien trop tôt la mère de la narratrice, la laissant avec la nostalgie de son parfum, ses robes indiennes et sa liberté. de ce ciel dont elle imaginait tomber quand elle était enfant, après la séparation de ses parents. Elle devait alors prendre l'avion seule pour rejoindre la côte ouest où vivait désormais son père, augmentant sa peine et son désarroi. de ce ciel aussi qu'elle a choisi de dompter en devenant hôtesse de l'air, préférant une vie dans les nuages à cette terre ingrate: «Désormais, quand je vole, je deviens avion. Et je déguste ce moment privilégié où le relief cède la place au rien. Être si près du ciel m'a permis de comprendre qu'on ne peut pas tout comprendre. Que l'infini existe ».
C'est enfin de ce ciel qu'elle veut faire entendre sa voix. Elle a pris l'habitude d'écrire sur son ordinateur portable quand elle est au-delà des nuages et elle va profiter des quelque treize heures de vol entre Paris et Singapour pour conclure le récit de sa vie, de ses voyages et de ses rencontres. Tout comme cet Airbus A-380 qui effectue l'un de ses derniers voyages, elle entend boucler la boucle.
L'ambiance semble du reste parfaitement s'adapter à son objectif. Elle connaît très bien l'avion, mais aussi une partie de l'équipage, en particulier l'hôtesse et le co-pilote. Et son entourage semble parfaitement paisible. Mais même à plus de 10000m d'altitude, il faut se méfier des apparences…
Caroline Tiné nous réserve quelque surprises, mêlant habilement l'histoire de Talitha à celles de quelques passagers qui la côtoient. Saul, le copilote, est en pleine dépression. Après avoir appris que l'avion qu'il avait appris à maîtriser à la perfection cessait son exploitation commerciale, «il s'est senti tomber du ciel, descendre aux enfers, comme une bête malade sur le point d'être achevée». Un état d'esprit loin d'être rassurant pour les passagers dont il a la charge.
On imagine que Marie-Ange Leroux, spécialiste des objets d'art et des transactions dans les port-francs, est de meilleure humeur. Ne vient-elle pas de signer un contrat de travail à Singapour qui lui assure un bel avenir? Elle n'est cependant sûre de rien et, à l'image des feuilles de son contrat qui s'envolent lorsque des turbulences secouent l'appareil, son équilibre est instable. D'autant qu'elle essaie d'oublier une déception sentimentale. Sans oublier le petit chien qui voyage dans son sac à main.
Leïla, assise un plus loin, observe avec avidité ses voisines. Son sport favori consistant à deviner qui se cache derrière les visages de ses voisins. Atteinte du syndrome d'Asperger, elle calcule et déduit, ira jusqu'à télécharger le contenu de l'ordinateur de Talitha pour en savoir davantage sur ce qui se trame dans cet avion et rêve de visiter le cockpit. Reste Anil Shankar, l'homme qui a pris place au bar, et qui va être victime d'un malaise alors que les turbulences s'aggravent.
Autant de destins individuels désormais liés dans ce roman choral que la romancière va prendre un malin plaisir à faire ricocher de l'un à l'autre comme une boule de billard à la trajectoire de plus en plus aléatoire. Car il semble bien que toutes les tentatives faites pour reprendre le contrôle de leur existence soient vouées à l'échec. Il est vrai que tous ont quelque chose à oublier…
Sans dévoiler l'épilogue de ce roman, on dira que même la destination finale du voyage sera remise en question, confirmant ce que disait Christophe Colomb il y a déjà quelques siècles: «On ne va jamais aussi loin que lorsqu'on ne sait pas où l'on va». Caroline Tiné nous en apporte ici une belle démonstration.

Lien : https://collectiondelivres.w..
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Christlbouquine
  23 février 2021
Talitha, ancienne hôtesse de l'air, prend place dans un A380 à destination de Singapour depuis Paris. Des heures de vol en perspective en compagnie d'inconnus tous embarqués pour un huis clos d'une quinzaine d'heures. Aux côtés de Talitha le lecteur fait la connaissance de Leïla, une jeune fille de 15 ans, autiste Asperger qui rêve de pénétrer dans le cockpit. Puis Marie Ange, femme d'affaires en route pour ce qui semble être une nouvelle vie. Saul le copilote au comportement étrange et visiblement au bord de la rupture et Anil, ancien homme d'affaires atteint d'un cancer en stade terminal. le trajet va ainsi se dérouler entre les souvenirs de Talitha qui revient sur sa passion pour son ancien métier et sur une histoire d'amour qui a failli la détruire et ce qui se passe dans l'avion et se joue entre chacun des personnages.
Ce voyage dans un espace temps et dans ce lieu si particulier qu'est un avion est l'occasion pour tous de laisser tomber le masque, de cesser de jouer un rôle et de montrer ou de s'avouer leurs failles et leurs doutes. leurs angoisses ou leurs espoirs. Chacun à sa manière est en quête de quelque chose et à un moment clé de leur vie.
Ce qui m'a tout d'abord frappée c'est que tous ces passagers voyagent seuls. Pas un qui soit accompagné d'un parent, d'un ami, d'un compagnon. Et c'est probablement leurs différentes solitudes qui vont faire que leurs histoires peuvent s'imbriquer les unes dans les autres. L'auteure va ainsi créer des passerelles entre les uns et les autres, par paire, par petit groupe et les faire aller ainsi des uns aux autres, tissant des liens plus ou moins étroits entre eux.
En alternant des chapitres courts qui mettent en scène tour à tour ces 5 personnages, en les faisant parfois s'entrechoquer, parfois plonger dans leurs pensées intimes, Caroline Tiné imprime un rythme soutenu au récit. On sent monter petit à petit comme une sorte de suspens quant à l'issue du voyage. On vole ainsi, entre deux mondes, persuadé comme semblent l'être les personnages que la vie après ce trajet sera différente, que ce voyage en avion ouvrira des portes vers des vies nouvelles.
Chacun des personnages est attachant à sa façon, on aime voyager à leur côté et s'attarder avec eux dans leurs introspections ou dans les projections de ce qu'ils imaginent être un moment qui signera peut-être de profonds changements.
Je n'imaginais pas qu'il puisse arriver tant de choses au cours d'un voyage en avion. Je crois que je ne regarderai plus mes compagnons de vol de la même manière dorénavant !
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motspourmots
  18 septembre 2020
Peut-être faut-il déconseiller cette lecture aux phobiques des voyages en avion ? Mettre sa vie dans les mains d'illustres inconnus, tout pilotes diplômés et entraînés qu'ils soient n'est pas facile pour tout le monde, alors savoir en plus que les multiples individus qui peuplent l'appareil, incluant le copilote ne sont pas forcément des modèles d'équilibre psychologique ne va pas les aider. Il faut dire que Caroline Tiné construit son récit dans un crescendo de tension qui fait craindre le pire, à 10000 pieds d'altitude.
Pourtant... qu'il est beau, spacieux et rassurant cet Airbus A380 qui malheureusement sera bientôt retiré du circuit. C'est l'avion préféré de Talitha, ancienne hôtesse de l'air qui continue à voler régulièrement sur des longs courriers pour son nouveau métier de journaliste et pour trouver le parfait état d'esprit dévolu à l'écriture de choses plus personnelles. Sur ce vol Paris-Singapour, elle met la dernière main au récit inspiré d'une ancienne histoire d'amour qui a laissé des traces. Autour d'elle, une jeune fille autiste asperger que beaucoup qualifient d'étrange et qui rêve de visiter le cockpit, une jeune femme en route pour le poste de ses rêves dans le port franc de Singapour, un copilote dépressif, un vieil homme condamné par une maladie incurable. Des destins qui se croisent et vont se percuter l'espace de quelques heures.
Pour l'auteure, chaque individu est un réservoir à histoires, à la croisée des chemins. Derrière les apparences, le déguisement social, se cachent des failles qui ne demandent qu'à faire jaillir le vide. Face au danger, les masques tombent.
Jusqu'au bout, le lecteur est en suspension, comme ces personnages pris dans cette parenthèse hors du temps et mis face à leurs questionnements, comme l'avion entre ciel et terre, figé dans l'attente du retour au sol qu'il espère le moins violent possible.
Un huis-clos qui se lit en apnée et qui vous fera peut-être regarder différemment vos prochains compagnons de vol.
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Emysbook
  25 septembre 2020
Si il y a quelque chose que j'aime beaucoup c'est me sentir oppressé dans un roman. Pour le coup avec le roman de Caroline Tiné on ressent vraiment cette impression tout au long de l'ouvrage.
J'ai beaucoup aimé voyager au coeur du ciel avec comme seul guide authentique est sérieux ; les nuages.
Car au bord de cet avion il n'y a seulement qu'eux de bien rationnel.
En effet on va voyager avec divers personnages qui paraissent tous posséder un très gros grain..
Ils n'apportent rien de joyeux dans cet lecteur et offre même un côté angoissant au lecteur.
C'est assez franc et danse. Aucun dialogue ne vient perturber le récit de notre protagoniste principale qui évolue au travers de cette oiseau volant comme seule observatrice des troubles de chacun.
Le côté happant de ce roman vient simplement du fait que l'on se trouve dans un engin qui ne nous offre aucune possibilité quant à un éventuel échappatoire.
Comment pourrait-on s'échapper de cet oiseau ? En sautant du ciel ? En prenant en otage chacun des passagers ? En prenant le contrôle de cet avion ?
Il n'y a pas d'autre choix que d'abdiquer. le commandant, les hôtesses, les passagers ; peut importe qui ils soient. Ils sont les témoins de cet étrange récit !
Avec le recul quand je pense à ce roman je me dis que je n'ai sérieusement pas envie de prendre l'avion. Je n'ai pas envie de me retrouver face à ces différents individus aussi étrange que cela peut paraître.
Malheureusement au vue du récit qui ne comporte aucun dialogue on a pas le temps de s'attacher aux personnages ou bien de percevoir certaines de leurs émotions lors d'interactions.
Concernant la plume de Caroline, j'ai adoré la façon dont elle aborde la vie, les problèmes, les pensées et les souhaits de chacun. Il y a vraiment un aspect psychologique et analytique qui ressort de cette histoire.
Cela fait un peu leçon de vie ; de passé, présent ou de futur.
En tout cas ce roman m'a bien convaincu et je suis contente d'avoir pu connaître la plume de cette auteure à travers son
ouvrage " Tomber du Ciel "
Je la remercie d'ailleurs ainsi que les Editions Presses de la cité pour cet envoi !
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MaminouG
  17 janvier 2021
Lire encore et encore. Lire encore et toujours, et toujours rencontrer de nouveaux auteurs, découvrir de nouveaux styles d'écriture, partager la vie de nouveaux personnages. Aujourd'hui, j'entre dans l'univers de Caroline Tiné pour la première fois à travers son quatrième roman "Tomber du ciel" et je m'envole, moi qui ai pourtant peur de l'avion.
S'envoler ! s'immiscer dans le ventre rond d'un A 380, le temps d'un vol de nuit Paris/Singapour, s'installer dans un fauteuil et contempler passagers et membres d'équipage, les observer, les entendre, les deviner… Dans ce huis clos insolite et pesant, on côtoie Talitha, ancienne hôtesse de l'air, qui désormais écrit mais a besoin pour libérer ses mots d'entendre les battements de coeur de l'avion. Près d'elle, côté hublot, Leïla quinze ans – U M, Unaccompanied Minor – "Très belle, métisse au teint mat, aux cheveux noirs et bouclés, elle a un regard intense". Différente, atteinte d'un autisme Asperger, elle rêve de visiter le cockpit. En face, a pris place Marie Ange, cheveux roux, qui étudie ses voisines avec beaucoup d'attention. le copilote, Saul, dépressif, vient juste de rentrer d'un congé maladie. "Il reste là, comme un fou volant intermittent, un somnambule naviguant au gré des vents dominants, à attendre que le monde décide pour lui." Anil, "l'homme sans âge, semble perdu dans un songe." Il souffre d'une maladie incurable et se trouve visiblement confronté à son tout dernier voyage.
J'ai particulièrement aimé la belle écriture délicate, l'étude fine et bourrée d'empathie, le regard bienveillant que l'auteure pose sur chacun de ses personnages, tous attachants par leurs faiblesses. J'ai aimé le portrait fouillé qu'elle en dresse, l'analyse minutieuse qu'elle fait de leurs douleurs, leurs souvenirs, leurs doutes. J'ai aimé ses questions sur le rapport de chacun à son enfance, à ses parents. J'ai tout autant apprécié les retours en arrière, les rebondissements, le rythme du récit qui petit à petit monte en puissance et m'a tenue en haleine jusqu'à être "tombée du ciel." Derrière sa couverture discrète, blanche déchirée de bleu, le roman décrit en profondeur la vie qui, tel un voyage entre ciel et terre, se déroule entre temps calme et turbulences. Théâtre, chant choral, il orchestre les solos jusqu'à l'apothéose.
Sans doute "Tomber du ciel" ne m'a-t-il pas guérie de ma phobie de l'avion, mais il m'a procuré bien plus : le plaisir d'une lecture touchante, captivante, d'une indulgente étude des âmes torturées.

Lien : https://memo-emoi.fr
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Citations et extraits (8) Voir plus Ajouter une citation
ChristlbouquineChristlbouquine   23 février 2021
Mais j'écris aussi pour me sortir des poisons de la tête. Seulement en avion. La nuit dans le ciel me chuchote les mots effacés dans l'enfance. L'écriture me répare. Et l'odeur du feutre des fauteuils imprégnés de strates d'intimité et de vies inconnues me rapproche d'une humanité dont j'essaie de pénétrer les secrets.
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hcdahlemhcdahlem   30 septembre 2020
Talitha regarde autour d’elle, ils sont seuls, il sent l’alcool. Il essaie de trouver des mots, mais aucun son ne sort, si, toujours ce grognement bestial. Le titre du film Y a-t-il un pilote dans l’avion? traverse l’esprit de Talitha, et puis elle se dit qu’il faut agir, le mettre de côté, le neutraliser sans le dénoncer, tout le monde peut craquer dans la vie. Par certains aspects il lui rappelle Ferdinand dans ses moments perdus, elle ne sait pas pourquoi elle pense qu’ils sont tous deux des hommes refusant d’être responsables de leur destin, qu’ils préfèrent déplorer le gâchis de leur existence plutôt que de réparer ce qui cloche, que c’est peut-être le lot des hommes d’être des anti-héros qui s’en remettent aux femmes, qui, elles, sont plus douées pour la vie simple, ou normale, et cætera. Sur ce couplet, la nuit, en avion, aux abords d’un cockpit délaissé par un pilote ivre mort, on peut refaire le monde, se raconter toute une histoire avant de trouver l’énergie de passer à l’action.
En l’occurrence il faut que Talitha couche ce géant intranquille qui s’accroche à elle, prêt à les entraîner tous les deux dans un sombre cauchemar. Il est inutile qu’elle lui parle, il n’est pas en état d’entendre; elle se borne à murmurer quelques mots idiots tout en essayant de l’attirer par la manche vers l’espace de repos très exigu réservé à l’équipage, dont les passagers ne connaissent pas l’existence.
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hcdahlemhcdahlem   30 septembre 2020
INCIPIT
Prologue
Petite fille, je prenais l’avion toute seule pour aller chez mon père en vacances. Je priais pour que l’avion s’écrase. Pour ne pas avoir à choisir entre mes deux parents. Je savais qu’il n’y aurait pas de survivants. Que le choc est fatal. Qu’on n’a pas le temps de souffrir. J’avais une excuse pour disparaître. Je n’y étais pour rien. Ce n’était pas de ma faute.
Les préparatifs de mon voyage étaient toujours compliqués. Coups de fil interminables, soupirs, cris, chuchotements. J’aurais voulu être invisible. Ne pas exister. Ne pas être abritée derrière la pancarte autour du cou des enfants seuls, les UM1. J’étais prête à ce que la vie s’arrête. Je me sentais déjà vieille.
Le rêve de l’avion qui s’écrase est resté présent pendant toute mon enfance. La nuit et aussi le jour quand les pensées s’échappaient. Au début, je ne regardais jamais par le hublot. J’insistais pour avoir le siège côté couloir. Mais les enfants ont rarement le choix. Je restais assise droite sur mon siège. Pas question de tourner la tête. J’entendais d’autres enfants vomir dans les sacs en papier. Je vivais un enfer intérieur. Puis la vie continuait.
Avec l’adolescence, le rêve a fait des progrès. Il est devenu plus doux, plus raisonnable. Je me suis entraînée pour survivre. A modifier ma conscience. A concentrer mon attention sur un point de plus en plus précis. Jusqu’à ce qu’il se transforme en une étoile qui danse. J’ai eu raison d’être patiente. La peur a changé d’intensité comme une voix qui aurait mué. En rêvant de terreur, je me suis vaccinée contre la terreur. Le risque de crash est resté là, en filigrane. Un repère. Un rêve d’enfant.
C’est ainsi que les voyages en avion ont pris une place très particulière dans ma tête, et que le rêve s’est imposé comme mon complice, mon double. Je suis émerveillée par la terre vue d’en haut. La mer qui bouge, sinueuse comme une hallucination. Les rivières qui se délavent dans l’océan. Les nuages qui s’empourprent ou menacent. Les forêts qui griffonnent un magma confus sur les plaines ou les montagnes. Désormais, quand je vole, je deviens avion. Et je déguste ce moment privilégié où le relief cède la place au rien. Être si près du ciel m’a permis de comprendre qu’on ne peut pas tout comprendre. Que l’infini existe.
1.
Talitha
Mes parents s’étaient rencontrés au concert de Woodstock aux États-Unis en 1969. C’étaient des hippies fantasques qui avaient vécu les années 60, la drogue, la vie en communauté. Ma mère était française, mon père américain. J’ai été conçue à New York, l’idylle fut brève, ma mère est rentrée à Paris avec moi. Mon père, qui était guitariste de rock, est resté aux États-Unis. Je prenais l’avion plusieurs fois par an pour le retrouver. Il était affectueux, semblait toujours content de me voir. Nous passions beaucoup de temps enfermés dans les grands bus des tournées. Pendant les concerts je restais backstage1, près des baffles. J’étais la mascotte des musiciens. Tout le monde m’aimait, s’occupait de moi. On me confectionnait des lits de fortune dans les loges quand je tombais de sommeil. Je souriais comme un automate, une jolie petite fille qui s’adaptait à toutes les situations. Au fond de moi c’était une autre histoire. D’ici peu, je retournerais chez ma mère. Je prierais à nouveau pour que l’avion s’écrase. C’était mon cauchemar intime, mon secret.
Je n’avais d’autre choix que d’attendre que le temps passe. L’ennui apprend à penser. Pendant les concerts où les décibels me vrillaient les oreilles. Ou quand tout le monde fumait des joints. Grâce aux effluves de cannabis, ma pensée devenait lente et enfin je m’endormais. Je n’ai jamais oublié l’odeur âcre et intense de l’herbe ; quand je la respire aujourd’hui dans les rues de New York, d’où elle émane comme un fantôme – je ne comprends jamais d’où elle sort –, je repense à la douceur de l’enfance. Et mon cœur se serre.
Plus tard, des années plus tard, j’ai vraiment apprécié la musique de mon père. Mais pendant toutes les années qu’on appelle l’enfance j’ai fabriqué ma maison bancale. Celle de ni mon père ni ma mère. Ma mère me manquait quand j’étais chez mon père. J’avais l’habitude de passer beaucoup de temps dans les bras de ma mère. J’aimais cette sensation que nous étions perdues l’une dans l’autre. Si elle téléphonait alors que j’étais chez mon père, je refusais de lui parler. Je me mettais à hurler et même à me rouler par terre. Personne n’a jamais compris pourquoi, moi non plus d’ailleurs. J’étais comme un chat voyageur abandonné, qui tentait de se débrouiller en terre étrangère.
La certitude d’être différente a envahi tout l’espace dans ma tête. Il ne restait aucune case libre pour autre chose que mon rêve de crash. Je suis devenue solitaire. Je ne pouvais pas partager ces pensées avec des gens de mon âge, ni avec les autres. J’étais seule dans ma bulle. Ce rêve baroque m’a permis de trouver ma voie, plus tard, ou du moins une voie. Je suis devenue hôtesse de l’air, après avoir fait des études de lettres. Ce choix avait semblé étrange à mon entourage. Je savais ce que je faisais, j’avais mes raisons.
J’ai été hôtesse puis chef de cabine pendant dix ans. Grâce à quoi je bénéficie aujourd’hui encore, quand je voyage, de tarifs spéciaux. Je peux prendre quatre vols internationaux par an sans réserver à condition qu’il y ait des sièges disponibles. L’avion est devenu ma famille volante, un huis clos miniature, qui retourne le monde extérieur vers mon monde intérieur. J’y puise un moment de divagation. Je deviens une exploratrice de la vie que j’observe en face, en arrière, en avant. Les équations que je ne sais pas résoudre quand je suis à terre s’évanouissent au rythme de l’avion qui décolle, remisées dans un grenier tels des objets oubliés.
Qui n’a pas rêvé de s’élever dans les airs, regarder la terre comme un cliché panoramique, résumé à des formes essentielles et lointaines, se sentir ailleurs, étranger à soi-même ?
Dès que je m’envole, je me sens libre, grisée par l’aventure, la rencontre avec le bleu dur du ciel qui surgit après une épaisse couche de nuages, pas un bleu de conte de fées, un éclat soudain, un électrochoc. Les sensations extrêmes me bercent, allègent mon corps et ma tête. Avec le ciel je cesse de ruminer et je me consacre aux passagers. Ceux qui sont montés à bord fatigués, anxieux, de mauvaise humeur finissent par ronronner comme des chats. Ils recherchent la meilleure position sur leur fauteuil, s’étirent et bâillent, enlacent leur coussin, ou restent tendus parce que le ciel leur fait peur, dans tous les cas ils confient leur destin à une grosse machine qui prend leurs soucis en charge. Après le décollage, presque tous ont le front détendu, une amorce de sourire aux lèvres, l’envie de vivre une parenthèse. Il y aura peut-être des rencontres inattendues, des disputes ou des coups de foudre, des cadeaux du ciel.
Il m’est souvent arrivé d’embarquer au dernier moment pour une destination que je ne connaissais pas la veille. Et de faire le retour dans la foulée. Je suis indifférente au jetlag, parce que je vis au rythme des avions. J’ai fait du saut en parachute pour tester ma résistance. C’était une erreur, sauter dans le vide ne me convient pas. Je n’ai pas de désir pour ce genre de sensation forte. J’aime être à l’abri dans une carlingue. Là-haut, j’existe. Et je pense.
De tous les avions sur lesquels j’ai voyagé, l’Airbus A380 est mon préféré. Gros, lourd, pataud, presque démodé, un peu gauche dans ses manœuvres à cause de son poids et de l’envergure de ses grandes ailes. Mais il est rassurant comme un fauve domestiqué, qui dissimulerait sa force sous une élégante modestie acquise avec l’expérience. S’il pouvait parler, il s’exprimerait comme un vieux pilote tendre et bougon à qui on ne la fait pas, ou plus. Il est moins séduisant que le Boeing 777. Mais sa sobriété est son atout. Le design est minimaliste comme dans un loft de six cents mètres carrés teinté de gris. Je suis experte dans les qualités que j’attends d’un avion. Le confort de l’A380 est subtil. Rien ne se voit, tout se ressent. La discrétion des turbulences. Le grand espace pour les jambes. Les repose-tête qui prodiguent un agréable massage de la nuque. Et surtout le silence. Feutré, palpable. Murmure incongru chez un monstre de cette taille. Pour atténuer le bruit, on a agrandi les moteurs Rolls Royce et calé un piège à décibels entre chaque réacteur et son enveloppe extérieure : un cylindre, obtenu à partir de plusieurs couches de composite qui capturent une partie des sons avant de les étouffer. J’aime tous ces détails techniques chargés de vibrations poétiques.
Aujourd’hui, pendant les 10 578 kilomètres de ce vol Paris-Singapour qui durera entre douze et treize heures selon la vitesse des vents, je serai dans ma bulle. C’est un vol de nuit. Je vais écrire alors que les passagers dormiront. Puis j’irai dormir à l’hôtel après l’atterrissage. Et je reprendrai un vol de Singapour à Paris.
Je vis à l’envers et j’aime ça.
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hcdahlemhcdahlem   30 septembre 2020
Saul
Il étouffe dans le cockpit. Il manque d’air. Il voudrait créer un trou de souris, l’élargir jusqu’à ce que la pression l’aspire à l’extérieur, le débarrasse de la vie. Mais il change d’avis lorsqu’il se retrouve seul dans la nuit au-dessus d’un océan troublé seulement par un bateau qui vogue, qu’il y a plus d’étoiles dans le ciel qu’il n’en verra jamais, que peut-être la lune se lève, alors que l’avion gronde doucement. Il voit un monde que les autres ne voient pas. Il ne pourrait pas ne pas être pilote.
C’était vrai jusqu’à ces derniers temps. Il s’est arrêté quelques semaines sur ordre du psychiatre. Il ne veut pas en parler, c’est un secret entre le médecin et lui. Il a invoqué une grosse fatigue et des soucis familiaux. Il souffre de baisses de moral mais pas de dépression sévère comme le prétend l’homme de l’art. Il est atterré par sa fragilité. Pendant les deux mois où il n’a pas volé, il s’est réveillé chaque nuit à trois heures du matin, avec des idées noires et cette insoutenable impression d’être au bord de l’explosion, qu’il n’y avait aucune solution à son mal-être. Sa vie de famille est un cauchemar, ses enfants le fuient, il ne les voit jamais. Sa femme ne supporte pas sa présence quotidienne, elle s’était habituée à son absence seize à dix-huit jours par mois.
Son métier, pilote de ligne, lui a toujours permis d’être un nomade de luxe, étranger à la vraie vie, coupé de la réalité sociale. Il aime déambuler dans des hôtels anonymes, comme un zombie en perpétuel décalage. Un autiste d’un certain genre. Il a tout raté, il dérange tout le monde, il ne sert à rien. Il ne manque à personne. L’angoisse le tue à petit feu, la nuit, toutes les nuits, quand il se réveille en nage et en sursaut. Et le matin quand le noir devient gris et glauque et qu’il est allongé comme un mort. S’il se lève, s’il passe à la position debout, l’oppression s’atténue légèrement, la boule du plexus se dissout en des minutes qui paraissent un siècle. Et il se dit qu’il n’en peut plus de ne pas être là-haut toute la nuit à regarder les étoiles. Chaque jour le manège recommence. Il s’affaiblit. Il lui faut une énergie folle pour supporter cet état, n’être jamais détendu, bien qu’au fil des journées le carcan parfois se soit desserré, grâce aux antidépresseurs du Dr M. Mais chut il ne faut pas en parler, il a jeté ces boîtes violettes de cachets dont on aurait sans doute pu détecter la substance dans les analyses. Est-ce déjà l’angoisse de la mort, se sentir inutile, totalement seul, au bord de l’abîme, à seulement quarante et un ans ? L’âge de son père quand il s’est balancé par la fenêtre, un matin de Noël. Il en veut encore à ce père qui n’a pensé qu’à lui, qui a laissé tomber son fils en tombant lui-même.
Depuis ce jour, il a décidé de tracer sa frontière entre le bien et le mal. Mais il manque de courage, il n’ose pas afficher ses opinions haut et fort, il se tient toujours en retrait, comme s’il se trouvait à un niveau inférieur aux autres ; il cache au fond de lui le monstre qui est en train de le ronger, de détériorer ses viscères, de pénétrer les parois de son cerveau. Le Dr M. lui a conseillé d’arrêter de voler pour une durée indéterminée, mais lui l’a convaincu que tout allait mieux au bout de deux mois, il ne veut pas risquer de repasser au simulateur, ce qui est obligatoire après trois mois sans atterrissage ou décollage. Il a un besoin vital de voler, d’être isolé dans un avion, de renouer avec son addiction. C’est le seul lieu où il se supporte, où il éprouve un semblant de quelque chose, un zeste d’enthousiasme, non, c’est un mot trop fort, disons un début d’envie d’ouvrir les yeux, d’agir, de ressentir, sans le ciel il est un mort-vivant.
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motspourmotsmotspourmots   18 septembre 2020
Mais j'écris aussi pour me sortir des poisons de la tête. Seulement en avion. La nuit dans le ciel me chuchote les mots effacés dans l'enfance. L'écriture me répare. Et l'odeur du feutre des fauteuils imprégnés de strates d'intimité et de vies inconnues me rapproche d'une humanité dont j'essaie de pénétrer les secrets.
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