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Critique de Patsales


Patsales
  14 septembre 2019
Les écrivains sont-ils devenus des fans comme les autres? Reouven a retrouvé les enquêtes perdues de Sherlock Holmes, Kamel Daoud a réhabilité l'Arabe anonyme tué par Meursault, et maintenant Christophe Tison nous offre le journal de Lolita.
Mais il s'agit moins ici d'une déclaration d'amour à une oeuvre essentielle de la littérature qu'une entreprise de démystification. Humbert Humbert, le narrateur de Lolita, a beau être un prédateur sexuel, il présente ses désirs -et passages à l'acte- répugnants comme une oeuvre d'art: « il faut être un artiste doublé d'un fou, un de ces êtres infiniment mélancoliques, aux reins ruisselants d'un poison subtil, à la moelle perpétuellement embrasée par une flamme supra-voluptueuse (oh, cette torture sous le masque !), pour discerner aussitôt, à des signes ineffables – la courbe féline d'une pommette, la finesse d'une jambe duveteuse, et cent autres indices que le désespoir et la honte et des larmes de tendresse me retiennent d'énumérer... » Sa prose vaporeuse et poétique n'utilise jamais les mots crus d'une sexualité en l'occurrence perverse et quand le cinéma s'empare du livre de Nabokov, c'est pour mettre des images sur les mots du pédophile victimisé. Sue Lyon en bikini nous regarde par-dessus ses lunettes de soleil en croquant sa sucette à l'anis, garce de 13 ans à haut potentiel érotique.
Dans le journal intime écrit par Tison, le lecteur se détache du récit humbertien et Lolita perd ses attributs de nymphette. « J'ai dû baisser mes lunettes de soleil pour mieux le voir et dire bonjour poliment. Un type avec un drôle d'accent, en costume gris, d'une trentaine ou quarantaine d'années, je ne sais pas, mais vieux en tout cas. Grand et un peu flasque. Il a eu un mouvement de recul en me voyant (faut dire que j'étais presque nue!) puis a fait le tour du jardin en complimentant maman... Je savais qu'elle cherchait un locataire... Il en était déjà venu un, un ancien militaire, qui avait trouvé ça trop cher mais à qui maman avait fait le même cirque, sauf qu'il pleuvait ce jour-là et que j'étais sur le canapé... Quand ils se sont enfin décidés à partir, il m'a dit « à bientôt » et m'a regardé comme s'il n'osait pas me regarder. J'ai mis ma main devant ma culotte et eu un peu honte, mais bon, j'étais chez moi quand même. »
Voilà. Elle est chez elle, en maillot de bain dans son jardin. Les messieurs de l'âge de sa mère lui sont indifférents. C'est Humbert Humbert qui lui arrache son enfance, lui apprend la solitude et le mensonge, et le sexe comme seul moyen d'échange.
Le livre des éditions Goutte d'or est un très bel objet. Les premiers mots du roman y sont inscrits en creux tandis que le titre resplendit en rouge safrané. Et d'une certaine façon, Tison admet son incapacité à briser le mythe. La couverture de son livre est éclaboussée de cette couleur de « l'orifice sanglant » et « dégoûtant » auquel Humbert Humbert assimile Lolita, et son prénom de Dolorès ne lui est pas rendu. C'est bien là tout le problème. le roman de Nabokov symbolise peut-être la littérature la plus pure, créatrice d'un supramonde tellement plus intéressant que le vrai, au risque de laisser croire à ses lecteurs que le mythe est le réel. Alors comment ne pas vouloir rappeler parfois le monde des livres à plus de sincérité et d'humilité? Comment ne pas avoir envie de dézinguer ce professeur immoral et de rappeler aux lecteurs qu'il a bousillé Lolita, ce qu'il est parfois si facile d'oublier? Oui mais Dolorès Haze a-t-elle de quoi passer à la postérité dès lors qu'elle n'est plus l'objet fantasmatique de son beau-père ?
La si belle couverture de ce livre me semble exprimer un aveu d'impuissance. Si Dolorès avait existé, son journal aurait été orné de fleurs ou de têtes de mort, il aurait été moins classieux. le liseré mordoré du livre de Tison est là pour signaler la littérature. Alors qu'il suffit de lire les premières lignes du roman de Nabokov pour savoir qu'elle est effectivement là.
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