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EAN : 9782020125765
339 pages
Éditeur : Seuil (02/09/1991)
4.21/5   26 notes
Résumé :
Date de parution 11/09/1991
Points Essais
352 pages - 9.50 € TTC

" Le capitaine Alonzo Lopez de Avila s'était emparé pendant la guerre d'une jeune Indienne, une femme belle et gracieuse. Elle avait promis à son mari craignant qu'on ne le tuât à la guerre de n'appartenir à aucun autre que lui, et ainsi nulle persuasion ne put l'empêcher de quitter la vie plutôt que de se laisser flétrir par un autre homme ; c'est pourquoi on la livra aux... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (3) Ajouter une critique
oblo
  02 décembre 2018
En publiant La conquête de l'Amérique. La question de l'Autre en 1982, Tzvetan Todorov mêlait dans un même essai histoire, anthropologie et linguistique. Naturellement, la question de la découverte de l'Autre est une question complexe et, ainsi que l'indique Todorov dans la préface, elle pourrait susciter la publication de bien des tomes savants, tant cette question, essentielle dans la compréhension de l'Homme, touche à des domaines très variés des sciences humaines. Pour donner un cadre à sa recherche, Todorov en limite les cadres spatio-temporels. Il choisit pour cela un épisode historique, exemplaire et éloquent par son caractère extrême (au sens où, jamais, dans L Histoire, la découverte de l'Autre ne fut si totale, et n'eut de conséquences aussi violentes) : la conquête de l'Amérique, au seizième siècle, par les Espagnols.
Le titre, déjà, est évocateur. Todorov parle de la conquête de l'Amérique, et non de la découverte des Américains. le mot même d'Amérique renvoie évidemment à une vision ethnocentrée sur l'Europe. Voilà donc, résumée en un titre, la thèse de Todorov : la prise de possession du grand continent américain a été permis par le langage, celui-ci représentant un mode de communication mais aussi un système de pensée. C'est la supériorité communicationnelle des Espagnols qui leur permet, plus que leur supériorité technique, de s'imposer face à des populations pourtant plus nombreuses et déjà organisée. Todorov organise son argumentation en quatre parties (Découvrir, conquérir, aimer, connaître) qui sont toutes autant d'actions qui mettent en interaction le je avec autrui.
Par la découverte, Todorov montre que Colomb (orthographié sciemment en Colon par l'auteur : manière de montrer que le patronyme du découvreur était en lui-même un programme idéologique : coloniser et évangéliser) prend possession de terres en même temps que de ses habitants. Point de curiosité pour les autochtones, ici, mis au rang des animaux et des arbres (on utilisera volontiers, par conséquent, le terme de naturels pour désigner les Indiens caraïbes). Volontiers admirateur de la beauté de la nature, Colomb se fait herméneute (c'est-à-dire interprète des textes religieux) pour justifier se découverte, et la normaliser. La rencontre de Colomb avec les Indiens n'en est pas vraiment une. Loin de s'intéresser à l'Autre, Colomb l'enferme déjà dans des a priori strictement européens : ainsi la nudité est-elle synonyme d'ingénuité, et le cannibalisme de sauvagerie. le mythe du bon sauvage, qu'il faut tout de même éduquer, prend ici ses racines ; les Indiens, ignorant la propriété privée, étonnent positivement par leurs pratiques de partage mais s'attirent la réputation de voleurs, sitôt qu'ils agissent pareillement avec les Européens.
La conquête commence avec l'arrivée de Cortès au Mexique en 1519. Celle-ci a des raisons factuelles : supériorité de l'armement espagnol, choc microbien qui décime les Indiens (vu comme un soutien de Dieu à l'entreprise espagnole), habileté diplomatique de Cortès qui rassemble les ennemis des Aztèques. Mais la conquête réussit parce que les Espagnols, d'une part, réussissent mieux dans la communication inter-humaine (ce qui leur permet de s'allier avec des peuples précolombiens) et parce que les civilisations pré-colombiennes, d'autre part, parce qu'elles sont des sociétés de l'oral, obéissent à des rituels que les pratiques espagnoles ignorent complètement et, même, désorganisent. Les Aztèques favorisaient la communication avec le monde : la nature, et les dieux en particulier, sont leurs interlocuteurs privilégiés. Les Espagnols, eux, n'ignorent pas ce type de communication, mais le verbe succède à l'action alors que chez les Aztèques, il le précède. Autrement dit, les Espagnols voient dans la réussite de leur entreprise le signe que Dieu les soutient ; pour agir, les Aztèques attendent un signal des dieux. le langage, ici, doit être compris comme système de pensée. Les Aztèques obéissent à de nombreux rites qui garantissent la mémoire sociale et interdisent, de fait, l'improvisation. En ce sens, les Espagnols montrent une capacité à l'adaptation supérieure aux Aztèques, particulièrement précieuse dans un contexte de conquête. La communication inter-humaine fait le reste : Cortès prend le temps de collecter l'information pour agir plus efficacement ; Moctezuma, lui, refuse de voir les signes de la communication humaine (refus des rapports, absence d'initiative). le rapport au temps est ici, aussi, essentiel dans la conquête : temps cyclique chez les Aztèques (qui cherchent d'abord à intégrer cet événement exceptionnel qu'est l'arrivée des Espagnols sur leur sol dans leur chronologie qui, par nature, se répète), temps linéaire chez les Espagnols à visée eschatologique (le monde progresse vers une christianisation complète et heureuse pour l'humanité).
Face à l'Autre, deux attitudes existent : considérer l'Autre comme identique (en ce cas, le danger est de lui appliquer mes valeurs propres, vues comme valeurs universelles et non, comme elles le sont, subjectives) ou considérer l'Autre comme différent (et en ce cas, la différence s'accompagne d'une conception hiérarchisée de l'humanité ; de fait, l'Autre est un inférieur). Les conquistadors et ceux qui les accompagnent, dominicains et franciscains, abondent dans les deux sens. Dans les deux cas, le rapport à l'Autre est faussé puisque l'Autre n'est jamais compris dans son ipséité, car cela revient à remettre en question le je ; or, la remise en cause du christianisme est fondamentalement impossible, puisqu'il s'agit de la Vérité. L'Indien est ainsi toujours objectivé ; on permet ainsi d'en prendre possession (d'où l'esclavagisme) et l'on ne s'alarme pas de sa destruction (par les massacres, par la maladie, par les traitements inhumains, notamment en matière de travail forcé, par la destruction de ses cités). A cela, on trouve des justifications : le cannibalisme, le polythéisme, les sacrifices humains sont autant d'atrocités que l'arrivée des Espagnols permet d'abolir. Là encore, les Espagnols ne se remettent jamais en cause : la société à massacre vaut mieux que la société à sacrifices. Encore que : sous l'influence d'un Las Casas, certains religieux espagnols s'offusquent des traitements réservés aux Indiens, vus, là encore sans respect pour leur identité, comme des Chrétiens en puissance. L'assimilation, comme la hiérarchisation, conduit à nier l'Autre ; pour autant, elle conduit aussi à le reconnaître comme un égal (un égal tronqué, mais un égal quand même, qu'on ne peut traiter comme un objet). Sur ce sujet, la controverse de Valladolid, en 1550, permet de concrétiser les deux positions du camp espagnol. Aimer, ou ne pas aimer, ce n'est pas attribuer un statut de sujet à l'Autre : on peut aimer pour de bonnes ou pour de mauvaises raisons (notamment lorsque l'on projette sur l'autre ses propres désirs ; ainsi le fait Las Casas).
Avec la partie "Comprendre", on se rapproche le plus possible de la démarche la plus essentielle pour subjectiver l'Autre. Au milieu du 16ème siècle, certains religieux espagnols prennent conscience de la disparition des civilisations méso-américaines. L'évangélisation de ces populations, l'assimilation des élites et, surtout, la disparition pure et simple des populations amènent à l'anéantissement de civilisations entières. Il faut ici rappeler que la conquête de l'Amérique s'accompagne d'un génocide terrible : 70 à 80 millions de morts. Comprendre l'Autre, c'est s'interroger de trois façons : l'Autre est-il bon ou mauvais ? L'Autre m'est-il soumis ou lui suis-je soumis ? Que sais-je de l'identité d'autrui ? Les auteurs espagnols qui s'intéressent aux Indiens, comme Las Casas, Duran ou Sahagun, ont fait un travail précieux pour la connaissance des civilisations méso-américaines. Encore aujourd'hui, leurs travaux déterminent une grande partie des savoirs que l'on possède sur elles. Des trois oeuvres, celle de Sahagun est peut-être celle qui répond le plus à l'objectivité intellectuelle : recueillant les témoignages des Aztèques et les retranscrivant dans leur langue, le nahuatl (certes typographié avec l'alphabet latin), il décrit sans interpréter (ce que fait Duran, et ce qui est très utile désormais) les signes de la civilisation aztèque.
L'intérêt de cet essai est multiple. On retiendra qu'il permet surtout de comprendre comment la conquête de l'Amérique a été rendue possible, et de comprendre aussi à quel point les conséquences de cette conquête furent logiques, car induites par ce qui en fut la base : le langage comme système de pensée. On pourrait croire au caractère inéluctable de cette conquête : ce serait oublier que c'est précisément adaptation aux circonstances qui a permis aux Espagnols cette conquête. Todorov livre là, plus qu'un essai historique, une oeuvre de réflexion qui ouvre sur l'Autre : un modèle moral, en quelque sorte, comme un appel à la modération et à l'altruisme par l'exemple inverse.
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Apoapo
  05 février 2016
A travers une analyse historique très méticuleuse, la sensibilité particulière de ce véritable intellectuel aux problématiques de la réception des étrangers et en général de l'altérité, nous apprend sans le moindre doute que la compréhension de l'Autre ne va pas de pair avec la bienveillance. Celle-ci s'accompagne de l'esprit colonisateur. Les Espagnols ont été sensibles au problème de la connaissance, Cortés a fait un usage d'une perversion raffinée de la culture amérindienne, de même qu'il a su se servir d'interprètes. En même temps, le débat d'idées entre les tenants de Cortés et Las Casas révèlent une grande vivacité intellectuelle et une certaine subtilité de l'observation de l'Autre à cette époque: on dirait que là aussi la Renaissance et son esprit critique a fait irruption dans les esprits, bien que les effets de cette colonisation soient connus de tous. Todorov, en fin de compte, se refuse à "prendre le parti" De Las Casas aussi, peut-être par méfiance du paternalisme protecteur, en semblant opter pour le métissage culturel d'un Duran.
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docline
  16 décembre 2014
Ce que j'ai lu de plus intelligent sur le choc de la rencontre des cultures
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Citations et extraits (6) Voir plus Ajouter une citation
SZRAMOWOSZRAMOWO   30 décembre 2014
Sans entrer dans le détail, et pour donner seulement une idée globale (même si on ne se sent pas tout à fait en droit d’arrondir les chiffres lorsqu’il s’agit de vies humaines), on retiendra donc qu’en 1500 la population du globe doit être de l’ordre de 400 millions, dont 80 habitent les Amériques. Au milieu du seizième siècle, de ces 80 millions il en reste 10. Ou en se limitant au Mexique : à la veille de la conquête, sa population est d’environ 25 millions ; en 1600 elle est de 1 million.
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GeoffreyRobGeoffreyRob   28 avril 2021
... Ainsi la première impression, exacte, de Las Casas se trouve neutralisée parce qu'il est convaincu de l'universalité de l'esprit chrétien : si ces gens sont indifférents à la richesse, c'est parce qu'ils ont une morale chrétienne.
Son Apologetica Historia contient, il est vrai, une masse d'informations, recueillies soit par lui-même, soit par les missionnaires, et concernant la vie matérielle et spirituelle des Indiens. Mais, le titre même de l'ouvrage le dit, l'histoire s'y fait apologie : l'essentiel, pour Las Casas, est qu'aucune des coutumes ou pratiques des Indiens ne prouve qu'ils sont des êtres inférieurs ; il approche chaque fait avec des catégories évaluatives, et le résultat de la confrontation est décidé d'avance : si le livre de las Casas a une valeur de document ethnographique aujourd'hui, c'est bien malgré l'auteur. Il faut reconnaître que le portrait des Indiens qu'on peut tirer des ouvrages des Las Casas est à peu près aussi pauvre que celui laissé par Sepulveda : en fait, des Indiens, nous n'apprenons presque rien. S'i est incontestable que le préjugé de supériorité est un obstacle dans la voie de la connaissance, il faut admettre que le préjugé d'égalité est encore plus grand, car il consiste à identifier purement et simplement l'autre avec son propre "idéal du moi" (ou avec son moi).
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GeoffreyRobGeoffreyRob   28 avril 2021
... S'i est incontestable que le préjugé de supériorité est un obstacle dans la voie de la connaissance, il faut admettre que le préjugé d'égalité est encore plus grand, car il consiste à identifier purement et simplement l'autre avec son propre "idéal du moi" (ou avec son moi).
Las Casas voit tout conflit, et en particulier celui des Espagnols et des Indiens, dans les termes d'une opposition unique, et parfaitement espagnole : fidèle/infidèle. L'originalité de sa position vient de ce qu'il attribue le pôle valorisé (fidèle) à l'autre, et le dévalorisé à "nous" (aux Espagnols). Mais cette distribution inversée des valeurs, preuve incontestable de sa générosité d'esprit, ne diminue pas le schématisme de la vision. On le voit en particulier dans les analogies auxquelles recourt Las Casas pour décrire l'affrontement...
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GeoffreyRobGeoffreyRob   28 avril 2021
Cortés comprend relativement bien le monde aztèque qui se découvre à ses yeux, certainement mieux que Moctezuma ne comprend les réalités espagnoles. Et pourtant cette compréhension supérieure n'empêche pas les conquistadores de détruire la civilisation et la société mexicaines ; bien au contraire, on a l'impression que c'est justement grâce à elle que la destruction devient possible. Il y a là un enchaînement effrayant, où comprendre conduit à prendre, et prendre à détruire, enchaînement dont on a envie de mettre en question le caractère inéluctable. La compréhension ne devrait-elle pas aller de paire avec la sympathie ? Et même, le désir de prendre, de s'enrichir aux dépens d'autrui ne devrait-il pas conduire à vouloir préserver cet autrui, source potentielle de richesses ?
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GeoffreyRobGeoffreyRob   28 avril 2021
J'écris ce livre pour faire en sorte qu'on n'oublie pas ce récit, et mille autres pareils. Je crois à la nécessité de "chercher la vérité" et à l'obligation de la faire connaître ; je sais que la fonction d'information existe, et que l'effet de l'information peut être puissant. Ce que je souhaite n'est pas que les femmes Mayas fassent dévorer par des chiens les Européens qu'elles rencontrent (supposition absurde, naturellement). Mais qu'on se souvienne de se qui risque de se produire si l'on en réussit pas à découvrir l'autre.
Car l'autre est à découvrir. ...
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