AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix Babelio

Grazyna Erhard (Traducteur)
EAN : 9782882502414
380 pages
Éditeur : Noir sur blanc (02/09/2010)
3.76/5   73 notes
Résumé :
Les Pérégrins, sans doute le meilleur livre d’Olga Tokarczuk, n’est pas un « livre de voyage », mais un livre sur le phénomène du voyage. Pour les Bieguny (c’est-à-dire marcheurs ou pérégrins), une secte de l’ancienne Russie, le fait de rester au même endroit rendait l’homme plus vulnérable aux attaques du Mal, tandis qu’un déplacement incessant le mettait sur la voie du Salut. S’ils sont des hommes et des femmes de notre temps, les personnages du livre d’Olga Tokar... >Voir plus
Acheter ce livre sur

FnacAmazonRakutenCulturaMomox
Critiques, Analyses et Avis (27) Voir plus Ajouter une critique
3,76

sur 73 notes
5
9 avis
4
8 avis
3
2 avis
2
1 avis
1
4 avis

Bookycooky
  20 octobre 2019
“Dans l'Empire romain, les pérégrins sont des étrangers, hommes libres, habitant les provinces conquises par Rome, mais ne disposant pas de la citoyenneté romaine, ni du statut juridique des Latins.......”, définition de Wiki, et titre du livre d'Olga Tokarczuk, écrivaine polonaise, Prix Nobel de littérature 2018. le même Wiki y est aussi consacré en un chapitre dans le livre 😊. Un roman patchwork, qui nous plonge dans un univers où le voyage est une pérégrination, intérieure et extérieure, à la rencontre de l'autre, l'autre étant d'une diversité infinie, “Le but de mes pérégrinations est toujours la rencontre d'un autre pérégrin.”
Mais, mais....bouger, c'est aussi ne pas avoir le temps pour des méditations stériles, comme la Mort ( “...pour les gens qui voyagent , tout semble neuf, pur et vierge et, en un sens, immortel.”).
Tokarczuk, d'un langage à la fois riche, précis et poétique, attentif aux détails, brouillant les évidences, mettant en doute des arguments donnés comme irréfutables, ne rentrant dans aucune polémique, et remettant en question la logique même des questions posées, mêlant le rationnel à l'irrationnel, nous ballade à travers un monde sans frontières, en mouvement perpétuel, sans point fixe, à la rencontre de personnages, dont les biographies et les caractères s'entremêlent .
Des mythes, des contes, des histoires inventées, son propre vécu.....
Elle nous pousse à réfléchir, à sortir de notre zone de confort, et à aller à l'encontre d'autres points de vue que ceux que nous pensons acquises. Son obsession pour le grotesque et les cabinets de curiosités, qu'elle décrit dans les moindres détails, est au coeur du livre, “le but des pérégrinations est d'aller à la rencontre d'un autre pérégrin. En l'occurrence en pièces détachées “. L'histoire rocambolesque du docteur Blau, expert en spécimens anatomiques, de corps plastinés, ou la collection de pièces anatomiques de Frederik Ruysch, le coeur de Chopin en bocal.....que des pièces détachées dont elle finit même par nous en donner la recette de conservation, ont légèrement fini par me donner la nausée. Faut dire qu'Olga aime ça vu l'enthousiasme avec lequel elle en parle 😊, moi un peu moins.
Que vous soyez voyageur, voyageuse ou non, importe peu. Il vous suffit d'y mettre votre coeur et votre esprit pour savourer ce puzzle géant, constitué des snapshots ( instantanés) de ses pérégrinations. En fin de voyage vous quitterez probablement ( suis pas sûr 😊)à regret ce scrapbook de voyage, le “Wunderkammer” ( Cabinet de Curiosités ) d'une écrivaine spéciale , qui vient d'ailleurs d'en être mondialement reconnue; et probablement lu ou non lu, vous vous procurerez vite le Moby Dick de Melville, le guide de voyage préféré de Tokarczuk. Ce livre n'est pas pour tous les goûts, il risque d'être déroutant. Mais pour qui a des goûts littéraires éclectiques, un défi de lecture très intéressant, voir amusant.
“–Laisse tout cela, et une fois que tu auras fermé les yeux, change ta manière de voir pour une autre et réveille cette vision que tout le monde possède, mais dont peu font usage.”
Deux Snapshots ,
“Instructions de montage
J'ai rêvé que je feuilletais un catalogue américain avec des photos de bassins et de piscines. Je regardais avec intérêt des schémas et des plans, m'attardant sur chaque détail. Les différents éléments y étaient repérés par des lettres a, b, c… et accompagnés d'une description précise. Avec le plus grand intérêt, j'ai commencé à lire un chapitre au titre étincelant : « Construire un océan. Instructions de montage. “
“Même
Sur les bords de la route, je vois défiler d'immenses panneaux publicitaires qui proclament noir sur blanc : « Jesus loves even you. » Un soutien si inattendu me redonne du courage ; la seule chose qui m'inquiète, c'est cet “even”. “
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          9618
Dandine
  21 octobre 2019
SEMAPHORE
O vous qui aimez les belles histoires bien ficelees, qui cherchez du suspense, lachez ce livre! Passez outre! Passez votre chemin! Allez ailleurs! Partez! Fuyez!
Mais si vous ne savez pas trop de quoi vous etes en quete, si vous etes prets a vous laisser mener par le bout du nez, sans savoir vers ou, a vous laisser haler par des chemins detournes, ce livre est pour vous. Il vous arrachera a votre home sweet home, vous prendra vers de nombreux ailleurs, que vous ne conceviez pas, que vous ne soupconniez pas, certains charmants et d'autres mines. Partez avec lui! Ne le fuyez pas! Il vous decevra peut-etre. Il faut etre pret a tout.
ENTRER DANS LA MELEE
Mais qu'est-ce que c'est que ce fatras? Tokarczuk nous raconte ses voyages, ses envolees, des rencontres fortuites. Elle y introduit ses elucubrations sur la difference entre l'ici et l'ailleurs, sur la necessite de bouger, sur le desir de partir, de se perdre. Elle y mele des nouvelles plus ou moins longues qui paraissent (du moins au debut) deplacees, hors de tout contexte. Elle parseme des descriptions tres detaillees de ce qu'on appelait des cabinets de curiosites, panopticums, wunderkammers, et de leurs tresors, squelettes, membres plastines, fiasques ou nagent des coeurs, des reins, dans du formol ou autres solutions savantes, " ...dans un bocal allonge, muni d'un couvercle qui ressemblait a une sculpture, flottait un foetus aux yeux fermes, suspendu par deux crins de cheval. Ses petits pieds touchaient ce qui restait du placenta rougeatre, dispose sur le fond." Morbide? Morbide! Vous vous sentez mal? Vous allez vous evanouir? Vous voulez des sels?
SORTIR DE LA MELEE
A des dizaines, des fois des centaines de pages, des nouvelles se completent, des chapitres se repondent, et l'incomprehension s'attenue, on arrive a saisir, sinon un sens, au moins une direction. Tokarczuk peregrine, dans sa vraie vie peut-etre, en litterature surement. Elle part pour l'inconnu et nous prend avec elle. Et elle nous berne. Les trois questions qu'elle dit etre inherentes a tout peregrin, pays d'origine, point de depart, point d'arrivee, ne sont pas valides pour son texte. On subodore le point de depart mais on ne sait jamais quel sera le point d'arrivee. Et le lecteur de se demander: ou suis-je arrive? Suis-je vraiment arrive? Serais-je en transit? Est-ce que Tokarczuk est en transit? Entre des romans differents? Entre des conceptions differentes du roman? C'est peut-etre ca. Elle essaie ici une oeuvre circulaire, qui tourne tourne et tourne autour d'un theme, ou plutot d'une idee, essayant de la tester, de la tamiser, dans differents genres litteraires. "Aujourd'hui je peux me poser la question: que cherchais-je?"
Et ca donne une sorte de roman post-moderne, non denue d'interet. Parseme de tres belles pages, de beaucoup de fragments a mettre en citations. J'ai particulierement aime la derniere grande nouvelle, Kairos, dont le titre (et le contenu bien sur) fait echo a des passages precedents, lointains, qu'on croyait avoir oublies. Des passages qui semblent donc en perpetuel changement, qui se tortillent et se deplacent pour mieux nous maneuvrer. Les textes de Tokarczuk semblent avoir adopte la devise, la publicite, entr'apercue dans un aeroport: "La mobilite est la realite."
Essayez donc ce livre. Ne le fuyez pas. Au contraire, fuyez avec Tokarczuk vers des destinations inexplorees. Prenez le baton du peregrin.
ACKNOWLEDGEMENTS
Ce livre a recu de grands prix. Je lui prefere quand meme Les Livres de Jakob, qui est a mon avis le chef d'oeuvre de l'auteur jusqu'ici (elle est encore jeune...). Je lui avais octroye quatre etoiles, celui-ci n'en recevra donc que trois et demie.
Il y a aussi une deuxieme raison a cette "notation". Par hasard, sans nous concerter, nous avons entrepris la lecture de ce livre a peu pres en meme temps, Bookycooky et moi. J'ai lu son compte-rendu, que j'ai savoure (ah! les emoticones! nouveau?) (appel du pied discret pour qu'elle apprecie le mien). Par une ancienne tradition de generations de babeliotes, contractee en d'autres vies, j'ai pour habitude d'etre plus radin qu'elle, plus pres des etoiles de ma bourse. Abandonner cette tradition serait une trahison, et je n'aurais plus qu'a fuir au loin, a reprendre un peregrinage au destin incertain.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          523
Allantvers
  15 mai 2021
"Comment écrire, comment construire mon récit pour qu'il puisse porter cette immense constellation qui forme le monde?"' se demande Olga Tokarczuk dans son discours du Nobel.
Cette interrogation se ressent tout au long du voyage que fait le lecteur à travers Les Pérégrins, cosmogonie littéraire atypique, ni fiction ni essai, construit de réflexions entrecoupées de nouvelles, chaque élément relié à l'autre comme des synapses dans un grand mouvement de pérégrinations à travers le monde, d'un pérégrin à l'autre, et même jusqu'au plus profond des corps.
De salles d'embarquement en salles de musées d'anthropologie biologique, une narratrice fixe toute son attention sur des détails tenus entre lesquels son esprit l'amène à établir des convergences inédites.
Ici un homme perd sa femme, là un médecin des Lumières perd sa jambe, là encore un savant cherche le graal ancestral de la plastination...
Inracontable, Les Pérégrins n'en est pas moins une oeuvre profondément enrichissante en ce sens qu'elle donne le sentiment de remplir les vides du monde et d'établir les convergences qui lui rendent le sens perdu.
Olga Tokarczuk revendique la volonté de trouver une nouvelle façon de raconter ce monde qui a définitivement changé : c'est plus que réussi.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          392
Orzech
  19 février 2018
Olga Tokarczuk est l'écrivaine polonaise la plus primée et sans aucun doute ma préférée, elle ne m'a encore jamais déçue. Voici l'un de ses romans les plus connus qui a reçu le prix Nike (équivalent polonais du Goncourt) et l'un des six traduits en français.
Rien à voir avec Sur les ossements des morts qui a été pour moi un coup de coeur. "Les Pérégrins" est un livre inclassable qui m'a éblouie par son érudition sans parler de l'écriture qui m'a encore une fois épatée. C'est un étonnant mélange de récits, d'anecdotes et de réflexions sur le voyage. Un phénomène qui fascine l'auteure et dont elle nous livre les différentes facettes. On peut se déplacer d'un endroit à un autre, d'un continent à un autre, à pied, en avion, en bateau mais on peut aussi voyager dans le temps ou à l'intérieur du corps humain pour découvrir ses secrets.
Depuis son origine l'homme est en perpétuel mouvement et Olga Tokarczuk nous décrit ses motivations dans un patchwork d'images, d'apparitions et de souvenirs. De courtes histoires tenant sur quelques pages, parfois seulement quelques lignes, des personnages fictifs ou réels forment un ensemble riche et original. J'ai beaucoup aimé ce livre, si différent de mes lectures habituelles. Sans début ni fin, on peut y piocher à volonté pour se régaler de l'imagination de l'auteure, de son intelligence et de son talent à nous livrer un texte à la fois profond et accessible.
Lien : http://edytalectures.blogspo..
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          274
keisha
  25 juin 2011
Véritable Objet Littéraire Non Identifié, ce roman offre des textes très courts et de quasi longues nouvelles, narrées à la première personne ou de l'extérieur, (mais lors de la croisière intervient la narratrice principale, et ces ichtyologistes rencontrés précédemment?). Des voyages, bien sûr, il en est question, mais aussi que viennent faire ces textes sur la conservation des corps humains et leur exposition en musée? Une femme disparaît au cours de vacances, un conducteur de ferry prend le large, une autre femme quitte son domicile et erre dans le métro moscovite, un homme va des antipodes en Pologne pour tenir une promesse...

Des expressions, des personnages reviennent, une sorte de fil rouge est décelable. Grâce aussi à une écriture fluide et des réflexions étonnantes et brillantes, le lecteur dévore les pages... mais où va-t'on? A moins que justement la forme et le fond du roman soient frères siamois...

"Récits pour le voyage
Ai-je raison de raconter? Ne serait-il pas mieux d'attacher mon esprit avec une agrafe, de tirer vigoureusement les rênes et de préférer à toutes ces histoires la simplicité d'un cours magistral où, phrase après phrase, se clarifie une idée qui, dans les paragraphes suivants, sera reliée aux autres. Je pourrais multiplier les citations et les notes, je pourrais présenter pas à pas les étapes de ma démonstration, selon l'ordre des points ou des chapitres; je vérifierais le bien-fondé de l'hypothèse formulée antérieurement et, finalement je pourrais accrocher mes preuves comme on exhibe, à la vue de tous, les draps tachés après la nuit de noces. Je serais alors la maîtresse de mon texte et n'aurais plus qu'à encaisser mes honoraires honnêtement gagnés.
Au lieu de cela j'assume le rôle de sage-femme, ou celui d'une jardinière dont le seul mérite est de jeter des graines en terre et, plus tard, de faire une guerre fastidieuse aux mauvaises herbes.
Le récit a sa propre inertie qu'on ne peut jamais maîtriser jusqu'au bout. Il requiert des personnes comme moi : indécises, qui manquent de confiance en elles et se laissent mener en bateau. Bref, des naïfs."

"Irkoutsk-Moscou
La ligne Irkoutsk-Moscou. L'avion décolle d'Irkoutsk à huit heures du matin et arrive à Moscou à la même heure-huit heures du matin, le même jour. C'est le moment où le soleil se lève; ainsi, tout le vol s'effectue à l'aube. On demeure dans le même instant, qui s'étire, comme un immense et paisible Maintenant, aussi vaste que la Sibérie.
Ce devrait être un moment propice à la confession de toute une vie. le temps s'écoule à l'intérieur de la carlingue, mais ne ruisselle pas à l'extérieur."

Les serviettes hygiéniques
"Sur l'emballage des serviettes hygiéniques que j'ai achetées dans une pharmacie étaient imprimées ces informations courtes et cocasses:
(...)
Après tout, le papier a été inventé pour véhiculer des idées! le papier d'emballage est un pur gaspillage, cela devrait être interdit. Et quitte à emballer des articles, autant imprimer dessus des récits ou des poèmes, en veillant toujours à ce qu'il y ait quelque rapport entre le contenant et le contenu.
[page 102, des tas d'exemples étonnants]"

"La marque du pérégrin
Un jour, un ami m'a dit qu'il n'aimait pas voyager seul. Dès qu'il voyait quelque chose d'extraordinaire, d'inédit, de beau, il brûlait d'envie de partager son enchantement avec quelqu'un, à tel point qu'il se sentait malheureux s'il n'avait personne à ses côtés
A mon avis, en voilà un qui n'est pas fait pour être pérégrin."

[Un autre passage]
"Durant ces dernières années, elle avait fini par comprendre qu'il suffisait tout simplement d'être une femme d'âge mûr, sans signes particuliers, pour devenir invisible. Et pas seulement pour les hommes. Pour les femmes aussi, car elles ne la soupçonnaient plus de vouloir participer à une quelconque compétition. Une impression inédite, surprenante - elle sentait le regard des autres glisser sur son visage, sur ses joues, sur son nez, sans même les frôler. Ces regards traversaient son corps, et sans doute les gens voyaient-ils à travers lui les affiches publicitaires, le paysage, les horaires des bus. Oh oui, elle avait tout l'air d'être devenue transparente. Et elle songea que cela lui ouvrait d'énormes possibilités dont elle apprenait seulement à tirer parti. Par exemple, dans une situation dramatique, personne ne se souviendrait d'elle; les témoins déclareraient seulement : 'une femme...' ou 'il y avait encore quelqu'un d'autre qui était là...'. Les hommes, sur ce point, sont plus rigoureux que les femmes, ils ne se donnent pas la peine de faire semblant, leur regard ne se pose jamais sur elle plus longtemps qu'une seconde; les femmes, elles, fixeront quelquefois leur attention sur un détail, par exemple sur une jolie paire de boucles d'oreille. Seul un enfant, pour des raisons connues de lui seul, plantera parfois ses yeux dans les siens, pour étudier son visage en détail, impassiblement, puis détournera sa tête tendue vers l'avenir."
Lien : http://en-lisant-en-voyagean..
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          140

Citations et extraits (51) Voir plus Ajouter une citation
LutvicLutvic   01 janvier 2021
Balance-toi, remue-toi ! Bouge ! Y a que comme ça que tu pourras lui échapper. Celui qui dirige le monde n'a pas de pouvoir sur le mouvement. Il sait que notre corps en mouvement est sacré. Tu lui échappes que quand tu bouges. Il n'a de pouvoir que sur ce qui est immobile et pétrifié, sur ce qui est passif et inerte.
Alors, remue-toi, balance-toi, cours, file ! Si t'oublies ça, si tu t'arrêtes, il va t'attraper avec ses grosses pattes velues et faire de toi une marionnette. Il t'empestera de son haleine qui sent la fumée, le gaz d'échappement et les décharges de la ville. Il va transformer ton âme multicolore en une petite âme toute raplapla, découpée dans du papier journal. Il te menacera du feu, de la maladie, de la guerre. Il va te foutre la trouille, jusqu'à ce que tu en perdes la tranquillité et le sommeil. Il va te marquer de son sceau, comme du bétail, t'inscrire dans ses grands registres et te donner un document attestant ta chute. Il saura t'occuper la tête avec des choses futiles, sans importance : ce qu'il faut acheter, ce qu'il faut vendre, l'endroit où c'est meilleur marché, là où c'est plus cher. Et toi, tu te feras des soucis pour des broutilles : le prix de l'essence et comment ça va jouer sur les remboursements de ton crédit. Chaque jour, tu vivras dans la souffrance, comme si ta vie était une punition. Mais pour quel crime ? Commis par qui et quand ? – tu ne le sauras jamais. […]
Quiconque s'arrête de bouger sera pétrifié. Quiconque marque une pause sera épinglé comme un insecte : une aiguille de bois transpercera son cœur, tandis que ses pieds seront cloués au seuil et ses mains aux solives du plafond. […]
Les tyrans de tout poil, les larbins de l'enfer, ont dans le sang la haine des nomades. Voilà pourquoi ils persécutent les Tziganes et les Juifs, sédentarisent de force les gens libres, les estampillent d'une adresse, ce qui, pour nous, est une condamnation.
Ce qu'ils veulent, c'est établir un ordre figé une fois pour toutes, rendre l'écoulement du temps illusoire. Et faire en sorte que les journées deviennent répétitives, toutes pareilles, impossibles à discerner les unes des autres. Ils veulent construire une énorme machine où chaque créature aurait sa place et à se contenter de mouvements illusoires. Institutions et bureaux, coups de tampon, lettres de services, hiérarchie, grades, échelons, requêtes et refus, cartes d'identité, passeports, numéros, résultats d'élections, promotions et collecte de points pour bénéficier de réductions, collections en tout genre, troc d'objets.
Ce qu'ils veulent, c'est épingler le monde à l'aide des codes-barres, attribuer une étiquette à chaque chose, pour qu'on sache précisément ce que c'est comme marchandise et combien ça coûte. Que cette nouvelle langue codée soit complètement étrangère, incompréhensible pour les hommes, lue exclusivement par les machines et les automates. Et comme ça, ils pourront organiser la nuit, dans leurs grands magasins souterrains, des séances de lecture de leur poésie en codes-barres.
Bouge, allez, bouge ! Béni soit celui qui marche ! (pp. 247-248 ; 249)
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          322
BookycookyBookycooky   19 octobre 2019
« Le corps est quelque chose d’absolument mystérieux, écrivait-il. Le fait que nous puissions le décrire avec une telle exactitude ne signifie nullement que nous le connaissions. C’est la conclusion de l’ouvrage de Spinoza, cet homme qui polit des lentilles, pour que nous puissions mieux voir les choses, et invente une langue archi-difficile pour exprimer sa pensée. Car on dit : voir, c’est savoir.
Moi, je veux savoir, et non pas m’adonner à la logique. Qu’ai-je à faire d’une preuve extérieure, qui prend l’apparence d’une démonstration géométrique ? Une telle preuve n’apporte qu’un semblant de conséquence logique, et cet ordre qui est si agréable à nos esprits. Il y a le A, ensuite vient le B ; d’abord, les définitions, puis les axiomes et les propositions numérotées, et enfin quelques appendices en conclusion. Pareille démonstration ressemble, du moins telle est mon impression, à une planche anatomique parfaitement dessinée où chaque élément est désigné par une lettre et où tout semble clair et limpide. Mais, en définitive, on ne sait toujours pas comment tout cela fonctionne. »
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          310
BookycookyBookycooky   18 octobre 2019
Sur l’emballage des serviettes hygiéniques que j’ai achetées dans une pharmacie étaient imprimées ces informations courtes et cocasses :
Le trouble léthologique est l’incapacité de se rappeler le mot dont on a besoin dans l’instant.
La rhopographie –l’attachement particulier d’un artiste à représenter des objets menus et insignifiants dans une œuvre picturale.
La rhyparographie –un attrait particulier de l’artiste-peintre pour des sujets morbides ou repoussants par leur laideur.
Léonard de Vinci est l’inventeur des ciseaux.
Dans la salle de bains, lorsque j’ai ouvert ce paquet de serviettes, j’ai eu comme une révélation : et si cela faisait partie de l’ambitieux projet de cette encyclopédie universelle censée contenir tout le savoir des hommes ? Je suis donc retournée dans la même pharmacie, pour chercher d’autres produits de cette étrange société qui avait pris l’initiative de joindre l’utile à l’indispensable.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          293
BookycookyBookycooky   16 octobre 2019
Le cœur. Dans sa réalité toute nue, sans son voile de mystère. Une masse informe de la taille d’un poing, couleur gris beige. Car telle est la couleur de notre corps, gris crème, gris marron, une vilaine couleur indécise, on a tendance à l’oublier. Personne ne choisirait pareille couleur pour les murs de son séjour ou la carrosserie de sa voiture. C’est la couleur de nos entrailles, de nos tréfonds, de ces endroits où la lumière n’accède jamais, où la matière se cache dans l’humidité, à l’abri des regards extérieurs–ce qui la dispense de bien présenter. Il n’y a qu’avec le sang qu’elle s’autorise une touche d’extravagance.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          380
LutvicLutvic   06 janvier 2021
Les svastikas

Dans une ville d'Extrême-Orient, on a l'habitude d'indiquer les restaurants végétariens par des svastikas rouges – signes qui, depuis la nuit des temps, symbolisent l'ardeur du Soleil et la force vitale. Cela facilite grandement la vie d'un végétarien dans une ville qu'il ne connaît pas – il lui suffit de lever la tête et de se diriger vers ce signe. Et là, on sert du curry de légumes (très nombreuses variétés), des « pakoras », des samoussas, des légumes à la sauce Korma, des pilafs, des boulettes et aussi – ce que j'aime le plus – des galettes d'algues sèches roulées et farcies de riz.
Au bout de quelques jours, je suis conditionnée comme le chien de Pavlov – à la vue d'un svastika, je commence à saliver (p. 307).
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          300

Videos de Olga Tokarczuk (7) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Olga Tokarczuk
Prix Nobel de littérature, Olga Tokarczuk a reçu le Man Booker International Prize 2018 pour Les Pérégrins. Traduit en français en 2010 chez Noir sur Blanc, ce roman avait été couronné par le prix Niké (équivalent polonais du Goncourt), un prix que, chose rarissime, l'auteure a une nouvelle fois reçu pour son monumental roman : Les Livres de Jakób.
Née en Pologne en 1962, Olga Tokarczuk a étudié la psychologie à l'Université de Varsovie. Romancière polonaise la plus traduite à travers le monde, elle est reconnue à la fois par la critique et par le public. Neuf de ses livres ont déjà été publiés en France : Dieu, le temps, les hommes et les anges ; Maison de jour, maison de nuit (Robert Laffont, 1998 et 2001) ; Récits ultimes, Les Pérégrins et Sur les ossements des morts (Noir sur Blanc, 2007, 2010, 2012) ; Les Enfants verts (La Contre-allée, 2016) ; Les Livres de Jakób (Noir sur Blanc, 2018) ; Histoires bizarroïdes (Noir sur Blanc, 2020) ; et enfin le tendre narrateur (Noir sur Blanc, 2020).
+ Lire la suite
autres livres classés : littérature polonaiseVoir plus
Acheter ce livre sur

FnacAmazonRakutenCulturaMomox

Vous aimez ce livre ? Babelio vous suggère




Quiz Voir plus

Voyage en Italie

Stendhal a écrit "La Chartreuse de ..." ?

Pavie
Padoue
Parme
Piacenza

14 questions
504 lecteurs ont répondu
Thèmes : littérature , voyages , voyage en italieCréer un quiz sur ce livre

.. ..