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Presence
  22 décembre 2018
Ce tome fait suite à Deux Cons, tome 1 (2006) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. Il s'agit d'un album paru pour la première fois en 2018, écrit et dessiné par Tronchet qui a également réalisé la mise en couleurs.

Ce tome regroupe 29 gags répartis sur 46 pages de bandes dessinées. Chaque gag correspond à une histoire sur 1 ou 2 pages, avec 1 de 3 pages. Ils mettent en scène 2 personnages, des hommes d'un âge indéterminé, entre 20 et 35 ans à vue de nez, qui vivent dans le même appartement et partagent le même lit. Ils disposent visiblement de leur autonomie financière et ne semblent pas avoir d'attache avec des proches, de la famille ou des copains. Ils réfléchissent à haute de voix sur des sujets très variés, se posant beaucoup de questions, et établissant des constats au travers desquels ils remettent en question ce qui relève du sens commun, mais qui pourrait bien être trompeur. Dans ce tome-ci il ne leur est donné un nom qu'à une seule reprise ; ils s'appellent toujours Patacrêpe et Couyalère comme dans le premier recueil de gags. En ouverture, ils reprennent les constats qui relèvent du sens commun : une tartine tombe toujours du côté confiture, un chat retombe toujours sur ses pattes.

Pour le deuxième gag, alors qu'ils s'apprêtent à partir en vacances, les 2 compères sont confrontés au fait que les vacances sont le contraire du travail. Or comme ils ne font rien de leur journée, ils deviennent très inquiets à l'idée de ce que peut être le contraire de leur quotidien, ce qui remet en cause leur projet. La suite de leur quotidien se montre tout autant source de réflexions fondées sur une logique inébranlable générée par une assurance complète en leur capacité, fut-il le manque de discernement. C'est ainsi qu'ils vont s'interroger le cycle de retour des allemands envahissant la France, sur la possibilité de semer un indicateur de localisation (le fameux Vous êtes ici), sur la façon de déjouer des fourmis pour qu'elles ne se pointent pas systématiquement à leur pique-nique, sur les sacrifices moraux et émotionnels pour réussir à Paris, sur une expression du langage courant, sur leur bilan carbone, sur leur absence de succès auprès de la gente féminine. Ils commentent également 5 matchs de foot différents pour essayer de déterminer la bonne tactique face à chacun de ces pays.

Le titre et le dialogue de couverture annoncent la couleur sans ambages : Patacrêpe et Couyalère ne sont pas très futés et leurs raisonnements génèrent un humour absurde. S'il a lu le premier tome, le lecteur retrouve avec plaisir ces 2 individus dépourvus de toute once de méchanceté, et prenant plutôt la vie du bon côté, au vu de leur absence de réussite dans quelque domaine que ce soit, à commencer avec les femmes. Il retrouve aussi les dessins caricaturaux de Tronchet, à commencer par la trogne de ses deux personnages principaux. S'il s'amuse à détailler ce qui est représenté, le lecteur voit tout de suite que ça ne tient pas la route. Dans chaque case où il apparaît, Patacrêpe conserve la bouche ouverte, montrant ses énormes dents du dessus, d'une blancheur éclatante, d'une taille impossible, dans un rictus qui provoquerait des crevasses dans les lèvres de toute personne normalement constituée. Sa coiffure ne se compose que de cheveux rebelles dressés droits sur sa tête. Ses doigts sont boudinés et ils ne sont qu'au nombre de quatre par main, comme pour son compère. le visage de Couyalère est un moins ingrat car il arrive à fermer sa bouche, même s'il a souvent un air un peu idiot. Par contre il n'a littéralement que trois poils sur le caillou. Ils ont tous les deux des épaules tombantes, et sont affublés d'une énorme salopette dont on ne peut pas dire qu'elle les mette en valeur. Ils portent également toujours le même pull à rayure rouge, ainsi que d'énormes godasses pour être plus stables, à défaut d'avoir les pieds sur terre.

Même le lecteur le moins futé comprend vite qu'il s'agit de dessins s'inscrivant dans le registre de la caricature comique, aussi bien pour les personnages, que pour les décors. Tronchet représente à gros traits le carrelage de la cuisine, les façades d'immeuble, les pavés d'une rue, les véhicules garés, les rayons d'un supermarché, ou les immeubles de New York. Pour autant, le lecteur voit tout de suite où se déroule chaque scène, il est impressionné par la taille des gratte-ciels newyorkais, il aimerait bien se promener sur la plage au coucher de soleil (mais loin de Couyalère & Patacrêpe), et il serait presque tenté par leur canapé pour regarder un match de foot (mais sans eux).

Malgré le rictus vissé sur le visage de Patacrêpe et l'air de chien battu de Couyalère, ces personnages parviennent à dégager d'autres émotions comme le désarroi, l'entrain, la satisfaction d'avoir déjoué un piège tendu par la vie ou d'avoir réussi malgré les embûches, l'angoisse (de la perte de valeurs morales), une colère (provoquée) sans retenue jusqu'à la haine, etc. Si les personnages sont représentés de manière caricaturale, et les décors à grands traits, ils ne donnent jamais l'impression d'évoluer sur une scène. Ils se déplacent en fonction des caractéristiques du décor interagissant avec, ce qui offre plus d'intérêt visuel que 2 comiques en train de gesticuler. le lecteur peut plus facilement se projeter dans les situations, et même se reconnaître dans les personnages. En effet, Couyalère et Patacrêpe ont un comportement très normal, dans leurs gestes, ainsi que dans l'amitié qui les unit. S'ils peuvent parfois se montrer suffisants ou méprisants, il ne s'agit que d'une phase dans leur réflexion, et ils ne sont jamais agressifs, verbalement ou encore moins physiquement, vis-à-vis d'autrui. Les dessins montrent 2 individus foncièrement gentils et attentifs entre eux et envers les autres.

Comme dans le premier tome, il faut un petit peu de temps avant de se laisser convaincre par les gags, pour s'adapter à leur humour. Tronchet commence par reprendre un postulat éculé, celui de la tartine qui retombe toujours côté confiture, et du chat qui retombe toujours sur ses pattes. le lecteur voit venir la chute dès la troisième case, et l'auteur ne renouvelle pas le gag, même s'il en propose une variation en introduisant la génétique dedans. le troisième gag part également d'un point souvent utilisé : la mention Vous êtes ici, sur les plans dans les rues. le lecteur peut aussi manquer d'enthousiasme pour les 5 gags concernant le football, surtout si lui-même ne s'y intéresse pas. Mais, comme dans le premier tome, le charme opère insidieusement, et il se rend compte qu'il est vite impliqué émotionnellement par le désarroi ou la détresse émotionnelle des 2 compères, et pas seulement parce qu'ils n'arrivent pas à pécho. Leur inadaptation sociale renvoie le lecteur à ses propres limites, à ses propres difficultés à comprendre ou interpréter les lois qui régissent le monde qui l'entoure.

Au fil des gags, Didier Tronchet aborde bien d'autres thèmes comme les vacances, la nostalgie de l'enfance, l'ambition de la réussite, les bagnoles et les filles, l'infini de l'océan, la connaissance de l'avenir, le mystère des grandes pyramides, et même la fin du monde. Sans égrainer les sujets à la mode ou jouer la démagogie à partir des sujets les plus racoleurs, il évoque des interrogations bien humaines allant du quotidien (mais sans les languettes de portion de Vache-qui-rit ou les boîtes de raviolis), au questionnement métaphysique, en passant par les grandes énigmes de l'Histoire. À chaque fois, le lecteur observe le degré d'inadaptation sociale de Couyalère & Patacrêpe. À chaque fois, leurs efforts pour interpréter ce qu'ils perçoivent de la réalité et ce que cela implique renvoie le lecteur à ses propres efforts en la matière. Il se reconnaît non pas dans le questionnement sur ces sujets-là, mais dans la démarche, et dans l'humilité nécessaire pour les aborder. Même si les technologies du vingt-et-unième siècle ont mis la connaissance à portée de clic, l'étendue des savoirs est devenue infinie, impossible à explorer pour un unique individu. Finalement le comportement de Couyalère & Patacrêpe constitue une forme d'adaptation à un univers devenant de plus en plus incompréhensible pour le commun des mortels au fur et à mesure que les scientifiques et les experts s'aventurent toujours plus loin et couvrent plus de territoire.

La couverture fait une étrange proposition au lecteur, celle de suivre deux abrutis se ridiculiser tant et plus à chaque fois qu'ils ouvrent la bouche. La lecture commence doucement sur la base d'un gag au ressort mainte fois utilisé, avec ces deux individus bêtes, mais pas méchants. le lecteur apprécie que l'auteur soit un bédéaste confirmé qui ne se contente pas d'une mise en scène minimaliste. Les dessins plongent le lecteur dans des situations du quotidien bien ancrés dans des décors concrets. Il se produit alors un effet de mise en perspective des réactions et des raisonnements de Couyalère & Patacrêpe, le lecteur y voyant un reflet de ses propres difficultés à comprendre la réalité, à déchiffrer les étonnements du quotidien. En outre, Tronchet dispose d'un bon sens du rythme et de l'humour, avec des gags drôles, quelques jeux de mots irrésistibles (le gaz de chips) et la promesse implicite de la lecture est tenue : faire rire le lecteur.
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