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Marc de Gouvenain (Traducteur)Lena Grumbach (Traducteur)
ISBN : 2742779981
Éditeur : Actes Sud (07/11/2008)

Note moyenne : 3.82/5 (sur 17 notes)
Résumé :

Stellan, l'épicier à la retraite, a été chargé de rédiger un "livre d'or" des visiteurs illustres dont peut s'enorgueillir la petite ville de Sunne. Mais voilà qu'il se souvient de gens et d'instants bien plus essentiels. A commencer par ce jour merveilleux où Isabelle a emménagé à Sunne hélas avec Harald, son mari dans la maison à la balustrade. Puis ce moment exquis de la promenade en barq... >Voir plus
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Critiques, Analyses & Avis (2) Ajouter une critique
lilicrapota
29 octobre 2011
(2)
Le narrateur, Stellan, présente son livre comme un ouvrage devant retracer la vie des gens célèbres venus à Sunne, une petite ville de Suède.

En vérité c'est sa propre histoire qu'il retrace, et les gens célèbres dont il parle ne sont « célèbres » que localement. Cette galerie de personnages forme un entrelacs indissociable de sa propre vie, une trame complexe, d'autant plus que toutes ces vies sont mêlées si étroitement qu'elles se confondent dans le récit, passant de l'une à l'autre au gré des évènements (voilà pourquoi il m'a fallu deux lectures pour en venir à bout).

Les personnages sont : Stellan, le narrateur
Harald Philgren, le peintre raté
Isabelle, la femme du peintre
Cederblom, le pasteur
Ed Oldin, l'astronaute

Rien que dans le choix des personnages, nous avons déjà 4 portes d'accès à l' « éternité » si j'ose dire : par l'art, par Dieu, par la célébrité aussi bien que par le fait d'avoir tutoyé l'infini (Ed a été le 1er homme à avoir posé le pied sur la lune), et enfin avec Isabelle, par la pureté de son amour.

Stellan écrit ce livre alors qu'atteint par le cancer, il ne lui reste plus que quelques mois à vivre. Ecrire ce livre est une façon pour lui de purger ses fautes et de chercher le pardon auprès d'Isabelle. En écrivant ce livre, il devient Quelqu'un, alors que toute sa vie il n'a été personne, s'adaptant au bon vouloir et au regard des autres, cherchant la connaissance dans les mots de Cederblom, l'amour dans le coeur d'Isabelle, et luttant sans cesse avec une violence sous jacente venue de son enfance. Cette dernière tâche le réalise donc, même si c'est dans la souffrance ; cela lui permet d'inclure des extraits du journal intime de Cederblom, de retranscrire le sermon d'Ed à la paroisse ou les histoires racontées par les autres personnages : une foule de narrations différentes qui permettent au lecteur à la fois de partager le point de vue des autres personnages mais de lire d'autres styles d'écrits (le journal intime de Cederblom étant écrit de façon très différente -poétique- que le passage où Isabelle retrouve Ed – on se croirait dans Clair de Femme !!!- etc.

Les histoires :
● Harald Philgren : passe son enfance avec une mère qui n'a pas voulu de lui, et sa grand-mère. Sa mère reste cloîtrée sans sortir de chez elle, s'ensuit une peur « des Autres », du monde extérieur. Sa grand-mère meurt, sa mère achève de sombrer dans la folie, c'est Harald qui doit s'occuper d'elle et la rupture se fait progressivement. A l'armée, il fait la connaissance de « la Pieuvre » qui lui donne ses premiers cours d'art : « Il s'agit d'apprendre à voir. On croit voir en regardant, mais ça ne suffit pas, on doit apprendre à regarder de l'autre côté d'un angle, à travers… » « Les motifs ! Mais ce n'est pas de ça dont il s'agit. On peut choisir n'importe quoi, même une carotte. Les motifs n'ont aucune importance, je dirais même qu'ils forment obstacle. »
A la suite de ça Harald va en école d'art : là il prend conscience qu'un seul tableau le poursuit, une seule oeuvre. Un jour, dans son enfance, il est parti Dehors (là où il n'avait pas le droit d'aller, là où sont « les Autres ») il a cueilli des tulipes : c'était pour sa mère, c'était la chance qu'elle le reconnaisse, qu'elle ait pour lui un Regard, mais elle a fait tout l'inverse et l'a vite ramené à l'intérieur. Conclusion Harald était rejeté de toute part : des autres parce qu'il ne pouvait pas y aller, de sa mère qui ne voulait pas de lui… Cause du mal-être profond et inéluctable du peintre en devenir : mal à l'intérieur comme à l'extérieur, rejetant les autres qui avaient rejeté sa mère (à cause de cette grossesse pas « dans la norme »), se rejetant lui parce que n'ayant pas d'existence fondée… Donc le seul tableau qui l'obsède ce sont ces tulipes rouges, traumatisme de son enfance et clé de sa personnalité.
Quand il rentre de l'école d'art, il trouve sa mère mal en point, soignée par Isabelle, une infirmière. Il lui présente son oeuvre, cherchant la reconnaissance, cherchant peut être à reconquérir le passé en lui représentant ces tulipes, pour se dessiner un nouvel avenir, pouvoir enfin s'écrire une vie !!! mais sa mère traite sa toile de croûte et s'en moque, il décide alors de la tuer, s'empare d'un couteau, mais lorsqu'il se décide sa mère est déjà morte, naturellement. (même ça elle ne lui en laissera pas la liberté de choix). Il s'enfuit en ne sachant plus s'il l'a vraiment tuée ou non et erre pendant des mois. Il est recueilli par un homme, perd l'usage de la parole, se remet à peindre, le vieux devient comme son père : quand il meurt Harald retrouve les mots, ou plutôt le cri. Il repart chez lui, retrouve Isabelle, ils se marient. Cet amour le rend quelques temps heureux, mais il découvre quelques mois plus tard qu'en fait Isabelle avait promis à sa mère de s'occuper de lui : « être celui dont on s'occupe » anéantit à la fois son amour et sa joie de vivre, il se sent trahi et manipulé, dépourvu de toute liberté. Il restera pour toujours celui qui est « en bas », enfermé dans un cercle et condamné à ne jamais en sortir, celui du regard des autres et surtout le sien sur lui-même, le regard de sa mère morte qui a toujours semblé juger sa vie comme celle d'un raté et qui même après la mort en décide et en dessine les contours et les reliefs. D'autre part, il s'aperçoit des années après que c'est sa femme qui retouche ses tableaux et parvient à les vendre, sans elle ce ne seraient que des oeuvres minables, il finit par l'accepter et même par aimer ce travail d'équipe. Isabelle st celle qui fait prendre à son art une dimension réelle (qui transforme des toiles en art). Isabelle, elle, est celle qui grimpe, qui monte, qui est attirée par la lumière et les cieux (symboliquement parlant) : pour preuve le passage où elle grimpe à l'échelle pour réparer les tuiles, pendant qu'Harald, en proie au vertige, reste en bas : symboliquement il est celui qui tombe, qui regarde toujours vers le bas, sans lutter pour ne pas chuter. C'est la parfaite métaphore du couple où l'une tire toujours l'autre vers le haut, l'une voudrait s'élever toujours plus haut mais l'autre la force à rester à terre. On ne saura pas pourquoi Isabelle a épousé Harald, mais l'été de ses 15 ans elle est tombée amoureuse d'Ed et n'a jamais oublié cet amour (et vice-versa). Il y a un parallèle métaphorique à faire entre le fait d'aimer un aviateur –et plus tard, astronaute- puis d'épouser un artiste (suite à la promesse faite à une morte) ? C'est finalement dans le ciel qu'ils se perdront, après le sermon d'Ed, ils s'écraseront en plein vol et Harald se suicidera la même journée.

● Ed Oldin : enfance difficile là aussi, père aviateur qui trompe allègrement sa femme et finit par la quitter, donc mère très malheureuse, qui fait promettre à son fils de l'enterrer à un endroit où elle peut être heureuse. Il mettra donc la moitié de ses cendres sur la lune, là où il n'y a ni saison ni temps qui passe, rien… et l'autre moitié à Sunne (c'est pour cette raison-là qu'il y revient) parce qu'il y a été heureux le temps d'un été, quand il était amoureux d'Isabelle, surnommée Blondie. Il débarque bourré le jour de la fête pour les 50 ans d'Harald, dans un état lamentable si bien que personne ne le reconnaît. Stellan trouve son portefeuille, et comme il collectionne les autographes des gens célèbres il se met à le rechercher, retrouve l'homme ivre mort, le ramène et l'enferme dans une grange pour l'interviewer (il veut le garder juste pour lui). En fait, ils se sont connus enfants, c'est même grâce à Stellan et à son ami Torin qu'Ed a commencé à voler et à y prendre goût. Américain d'origine, il reproduit adulte le schéma parental (trompe sa femme), il a l'impression d'avoir raté sa vie, d'être transparent, et depuis qu'il est rentré de la lune toutes chose a perdu son relief, il n'arrive pas à reprendre pied dans son monde. Pendant qu'il est dans la grange, il raconte sa vie à Stellan entre deux cuites, et face à la demande de Cederblom qu'il fasse le sermon du dimanche, il demande une fille en échange. le hasard veut qu'il prenne Anita (l'ex-femme de Stellan) pour la prostituée en question, il couche avec, puis tombe dans les escaliers et se retouve à l'hôpital, soigné par…Isabelle. Ils se reconnaissent, lui avoue le naufrage de sa vie, elle ses reproches car il l'a abandonnée (son père est venu l'enlever à Isa le jour où ils devaient faire l'amour). On devine que quelque chose brûle encore même si Isabelle orgueilleuse ne veut rien en laisser paraître. le jour du sermon, à la fin du livre, ils partiront ensemble…

● Cederblom : pasteur, marié à Ingrid, papa de sarah. Passionné par les livres, il est avide de connaissances et a un certain pouvoir avec les mots (qui prennent toujours avec lui un autre sens qu'avec le commun des gens, selon Stellan). Il tient un journal intime qui tombera entre les mains de Stellan (c'est comme cela que nous lecteur, aurons des lambeaux de son histoire). Avec sa femme c'est l'indifférence depuis des années (s'ils se sont aimés un jour). Il apprend que sa femme est tombée amoureuse (maladivement) d'un archévèque et qu'elle a tout un jardin secret et une vie qu'il ne connaît pas. Pour sa part, le jour de la fête pour ses 60 ans, il rencontre Lena Vergelius, psychologue, s'ensuit une liaison éperdue jusqu'à ce qu'elle le quitte, il en gardera la cicatrice à jamais.

● Stellan : épicier. Il se marie avec Anita mais sans vraiment l'aimer. La vérité c'estq u'ils finissent pas ne plus pouvoir se supporter et Stellan la frappe. A la suite de ça il est condamné à suivre une psychothérapie avec Lena. Quand on lit le livre on a tendance à se dire « pauvre Stellan ! » il passe un peu pour la victime, l'homme bon et gentil mais simplet et naîf dont les autres profitent. En refermant et en réfléchissant, on s'aperçoit que sa vie est traversée de crises de violence, avec là encore, un traumatisme de l'enfance en regard : son père, alcoolique, s'est fait poignarder le jour des 4 ans de Stellan, alors qu'il était avec lui. Depuis Stellan ne supporte pas l'alcool. Il ne supporte pas non plus l'émotion que lui procure le sexe (vue de magazines pornos par exemple) et a beaucoup de mal à accepter sa sexualité de façon générale (inexistante avec Anita, et rien ensuite) et ses fantasmes (notamment avec Isabelle). Il aura au fil du roman plusieurs crises de violence (qu'il tentera plus ou moins de cacher) : contre Anita, contre Ed quand il s'aperçoit qu'il couche avec Anita (Ed lui a pris quelque chose que lui-même n'a jamais réussi à avoir, à savoir donner du plaisir à Anita), contre Isabelle quand il apprend pour leur amour à Ed et à elle, (Ed lui aura donc pris les deux seules choses qui comptaient pour Stellan), ce qui finira par un drame puisqu'il sabote l'avion que prendront Ed et Isabelle après le sermon, ce qui conduira à la mort d'Ed, à la presque mort d'Isabelle (elle finira légume), et par extension au suicide de Harald quand il apprend pour l'accident d'avion. Stellan est tombé amoureux d'Isabelle au premier regard, quand elle est venue s'installer à côté de chez lui avec Harald. Il a toujours espéré, considérant au fond de lui-même Harald comme un pas grand-chose, mais n'a jamais osé lui avouer jusqu'à ce jour où elle lui raconte pour Ed et elle : alors il lui hurle son amour, ses attentes, et finit par lui intimer d'aller vivre avec Ed, pour qu'au moins l'une soit heureuse (est-ce à cause de ça qu'elle est partie avec Ed le dernier jour ?)

Le livre finit donc ainsi : Ed fait son sermon à la paroisse, un sermon sur Dieu et l'espace, un sermon de « non-croyant » ; il doit enterrer la deuxième moitié des cendres de sa mère à la suite de ce sermon, sachant qu'il est pourchassé par des américains qui veulent le ramener. C'est aussi le jour du premier vernissage d'Harald, pour la première fois, Stellan voit Isabelle et Harald différemment, heureux (mais pourquoi ? Parce qu'Harald sait qu'Isabelle va partir et qu'il est heureux pour elle en même temps que sa carrière décolle ? ou au contraire ne se doute-t-il de rien ? Parce qu'Isabelle va partir avec Ed et que c'est sa façon de faire ses adieux à son mari ? Ou bien ne sait-elle pas encore qu'elle va partir avec Ed ?), puis Harald s'en va à son vernissage, Isabelle va communier avec Ed et ils disparaissent (ensuite on entend l'avion s'écraser).

Stellan est donc au chevet d'Isabelle, des semaines, des mois, des années ? plus tard, attendant la mort et implorant son pardon en lui lisant son récit.
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lilicrapota
29 octobre 2011
(1)
je vais faire court : je l'ai lu, je suis restée scotchée, pour me remettre j'ai lu Chagrin d'école, et maintenant je le relis histoire d'être sûre. Un tel choc littéraire, cela faisait des siècles que ça ne m'était pas arrivé!!! Donc j'y reviendrai, après avoir "dormi dessus". Incroyable.
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Citations & extraits (4) Ajouter une citation
balooobalooo07 mars 2012
Harald débarque à Göteborg, mais il ne sait où loger les premiers temps. Il traîne à la gare centrale jusqu'à ce que la police l'en chasse. De temps en temps, cependant, il peut manger chez la fiancée d'un de ses amis. Elle est russe et danse au Grand Théâtre. Sa famille possédait une fabrique de chocolat à Moscou, avant que les bolcheviks ne les obligent à s'enfuir. Elle fréquente beaucoup de gens qui viennent chez elle après les représentations pour rire, manger des sucreries et pousser la chansonnette avant d'avoir envie d'aller se coucher. Ils forment une cour brillante, qui frémit sous les lustres en cristal et étincelle de tous ses bijoux, vrais ou faux. Harald, parfois, en a un aperçu quand, sale et pas rasé, il les regarde du fond de la cuisine. Il se sent très perdu.

Le propriétaire de l'appartement assiste aussi à cela. Ce vieux Russe qui coud des chaussons de danse pour le théâtre préfère rester dans la cuisine. Il est vêtu d'une immense robe de chambre, porte des pantoufles cousues à la main et un petit bonnet sur le sommet du crâne. De temps à autre, sa femme ou sa fille entre pour recevoir un baiser sur la joue et être invitée à bien s'amuser «là-bas». «Viens, toi aussi», disent la femme et la fille. Mais il secoue la tête. «Mieux vaut entendre les rires que les voir.» Quand elles ont disparu «là-bas», il pointe son doigt sur Harald:
- Toi venir ici.
Harald n'est pas, comme il l'imagine, mis à la porte. Au contraire. Le vieux le fait entrer dans son cabinet de travail.
- Ici, pas invités. Seulement toi et moi.
Au mur est accrochée une énorme carte de la Russie. Couverte d'épingles de différentes couleurs.
- Là avoir été. Partout. Là, moi pêché! Là, moi travailler! Là avoir... et il chuchote... aimé. Les épingles rouges tu vois. La femme pas savoir, toi rien dire. Il saisit l'une des épingles rouges et l'embrasse. La tourne et la retourne: Moi dix-sept. Elle, Nadja! Tache de naissance sur épaule, derrière. De toutes femmes au monde... Elle!

De nombreux soirs, Harald reste chez le vieux Gabay et l'entend soupirer sur une époque révolue. Il entend parler de voyages, de rencontres, et ne comprend pas pourquoi le vieil homme s'intéresse à lui, si ce n'est qu'un jour il s'est tenu devant une porte, le bonnet à la main, tout comme c'est arrivé un jour au vieux, mourant de faim. Avec l'aide du vieux, il peut loger gratuitement chez une veuve âgée qu'il est censé protéger contre les voleurs.

A l'école d'art, Harald s'efforce de copier. Il trouve que beaucoup de ses camarades choisissent des solutions de facilité quand ils posent leurs motifs sur le papier.
- Ne regarde pas ta main quand tu peins, dit le professeur. Ce n'est pas une question de force musculaire. La couleur doit vivre par elle-même; la couleur doit résister et survivre aux motifs.
- Et la forme?
- La couleur est forme. Peux-tu concevoir une couleur sans forme. Les dessins en noir et blanc eux aussi sont de la couleur. Mais méfie-toi du rouge, c'est une couleur trop importante.
Harald étant un enfant de la honte, il n'existe pas de photos de lui. Pas d'histoires. La mer de tulipes est son seul souvenir, une mer rouge sang. Il dit:
- Je veux peindre des tulipes. Des tulipes rouges.
- Les tulipes rouges sont peut-être jaunes. Ou bleues. Pourquoi veux-tu peindre des tulipes?
- Un jour, j'ai...
- C'est ça, un traumatisme! l'interrompt le professeur, mais Harald ne comprend pas ce mot, il essaie d'argumenter.
- C'est trop banal?
- On peut rarement dire qu'un motif est banal, c'est l'exécution qui peut l'être. C'est ce que disait Ivan Aguéli: «Celui qui trouve qu'une carotte est banale ne deviendra jamais peintre.» Qu'est-ce qu'elles racontent, tes tulipes?
- Elles sont la seule chose que je veux peindre, la seule chose que je dois peindre. Un jour, j'y suis arrivé. Dans un grand dessin d'enfant. J'ai presque atteint quelque chose.
- Tu l'as encore, ce dessin?
- Ma mère l'a jeté au feu, mais j'essaie de le retrouver dans mon souvenir.
- Voilà une histoire chargée. Mais peins autre chose entre-temps, les tulipes finiront par se pointer insidieusement. Je crois que ce qui cloche, dans tes tentatives, c'est que tu réfléchis en même temps et que tes pensées se posent comme de grosses taches sur la toile. Commence par peindre et réfléchis ensuite à ce que tu as réalisé. Mais n'oublie jamais que l'art est un métier d'artisan.
- Avez-vous toujours su ce qui est correct, maître?
- Loin de là.
- Mais vous êtes contre les histoires peintes?
- Il existe des histoires dans tout, même dans mes toiles abstraites, seulement - comme je viens de te le dire - la couleur l'emporte sur les histoires, la couleur est la nouveauté de chaque histoire. J'aimerais te donner une chance d'y arriver. Certains d'entre vous, ici au cours, prennent leur temps pour fleurir, d'autres s'épanouissent d'un coup. Mais fanent aussi plus tôt. Certains parmi vous peindront un seul tableau, encore et toujours, d'autres chercheront un tableau toute leur vie. Votre engagement ici doit être dans la technique artisanale, pas dans la politique ni dans la vie sentimentale. Gardez les peintures de batailles pour quand vous aurez quitté ce bâtiment, le modèle vous attend dehors. Continue à peindre, Harald, mais souviens-toi que c'est pénible, qu'être artiste ne convient pas à tout le monde, même si la flamme est brûlante. Pour ma part, j'ai commencé par faire des portraits, ce qui m'a donné une certaine valeur aux yeux de mon père. Mais c'est plus tard que j'ai appris - peut-être - à jouer, à prendre les motifs par surprise. Ça pourrait aussi être une voie pour toi.
Les paroles du professeur donnent du courage à Harald.

Mais il est incapable de faire semblant: une fois rentré dans la chambre qu'il occupe chez la veuve, avec quelques tulipes volées dans le restaurant où il fait la plonge, il s'installe devant le chevalet et travaille jusque tard dans la nuit. La veuve le complimente sur son zèle et l'assure que l'odeur de térébenthine ne l'incommode nullement.
- Ça me rappelle ma jeunesse. Je connaissais beaucoup d'artistes, j'allais à tous leurs vernissages et je faisais sans doute la bringue, comme on dit aujourd'hui. Vous devez beaucoup aimer les fleurs.
- Pas particulièrement.
Grands et petits formats. Les toiles sont alignées contre le mur et la veuve lui donne des clous:
- N'hésitez pas à les accrocher.
- Ce ne sont que des esquisses. Je ne suis pas encore arrivé à ce que je veux. Ils ressemblent seulement à des tableaux. Pour l'instant.

Il est sur la bonne voie. Il le sent, même après avoir effacé le travail de toute une nuit. Il râle parce que quelque chose s'approche. Quelque chose se resserre autour de lui, dont il ne saurait dire s'il s'agit de forme ou de contenu, de mouvement ou d'immobilité. Il ne sait pas encore comment est cette image, il étale du noir partout autour du rouge insidieux, il efface et permet au rouge d'envahir le noir, il oublie la prudence des pinceaux. Il fait gicler directement du tube les couleurs coûteuses et travaille au couteau.

Il ne s'agit pas de jubilation, surtout pas, mais d'une rage qui l'oblige à se placer des heures durant, non pas près de la couleur, mais dedans. Il ne lorgne plus sur les toiles de ses camarades, sur leurs pinceaux, il n'écoute plus leurs discussions, ce violent travail nocturne fonctionne en parallèle aux études, au dessin d'après modèle, ça martèle durant le jour, ça gronde durant son sommeil, c'est là quelque part et ça doit sortir. Il se dit qu'un jour il montrera son vrai travail à son professeur, mais arrive alors ce qui ne devrait pas arriver: son professeur meurt. Le travail s'interrompt. Harald reste, le pinceau à la main, se disant qu'il existe des gens qui n'ont pas le droit de devenir trop heureux. Qu'il y en a certains dont le lot est d'être continuellement frappés.

Un nouveau professeur arrive à l'école, un jeune Tchécoslovaque en colère qui vient de quitter son pays, il parle mal le suédois, peint des machines à coudre et des horloges, des cauchemars brisés. Il divise l'école en deux camps, et ceux qui se rallient à son bord deviennent soudain très importants et très mystérieux. Ils parlent de dîners tardifs avec le professeur, lancent à la cantonade de nouveaux noms difficiles à prononcer et, quand on mentionne l'ancien professeur, une lueur de supériorité et de mépris s'allume dans leur regard. Il s'agit maintenant, disent-ils, de rattraper le retard, de capturer les frémissements et les traumatismes du présent, et la confiance qu'avait donnée à Harald l'attitude de l'ancien professeur l'a maintenant quitté. Si parfois il avait pu se sentir appartenant à un groupe, le sentiment s'est évaporé. Quand viennent les vacances de Noël, il empaquette son tableau rouge, achète un billet pour rentrer chez lui. Derrière le papier kraft marron, les couleurs flamboient. Elles vont vaincre Olga, enfin il sera Quelqu'un à ses yeux.

Quand il franchit la porte, Olga est alitée, malade. Elle attaque immédiatement le registre des lamentations:
- Des allers-retours à l'hôpital, voilà ce que j'ai fait sans arrêt, moi, pendant que toi... ainsi commence- t-elle son réquisitoire. Heureusement qu'il existe quelques personnes, dans ce monde, pour veiller sur vous. Moi, j'arrive bientôt au bout du rouleau.

Harald est dégoûté par ce discours de bienvenue, mais il puise de l'énergie dans le paquet contenant son tableau.
- Je t'ai apporté quelque chose.
Olga se retourne lourdement dans le lit. Il ouvre les rideaux pour qu'il y ait suffisamment de lumière.
- Donne-moi un peu d'eau, j'ai la bouche sèche, on ne m'a pas rempli mon verre.
- Il y a donc quelqu'un qui passe s'occuper de toi?
Il lui donne à boire, commence à ouvrir son paquet.
- Ça en fait du bruit, se lamente-t-elle.

Il ne se décourage pas pour autant. D'ici peu elle sera vaincue, et la seule chose qu'il demande, c'est que ses yeux révèlent un soupçon de surprise, une seconde, deux, ou qu'elle le regarde, le jau
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Alice_Alice_09 mars 2015
"L'amour", dit Harald un jour, un soir quand nous étions tous les deux en train de nous plaindre de la vie - "l'amour consiste à échanger des mondes. A posséder un territoire inconnu dans lequel on peut chercher des contes et des expériences, des sources secrètes dans lesquelles on peut puiser l'eau fraîche de la connaissance."
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Alice_Alice_08 mars 2015
Quand les mamans meurent, on perd un des points cardinaux. On perd une respiration sur deux, on perd une clairière. Elle était morte depuis de nombreuses années, maman Ida. Mais quand on m'a confié la Mission, c'était comme si, dans la tombe, les commissures de ses lèvres se mettaient à frémir, comme si elle soulevait les paupières et m'adressait des clins d’œil.
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Alice_Alice_08 mars 2015
Harald avait feuilleté le livre sur Matisse, sans grand intérêt, jusqu'à ce que soudain... Non, au début, il n'y comprit rien... Le tableau était rouge. Une pièce rouge, un plancher rouge, un papier peint rouge, et le rouge se répandait dans le livre, dans la pièce, il remontait sur le murs, il coulait sur la table, s'insinuait en lui-même. La Pieuvre lui demanda ce qu'il avait, et Harlad ne réussit qu'à montrer le tableau dans le livre, puis il dut déglutir et se taire, et la Pieuvre hocha la tête, oui c'est un beau tableau, bien que le rouge soit la plus difficile de toutes les couleurs. Dans le rouge, on peut vraiment se perdre, il prend tellement de place, et Harald avait hoché la tête pour acquiescer : le rouge prend vraiment énormément de place.
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