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René Sieffert (Éditeur scientifique)
EAN : 9782070720637
238 pages
Gallimard (10/10/1990)
3.94/5   110 notes
Résumé :
Ueda Akinari (1734-1809) a consacré huit ans de sa vie aux Contes de pluie et de lune, considéré aujourd'hui comme un chef-d'oeuvre de la littérature classique japonaise. Le temps après la pluie, alors que la lune est encore cachée par la brume, est le moment propice aux manifestations surnaturelles. Le lecteur verra donc se lever, agir et disparaître toutes les variétés de fantômes et autres démons de l'imaginaire nippon. Dans ces histoires fantastiques, Akinari, a... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (25) Voir plus Ajouter une critique
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Mon visionnage des « contes de la lune vague après la pluie » de Mizoguchi remonte à longtemps et, si mes souvenirs sont flous quant à l'intrigue, je me rappelle que j'avais été charmée par la beauté formelle du film et son ambiance poétique. Lorsque j'ai découvert que ce film était l'adaptation de contes d'un auteur japonais du XVIII ème siècle, ma curiosité a été piquée et j'ai eu envie de les lire. Par chance, ma bibliothèque avait dans ses rayons « contes de pluie et de lune » de Ueda Akinari.

Tout au long de ce recueil, j'ai retrouvé cette poésie et ce raffinement esthétique que j'avais apprécié dans le film de Mizoguchi. C'est le genre de lecture qui demande une forme de lâcher prise au lecteur. En effet, à moins de bien connaitre l'Histoire du Japon, un certain nombre d'éléments de contexte échappe au lecteur. Mais si on accepte l'idée de ne pas saisir parfaitement le contexte et si on se laisse juste porter par les récits, « contes de pluie et de lune » s'avère une lecture enchanteresse. Ces histoires mettent toutes en scène des fantômes ou des créatures fantastiques et la structure de chacun des contes est parfois la même. Pourtant, je n'ai ressenti aucune lassitude au cours de ma lecture. Akinari parvient à apporter une touche singulière à chaque conte. L'élément surnaturel est toujours bien amené et l'auteur tisse en quelques pages des intrigues solides et subtiles à la fois. J'ai aussi été totalement charmée par l'écriture d'Akinari, tout particulièrement les descriptions des paysages. Avec un style tout en délicatesse, Akinari fait vivre les paysages du Japon aux yeux du lecteur, offrant ainsi une lecture très dépaysante.

J'ai été surprise de constater que la lecture de ces contes du XVIIIème siècle était finalement très accessible. J'ai été charmée par ces histoire surnaturelles pleines de poésie. Cette lecture m'a donnée très envie de revoir le film de Mizoguchi.
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Contes et légendes fantastiques, entre rêve et réalité qui nous immergent dans la culture nippone… Akinari nous livre de fabuleux récits, on se délecte. Même si la lecture n'est pas toujours aisée. Son écriture est subtile, légère, emplie de poésie, de philosophie et de leçons de vie. Pour cela, Akinari réveille nos démons et les fantômes qui viennent rôder auprès de nos héros et des moines. La nature sous sa plume-pinceau participe aux récits, elle est tantôt aérienne et légère, tantôt lugubre, envahissante et oppressante et quand la lune apparaît le calme et la sérénité emplissent la nuit.
Sur les 9 contes je m'arrête sur :
1-Shiramine
J'ai trouvé ce texte difficile, trop de références historiques pour ma connaissance squelettique de l'histoire du japon. Il s'agit de ressentiment, jalousie et de rivalités et de vengeance pour le pouvoir.

2-Le Rendez-vous aux crysanthèmes
Il est question de noblesse d'âme et de courage des samouraïs dans ce conte. Akana et Samon deux hommes liés par une amitié récente font serment de fraternité. Akana doit quitter sa nouvelle famille mais promet de revenir à la saison des chrysanthèmes. Akana, en homme d'honneur franc et loyal, fera tout pour rester fidèle à son serment. Retenu prisonnier il va se donner la mort pour rejoindre son ami, car, dit-il « l'homme, en un jour, est incapable de parcourir mille lieues, mais l'esprit, aisément parcourt jusqu'à mille lieues en un seul jour. Me souvenant de cette maxime je me jetai sur une lame. »

3-La maison dans les roseaux
Un très beau texte sur la fidélité jusqu'à la mort, d'une femme à son mari dont la beauté suscite la convoitise. Dans une atmosphère lugubre son fantôme réapparait au retour de son mari.

4-Carpe telles qu'en songe
Ce conte est magnifique, la symbolique est forte, Akinari traite le sujet avec humour, et nous donne un bel enseignement sur le respect de la nature et de la vie.
Durant l'ère Enchô en 925, Kögi un moine pêcheur, respectueux de la vie, est aussi un merveilleux peintre de poissons… Justement il peint ses prises et les relâche. Un jour il regarde intensément un de ses tableaux et s'assoupit. Kôgi en songe, pénètre dans la rivière et nage au milieu de splendides poissons. Au réveil il peint son rêve. Ce merveilleux tableau est très convoité, les acquéreurs sont nombreux, mais, le moine refuse de le vendre : « à des laïcs qui tuent des êtres vivants et mangent du poisson cru, je ne donnerai certes point des poissons élevés par moi, un maître de la Loi ». Durant sa vie le moine « a acquis des mérites en libérant les poissons pêchés ». C'est ainsi qu'à sa mort son âme devient poisson mais son histoire ne s'arrête pas là…
Une fin très belle pour ce conte, avant de mourir, le moine jette ses toiles dans le lac, les carpes s'échappent du tableau et l'âme du moine avec elles.
5-L'impure passion d'un serpent
Cette allégorie met en scène : Amour jalousie et possession
C'est encore une histoire de serpent tentateur sous les traits d'une femme dont la beauté séduit un homme. Ensorcelé, pris dans les mailles du filet de l'amour et la jalousie il lui faudra faire appel au moine - exorciste pour enfin le libérer.

Notons enfin que cette édition inclus le très beau film « Contes de la lune vague après la pluie ». Ce film en clair obscur de Kenji Mizoguchi, est un chef-d'oeuvre, un petit bijou.
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Ces contes écrits au XVIIIème siècle nous confrontent à chaque fois, non sans effroi, au surnaturel, voire au démoniaque.
Dans le premier, "Shiramine", le fantôme d'un empereur vaincu qui poursuit de sa malédiction son clan ennemi apparaît au moine et grand poète du XIIème siècle Saigyô.
Le "Rendez-vous aux chrysanthèmes" est aussi une histoire de fantômes dans laquelle deux amis poussent la fidélité jusqu'au suicide.
Avec " la maison dans les roseaux" nous retrouvons cette ambiance de fantasmagorie dans un pays dévasté par la guerre. Cette fois-ci le fantôme est celui d'une épouse qui s'est suicidée pour échapper à la violence des soldats tandis que son mari, appelé au loin, était empêché de revenir.
Le quatrième conte est plus léger. Un moine qui vit au bord d'un lac peint des carpes qu'il remet à l'eau et sera lui-même transformé en poisson.
"Buppôsô" met à nouveau en scène les fantômes de guerriers apparaissant à un moine, cette fois-ci dans l'atmosphère étrange d'une forêt entourant le sanctuaire d'un saint bouddhiste.
Dans le conte qui suit, le fantôme d'Isora se venge avec véhémence d'un mari infidèle et débauché ainsi que de sa rivale.
Dans "l'impure passion d'un serpent" une femme-serpent tente de séduire un jeune lettré.
Dans "Le capuchon bleu" un moine de la secte shingon, sous l'emprise d'une passion excessive, se transforme en dangereux dément. Un maître zen tente de le guérir et de briser son mauvais karma en le conduisant vers l'illumination.
Le conte qui clôt ce recueil est une sorte de dissertation politique et morale sur l'esprit de l'or.

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Ugetsu Monogatari
Traduction, préface & notes : Roger Sieffert

Voici une anthologie à recommander et à recommander encore. Neuf contes à connotation fantastique rassemblant tous les types de fantômes de la tradition japonaise et chinoise à l'exception - la vie de l'auteur l'explique facilement - du fantôme-renard. Outre les notes rassemblées à la fin du volume, le traducteur nous offre, pour chacun d'eux, deux ou trois pages destinées à replacer l'histoire dans son contexte - ce qui se révèle d'ailleurs indispensable pour le premier conte. Pour apprécier cet ouvrage aussi poétique que raffiné, il faut par conséquent ne négliger aucun des outils mis à notre disposition d'Occidental pour saisir au mieux l'art de Ueda Akinari. Ne lire que le texte des contes, à moins d'être un japonisant expert, ne suffit pas. Pire : agir ainsi vous fera automatiquement passer à côté de cette petite merveille qu'est l'"Ugatsu Monogatari."

Il convient de rappeler avant tout que, pour le Japon, la Chine classique a tenu un rôle à peu près similaire à celui que jouèrent pour nous - et jouent toujours, quoi qu'en disent certains - la Grèce et la Rome antiques. Il faut aussi préciser que le concept asiatique du fantôme diffère sensiblement du nôtre, ainsi qu'on peut s'en assurer par exemple dans les "Fantômes du Japon" de Lafcadio Hearn ou même dans les films d'épouvante venus non seulement du Japon mais aussi de Chine et de Corée.

Dans son "Ugetsu Monogatari", Ueda Akinari poursuit un but bien précis : raconter, d'une façon inédite, des histoires de fantômes tirées pour la plupart d'un vieux fond chinois, en donnant à son lecteur le plaisir d'y retrouver, dépeints de façon résolument moderne, des faits, des personnages, des intrigues mais aussi des pans entiers de récits qu'il a déjà rencontrés dans des recueils chinois. Pour le lettré nippon, c'était là une satisfaction d'un raffinement profond dont nous ne pouvons que très difficilement percevoir l'intérêt.

En second - et en second seulement - vient le désir de constituer une anthologie réunissant les types classiques de fantômes : le spectre assoiffé de vengeance et ses variantes, guerrier ou femme abandonnée ("Shiramine - Buppôsô - le Chaudron de Kibitsu"), celui qui revient remplir sa promesse ("La Maison dans les Roseaux - le Rendez-vous aux Chrysanthèmes"), l'animal qui, sous le coup de la passion, s'incarne en un être maléfique ("L'Impure Passion d'un Serpent"), la folie conçue comme une possession démoniaque - idée par contre commune à l'Orient et à l'Occident ("Le Capuchon Bleu") et enfin non pas des spectres mais des incursions humoristiques dans le surnaturel ("Carpes tel qu'en songes ... - Controverse sur la Misère & la Fortune").

L'atmosphère qui se dégage de l'ensemble devient, pour le lecteur, un réceptacle précieux où gisent, entremêlés, des rayons de lune que cachent à demi les nuages ou un fin brouillard venu d'on ne sait où, des sources invisibles et moussues au chant cristallin, des crépuscules qui n'en finissent pas de frissonner, des samouraïs en armures émergeant soudainement de l'ombre pour reprendre une bataille qui s'est déroulée bien des siècles auparavant, des temples shintô abandonnés aux ombres et aux renards, des masques de théâtre s'animant tout seuls, des créatures belles et perfides, de sournois démons poussant de pauvres moines au cannibalisme ... tout l'univers, en fait, du surnaturel japonais dont les racines s'enfoncent dans le vivifiant terreau chinois.

Et au-dessus de tout cela, souveraine, innée, plane l'élégance d'un style qui, par delà la traduction, peut à bon droit prétendre à l'universalité - le style du grand poète que fut Ueda Akinari. ;o)
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Je ne garde vraiment que très peu de livres. Même ceux que j'ai adorés, comme celui-ci. Je veux savoir m'en détacher. C'est valable d'ailleurs pour tout ce qui est chez moi. Mon intérieur est très minimaliste. C'est, je pense, le seul moyen de savoir ce qui est vraiment important et pratiquer une réelle philosophie du détachement. Ce billet ne sera donc que le reflet de mon esprit embrumé. Superposant d'ailleurs les récits de Ueda Akinari avec le superbe film de Mizoguchi tiré d'une des nouvelles (« Les contes de la lune vague après la pluie). Il m'en reste des histoires surnaturelles, de fantômes, de sorcières, de visions, de transformations, de luttes entre le bien et le mal, entre la vie et la mort, sous une brume si intense qu'elle se répand sur le lac Biwa, aux alentours de Kyoto, et en efface toutes les traces de ces démons plus ou moins imaginaires.
On est encore sous les Tokugawa. C'est un monde de paysans, de petits artisans que nous dépeint Akinari Ueda. Monde de tromperies fantasmagoriques qui encore, de nos jours, peut se retrouver au détour d'un temple, d'une ruelle, d'une forêt… pour peu que l'on sache s'y arrêter un instant et contempler les nuages laissant apparaître la pleine lune. le Japon réserve encore ce genre de surprises, apparentées au surnaturel. Tiens, je me ressers un verre de saké !
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Citations et extraits (14) Voir plus Ajouter une citation
[...] ... Au village d'Ôka, [dans la province] d'Ise, un homme de la famille Hayashi avait très tôt cédé [les biens de] ce monde à ses héritiers ; sans aucun sujet de crainte, il avait fait tomber sa chevelure (1), et avait changé son nom en celui de Muzen ; il n'avait jamais souffert d'aucune maladie, aussi faisait-il des nuits passées ici et là, au hasard des voyages, le divertissement de sa vieillesse. Le caractère mal dégrossi de son dernier-né, Sanoji, lui donnait de l'inquiétude ; voulant lui faire voir les gens de la capitale, il demeura [avec lui] un mois et plus dans sa villa de la Deuxième Avenue ; à la fin de la troisième lune, ils virent les fleurs [des cerisiers] à l'intérieur des montagnes de Yoshino, et furent sept jours environ à s'entretenir avec les moines d'un monastère où ils étaient connus ; à cette occasion : "Nous n'avons pas encore vu le mont Kôya ; eh ! bien, allons-y !" se dirent-ils, et aux premiers jours de l'été, se frayant un passage à travers l'exubérante végétation, ils traversèrent Ten-no-kawa et, à partir de là, parvinrent à la sainte montagne Mani. L'escarpement du chemin avait retardé leur marche et le soleil avait décliné sans même qu'ils s'en fussent aperçus.

Ils s'inclinèrent successivement, sans en omettre aucun, devant tous les autels, les temples et le sanctuaire [dédiés à Kôbô-daishi] ; mais ils avaient beau demander l'hospitalité, nul ne leur répondait. Ils s'enquirent des règles du lieu auprès de quelqu'un qui passait par là : "Qui n'a de relations dans un monastère ou une communauté de moines, il lui faut descendre au pied de la montagne et y passer la nuit. Sur cette montagne, on ne donne l'hospitalité pour la nuit à aucun voyageur," leur dit-il. Que faire ? Il était naturel qu'un vieillard, en entendant cette explication, alors qu'il venait déjà de parcourir un abrupt chemin de montagne, se sentît découragé et à bout de forces. ...

(1) : il s'était fait moine et avait adopté un nom religieux.

(2) : Kôbô-daishi : Grand Maître, titre donné à de nombreux saints bouddhiques.[...]
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[...] ... Derechef, avec plus de ferveur encore, [Saigyô] pria. La rosée, ô combien ! devait imprégner ses manches ! ( 1 ) Comme le soleil se couchait, le caractère de cette nuit, au coeur de la montagne, lui parut insolite. Pour lit, une pierre ; pour couverture, bien froide, des feuilles d'arbres ; l'esprit clair, glacé jusqu'aux os, il éprouvait, sans raison aucune, de l'appréhension. La lune s'était levée ; toutefois, comme les bois épais étaient impénétrables à sa clarté, dans l'indécise obscurité, il fut envahi de tristesse ; il ne sommeillait pourtant pas lorsque, distincte, une voix s'éleva qui appelait : "En.i ! En.i !"

Ouvrant les yeux, il glissa un regard : un homme d'allure étrange, de haute taille, maigre et décrépit, dont il ne pouvait apercevoir ni la forme du visage, ni la couleur, ni le dessin du vêtement qu'il portait, se tenait là, tourné vers lui ; Saigyo, en moine depuis longtemps [averti] des principes de la Voie ( 2 ) ne s'en alarma point et l'interrogea : "Celui qui vient là, qui donc est-il ?" L'homme dit : "Je voudrais te faire entendre la réplique aux paroles que tu viens de réciter ; voilà pourquoi je me suis montré !" Il dit, puis :

A Matsuyama
sur les flots de l'exil
entraînée, ma barque
n'a guère tardé, las !
à disparaître !


"Ta visite m'est une joie !" A ces paroles, Saigyo connut qu'il était le fantôme du Second Empereur-retiré. Il toucha le sol du front et, versant des larmes, il dit : "Pourquoi errez-vous ainsi ? ( 3 ) Pour moi qui, vous enviant, certes, d'avoir fui, dégoûté, ce monde impur, cette nuit récitais la loi conformément à votre karma, vous avez daigné prendre une forme visible : je vous en suis reconnaissant et, cependant, j'en éprouve de la tristesse. Détaché de cette vie, l'ayant sincèrement oubliée, veuillez monter au rang de Parfait Bouddha !" Ainsi l'exhortait-il de tout son coeur.

( 1 ) : le rapprochement de "rosée" avec "manches" suggère l'idée de larmes.

( 2 ) : la Voie du Bouddha.

( 3 ) : l'homme qui meurt sans que ses passions se soient apaisées est condamné à errer, en proie à ces passions, jusqu'à ce qu'il ait atteint l'"illumination" (ou "satori"). Ce qui explique que, dans les nô en particulier, des moines puissent sermonner des fantômes. ... [...]
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[...] ... Il y a de cela bien longtemps - c'était aux environs de l'Ere Enchô (923 - 930) - vivait au temple de Mii un moine du nom de Kôgi. Par son talent de peintre, il avait acquis un nom dans le monde. Ce qu'il peignait habituellement, ce n'étaient pas les images de Bouddhas, les monts et les eaux, les fleurs et les oiseaux. (1) Les jours où le service du temple lui laissait des loisirs, il faisait voguer sa barque sur le lac ; aux pêcheurs qui tiraient leurs filets ou pêchaient à la ligne, il donnait quelques piécettes, et relâchait dans l'onde natale les poissons qu'ils avaient pris (2) ; quand il voyait les poissons s'ébattre, il les peignait ; et de la sorte, les années s'écoulant, il avait atteint une merveilleuse précision.

Un jour qu'il concentrait son esprit sur une peinture, il s'était laissé aller à s'assoupir, et voilà qu'en songe, il pénétrait dans l'onde et s'ébattait en compagnie de poissons, grands et petits. Sitôt revenu à lui, il les peignit tels qu'il les avait vus, fixa [la peinture] au mur et s'exclama : "Carpes telles qu'en songe ! ..." Ainsi la nomma-t-il. Ceux qui, appréciant le caractère merveilleux de cette peinture, désiraient l'acquérir, se la disputèrent, mais lui qui cédait aux prières et donnait [ses oeuvres] lorsque ce n'étaient que monts et eaux, fleurs et oiseaux, il gardait jalousement la peinture des carpes et, à tout un chacun, il déclarait, plaisantant : "A des laïcs qui tuent des êtres vivants et mangent du poisson cru, je ne donnerais certes point des poissons élevés par moi, un maître de la Loi !" Dans tout l'empire, on parla de cette peinture, en même temps que de cette boutade.

(1) : "sanshui kachô" = "monts et eaux, fleurs & oiseaux" ou, dit en d'autres termes, "paysages et scènes de la nature."

(2) : pour un bouddhiste, relâcher des êtres vivants est une oeuvre méritoire. ... [...]
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[...] ... A cette heure, déjà, le soleil avait sombré à l'occident ; sous les nuages de pluie sur le point de tomber, il faisait sombre, mais, se disait-il, il ne pouvait s'égarer, puisque c'était un village qu'il avait longtemps habité ; il allait, écartant les herbes de l'été : l'antique pont s'était écroulé dans le cours de la rivière, et le sabot des poulains n'y résonnait plus ; les champs, délaissés, étaient retombés en friche, et l'on n'y distinguait plus les chemins d'antan ; les demeures de ceux qui avaient vécu là n'existaient plus. De-ci, de-là, quelques rares maisons qui subsistaient, paraissaient habitées, mais elles ne ressemblaient plus à ce qu'elles avaient été jadis. Il se tenait là, perplexe, à se demander laquelle de ces maisons il avait habitée quand, à une distance de vingt pas à peine, il distingua, à la lueur des étoiles qui se glissait entre les nuages, un pin brisé par la foudre, qui dominait les alentours ; c'était assurément celui qui marquait sa maison ; son premier mouvement fut de joie, et il s'avança ; la maison n'avait subi aucun changement. Il semblait que quelqu'un l'habitait ; par les fentes de la vieille porte, filtrait, scintillante, la lumière d'une lampe : était-ce un étranger qui l'habitait ? et si, par hasard, c'était [sa femme] qui s'y trouvait ? A cette idée, son coeur battit, il s'approcha du portail et toussota pour s'annoncer ; à l'intérieur, on l'avait aussitôt remarqué et l'on demanda, d'un ton soupçonneux : "Qui est là ?" Quoique très vieillie, la voix qu'il entendait était à coup sûr celle de sa femme ; - était-ce un rêve ? L'angoisse au coeur, il dit : "C'est moi ! me voici de retour ! Comme par le passé, vous habitez, seule, cette lande couverte de roseaux ; voilà qui est stupéfiant !" Reconnaissant sa voix, elle ouvrit aussitôt la porte ; toute noire et couverte de crasse, les yeux caves, les cheveux noués retombant dans le dos, il ne pouvait imaginer que ce fût là la femme d'autrefois. A la vue de son époux, sans mot dire, elle fondit en larmes. ... [...]
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[...] ... Déjà, le ciel de la cinquième veille [de 4 à 6 heures du matin] était traversé par les lueurs de l'aube. Ce fut comme si [Shôtarô] s'éveillait d'un long rêve ; il s'empressa d'appeler Hikoroku [qui l'avait assisté dans son exorcisme] ; celui-ci s'approcha de la cloison : "Eh ! bien ?" répondit-il. [Shôtarô] lui dit : "Voilà enfin accomplies ces sévères abstinences. De tout ce temps, je n'ai point vu votre visage. Je brûle de vous revoir, et puis, je voudrais me remettre des peines et des terreurs de ce mois, en m'entretenant avec vous à coeur ouvert. Réveillez-vous, je vous en prie ! Je vais vous rejoindre dehors." Hikoroku, homme sans prudence, dit : "Que pourrait-il vous arriver maintenant ? Allons, passez de mon côté. !" Il n'avait pas ouvert sa porte à demi qu'une voix qui, sous l'auvent voisin, criait [de désespoir] lui perça les oreilles, et sans qu'il en eût conscience, il se retrouva assis sur son séant.

"Il en va de la vie de Shôtarô", se dit-il et, une hache à la main, il sortit sur la route : la nuit qu'ils avaient cru voir s'éclairer était noire encore ; la lune, au beau milieu du ciel, répandait une clarté diffuse, le vent était glacial ; avec cela, la porte de Shôtarô était grande ouverte, et l'homme était invisible. Peut-être s'était-il réfugié à l'intérieur ? [Hikoroku] se précipita et regarda mais il n'y avait là nul endroit où il pût se cacher ... Serait-il donc tombé sur la route ? Il eut beau chercher, de ce côté-là non plus, il n'y avait rien. Qu'était-il devenu ? Interdit et terrifié, il éleva sa lampe et regarda autour de lui, de-ci, de-là : c'est alors qu'il aperçut, sur le mur, à côté de la porte grande ouverte, du sang à l'odeur âcre qui dégoulinait jusqu'au sol. Cependant, on ne voyait ni cadavre, ni ossements. Au clair de lune, il avisa un objet, au rebord de l'avant-toit. Il éleva sa lampe et l'éclaira : il vit que, seul, le toupet d'une chevelure masculine (1) y était suspendu.

(1) : à cette époque, en tous cas chez les hommes, les cheveux des tempes et de l'arrière de la tête étaient traditionnellement ramenés en toupet au milieu et vers l'avant du crâne rasé. ... [...]
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