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EAN : 9782213710099
192 pages
Fayard (22/08/2018)
3.43/5   29 notes
Résumé :

C’est une ligne de béton tendue à dix mètres au-dessus de la Beauce, qui barre depuis toujours le paysage de son enfance. Elle devait servir de rampe à un véhicule révolutionnaire, un monorail propulsé à 430 kilomètres à l’heure sur coussins d’air : l’aérotrain, invention futuriste née de l’imagination de l’ingénieur Jean Bertin et conçu pour relier, à très grande vitesse, les centres urbains de la France pompidolienne.

Si le projet fou de Be... >Voir plus
Critiques, Analyses et Avis (16) Voir plus Ajouter une critique
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Ce livre est classé comme étant un récit, pas un récit autobiographique, un simple récit, je suppose donc qu'il n'est pas entièrement autobiographique et qu'il comporte des aspects fictionnels malgré la tonalité personnelle de son propos ... En dehors de l'auteur-narrateur, le sujet principal de ce texte, est la rampe en béton de l'Aérotrain, construction bien connue des habitants de l'agglomération orléanaise (dont je suis). Cette « ruine du futur » obsède et habite l'auteur depuis son enfance. Cette utopie au sens propre du terme ; ce non-lieu (car inutile) dont le futur n'a pas existé, il nous le décrit de façon contemplative et poétique, et en même temps (comme dirait Manu 1er), il enquête sur le réel et l'histoire de ce trait d'union de 18 km entre l'urbanisme pavillonnaire, commercial ou industriel de l'Orléanais et le paysage agricole de la Beauce. Il bavarde autour du temps qui passe depuis quarante ans sur cet objet architectural étrange et il émane de ces mots une sorte de métaphore de la nostalgie, le lien singulier entre un individu et une géographie. Plus loin, l'auteur émet quelques considérations sur l'art contemporain dont l'objet de son obsession pourrait bien faire partie (il aimerait même le posséder), il nous dit aussi d'autres lieux visibles mais oubliés. Puis il s'approprie définitivement la rampe, sa rampe, en écrivant ce livre ; car la littérature sert aussi à ça ; « à s'approprier ». C'est donc une lecture intéressante et qui brise les codes (iconoclaste ?), où affleure une dérision intimiste. 4*, allez salut.

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Dans mon village natal, il y a encore quelques carrières abandonnées qui traînent. Enfant, j'étais toujours impressionné par les bâtiments en ruine que l'on croisait pendant les balades en forêt, qui avaient été le centre d'activités intenses il y a quelques dizaines d'années à peine, mais qui sont désormais recouverts par les ronces et le lierre. Preuve que si on peut dominer la Nature, il suffit de détourner le regard un instant pour qu'elle récupère tous ses territoires perdus en un clin d'oeil.

Cette attraction ne m'a pas quitté adulte, et je ne suis visiblement pas le seul à l'éprouver ; le phénomène Urbex (exploration urbaine) prend de l'ampleur. Même si le côté « chasse aux fantômes » qui l'accompagne parfois me laisse de marbre.

Mais si quelques vieilles bicoques délabrées peuvent déjà provoquer une certaine fascination, que dire d'une rampe en béton de 18 kilomètres, tentative avortée d'un hyperloop franco-français, découpant tout un territoire en deux ? Je ne connais pas la région, et j'ai bien du mal à imaginer à quoi ça pourrait bien ressembler, mais je reconnais sans peine que ça doit laisser quelques traces.

Au travers de la présence obsédante de cet aérotrain, on s'interroge surtout sur l'urbanisme, et sur la reconquête de ces espaces utiles à personne et perdus pour tous. Il y a quelques années, on a détruit un bâtiment près de la gare du Midi à Bruxelles. Les fondations de son remplaçant ont à peine été posées que les travaux ont été arrêté, et ils semblent toujours au point mort. Depuis, le chantier a été inondé, dans l'indifférence générale. Maintenant, c'est devenu un genre de petit lac, en plein coeur de la ville, où les oiseaux barbotent, ou prennent un repos bien mérité sur un pylône en béton. La nature ne laisse pas les espaces vides bien longtemps. Il serait peut-être temps qu'on en prenne de la graine.

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L'écriture est un art où les mots ont une source personnelle puisés dans l'abime de son enfance, Philippe Vasset d'un endroit insolite, un lieu gardien d'un passé solitaire jonchant le miracle de l'imagination, d'une prouesse stylistique et narrative d'Une vie en l'air, un sujet étirant sa mémoire se dilatant dans une inextricable biographie où s'illusionne le romanesque créatif de l'auteur. Je suis un lecteur happé par l'intelligence narrative de ce roman, une force structurelle aux fondations de béton d'une lance de lancement creuse les sillons des méandres de la mémoire de notre auteur.

Une vie en l'air vacille les sens de la mémoire de Philippe Vasset, il n'oublie pas cet édifice, ce jouet éveillant les sens de cet enfant qu'il fût. IL narre le compagnon de jeu de ce viaduc en distillant au fil de ce récit les sensations imperceptibles comme si le temps se dilate dans des émotions figées, un kaléidoscope de scènes traverse les années pour dessiner un tableau intemporel. Philippe Vasset semble rechercher une habitation, un lieu, ruisselant sans cesse vers l'aérotrain, ce portail vers la vie, cette vie qui lui est propre.

Philippe Vasset nous présente le projet fou d'un érudit à travers l'édifice qui constelle ses fantasmes. Nous plongeons dans l'aérotrain, avec ces us et ses légendes, son concepteur et certains quidams, d'anecdotes croustillantes, plus ou moins farfelues, laissant le lecteur dans l'expectative et son esprit vagabonder dans une aventure de complots. Comme une enquête, Philippe Vasset explore la genèse du projet, l'ingénieur français Jean Bertin, porteur de l'aérotrain, laissant le vestige d'un projet dans la Beauce comme un mausolée paradant l'énigme d'un vestige lointain que Philippe Vasset aura enfant inventé tant de scénarises différents, de science-fiction, d'Utopie, nourrit de lecture de gare comme Francis Ryck ou Marc Agapit.

Ce roman à la trinité, dans sa composition, est sculpté de musique, comme un écho du passé, Philippe Vasset baigné par l'électro aura cette folie de vouloir créer une rave partie sur l'autel de son enfance, mais l'entreprise trop périlleuse échouera pour laisser notre auteur seul avec sa musique pour une soirée seul, avec cette solitude ancienne de son enfance, de ces errances sur le long de cette arche dominant le paysage.

Cette première partie ancre le narrateur dans cette double vie, entre le viaduc de l'aérotrain, ses expéditions solitaires, le long des rails, ses heures à planer au-dessus de paysage, scrutant l'horizon, regardant la vie des autres s'articuler autour de sa tour, celle de son jardin, ermite de cette peinture en mouvement, qu'il participe lorsqu'il s'échappe de cette structure happant son imagination.

Dans la deuxième partie, des paroles de Dépêche mode, nerver let me down again, Philippe Vasset échappe à son paysage natale pour voguer vers une vie d'adulte, se socialisant, participant à des raves party, voyageant et laissant son eldorado en berne, pour y revenir comme aimanté par ce lieu, spectre d'une vie, venant perturber son esprit. Comme le dit le narrateur, ce lieu est une drogue, l'aspirant à lui, le consume de l'intérieur, pour s'en dégager c'est la fiction, un murmure récité encore et encore.

Dans la douceur d'Etienne Daho, la troisième partie s'ouvre sur la toxicomanie de l'auteur où dans le dédale de ces errances, Philippe Vasset cherche des lieus déserts pour revivre la sensation cette solitude passée, sa drogue, des voies abandonnées, des ponts, viaduc ferroviaires à la personnalité de Dorian Gray. Une vie en l'air se perd dans l'incertitude de l'auteur, recherchant son identité à travers, une quête à la Don Quichotte, une communauté l'absorbant dans sa névrose, comme ce lieu en Belgique, Tour & Taxis , une zone industrielle en friche, qu'une femme Marie veux préserver. Cette anecdote légitime la fois sincère de préservation d'un lieu, comme les Indiens avec les terres sacrés, des ossements de leurs ancêtres. Ce crève-coeur de la construction du raccordement de l'A10 à A6, détruisant une partie de cette arche, laissera notre nostalgique dans un désarroi légitime. Ces rencontres lui ouvrent une perception de mouvement, son portail devient l'antre d'un film où il sera acteur, ce lieu vecteur d'une société de consommation en péril selon le cinéaste.

Trouble de ce roman, c'est la recherche de soi, Philippe Vasset à travers ce vestige d'un échec industriel, essaie d'avoir une réponse à l'identité de son être, celle de l'écriture, avec comme catalyseur ce décor, source d'écriture d'un récit étranger au projet de Jean Bertin. Puis ces autres récits que Philippe Vasset écrira, laissant son arche loin de lui, mais présent.

Ce roman est une longue quête intérieure qui peut se conclure de la sorte par les mots de Philippe Vasset.

« Habiter, comme écrire, c'est travailler une énigme. »

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Une vie en l'air est un drôle de livre, mais ce fut donc un plaisir quand l'éditeur a accepté de me fournir un exemplaire numérique en service de presse, car j'avais tout de suite eu envie de le lire lorsque j'avais découvert son résumé sur NetGalley.fr :

" C'est une ligne de béton tendue à dix mètres au-dessus de la Beauce, qui barre depuis toujours le paysage de son enfance. Elle devait servir de rampe à un véhicule révolutionnaire, un monorail propulsé à 430 kilomètres à l'heure sur coussins d'air : l'aérotrain, invention futuriste née de l'imagination de l'ingénieur Jean Bertin et conçu pour relier, à très grande vitesse, les centres urbains de la France pompidolienne. Si le projet fou de Bertin a fait long feu, cette ruine du futur, elle, est restée debout, absurde, au milieu des champs.

Enfant, puis adolescent, le narrateur a fait de ce môle abandonné un domaine, passant des heures, des jours entiers à scruter le paysage comme s'il s'agissait d'un diorama, à observer la vie alentour et les allées et venues en contrebas. Jamais il n'est descendu de ce perchoir. Cette existence suspendue s'est poursuivie pendant trente ans, en parallèle à la vie réelle. le paysage a changé, le rail aérien s'est effondré en plusieurs endroits mais le narrateur a continué d'habiter la jetée, songeant même à l'acquérir, et à en déclarer l'indépendance.

Que faire de la hantise ? Comment vivre habité ? L'écriture peut-elle

ressaisir un lieu, et faire d'une retraite un monument ? "

Il est sans doute difficile d'accrocher de nombreux lecteurs avec un tel pitch, mais j'ai tout de suite été attiré : un livre sur l'Aérotrain et un homme fasciné par cette innovation avortée, cela avait tout pour me plaire !

Il m'est difficile de résumer ce quoi parle ce livre finalement. Il ne s'y passe pas grand chose, hormis le récit de la longue obsession du narrateur (auteur ?) pour la rampe d'essai de l'aérotrain, au pied de laquelle il a passé son enfance et auprès de laquelle, une fois adulte, il revient souvent.

" Mon monument était une ruine du futur, le vestige d'un avenir radieux qui n'avait jamais été. "

Je sais que ce livre ne plaira pas à tout le monde, son thème est sans doute trop spécifique et son récit trop lent et étrange pour conquérir une majorité de lecteurs. En un peu plus de cent-vingt pages, Philippe Vasset parvient cependant à parler joliment de l'obsession d'un homme pour un projet abandonné, mais aussi d'innovation et surtout d'aménagement du territoire.

" Et pourtant : si, à douze ans, j'avais lu Simon du Fleuve plutôt que Comment ça marche ?, je me serais sans doute forgé une vision assez différente de l'aérotrain : en lieu et place de l'appareil rutilant présenté sur les planches de l'encyclopédie pour enfants, j'aurais découvert un bolide dominant une plaine soufflée par l'explosion du capitalisme, un carrosse sur coussin d'air transportant, dans une Beauce jonchée de silos crevés, les maîtres d'un monde dévasté. Enfermés derrière leurs remparts, « ceux des cités » asservissaient les campagnes où vivait Simon et circulaient, lointains, dans un vacarme aéroglissé. Ce futur-là, m'expliquait Florent, c'était celui qui s'esquissait à Bure, dans le Val de Suse et à Notre-Dame-des-Landes : un « pays utile » que la vitesse ampute de ses rebuts, un territoire quadrillé par des bolides avec, dans les trous du maillage, des zones d'enfouissement de déchets, qu'ils soient industriels ou humains. "

Je ne conseillerais pas ce livre à tout le monde, je pense qu'il s'adresse avant tout à ceux qui ont envie de le lire, mais si c'est le cas je vous promets un voyage poétique et onirique dans la Beauce natale du narrateur, à quelques mètres de hauteur, seul sur un rail abandonné.

" Si toutes ces années jetées par-dessus bord doivent servir à quelque chose, c'est à ceci : inscrire l'aérotrain au patrimoine mondial de l'incertitude généralisée, en faire un Monument à la gloire de tous ceux qui préfèrent le tâtonnement à l'installation, tous ceux qui considèrent qu'une place ne se donne pas, mais se prend, tous ceux qui construisent leur lieu et, par touches successives, transforment l'espace autour d'eux, tout ceux qui persévèrent dans le froid et la nuit, tous les furtifs, les discrets et les petits malins, tous ceux qui forent le monde de minuscules galeries et sapent les fondations de ce décor qu'on nous présente comme réel. "

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Vers la Noël 1977 Guy Béart, désireux, j'imagine, de se donner une image plus « moderne », sortit un album à base de synthétiseurs au titre incertain, mais à la thématique résolument sci-fi. La pochette du 33 tours était signée Moebius, qui y avait dessiné chacun des titres de l'album. En grand, juste au-dessus du guerrier des étoiles japonisant qui était au centre, figurait le mot « L'avenir » et juste au-dessous, en plus petit « c'était plus beau hier ».

Le premier couplet disait :

L'avenir c'était plus beau hier

L'avenir, aujourd'hui je m'y perds

Sur la machine du temps

Je vais remonter souvent

Dans ce troublant « Une vie en l'air » Philippe Vasset illustre l'idée qu'on peut en effet avoir la nostalgie de ce qui a failli être, des ambitions parfois mégalomaniaques des Trente Glorieuses. Arpentant périodiquement depuis son enfance les dix-huit kilomètres de ce rail d'aérotrain, qui domine la plaine de la Beauce à dix mètres de hauteur, le narrateur ne cesse de vouloir redonner vie à cette ruine en devenir, matériellement car cette ligne de béton est là pour durer, mais aussi symboliquement à travers les mots qu'il pose dessus. Ce projet d'aérotrain, pour lequel cette rampe servait de zone d'essais, a été abandonné en 1976, époque des toutes premières années d'enfance du narrateur. Ce viaduc de béton a été le support de beaucoup de rêveries, de méditations solitaires et de tentatives littéraires restées à l'état de ruminations mentales.

Dans ce texte intrigant mais très réussi Philippe Vasset joue en virtuose de tous ces éléments, de l'espace et du temps, des mots qu'on peut habiter comme une cabane à ciel ouvert !

Bref il s'agit ici d'un ouvrage très original, au style clair, qui est un vrai bonheur de lecture.

#UneVieEnLair #NetGalleyFrance

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critiques presse (3)
LePoint
17 décembre 2018
Sur le ton délicieux de l'autodérision, il nous ouvre son jardin secret inaccessible depuis 2017 : son enquête sur les témoins de l'époque, ses séjours sous une tente, ses tentatives de rachat, de vol, ses fictions qui en sont nées. Et c'est un régal d'écriture.
Lire la critique sur le site : LePoint
Bibliobs
31 octobre 2018
Drôle de livre à la Jean Rolin, singulier et intelligent, où il évoque les moments qu'il a vécus, entre parenthèses, dans ce lieu perché qui donne un si bon avant-goût de ce que sera la fin du monde.
Lire la critique sur le site : Bibliobs
LeMonde
28 septembre 2018
Une vie en l’air : non pas fichue en l’air, mais bel et bien mise en orbite, se nourrissant d’un air et d’une aire, faisant corps avec une trajectoire susceptible d’être transportée dans les autres zones tremblées qu’offre la vie. Habiter, écrire, et faire du désir un récit. Un vecteur, un mandala. Un livre, en somme.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (25) Voir plus Ajouter une citation

La rampe de l'aérotrain double la voie ferrée entre Orléans et Paris, et si d'un côté de cet axe s'édifiait de manière presque continue un long ruban d'entrepôts, de sièges sociaux et de lotissements flambants neufs, de l'autre, du côté de mon monument, le paysage restait le même, l'emprise du béton interdisant tout développement foncier. C'était comme si les deux talus longeant le chemin de fer se détachaient petit à petit l'un de l'autre, l'un aspiré vers l'avenir, vers l'ère des zones commerciales, des drive-in et des hypermarchés géants, et l'autre divergeant au contraire vers une époque reculée, un âge de ruralité immuable, de champs et de meules de foin, un siècle figé, sans futur, perpétuellement obscurci par l'ombre gigantesque d'une utopie avortée. Parfois, je m'amusais à inverser la succession temporelle et à renvoyer dans le passé les enseignes et les galeries marchandes, comme si cette mosaïque fonctionnelle n'était en réalité qu'un vestige, et l'avenir, un potager poussé à l'ombre d'une ruine futuriste.

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Dès l’origine, l’édifice fut un accélérateur de fictions. Je n’ai que peu de souvenirs des innombrables feuilletons dont il fut le prétexte : le seul scénario qui me reste en mémoire faisait de la plate-forme une sorte de tremplin pour deltaplanes à roulettes. Ces engins, manœuvrés par une confrérie d’initiés et pourvus d’ailes articulées semblables à celles des ptérodactyles, s’élançaient sur le rail pour planer jusqu’au sommet des pylônes qui couvrent la Beauce. Là, grâce à leurs trains d’atterrissage munis de roues à gorge, ils se posaient sur les fils électriques et glissaient, au gré des circulations atmosphériques, au-dessus d’une France vue seulement de haut. Certaines variantes de cette rumination faisaient même des pilotes de ces machines volantes les derniers survivants d’un cataclysme nucléaire, condamnés à flotter sur un territoire ravagé et presque entièrement vidé de ses habitants.

Je me racontais ces fables en marchant vers l’école, ou bien sur la banquette arrière de la voiture familiale. Usées par les reprises, elles s’étiolaient au fil des semaines, jusqu’à ce que je me lasse et invente autre chose. La travée de béton était mon véhicule, une sorte de compagnon légendaire qu’il me suffisait d’enfourcher pour échapper à l’ennui. Ses pieds éléphantesques mordaient parfois sur ma vie : lorsque mes parents m’emmenaient en forêt pour cueillir des champignons, nous empruntions souvent une allée qui finissait entre deux piles du quai de béton. Au-delà de cette arche, j’en étais sûr, l’espace n’était plus régi par les mêmes lois.

C’est mon grand-père qui, un après-midi, brisa le cocon narratif où je végétais. Pointant, en pleine promenade, sa canne vers ma passerelle favorite, il se souvint qu’à l’époque « les essais faisaient un boucan d’enfer ». Personne n’y fit attention, mais, pour moi, un voile s’était levé : quels essais ? Eh bien, ceux de l’aérotrain ! En quelques minutes, j’appris tout : mon monument était en réalité un rail. À la fin des années soixante, on y avait testé un prototype de motrice sur coussin d’air. Le projet, trop coûteux, avait finalement été abandonné au milieu des années soixante-dix.

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... l'aérotrain était un monument fantôme ! Un château suspendu, un mirage administratif ! Irrécupérable, il flottait en l'air, soustrait aux régimes de l'échange et de la propriété.

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C’est un long trait de béton, tendu à sept mètres au-dessus de la Beauce, entre les communes de Saran, Cercottes, Chevilly et Ruan. Tout entortillé d’arbres et de pylônes, il déroule ses arches au-dessus des champs, avant de disparaître sous les futaies. Etirée sur dix-huit kilomètres, la structure échappe largement au regard : on n’en voit que des tronçons, morcelés par la topographie.

La piste ne mène nulle part, et pourtant je l’ai remontée, impatient de me perdre. Maintenant que c’est fait, et dans des proportions qui excèdent très largement mes désirs, elle reste mon seul territoire.

Nu, le béton de cette banderole est pour moi couvert de signes. C’est pour les déchiffrer que j’écris. Je voudrais comprendre ce qui s’est joué là-haut, et pourquoi je ne suis jamais descendu, trouvant partout, entre le monde et moi, la belle distance qu’a instaurée ce portique, et dont je n’ai jamais su me défaire.

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C'est là que je veux en venir, c'est cette volupté du désarroi que je voudrais vous faire toucher du doigt.

Habiter, comme écrire, c'est travailler une énigme.

Mais tout ce que l'on nous donne, ce sont des solutions, des réponses bien alignées, paramétrées, millimétrées.

Où, désormais, nous perdre ?

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