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Critique de Presence


Presence
  01 janvier 2019
Ce tome fait suite à Paper Girls, tome 1 (épisodes 1 à 5) qu'il faut impérativement avoir lu avant. Il contient les épisodes 6 à 10, initialement parus en 2016, écrits par Brian K. Vaughan, dessins et encrés par Cliff Chiang, avec une mise en couleurs de Matt Wilson (et un lettrage de Jared K. Fletcher pour être complet).

Le premier juin 2016, Erin Tieng (40 ans) est en train de conduire sa voiture dans les rues de Stony Stream (une petite ville dans la banlieue de Cleveland), en écoutant la radio, une émission sur une tribu d'amérindiens (les Mound Builders) qui auraient été les premiers humains à établir un contact avec des extraterrestres. Elle arrête la radio pour prendre un appel téléphonique. Il s'agit de sa soeur Melissa Tieng (surnommée Missy, pilote d'hélicoptère) qui l'appelle au sujet de leur mère. Erin Tieng coupe court à la conversation car 3 jeunes filles se tiennent au milieu de la rue. Il s'agit d'Erin Tieng (12 ans), Mac (Mackenzie Coyle) et Tiffany Quilkin, toutes les 3 en provenance directe de 1988. Ces dernières demandent à Erin Tieng (40 ans) en quelle année elles se trouvent. Elle répond, et les 2 Erin (40 & 12) comprennent rapidement qu'elles sont une seule et même personne à 2 âges différents. Les 3 jeunes expliquent à la quadragénaire qu'elles veulent retrouver leur copine KJ (Katrina J.) au plus vite et qu'elles vont se lancer à leur recherche. Erin Tieng (40) leur suggère plutôt de l'accompagner chez elle pour réfléchir, ce qu'elles acceptent. Ailleurs, ou à un autre moment du temps, Jahpo (l'individu portant le titre de grand-père dans l'organisation des Old-Timers) évoque la situation avec une assistante. Il estime que seul le groupe des 4 jeunes filles peut tout sauver.

Erin Tieng (40 ans) ramène les 3 filles dans sa maison. Chemin faisant, Erin Tieng (12 ans) explique à Erin 40 ce qui s'est passé, et cette dernière se demande pourquoi elle ne s'en souvient pas. Mac commence à trouver que ce futur n'est pas terrible, déjà à en juger par la petite taille de la voiture. Erin 12 ne peut pas cacher sa déception en découvrant qu'Erin 40 habite encore à Stony Stream. Cette dernière indique qu'elle doit appeler le journal Cleveland Preserver pour prévenir qu'elle ne viendra pas travailler ce jour. Erin 12 est un peu déçue d'apprendre qu'elle travaille encore pour le journal. Les filles découvrent le téléviseur plat d'Erin, l'allument et se retrouvent hypnotisées par la qualité de l'image et le défilement des séquences à un rythme auquel elles n'avaient jamais été exposées. Une page d'information interrompt le programme pour montrer des éclairs qui n'ont pas l'air naturel dans le ciel de Cleveland. Toujours dans la même ville, mais dans un autre quartier en bordure du lac Érié, un visiteur en combinaison rouge apparaît sur un parking désert, à l'exception d'un homme en imperméable. Il interpelle l'arrivant. Ce dernier le met en garde de ne pas approcher. L'homme avance quand même et se retrouve coupé en deux au niveau du tronc. La voyageuse temporelle retire son casque.

En fonction de sa sensibilité et de ses attentes, le lecteur avait pu être plus ou moins convaincu par le premier tome de la série. Les 2 auteurs donnaient l'impression d'avoir conçu leur histoire sur mesure pour un coeur de cible de jeunes adolescentes, saupoudrée d'une nostalgie pour les années 1980, plus particulièrement l'année 1988, avec une dose de science-fiction à base de voyage temporel. du coup, il était plus ou moins enthousiaste à l'idée de prolonger sa lecture avec le tome 2. Cette fois-ci, l'histoire se déroule au temps présent de la parution de ces épisodes, c'est-à-dire en 2016. Les 3 filles (Erin, Mac et Tiffany) se retrouvent face à Erin adulte. Brian K. Vaughan ne tourne pas autour du pot et les Erin des 2 âges se reconnaissent et acceptent la situation, sans atermoiement. Lors de l'apparition d'une autre voyageuse temporelle, le même mécanisme de reconnaissance opère rapidement. le lecteur apprécie que le scénariste passe tout de suite à la phase d'interaction entre les 2 Erin, acceptant qu'elles soient 2 versions d'un même individu. Ainsi la jeune Erin (Erin 12) peut voir ce qu'elle est devenue, confrontant ses espérances à la réalité de son devenir. Vaughan met en scène ces décalages entre aspiration et réalisation, avec une vraie sensibilité, mais sans sensiblerie. Erin 12 voit la banalité de sa vie future, tout en conservant une forme de respect envers une adulte, et en supposant que ce n'est pas forcément son vrai futur à elle. Erin 40 éprouve d'emblée une grande tendresse pour celle qu'elle fut, avec des pincements au coeur quant à son adaptation à la dure réalité, depuis son boulot sans éclat, jusqu'à son problème médical. La confrontation a bien lieu, mais sans acrimonie, sans larme, tout en nuances.

De leur côté, les deux autres jeunes filles réagissent plus aux différences entre 1988 et 2016. Ça commence avec la déception de la qualité de la voiture et de sa taille réduite. Ça continue avec le merveilleux écran plat de grande taille. L'écart technologie devient encore plus patent lorsque Erin Tieng 40 sort son téléphone portable avec un symbole de pomme croquée, et qu'elle se rend compte de tout ce qu'elle devrait expliquer pour faire comprendre aux filles ce que peut faire cet outil. le lecteur se laisse prendre à ces découvertes, surtout s'il a lui-même connu les années 1980. Ça fonctionne d'une manière différente pour des lecteurs plus jeunes qui prennent conscience de ce qui n'existait pas à la fin du millénaire précédent. Ce jeu de miroir entre 2 générations s'adresse donc aussi bien à un jeune public qu'à un public plus âgé, sous une forme qui ne se focalise pas sur le féminisme. Ce dernier reste présent dans la mesure où les principaux personnages sont des femmes, mais la narration ne charrie pas de revendication explicite, ou même implicite. le fait que les principaux personnages soit de sexe féminin est normal et ne génère pas de remarques ou d'interrogations.

Le lecteur se rend compte qu'il est content de retrouver les jeunes filles dessinées comme elles l'étaient dans le premier tome. Cliff Chiang a conservé leur tenue typée années 1980 sans être caricaturale, ainsi que leur coupe de cheveux. Leur corps présente une morphologie normale de jeune adolescente, sans aucune exagération, sans sexualisation intempestive ou racoleuse, et il en va de même pour tous les personnages féminins. Les visages sont suffisamment expressifs, même s'ils manquent parfois de nuance pour bien transcrire l'état d'esprit d'un personnage. le langage corporel s'avère plus parlant, par exemple Erin 40 en train de serrer dans ses bras Erin 12, ou Mac allant de l'avant d'un pas décidé. le lecteur regrette alors une proportion un peu élevée de cases en plan poitrine et surtout en gros plan. Néanmoins, il se retrouve devant des individus avec une vraie personnalité perceptible dans leur manière d'être, et une direction d'acteurs qui préfère le naturalisme à la dramatisation. Cette façon de mettre en scène assure un ancrage stable au récit, y compris dans les séquences d'action échevelées. Il apprécie également la qualité des décors dont Chiang sait faire varier la densité pour conserver une bonne lisibilité, sans faire baisser l'intensité de l'immersion. Il éprouve la sensation de regarder la petite ville de banlieue en se tenant dans la voiture d'Erin 40. Il regarde l'aménagement intérieur de sa maison, observant une forme de foyer accueillant et confortable, sans meubles luxueux, en cohérence avec ses revenus. Il ressent le sentiment de désolation à se promener dans la structure intacte d'un grand centre commercial abandonné. Il refait avec plaisir du vélo aux côtés de Mac et KJ.

L'intrigue continue de se développer sur la base de voyages temporels, avec des effets secondaires non maîtrisés telle que l'apparition de gros monstres. Les dessins de Cliff Chiang les montrent dans toutes leur bizarrerie, que ce soit la combinaison rouge de la chrononaute, les tardigrades géants, ou le paysage futuriste. Il les intègre dans l'environnement du moment comme des éléments normaux, sans surjouer le spectaculaire ou l'horreur, sans s'éloigner ou se rapprocher du réalisme. Dans ces moments-là, le lecteur en vient à regretter le parti pris chromatique très tranché de Matt Wilson qui favorise les aplats de couleur unie, et une couleur dominante par scène. Cela a pour effet d'écraser un peu les dessins et de masquer leur relief, leur richesse. À l'opposé, lors des séquences civiles (sans monstre ou voyage temporel, ou affrontement physique), le parti pris chromatique restitue très bien la fadeur d'un environnement comme une banlieue dortoir, ou la banalité du quotidien. Outre la confrontation entre les aspirations d'un adolescent sur son futur et la réalité, Brian K. Vaughan continue de raconter une aventure avec une véritable intrigue. le lecteur le sait bien : les paradoxes générés par les voyages temporels sont source de prise de pied dans le tapis par le scénariste, et de logique bancale. Exemple : si un personnage peut voyager dans le temps, pourquoi ne revient-t-il pas 5 minutes ou 5 jours avant que son ennemi ne commette son crime ? Ici, le scénariste embrasse pleinement ces paradoxes, tout en conservant comme point d'ancrage ce qui constitue le présent des 3 adolescentes. le lecteur peut ainsi suivre l'histoire en même temps qu'elles et assimiler les informations à leur rythme. Cela n'assure pas qu'il n'y aura pas de cafouillage, mais cela assure une cohérence à cette ligne temporelle. En plus, il a la délicatesse d'intégrer quelques pincées d'humour, à la fois pertinent et drôle, comme une ou deux remarques des demoiselles, ou un sens inattendu au logo de la pomme.

Revenu à la série avec vraisemblablement quelques réticences, le lecteur adulte se rend compte qu'il fallait prendre le premier tome comme un prologue pour présenter les quatre livreuses de journaux. En effet ce deuxième tome consolide l'intrigue avec une mécanique assez acceptable des voyages temporels, et met certaines adolescentes face à leur moi futur. Cliff Chiang continue de dessiner avec un degré de simplification par rapport au réalisme, transcrivant bien les environnements banals, ainsi que les comportements normaux, intégrant avec justesse les éléments de science-fiction. Arrivé à la fin du dernier épisode, le lecteur prend conscience qu'il lui tarde de découvrir la suite.
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