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Charles Dantzig (Préfacier, etc.)Pierre Vialatte (Éditeur scientifique)
EAN : 9782221090411
1080 pages
Robert Laffont (15/06/2000)
4.38/5   34 notes
Résumé :
Alexandre Vialatte (1901-1971) a longtemps partagé le sort de Stendhal : il fut un auteur pour happy few.
Si ses livres ne lui ont pas attiré des lecteurs en grand nombre, ils ont en revanche suscité l'admiration des meilleurs, tel Malraux, Edmond Jaloux ou Jean Paulhan. A vingt et un ans, il partit en Rhénanie comme traducteur civil dans les bureaux militaires. Il restera cinq ans à Spire et à Mayence. C'est l'époque de la découverte de Nietzsche, de Thomas ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (6) Voir plus Ajouter une critique
jfcastell
  28 novembre 2013
Il faut relire Vialatte
Mes activités professionnelles m'amènent de plus en plus à voyager. Ceci m'expose régulièrement au dilemme du choix du moyen de transport : mon engagement contre le changement climatique me conduit souvent à préférer les longs voyages en train aux petits déplacements en avion. Au cours de ces interminables trajets, je travaille un peu. Malheureusement, le logiciel de billetterie de la SNCF me choisit quasi-systématiquement pour voisine une charmante vieille dame, toujours un peu curieuse et surtout très bavarde, ce qui aide à passer le temps, mais nuit à la concentration.
Je ne m'en plains pas : j'en profite pour relire Vialatte. Les chroniques qu'il écrivit jadis pour le journal « La Montagne » sont un véritable régal pour le voyageur. Des textes courts et plaisants, témoignage d'un temps où le charme d'une vie paisible s'écoulant paisiblement dans la belle province d'Auvergne cédait peu à peu la place au rythme de la vie moderne et citadine. Vialatte s'en étonne et feint de s'en amuser. C'est ainsi qu'il joue sur le contraste qui existe entre les conseils d'un vieil almanach du jardinier du dix-neuvième siècle, probablement trouvé dans son grenier, et les contraintes de la vie moderne : « on peut creuser des fosses de dix-huit pouces de profondeur pour les asperges si on veut les forcer sur place, et leur faire faire de grands nivellements tant que la main d'oeuvre est abordable. En dehors des heures de bureau, bien entendu. »
C'est dit sur un ton amusé, mais on perçoit en permanence le désabusement, voire le désarroi d'un homme cultivé, qui sait comment arrivent les guerres et où elles mènent : germaniste - c'est lui qui a traduit et fait découvrir en France l'oeuvre de Kafka – il a raconté dans les « bananes de Königsberg » sa vision de l'histoire « folle, tragique, invraisemblable et d'un comique ahurissant » de l'Allemagne entre 1922 et 1949. C'est pourquoi Vialatte est un humoriste triste, tout comme le fut Desproges vingt ans plus tard. Ses chroniques sont celles d'un homme de culture qui voit un monde disparaître, et ne se réjouit guère de celui qui naît sous ses yeux. Revenant aux conseils de son vieil almanach, il conclut : « Voilà la civilisation. Elle est faite de cent mille recettes et ne se bâtit pas en un mois. Elle peut, en revanche, disparaître en deux semaines. Chaque jour, depuis vingt ans, elle s'en va un peu plus ».
Qu'importe le sujet de la chronique (comme celui de ses romans, d'ailleurs) : ce n'est qu'un prétexte pour exprimer cette nostalgie. Mais l'intérêt de la chronique, c'est qu'il faut faire court, et donc travailler le texte. Vialatte y excelle, sauf quand il nous prévient : « N'ayant pas le temps d'être bref, je serai peut-être un peu long », montrant par là non seulement que les discours les plus longs sont rarement les meilleurs, mais aussi que les plus courts ne sont pas les plus rapidement rédigés. Il nous donne même des conseils : « Et d'abord, après « après que » ne mettez jamais le subjonctif ». Quel chroniqueur s'en soucierait aujourd'hui ? Et quel lecteur sait encore ce qu'est le subjonctif ?
Il faut donc relire l'auteur « notoirement méconnu » qu'était Alexandre Vialatte. C'est nécessaire et pédagogique. D'abord pour passer le temps en voyage sans manquer de respect aux vieilles dames. Ensuite, pour mieux comprendre pourquoi un pays entier peut passer une semaine à discuter de la main d'un footballeur et pourquoi il faut prendre le temps de rédiger ses textes en bon français. Enfin pour mieux comprendre la différence entre l'humain et la civilisation.
Lien : http://impromptu.fr/blogjfc/..
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MaxSco
  12 octobre 2012
Comment cela ?!! Dans mes livres, j'avais oublié de signaler ceux de cet autre grand Alexandre - à ne pas confondre ! "Qui sème les casques bleus récolte la tempête." ! - ce grand et brillant Vialatte. Quelle bourde ! Non, non ! Je ne suis pas régionaliste ! Sur ma voiture, vous ne verrez jamais "Le Cantal aux Cantalous !" mais je suis issue d'une famille originaire depuis des siècles d'une petite ville de ce beau pays et mon oubli n'est pas pardonnable !
Enfant, durant les vacances, La Montagne - pour les connaisseurs, moins feuille de chou que le Réveil mais feuille de chou malgré tout - finissait, une fois lue, par aider à allumer le feu dans le cantou où nous nous tenions le soir. Je somnolais, bercée par les conversations des "grandes personnes" sans savoir alors qui était ce Vialatte dont le nom était souvent prononcé et qui invariablement faisait secouer les épaules, relever bruyamment les commissures des lèvres de ceux qui partageaient mon nid de coussins et me dé-ran-geait ! Et un cantou pourtant, c'est grand ! Mais je n'y coupais pas ! Un membre de ma famille, pour le bonheur de son auditoire, finissait toujours par déclamer des extraits monumentaux des oeuvres de ce personnage familier et perturbant de mon environnement auditif de petite fille.
Voilà comment j'ai connu Vialatte, maudissant in petto mon oncle dont la mémoire était aussi vaste et lumineuse que son intelligence. A chaque fois, j'y avais droit ! Les rires que ce Vialatte - par lien de sang interposé - engendraient dérangeaient mon confort. "Praco !" comme disait l'une de mes grands-mères, cet homme-là ne m'était pas sympathique ! Imaginez ! J'étais installée dans ce cantou comme dans un cocon, un chat sur les genoux, une main tenant un Oui-Oui que le sommeil parfois m'arrachait ; dans l'autre, une petite boule de poils que je pétrissais et dont les ronronnements ravissaient mon oreille... à l'heure à laquelle les enfants devraient être au lit mais qui réussissent miraculeusement à se faire oublier... le bonheur ! Je n'avais pas envie d'être bousculée par cette voix virile, grave, forte, de laquelle sortaient les mots d'un autre incontestablement beaucoup trop apprécié par mes parents et leurs amis. Pfff ! A cette époque, Alexandre Vialatte n'écrivait plus de chroniques dans La Montagne. L'aurait-on immolée dans ce cas ? de toute façon, les chroniques étaient rangées dans une partie du vaste cerveau de mon oncle.
Je me répète : Vialatte et moi ne nous sommes pas rencontrés sous les meilleurs auspices.
Ce ne fut que bien des années plus tard que j'appris que ce rabat-joie avait traduit Kafka et surtout Thomas Mann pour lequel, adolescente, j'ai eu une grande passion littéraire. Vialatte était féru d'allemand. Un Auvergnat qui s'intéresse à "l'Etranger" ?! Cela intrigue ! Pour les natifs du Cantal, la Corrèze, même si elle se situe à moins de dix kilomètres, c'est déjà l'Etranger ! Un de mes arrières-arrières grands-pères, capitaine de vaisseau, participa à la guerre d'indépendance de l'Amérique et revint couler ses vieux jours dans son Cantal natal. J'exagère ! En voici une preuve. Il y en a eu d'autres. Nous ne sommes pas obtus ! Et nous ne sommes plus au 18ème siècle ! Je ne voudrais vraiment pas nous faire passer pour une tribu paysanne de xénophobes bien au contraire ! Mais quand même, dans l'esprit du Cantalou, on se méfie et l'étranger, géographiquement parlant, a des frontières qui lui sont propres. Donc, il pouvait paraître légitime que je pense : "Oh ! Ce Vialatte est intéressant !" !
Dans la foulée, je commençai à lire ses fameuses chroniques en effet brillantes et hilarantes (et là, je n'en admirais que plus mon oncle tout en comprenant ce qui m'avait si longtemps agacée !) et de loin en loin mais jamais trop loin ! son oeuvre injustement longtemps reléguée aux oubliettes exhalant une finesse, une humanité, un humour, une poésie...
Et quelle lucidité !
Lisez-le. Vialatte est intemporel. Rabelais l'est également mais Vialatte est auvergnat ! Et au 16ème siècle, on n'avait pas encore inventé le plumeau...
Je termine avec un immense et désagréable sentiment d'abuser du talent de ce génial écrivain mais ce n'est encore qu'une citation :
"Et c'est ainsi qu'Allah est grand."
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lebelier
  29 septembre 2021
Chaque semaine, Alexandre Vialatte postait une chronique au journal auvergnat, la Montagne. Des années plus tard, les éditions Laffont les réunissent sous forme de deux pavés d'un millier de pages dans leur collection « Bouquins ». Peu de temps après, je me suis fait offrir les deux tomes à deux années d'intervalle pour mon anniversaire.
Mais je n'ai encore rien dit de l'ouvrage. En fait je suis venu à Vialatte à cause de (ou plutôt grâce à) Pierre Desproges. L'humoriste (un des rares auteurs dont j'ai lu toute l'oeuvre) le citait souvent dans ses propres chroniques de la haine ordinaire … (à relire régulièrement). Or donc, j'ai commencé la lecture de ces chroniques avec parcimonie (mais tout seul) et me voilà seulement au bout du premier tome. J'éviterai soigneusement de révéler l'endroit où je les ai lues ! Cela valait néanmoins un petit retour sur investissement. D'abord, il faut remarquer qu'il y a un ton Vialatte, une ironie toute en distance, toute en références, toute en nuances – je comprends mieux l'admiration que pouvait éprouver Desproges. On y dresse des portraits, figures d'actualité littéraire souvent (Colette, Hemingway, Sagan… ) passant par l'obligatoire obituaire (Colette, Hemingway, Camus), on se gausse des gloires éphémères : Minou Drouet, la poétesse-enfant, en prend pour son grade et devient presque sa tête de turc. Mais on a aussi ses chouchous : les Auvergnats, bien sûr, Henri Pourrat et Ferny Besson (qui fait visiblement l'objet d'une vaste correspondance avec l'auteur) mais aussi Jean Dutourd . On y fait la description précise des nouveaux auteurs ou de gens dignes d'intérêt ainsi André Parinaud en juin 1953 qui fonda l'Auto-Journal :
S'il n'avait pas l'originalité charmante d'écrire le français comme tout le monde, de citer juste des vers classiques et de sauter dans l'autobus sans déraper, on le prendrait pour un agrégé. (30 juin 1953)
On égratigne sans cesse le progrès qui rend l'homme un peu ridicule :
Il [L'homme] passe son temps avec le bloc-cuisine, le tire-bouchon et la cravate à système, à économiser les secondes grâce à un labeur acharné (22 septembre 1953)
Car le sieur Vialatte est un brin philosophe et regarde son époque à la loupe et la décortique au scalpel :
Notre civilisation ne cesse pas d'évoluer vers plus de confort et plus d'ennui. L'inconfort préservait de l'ennui. Dans le confort, il faudra qu'on s'adapte. (10 octobre 1961)
Souvent, aussi, on y trouve des appréciations presque visionnaires, en tout cas qui prouvent que rien n'est nouveau sous le soleil :
Quoi qu'il en soit, le directeur d'une grande école de journalisme vient de me confier que depuis belle lurette ses étudiants ne savent plus le français ; il faut commencer par le leur apprendre (31 octobre 1961)
Avec génie et gourmandise, le chroniqueur manie le coq-à-l'âne, campe une ambiance, nous emmène en amnésie où l'on assiste aux obsèques de Colette, la naissance de Sagan en tant qu'écrivain, où l'on voit rouler les 4Cv et les Arondes, où l'on n'est pas encore né mais où l'on guette quand même la chronique autour de sa date naissance. On lit une chronique par jour, à dose homéopathique, on a souvent peur que ça s'arrête. Alors on fait traîner.
Et c'est ainsi qu'Allah est grand, comme il disait à chaque fin de chronique. Ça aussi Desproges se l'est approprié.
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panurge
  08 avril 2020
POUR UNE LECTURE LENTE
Le journal auvergnat La Montagne, un des fleurons de la presse quotidienne régionale, a longtemps abrité en son sein, non pas un serpent, mais un magnifique chroniqueur, Alexandre Vialatte (1901-1971).
De 1952 à 171, notre écrivain, telle une poule pondeuse réglée comme une horloge, a fourni un texte hebdomadaire dans lequel sa vivacité, son enjouement, bref son alacrité, sa cocasserie, sa fantaisie, sa connaissance très profonde du monde des Lettres, de la littérature et des auteurs morts ou vivants à son époque (on se doute bien que s'ils étaient morts, il ne les connaîtrait pas-ah la langue française et sa complexité), sa causticité, son ironie, sa tendresse, sa bienveillance et son humour pouvaient s'ébrouer tel un pur sang dans prairie.
Les sujets abordés n'offrent pour nous aucune actualité. ; mais c'est tellement bien fait qu'on a l'impression de connaître. Ainsi, dans la chronique du 21 février 1956 il débute ainsi : "Un vent noir glace les rues de Paris. On entre dans les grands cafés. Il y fait chaud, il y fait clair, il y fait bon. On y trouve Ferdinand Lop. Ferdinand Lop est ce prophète accalmé par les étudiants qui se présente au moins une fois tous les sept ans à la présidence de la République. Son programme est simple et grandiose : "Prolonger le boulevard St Michel des deux côtés jusqu'à la mer et supprimer tous les rez de chaussée".
Ces chroniques se lisent très lentement et de préférence quotidiennement, 2 à 3 par jour. Pas plus. Comme un dé de whisky très âgé avant d'aller rejoindre Morphée au pub "Lit et Couette". du mouron pour les oiseaux picoreurs, du nectar, du nanan.
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lehibook
  24 janvier 2020
Il y a eu le Sermon sur la montagne…. Important mais pas très rigolo . Il y a aussi les chroniques de la Montagne ce travail d'une (presque) vie que Vialatte a accompli pour notre plus grand bonheur . Heureux les lecteurs du quotidien auvergnat qui découvraient au jour le jour ces perles d'humour et de culture.
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Citations et extraits (6) Voir plus Ajouter une citation
Philippe-rodolphePhilippe-rodolphe   30 novembre 2012

Chronique d'Alexandre Vialatte numéro 573 du 2 avril 1964.



" Joies et misères du polygame. "



" L'homme aspire à avoir un grand nombre de femmes. Elles lui facilitent l'existence. L'une tient l'échelle, l'autre lui passe les clous, la troisième le marteau, les tenailles, et la quatrième le tableau. La cinquième tient le mercurochrome et les pansements tout prêts pour l'écrasement du pouce. L'homme peut ainsi orner en trois minutes le salon où il ne va jamais, d'un hareng saur sur une assiette, d'un clair de lune breton où du Remords poursuivant le Crime. Le hareng saur est plus gastronomique, le clair de lune plus flatteur, le Remords plus moral. De toute façon, ce sont de très belles peintures. Aussi chacun voudrait-il être polygame. L'homme d'aujourd'hui aime à gagner du temps.

Mais, à l'usage, il s'aperçoit qu'il en perd beaucoup avec seulement, disons douze femmes. Le polygame rêve de célibat. Sa vie se passe à être entravé par les nécessités de chacune de ses épouses. Quand il a fini avec l'une, c'est l'autre qui veut ci ou ça. L'homme sans femme est pareil à un homme sans bretelles, il n'a aucune aide extérieure, il doit courir en retenant son pantalon à pleine poignée. Mais l'homme couvert de femmes est un homme entravé, il court en perdant ses chaussures, il passe sa vie à renouer ses lacets. On voit par là combien le sort de l'homme est pénible il faut qu'il coure ou sans bretelles ou sans souliers.

Brigham Young, qui avait vingt-sept femmes, ne savait plus où les loger. Il les dispersa au-dehors, dans des habitations diverses. Mais sa vie ne fut plus que marche à pied. Il ne trouvait plus le temps de fumer un cigare, il écourtait ses comptes, il voulait faire trop vite, il se trompait dans ses additions. Il chercha à tayloriser. Par exemple avec les costumes. Il établit une espèce d'uniforme, inspiré de modèles militaires. Coquet d'ailleurs. Pour l’imposer à ses épouses. Un haut képi, un pantalon bouffant et une jupette. Ainsi vêtue, on avait l'air d'une cantinière des zouaves. Plus une longue veste en antilope. De forme vague. Qui faisait trappeur. Les femmes de M. Young auraient ressemblé là-dedans à des zouaves du pôle Nord. Elles n’en voulurent jamais. Il les menait au bal. On lui avait fait un prix : cinq dollars pour sa première femme, deux pour les autres. Il leur interdisait la valse et la polka, qui sont de la dernière indécence, il permettait seulement le quadrille et le cotillon. Au début de la première danse, il prononçait une courte prière ; pour sanctifier cette récréation.

C'est assez dire qu'il était mormon. C'était même lui qui avait succédé à M. Smith à la tête de l'Église des saints du dernier jour. L'ange Moroni était apparu à M. Smith, en jupe flottante, en 1823, pendant que M. Smith faisait la sieste. Et l'ange avait révélé à M. Smith, qui s'était contenté jusqu'à cette grande minute d'être un modeste agriculteur, ivrogne, violent et paillard, un peu malhonnête sur les bords, qu'il trouverait l'enseignement du Verbe sous un rocher de l'État de New York. Consigné sur des tablettes d'or en caractères égyptiens. Deux cailloux transparents, l'Urini et le Thummin, qui procuraient le don de double vue, lui permettraient de traduire aisément cet égyptien en anglais classique. M. Smith s'enferma aussitôt dans un ranch en compagnie d'un commerçant fort avisé du voisinage, pour traduire la parole de Dieu. On ne vit jamais les tablettes d'or: il les « cachait dans un baril de haricots pour les soustraire aux convoitises ». Ce fut du moins ce qu'il expliqua. Et il tira de la parole de Dieu un opuscule de 116 pages qui ordonnaient à l'homme de prendre plusieurs femmes et distillaient un mortel ennui.

L'idée eut un immense succès. On arriva de tous les coins du monde. En char à bœufs et en voiture à bras. Bientôt il n'y eut plus assez de bois pour suffire à tant de véhicules. Les saints venaient de Liverpool en brouette de bois vert ; à jante de cuir. L'hiver les surprenait en route, aux derniers deux mille kilomètres. Les Indiens les tuaient, la neige les gelait, les vaches s'échappaient, les essieux cassaient, les jantes lâchaient les roues des brouettes, les loups mangeaient les survivants, les patriarches épousaient ce qui restait. La police était faite par les « anges destructeurs », au revolver et au couteau de chasse.

Ann Eliza, la vingt-septième femme de Brigham Young, réussit quand même à s'échapper. Barnum lui offrit cinquante millions pour se montrer dans son cirque entre le nain Tom Pouce et Mme Feejee, la femme-poisson. Elle raconta le costume de zouave, qui horrifia toutes les élégantes, et la ladrerie de Brigham Young qui ne lui avait fait manger que de la viande en conserve (il mourut en laissant des milliards d'anciens francs). Tout le monde pleurait. Boston demanda à la rescapée trois semaines de conférences qu'on lui paierait cent mille dollars. Le président Grant vint lui serrer la main, et une loi, la loi Edmunds, abolit la polygamie.

Les saints, depuis ce jour, n'ont plus qu'une femme, mais leur président continue à ne prendre ses ordres que de Dieu. Directement. Ils donnent un dixième de leurs salaires à leur Église. « Elle possède la plupart des terrains de Salt Lake City, trois banques de classe internationale, des hôtels, des raffineries, des stations de radio, la majeure partie du commerce de l'Utah et une part imposante des actions de l'Union Pacifique. » Mais son budget est si secret que le fisc ne connaît pas lui-même l'énorme fortune des mormons.

Tout cela parce qu'un ivrogne a eu un jour l'idée de conseiller la polygamie par ordre exprès du Tout-puissant, en expliquant qu'il traduisait l'hébreu et les caractères égyptiens au moyen de deux pierres transparentes et cachait la parole de Dieu dans son baril de haricots pour que personne ne vienne la lui voler.

Qui oserait raconter cette histoire si elle n'était pas arrivée ? C'est d'une fantaisie d’éthylique que sont sortis tant d’austérité, de noirs destins, de milliards, de mysticisme, de puissance et de messieurs sérieux assis sur de gros coffres-forts, qui lisent la Bible et s’alimentent de salade cuite. Si vous voulez en savoir plus, lisez le livre d’Irwing Wallace, la 27ième épouse du mormon. Vous aurez peut-être envie de construire comme lui un temple en forme de champignon qui tient sur deux colonnes : Patriotisme et Paiement des impôts.

Et c’est ainsi qu’Allah est grand."
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aleatoirealeatoire   18 avril 2020
CHRONIQUE DU MOT RARE

Les gens qui écrivent seraient bien gentils de ne pas employer tant de mots qu'on ne comprend pas. J'ai encore rencontré ce matin le mot omphalopsyque dans un texte anodin. Qui a jamais su ce que signifiait omphalopsyque ? Si ça a des pattes ou des ailes, si ça mange, si ça boit, si c'est européen. Il a fallu que je cherche dans le Larousse (en deux volumes), et j'ai vu : « hésichiaste »... L'omphalopsyque est tout bonnement un hésichiaste. Alors pourquoi ne pas le dire tout de suite ? Heureusement, il y a les dictionnaires !

La Montagne, 20 avril 1960.
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ablachairablachair   28 février 2013
L'homme n'est que poussière.
C'est dire l'importance du plumeau.
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lehibooklehibook   24 janvier 2020
Quand un égout envahi un puits de mine par six cents mètres de profondeur ,il se produit une affreuse rencontre .Elle se termine en connivences,en collisions et en complicités .on entend des glouglous de siphon, des bruits de chasse d'eau, des borborygmes de volcan, des bouillonnements de lessiveuse,des hoquets qui sont ceux de l'enfer.
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florignyflorigny   04 août 2021
Amour. A proscrire complètement. Il ne va jamais sans émotions. Les émotions nuisent à la régularité.
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Videos de Alexandre Vialatte (17) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Alexandre Vialatte
Franz Kafka : Un champion de jeûne par Jean Topart (1981 / France Culture). Diffusion sur France Culture le 19 juin 1981. Par Patrice Galbeau. Photographie : Portrait de l'écrivain Franz Kafka vers 1905. © Getty / Imagno. En 1981, Jean Topart lisait "Un champion de jeûne" de Franz Kafka, dans la traduction d’Alexandre Vialatte, pour l’émission "Bonnes nouvelles, grands comédiens". "Un champion de jeûne", la nouvelle que Franz Kafka rédigea en mai 1922, fut publiée la même année. Écrite en deux jours, elle compte parmi les rares que l’auteur pragois n’ait pas entièrement reniées par la suite, le seul récit qu’il jugeait "supportable", et l’unique à paraître de son vivant dans une revue littéraire de renom. Il existait bel et bien, en Allemagne et en Autriche à la fin du XIXème siècle, des artistes de cirque ou de foire dont la performance consistait à tenir le plus longtemps sans manger – l’étrange occupation qui est celle du héros de la nouvelle. Mais ce dernier n’a que peu de mérite quant à lui, car il manque d’appétit et, en jeûnant, suit en quelque sorte son penchant naturel. Si on y voit l’un des nombreux "doubles" qui parcourent l’œuvre de son auteur, l’autoportrait a donc ici quelque chose de particulièrement cruel...
Source : France Culture
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