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Critique de Gangoueus


Gangoueus
  13 octobre 2010
Depuis que j'ai entrepris mes petites escales littéraires du côté d'Haïti en passant dans la case de Gary Victor, je n'ai pas encore été déçu. Aussi, j'aborde l'intitulé de son nouveau roman et le quatrième de couverture comme un fin gourmet découvre la composition du plat du jour d'un restaurant gastronomique.


Seulement voilà, il n'est pas question de joyeuses ripailles ici. Mais plutôt de mots sur des destinées dans un pays si singulier. Gary Victor aborde le mythe du prince charmant dans le contexte haïtien.


Hérodiane est la jeune fille noire d'un paysan de Saint-Jean, petite bourgade perdue au bord de la mer. Elle est agonisante quand commence ce roman. Un avortement raté. Alors que son frère, Estèvel, tente désespérément de la secourir, Hérodiane se remémore le parcours qui l'a conduit dans cette impasse. L'expropriation du patrimoine foncier de son père par un sénateur véreux, sa disparition, la survie avec sa mère à Saint-Jean, son frère si différent qui possède une relation si particulière avec la mer, l'exode vers Port-au-Prince, plus précisément vers Paradi, sorte bidonville mal famé accroché au flanc d'une colline, près à disparaître à la moindre secousse sismique. Dans cette phase des souvenirs d'une jeune fille de 17 ans, Gary Victor porte un intérêt particulier dans la description du contexte dans lequel ses personnages se meuvent. Pour que le lecteur saisisse bien de quelle misère tente de s'extraire Hérodiane.


En mourant, leur mère a fait promettre à Estèvel de prendre soin de sa petite soeur. Ce jeune homme va concentrer toutes ses énergies afin que sa soeur douée puisse poursuivre ses études contre une ville, un bidonville où la prostitution semble être la seule issue proposée.
J'allais avoir dix-sept ans. la plupart des filles à cet âge, je le comprendrais un peu plus tard, avaient connu un homme, malheureusement dans des conditions qui les avaient traumatisées et qui faisaient qu'elles allaient intérioriser un certain dégoût de l'amour physique le restant de leur vie. Moi, mes lectures, mes conversations avec Soeur Marie-Francine et peut-être ses propos pour me rassurer après les paroles horribes de soeur Jérémie m'avaient en quelques sortes protégée. Je rêvais toujours d'un prince charmant, d'un homme beau et jeune, de préférence blanc ou à défaut de teint clair, avec des yeux bleus, qui arriverait sur son beau cheval ou dans sa voiture de luxe. Ce rêve persistait malgré le panorama sinueux et escarpé de ma vie au quotidien.
Page 60, Editions Vents d'Ailleurs

Quand elle rencontre Yvan Guéras, jeune mulâtre aux yeux bleus, aux manières raffinées et héritier d'une des familles les plus riches d'Haïti, le rêve de cette jeune femme prend enfin forme.


Si Gary Victor est un fantastique peintre de la réalité des quartiers difficiles de cette grande ville qu'est Port-au-Prince, il sait également mettre en scène les états d'âme de ses personnages. Relations complexes dans une fratrie, conflits intérieurs aux personnages, rapports biaisés entre les deux communautés historiques de ce pays, mulâtres et noirs. On a le sentiment d'un schisme définitif et d'un fossé infranchissable entre ces deux groupes. Et quand l'amour qui prend forme est-il sain dans cette île ? La relation amoureuse m'a rappelé les développements de Frantz Fanon sur les couples mixtes d'après guerre. Finalement, c'est sur le mal être de son pays que s'exprime Gary Victor en dépeçant le mythe erroné de ce qu'on a appelé la première nation nègre.
Je compris que son semi-mutisme en certaines occasions n'était qu'une attitude prudente due à son désir de dissimuler le plus possible ses pensées et ses sentiments profonds dans la crainte, fausse ou réelle, que s'il les dévoilait, cela le mette en position de faiblesse. "des politiciens en quête de pouvoir, démagogues, ont souvent tenté de faire croire que nous, Guéras, n'étions pas haïtiens, mais des étrangers venus d'Europe ou du Moyen-Orient. Nous possédions des terres ici, du temps où ce pays était encore une colonie. Nous avons un aïeul proche qui a signé l'acte d'indépendance." Il ajouta ces mots qui auraient dû susciter de ma part une question, mais je gardai, je ne sus pourquoi, un silence prudent : "Cette terre est beaucoup plus à nous qu'aux Noirs. Nous leur avons construit un beau mythe. Qu'ils s'en abreuvent. Qu'ils s'en contentent."
Page 103, Editions Vents d'ailleurs

La violence de ce texte vient du fait que la tentation est grande pour le lecteur de transposer la relation passionnée voir perverse entre Hérodiane et Yvan à une échelle communautaire.


On désespère de cette humanité qui se nourrit tant de l'opposition de ses différences plutôt que de leur complémentarité. D'ailleurs, l'écrivain échappe au manichéisme primaire dans lequel son ouvrage aurait pu s'enfermer, car la froideur qu'Hérodiane voue à son frère est liée à l'orientation sexuelle qu'il suit. Cela dépasse donc la simple couleur de peau...

Le surnaturel n'est jamais absent des textes de Gary Victor. Ici, il prend une forme poétique rare incarné par Estèvel. C'est un roman après tout. Un très beau roman.
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