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Critique de viou1108


viou1108
  06 février 2013
« Mais les gens désespérés ne se rencontrent pas. Ou peut-être au cinéma. Dans la vraie vie, ils se croisent, s'effleurent, se percutent. Et souvent se repoussent, comme les pôles identiques de deux aimants ».

Aucun doute, Mathilde et Thibault, les deux personnages du roman, sont des désespérés. Ils ne se connaissent pas, et on se pose d'emblée la question de savoir s'ils vont se rencontrer (se croiser, s'effleurer, se percuter, se repousser ?), et on se prend à espérer un « happy end », tant ces deux-là souffrent et auraient mérité un peu de répit.

Commençons par Mathilde, cadre supérieure dynamique hyper-compétente, elle est le bras droit de son patron depuis 8 ans. Jusqu'au jour où elle le contredit devant un client. C'est le début de la descente aux enfers : il dénigre son travail et ses compétences devant les collègues, lui retire peu à peu toute responsabilité, toute mission, la prive de son bureau puis d'ordinateur pour la remiser dans un bureau obscur près des toilettes. En droit du travail, on appelle ça harcèlement moral. Mais Mathilde est tellement abasourdie qu'elle nie d'abord l'évidence. Et à force d'attendre que « ça passe », elle se retrouve moralement laminée au point d'être incapable de réagir. Elle est à nouveau au fond du trou, comme il y a 10 ans, après la mort de son mari. Elle avait mis du temps, mais elle avait su remonter la pente, retrouver un travail, qu'elle adorait. Alors on se dit qu'elle a de la force, qu'elle va résister, qu'elle s'en sortira cette fois aussi. Qu'elle va porter plainte, mettre le syndicat et la DRH de son côté, se battre. Entre entreprise de destruction psychologique systématique et minuscules bouffées d'espoir et de courage, on oscille avec elle au bord du gouffre, au bord du quai du métro juste avant que la rame arrive.

Thibault, lui, est médecin aux « Urgences médicales ». Il passe ses journées à parcourir la ville dans sa voiture pourrie, pour aller soigner des angines, des gastro-entérites et surtout des solitudes. Il faut avoir le coeur et l'esprit bien accrochés pour ce travail, et ce n'est pas vraiment le cas de Thibault. Il vient de mettre fin à une relation à sens unique, dans laquelle la femme ne l'aimait pas. Mais la brisure (au propre et au figuré) est probablement plus ancienne, remontant au jour où une portière de voiture s'est claquée sur sa main, l'amputant de deux doigts et de son rêve de devenir chirurgien. Contrairement à Mathilde, dépossédée de son emploi, lui s'abrutit de travail pour éviter de penser. Mais ça ne fonctionne pas, ses patients lui rappelant la misère affective à l'oeuvre dans les grandes villes.

J'ai adoré ce roman. Il se lit en quelques heures, il est bien écrit, et comporte un certain suspense. Mais surtout, j'ai ressenti une totale empathie avec Mathilde, moins avec Thibault, dont l'histoire m'a moins interpellée. Pourtant on pourrait être tenté de prendre en grippe l'inerte Mathilde, et avoir envie de la secouer. Mais grâce à la justesse de l'analyse psycho-sociologique, on comprend qu'elle en est incapable tant son patron a réussi à l'anéantir.
J'ai adoré ce roman, pourtant il est démoralisant. Delphine de Vigan n'est pas une optimiste. Elle dénonce la violence sournoise mais inouïe qui règne parfois dans le monde de l'entreprise, en particulier le sadisme sans nom du harcèlement moral. Elle dépeint aussi, sans pleurnicheries ni misérabilisme, l'isolement, la solitude, la difficulté pour les faibles de résister à cette vie écrasante, impitoyable. Elle ne se/nous berce pas d'illusions en faisant miroiter des lendemains qui chantent. Peut-être que ça ira mieux, mais peut-être pas…
Peut-être que le message à retirer de ces deux tranches de vie, c'est qu'au-delà d'un certain degré de souffrance, on ne s'en sort pas seul. Mais qu'il est parfois difficile de voir la main tendue.
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