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Critique de Erik35


Erik35
  19 janvier 2018
LA DOUCE CRUAUTÉ DE L'INFINI HUMANITÉ.

Soyons honnêtes et posons la question : Qui, aujourd'hui, lit ou même connaît encore le Comte Jean-Marie-Mathias-Philippe-Auguste de Villiers de L'Isle-Adam (Ouf !), dit "Villiers de l'Isle-Adam" pour faire plus court ? Il est fort à parier qu'à l'exception des amateurs forcenés de littérature du XIXème, et encore peut-être, plus rarement, de lecteurs de nouvelles fantastiques et noires au charme suranné de ces mêmes temps, que ce nom n'évoquera pas grand chose à la plupart. C'est probablement logique, c'est franchement dommage !

Chez Villiers, il y a tout autant l'oeuvre que l'homme, car ce briochin (NB : gentilé de Saint-Brieuc), non content d'avoir l'une des plumes les plus fines, subtiles et acides de la seconde moitié du XIXème siècle, eut une existence et une généalogie peu communes qui, à elles seules, pourraient passionner nombre de lecteurs de biographies. Bien sûr, on ne peut dénier l'influence d'Edgar Allan Poe, qu'il admirait profondément, dans cette petite quarantaine de nouvelles de longueurs très diverses, mais ce serait se dédouaner bien vite de toute critique que d'en faire une sorte d'original imitateur français de son prédécesseur américain.

Car il y a de la critique sociale - avant tout, celle du "bourgeois" de son temps, ceux d'un Bouvard et Pécuchet de son contemporain Flaubert, ceux que l'on retrouve souvent chez l'incisif Maupassant - un autre proche -, celui que l'on retrouve dans son oeuvre, enfin, sous les traits terribles de Tribulat Bonhomet - au coeur même de ces textes.
Ce n'est pas exactement le représentant de cette classe sociale triomphante de ce second Empire qui n'en finit pas, que l'on retrouvera chez Villiers, celui tant décrit pour mieux le décrier d'un Karl Marx si l'on souhaite aller vite - d'un Zola un peu plus tard - , mais plutôt un type, un "character" expliqueraient les anglais, qu'il tend, de manière tour à tour terrible, vacharde, ironique, désabusée, sublime - ou tout en même temps - à vouloir, texte après texte, à démolir. Voici d'ailleurs ce qu'il disait de cet objectif par lui fixé : «Le fait est que je ferai du bourgeois, si Dieu me prête vie, ce que Voltaire a fait des « cléricaux », Rousseau des gentilshommes et Molière des médecins. Il parait que j'ai une puissance de grotesque dont je ne me doutais pas.» Ce qu'il ne supporte pas chez cet homme-là ? Son positivisme inoxydable, son matérialisme philosophique vide de sens, son absence d'idéalisme onirique, son esprit méchant et étriqué, son néant métaphysique - ou méchant parce qu'étriqué - son rationalisme de toutes les situations, de toutes les solutions. En un mot comme en cent : son absence de rêves ! (Mais cet individu-là est presque éternel, n'est-ce pas ?) Parce Villiers de l'Isle-Adam se place délibérément, définitivement du côté du rêve, des impossibles possibles, des symboles éthérés, il ne pouvait pas, jamais, admettre et aimer cet affreux Monsieur Prud'homme qu'est le bon bourgeois, ravi et sûr de lui, de son époque. de la notre. Et ses fameux Contes Cruels - Nouveaux contes cruels en sont l'une des expressions les plus brillantes.

Mais ce serait encore résumer un peu vite cette oeuvre emprunte d'un réel génie, même si le lecteur d'aujourd'hui pourra parfois trouver certains textes un peu poussiéreux, certainement datés, il émane malgré tout de cet ouvrage toute entièr un charme fou, servi par une écriture sublimée par ce style impeccable, parfois poétique, parfois drôle, toujours juste.

Qu'on relise "Le convive des dernières fêtes", qu'on s'étonne à la découverte de "La tortue par l'espérance", qu'on vibre en reprenant "Le secret de l'ancienne musique" ou que l'on sourit en dévorant "L'appareil pour l'analyse chimique du dernier soupir", il est un caractère essentiel des écrits de Villiers de l'Isle-Adam, c'est qu'ils laissent la part belle au rêve, au fantasque et au fantastique, à l'imaginaire pur - même s'il est orienté dans certains buts précis - et l'on se pâme, à l'instar de ces belles dames (qui souffraient le martyr dans leurs robes à crinolines), en dévorant tout cela, encore et encore, comme votre serviteur le fait depuis qu'il les a découvert en son adolescence passée - j'en profite incidemment pour remercier, éternellement, les académiciens Goncourt des années 80 pour avoir su ressortir des placards certains des plus grands textes mondiaux de la littérature. Les Contes cruels s'y trouvaient, dans cette publication de jolis livres brochés aux textes un peu trop ramassés, parfois, mais que des yeux encore jeunes pouvaient aisément décrypter -.

Depuis, j'ai lu tout Villiers, ou peu s'en faut : son étrange pièce Axël, son étonnant et presque prophétique roman L'Ève future, son désopilant Tribulat Bonhomet, bien d'autres recueils de nouvelles, moins connus que ces Contes Cruel : malgré cette petite mise en garde concernant ce passé inopinément daté d'où surgit cette oeuvre en tout point fabuleuse, il ne m'est jamais arrivé d'être déçu par "mon" Jean-Marie-Mathias-Philippe-Auguste au point que, sans l'ombre d'une hésitation, il serait de mon exil improbable sur une île - il n'est point exigé qu'elle fût lointaine : l'exil peut tout aussi bien s'avérer intérieur - et je partirait sans nul doute avec cette très belle édition des "Oeuvres" proposée vers la fin des années 50 par le très sérieux Club Français du Livre (édition non référencée sur Babelio. Par défaut, j'ai capté cette édition de chez Corti qui n'est pas mal non plus).

Chemin faisant, je ne me remémorerai ces justes et admiratives paroles que Mallarmé - l'un des amis les plus proches et les plus fidèles du breton - lui adressera, presque amoureusement : «Noir et cher scélérat, à toute heure, je lis les Contes, depuis bien des jours ; j'ai bu le philtre goutte à goutte... Tu as mis en cette oeuvre une somme de Beauté extraordinaire. La langue vraiment d'un dieu partout ! Plusieurs de tes nouvelles sont d'une poésie inouïe et que personne n'atteindra : toutes, étonnantes » ajoutant une autre fois : «J'ai connu un certain nombre d'hommes qui ne vivaient qu'aux cimes de la pensée, je n'en ai pas rencontré qui m'aient donné aussi nettement, aussi irrévocablement l'impression du génie.»

Qui suis-je pour remettre le jugement de l'immense Mallarmé en cause...?

Je vous laisse, je me suis à nouveau fait attraper, malgré tous ces autres livres qui crient que je ne m'occupe pas encore d'eux, sur, autour, à côté, sous ma table de chevet... je vous laisse : Villiers de l'Isle-Adam m'a à nouveau happé !

PS : Pardon pour cette individuation, ce recours au "Je" que je réprouve la plupart du temps et que j'évite le plus possible dans mes chroniques habituelles mais le lecteur aura compris que l'oeuvre de Villiers est trop liée à la vie de votre humble serviteur pour demeurer totalement en retrait. Qu'il m'en soit fait excuse... Et, bien entendu, il sera dans mon sac pour cette "Nuit de la lecture" à venir demain !
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