AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix BabelioRencontresLe Carnet
EAN : 9782020444613
217 pages
Seuil (10/10/2001)
4.02/5   147 notes
Résumé :
Longtemps après la fin de la civilisation, de très vieilles femmes jugent leur petit-fils: elles l'ont autrefois créé avec des chiffons et des formules magiques, et il les a trahies. Autour d'elles, le monde humain va bientôt disparaître. Dans des yourtes ou des immeubles délabrés, les dernières voix se font entendre.

Musiciens, écrivains, vagabonds et chamanes sont les acteurs hallucinés de cette décomposition. Même quand ils ont perdu espoir, ils co... >Voir plus
Que lire après Des Anges MineursVoir plus
Critiques, Analyses et Avis (20) Voir plus Ajouter une critique
4,02

sur 147 notes
5
9 avis
4
6 avis
3
0 avis
2
3 avis
1
2 avis
« L'étrange est la forme que prend le beau quand le beau est sans espérance ».

Le temps de m'adapter, à la margelle des mots, le temps d'une vacillation, et j'ai plongé, conquise…Plongée dans le Volodinistan grâce à Pierre, Paul, Suz, je leur serai gré de ne pas faire attention à mes maladresses, à mes incompréhensions éventuelles pour parler de ce monde étrange et inquiétant. Mais j'ai décidé de ne pas faire de recherche sur le post-exotisme imaginé par Antoine Volodine pour précisément, suite à cette toute première incursion, laisser remonter seules les sensations, vierge de toute connaissance préalable, si ce n'est des critiques des apôtres cités qui m'ont convaincue de cette découverte. Bien m'en a pris. Une expérience de lecture dont je ressors changée. Volodinisée je suis. Je n'avais pas été prévenue…

« Dans le ciel, les nuages s'effilochaient en prenant l'aspect de livides lanières, de robes déchirées, de longues écharpes, et, derrière, la couche de vapeur était plus unie et gris plomb ».

Du post post-apo…Vous voyez ? Suite à une catastrophe nucléaire, à l'univers concentrationnaire, lorsque l'homme est devenu sauvage, pire qu'une bête, quand il n'y a plus d'espoir. Que la terre n'est plus habitable mais qu'il reste cependant une poignée de pauvres hères. Une humanité mourante, au dernier stade de la dispersion et de l'inexistence, proche de l'extinction. Des hommes devenues simples formes, simulacre d'apparence humaine grâce aux loques portées, en errance dans la chaleur, la poussière, la fange. Dans les odeurs pestilentielles, les ruines, les charniers. La sauvagerie qui se manifeste par du cannibalisme, de la torture. A moins que ces actes ne soient que fantasmés. Les hommes et les femmes, devenus rares, devenus de pauvres « Anges Mineurs » qui n'ont plus que leur déchéance à faire valoir. «Ne voyant plus la différence entre réel et imaginaire, confondant les maux dus aux séquelles de l'antique système capitaliste et les dérives causées par le non-fonctionnement du système non capitaliste ».

49 narrats structurent ce récit. 49 récits. Non des narrats, c'est le bien terme exact proposé par l'auteur et que j'utilise donc. Voilà ce qu'Antoine Volodine nous explique en préambule du livre :
« J'appelle narrats des textes post-exotiques à cent pour cent, j'appelle narrats des instantanés romanesques qui fixent une situation, des émotions, un conflit vibrant entre mémoire et réalité, entre imaginaire et souvenir. C'est une séquence poétique à partir de quoi toute rêverie est possible, pour les interprètes de l'action comme pour les lecteurs. On trouvera ici quarante-neuf de ces moments de prose ».

Des narrats de quelques pages qui s'enchainent et où nous voyons apparaitre peu à peu une figure centrale, un certain Will Scheidmann, enfanté dans un hospice pour vieillards, dans la peur et le chaos, à partir de chiffons et de pratiques chamaniques de très vieilles femmes devenues immortelles. Il incarnait l'espoir de l'humanité, il a failli en ramenant, une nouvelle fois, le capitalisme, perdition même de l'homme, rétablissant la propriété privée et l'exploitation de l'homme par l'homme, « et autres abominations mafiogènes ». La position idéologique d'Antoine Volodine est claire et sans ambiguïté possible. Position scandée par ces vieilles femmes :
«…nous avons devant nous leurs valeurs démocratiques conçues pour leur propre renouvellement éternel et pour notre éternelle torpeur, nous avons devant nous les machines démocratiques qui leur obéissent au doigt et à l'oeil et interdisent aux pauvres toute victoire significative,… »

Chaque narrat invite à la découverte d'un personnage dans une scène de « vie » réelle ou imaginaire, parfois glaçante, mais curieusement teintée de beauté et de poésie aussi. Ils me font penser à des fleurs vénéneuses. Elles nous offrent leur beauté, parfois leur côté fantastique et magique, nous attirent avant de nous avaler avec horreur. de nous mordre. de nous injecter leur poison et de nous laisser comme hébétés…

Deux extraits de l'un de ces narrat, le plus marquant pour moi, celui intitulée Babaïa Schtern :

« La porte a été sciée à mi-hauteur, comme autrefois dans les box d'écurie, au temps où il y avait des chevaux, et, sur le rebord de la partie supérieure, une femme s'appuie, elle appuie ses bras énormes. C'est Babaïa Schtern. Elle est là nuit et jour, en chemise, luisante de sueur, large et ventrue et adipeusement lisse comme autrefois les hippopotames, au temps où il y avait l'Afrique »

Cette femme dont les enfants s'occupe, que le narrateur croise parfois, obèse, à attendre le passant qui n'est plus, à sa porte ainsi sciée, l'air perdu, pour apprendre en fin de narrat :

« On voit bien qu'ils engraissent leur mère pour de simples raisons cannibales. Dans peu de semaines, ils la saigneront et ils la cuisineront. C'est vrai que l'existence est fondamentalement sale, mais, tout de même, ils pourraient aller faire cela ailleurs ».

La fleur nous a avalés. Tout cru. Vous avez senti ? C'est à la fois féérique et extrêmement sinistre, c'est repoussant me direz vous et pourtant elles sont belles aussi ces fleurs, je vous assure, de belles fleurs cruelles. Certains narrats contiennent en effet une beauté absolue, la beauté de la fin ultime des temps :

« Elle se tenait en face du paysage qu'elle ne regardait pas, en face du soleil magnifique, en face des ruines inhabitées, en face des immenses façades qui noircissaient dans le silence du matin, en face des champs de débris qui ressemblaient à une mégapole après la fin de la civilisation et même après la fin de la barbarie, en face du souvenir d'Enzo Mardirossian, en face de ce souvenir qui l'éblouissait, lui aussi. Des taches rouge brique dérivèrent sous ses paupières ».

Nous comprenons peu à peu que toutes ces fleurs dangereuses et toxiques ont des liens, des racines communes, un réseau entrelacé de connaissances plus ou moins enfouies dans le temps. Tout est lié, tout se tient. Ces narrats proviennent en effet tous de l'imagination foisonnante de ce Will Scheidmann comme nous le comprenons au 22ème narrat.

Où est Volodine là-dedans ?… Il se cache et écrit sous différents pseudos, nous le pressentons, derrière Will, derrière les femmes immortelles, derrière tous les personnages même je pense. Les narrats sont les incantations hallucinées d'un homme, le dernier des hommes…Sa nostalgie d'un paradis noir d'une société égalitaire remue et parle dans l'espace de ses narrats. Sa plume est, de plus, sublime. Elle nous tient fermement malgré la noirceur, noirceur qu'il éclaircit parfois lorsqu'il nous montre le formidable pouvoir de l'imagination pour survivre dans cette indescriptible solitude, imagination qui efface même le réel, qui le tord effaçant par la même le passé. Cette façon de se glisser dans de multiples personnages, d'effacer les frontières entre imaginaire et réel, de faire fi des lois du temps n'est pas sans rappeler l'univers de Philippe K.Dick.

Tandis que Will Scheidmann raconte, les vieillardes, de trois siècles, de plus en plus séniles et perdant la mémoire, détachent des lambeaux de ce héros à bout de souffle pour tenter de retenir un morceau de leur mémoire et de leur humanité elle aussi en bout de course. Finalement ce livre est une formidable métaphore, celle de la narration, celle du conte lorsque nous avons besoin de nous rappeler notre humanité. Les drogues de translation de Philippe K.Dick dans « le dieu venu du centaure », D-Liss et K-Diss, sont ici les narrats.

Je ne sais pas si j'ai tout compris. Je n'ai certainement pas certaines clés en main n'ayant pas lu d'autres livres de cet auteur. Que les amateurs de Volodine ne m'en tiennent pas rigueur. Ce fut pour moi une magnifique porte d'entrée dans son univers. Ces narrats ont été écrits pour créer « des images destinées à s'incruster dans leur inconscient et à resurgir bien plus tard dans leurs méditations ou dans leurs rêves ». Je crois que c'est réussi…une inoubliable lecture qui a hanté mes nuits devenues blanches...


Commenter  J’apprécie          9237
Bienvenue dans ce Volodinistan que mon amie HordeDuContrevent aime tant, bienvenue dans cette extraordinaire perle du « postexotéisme » inventée par Antoine Volodine, bienvenue dans ces quarante-neuf narrats ou moments de prose qui composent l'ossature Des anges mineurs. On entre dans cette littérature comme on entre en religion, avec toutes ses croyances et tous ses doutes. On se noie dans les mots de cet auteur comme on peut se noyer dans le torrent impétueux et sauvage d'une montagne. L'univers raconté ici, est post apocalyptique. C'est un monde où tout se meurt, où tout est en voie de disparition. Où les hommes et les femmes sont devenus aussi rares que les anges et les dieux.

Nous nous attachons au cours de cette histoire à quelques survivants. Des hommes tout d'abord comme Enzo Mardirossian, le régleur de larmes ou Fred Zenfl, le dernier écrivain de cette terre; des femmes aussi comme les deux belles Djaliyla Solaris et Bella Mardirossian ou la forte Babaïa Schtern, prisonnière du neuvième étage d'un immeuble en ruine où ses fils l'engraissent dans le but inavouable de la manger, sans oublier la Rita Arsenal ou le Robby Milioutine. Antoine Volodine va tenter tout au long de son livre, de nous dresser le portrait d'une dizaine de personnages. Mais comme il nous l'affirme haut et fort au début de son oeuvre, cette description ressemble plus à « une photographie truquée, qui rend difficile la perception des traces laissées par ces êtres».

Le personnage principal de ce quasi-conte moderne se nomme Will Scheidmann. On découvre au fur et à mesure de la lecture que c'est lui le véritable narrateur. Et quand je dis on, c'est pour dire lui…C'est dans ces déserts urbains aux immeubles vides, sur cette terre de brique rouge où la vie est en voie d'extinction, qu'un groupe de vieillardes immortelles et amnésiques cherchent à lui donner vie. Ces vieilles sorcières mongoles vont à partir de morceaux de chiffon et d'incantations chamaniques, animer un poupon de chiffons, plutôt une sorte de golem en chiffons. Et ce golem incarné par Will scheidmann n'aura de cesse comme dans le mythe de se retourner contre elles pour les détruire.

La prose d'Antoine Volodine est aussi limpide que magnifique. Elle nous aide à parcourir ce monde dévasté et chose incroyable, à apprendre aussi à l'aimer. Il sait trouver dans la noirceur de ce chaos, des touches de lumière et de couleurs. le rouge brique côtoie le gris béton en se mêlant au vert steppe. Son style est proche du Boris Vian de l'écume des jours. Une poésie qui sert l'histoire, une imagination qui la transcende. Les quarante-neuf chapitres ou narrats se complètent, s'emmêlent et se confondent pour ne faire plus qu'une seule et unique histoire. L'histoire d'un aboutissement, d'un achèvement du monde plus que de sa fin.

Merci à Antoine Volodine pour m'avoir à la fois bousculé, déboussolé, secoué mais aussi fasciné, impressionné et surtout enchanté. Cest son livre qui donne envie de découvrir son oeuvre comme c'est souvent une seule perle trouvée qui donne envie de fabriquer un collier. Entre être Arroseur d'étoiles ou Planteur de rêves, le choix est assez difficile quand on pose la question directement à ses amis. La réponse est souvent mitigée tant les deux métiers semblent exotiques. Pour Antoine Volodines la question ne se pose même pas, car comme pour son personnage Enzo Mardirossian, il a choisi d'être pour sa part Régleur de larmes et son recueil Des Anges Mineurs est bien là pour nous l'affirmer voire pour nous le confirmer…

« Je sais ce qu'aurait pu me dire le régleur [de larmes] : que tout en moi était détraqué, pas seulement les larmes, et que je pleurais n'importe comment et en désordre, et souvent à contretemps, ou sans cause, ou que je restais impassible sans raison ».
Commenter  J’apprécie          6659
« Des anges mineurs » est un roman très singulier pour plusieurs raisons.
Singulier par sa forme, car il est constitué de quarante-neuf nouvelles très courtes, que l'auteur, Antoine Volodine appelle « narrats ». C'est lui-même qui a inventé ce terme. C'est sa façon de désigner des textes brefs de quelques pages seulement, qui mis bout à bout, forment un ensemble d'instants surréalistes.

Dans cet étrange roman, tout, des personnages aux lieux, a une consonnance russo-asiatique.
On nage dans un monde qui touche à sa fin, avec une galerie de personnages perdus, mais attachants, désespérément humains. Il semblerait qu'une quelconque révolution ait entraîné la chute du monde... La compétition financière et l'exploitation de l'homme ont été remplacées par l'oisiveté et l'immobilisme, et les hommes, recevant l'argent nécessaire pour vivre, s'enfoncent dans le néant de l'inactivité.
On est dans une vision post-apocalyptique. Des survivants vivent tant bien que mal dans des bâtiments délabrés aux appartements insalubres. Les gens sont en haillons, vivent dans la crasse et la poussière. Certains y engraissent leur mère pour de simples raisons cannibales ! On n'a que quelques bribes de repères du temps et de l'espace. L'atmosphère est lourde, les situations effrayantes, les personnages semblent vivre des cauchemars…
Un savant mélange y rend irréelle la réalité… C'est noir, profondément noir, mais pourtant poétique ! C'est un ovni littéraire, ce roman !

A la lecture de ce livre tout à fait étonnant, je n'ai pu m'empêcher de trouver quelques similitudes avec l'atmosphère du roman de Cormac McCarthy « La route », avec ses derniers survivants d'un monde dévasté, et aussi avec le film d'Andreï Tarkovski, « Stalker », avec son no man's land mystérieux et angoissant, et encore avec l'univers des bandes dessinées d'Enki Bilal.

Singulier, ce livre l'est aussi par son temps historique défiguré, ses lieux inidentifiables, ses transgressions du réel, son onirisme, mais aussi par le fait qu'il se situe hors des courants littéraires. Avec ce roman, on navigue dans une histoire avec des personnages, des paysages, une intrigue, mais en même temps on entre en contact avec un univers étranger, des obsessions, un imaginaire, et un tel tissu d'images, que se dégage de ce livre une très grande force.

Il y a aussi dans ce roman, en dehors des scènes très violentes, des moments de contemplation, de sensualité, de tendresse, qui l'ouvrent à des sensibilités plus diverses. On plonge dans un roman post-exotique. Il s'agit d'une littérature située ailleurs, en quelque sorte venue d'ailleurs.
C'est Antoine Volodine qui a inventé le terme « post-exotique », qui sonne très bien, qui sonne scientifique...
Le « Robert » le définit ainsi : « ce qui n'appartient pas à nos civilisations de l'occident ».

Dans ces lieux de désolation vivent de vieilles femmes recluses. Elles sont pluri centenaires.
Elles ont donné vie à un être fait de chiffons (jolie touche chamanique et fantastique !).
Ces vieilles génitrices ont délibéré sur le sort à réserver à ce fils, Will Scheidmann. Il les a déçues en rétablissant le capitalisme, qui pour elles est l'ennemi direct de l'humanité, cause des maux de l'homme. Lui qui voulait remettre sur pied une société capitaliste pour sortir les hommes du néant, s'est posé ainsi à l'encontre de tous les enseignements de ses « grands-mères », qui s'érigent en ultimes protectrices de la société. Jugé et condamné à mort, Will Scheidmann est attaché à un poteau en attendant son exécution. Pendant son supplice, il se met à divaguer en créant de courts textes qui racontent le monde comme jamais. Scheidmann souffre, et pour l'exprimer et combattre, il s'échappe par les histoires et par les rêves. Une sorte d'ultime espoir au coeur du désespoir.
Et la fin des hommes peut enfin advenir…

Antoine Volodine dit qu'il y a un ange dans chacun de ses quarante-neuf narrats… ce qui n'est pas évident, tant la désolation règne dans ce livre, mais croyons-le !
Il arrive à mélanger l'horreur la plus absolue et une poésie totalement inattendue.

Son écriture est superbe.
C'est très agréable à lire, addictif même !
Une lecture qui aura été pour moi extrêmement marquante !
Une lecture originale et envoutante, je vous l'assure !
Commenter  J’apprécie          2610
Le monde est en lambeaux. Grande révolution, catastrophe nucléaire, univers concentrationnaire, charniers, dévastation, l'espèce humaine s'approche de l'extinction. Les humains ne sont plus que des particules raréfiées et «Des anges mineurs» est un livre créé à l'image de ce monde.

Quarante neuf histoires – des narrats -, les chapitres de ce livre, sortent de la bouche d'un homme, qui lui aussi se délite. Dans l'hospice de vieillards d'une contrée reculée, cet homme, Will Scheidmann, fut enfanté à partir de chiffons et de pratiques chamaniques par des vieilles femmes immortelles. Poursuivant une lutte révolutionnaire contre le capitalisme destructeur, ces idéalistes éternelles lui ont assigné la tâche de sauver la société égalitariste et de rassembler ce qui reste des hommes.

Hélas, cet envoyé magique, leur petit-fils à toutes, a trahi la lutte et rétabli une société marchande et mafieuse. Jugé et condamné par ces vieillardes redevenues primitives, et attendant la fin, il leur raconte des histoires, une seule histoire par jour, un assemblage étrange où les personnages se croisent et se recroisent, des histoires incroyablement dures et incroyablement belles.

«Après un moment elle reprit, montrant l'intérieur de son crâne, Ici reposent les livres qu'Artiom Vessioly n'a pas pu terminer et ceux qu'il n'a pas pu écrire, ici reposent les manuscrits qui lui ont été confisqués, ici reposent la chemise déchirée d'Artiom Vessioly et son pantalon taché de sang, ici repose la violence qui ne faisait pas peur à Vessioly, ici reposent les passions de Vessioly, ici reposent la première nuit en face des interrogateurs, la première nuit au milieu des hommes entassés, la première nuit dans un cachot où avaient coulé, sans exception, tous les liquides que contient le corps des humains, la première nuit en présence d'un communiste dont on avait cassé toutes les dents sans exception, ici reposent la première nuit de transfert en train et ensuite toutes les nuits dans un wagon glacial, les nuits de somnolence à côté des cadavres, et la première nuit en contact avec la folie, et la première nuit de véritable solitude, la première nuit où les promesses étaient enfin tenues, la première nuit dans la terre.»

Les vieillardes tricentenaires tiennent Will Scheidmann en joue pendant plusieurs années, discutant, méditant pour savoir si elles doivent l'exécuter ou pas ; après des décennies d'entrainement, un homme est envoyé en mission pendant trente secondes dans le monde pour juger de son état. le temps s'alourdit, s'allonge avec Volodine, et une lecture lente s'impose pour s'imprégner de ces histoires oniriques qui disent l'échec de l'humanité et l'horreur du réel.

Et tandis que Will Scheidmann raconte, les vieillardes de plus en plus séniles détachent des lambeaux de ce héros épuisé pour tenter de retenir un morceau de leur mémoire et de leur humanité elle aussi en bout de course.

«Certains spectacles m'affligent encore. D'autres, non. Certaines morts. D'autres non. J'ai l'air d'être au bord du sanglot, mais rien ne vient.
Il faut que j'aille chez le régleur de larmes.»
Commenter  J’apprécie          170
En fait, ce livre mériterait bien plus d'étiquettes que la seule de roman puisqu'il est beaucoup de choses à la fois. Composé de 49 "narrats", selon l'expression employée par l'auteur ou disons plutôt de fragments issues de points de vue différents, je me suis sentie un peu déroutée en entamant la lecture de ce livre, mais plus j'avançais dans l'histoire, plus j'ai compris que ces différents "narrats" avaient un point commun du nom de Will Scheidmann, un homme qui se retrouve attaché à un poteau d'exécution au beau milieu d'un champ près à se faire lapider pas des dizaines de vieille femmes, ces mêmes vielles femmes qui l'ont mis au monde des années plus tôt, l'ont élevé pour être "le vengeur", celui qui rétablirait un monde juste qui vaille la peine qu'on se batte pou lui.
On retrouve dans ce livre des personnages tout aussi étranges les uns que les autres mais qui se ressemblent bien plus qu'on ne le croient puisqu'ils luttent tous pour une même cause.

Ces courts fragments ainsi que la superbe écriture de l'auteur rendent le livre très agréable à lire. Vision post-apocalyptique pourrait-on dire et futuriste mais néanmoins bien plus réaliste que l'on ne voudrait bien le croire. A découvrir !
Commenter  J’apprécie          200

Citations et extraits (32) Voir plus Ajouter une citation
Les soirs de tristesse, je me replie devant un morceau de fenêtre. Le miroir est imparfait, il me renvoie une image assombrie qu’un peu de saumure trouble encore. Je nettoie la vitre, mes yeux. Je vois ma tête, cette boule approximative, ce masque que la survie a rendu cartonneux, avec une houppe de cheveux qui a survécu, elle aussi, on se demande pourquoi. Je ne supporte plus guère de me regarder en face. Alors je me tourne vers des détails qui se situent dans le noir de la chambre : les meubles, le fauteuil sur quoi j’ai passé l’après-midi à attendre en songeant à toi, la valise qui me sert d’armoire, les sacs qui pendent au mur, les bougies. En été, il arrive que l’obscurité du dehors soit transparente.
Commenter  J’apprécie          3311
Elle se redressa, elle décroquevilla sous la lune sa forme jusque-là blottie dans les touffes de ginseng et de boudargane. Je vis émerger en haut d’un monticule son misérable manteau de marmotte, dont, à contre-obscurité, il n’était guère possible de détailler les nombreux rapiéçages et les enjolivures vermillon et les slogans magiques en ouïgour, et j’aperçus sa tête minuscule, comme lyophilisée par la vieillesse, cette petite masse de cuir granuleux et chauve dont la partie inférieure reflétait les étoiles quand des mots s’en échappaient, car elle était renforcée par un dentier de fer.
Commenter  J’apprécie          320
Inutile de se cacher la vérité. Je ne réagis plus comme avant. Maintenant, je pleure mal. Quelque chose a changé en moi autant qu’ailleurs. Les rues se sont vidées, il n’y a presque plus personne dans les villes, et encore moins dans les campagnes, les forêts. Le ciel s’est éclairci, mais il reste terne. La pestilence des grands charniers a été lavée par plusieurs années de vent ininterrompu. Certains spectacles m’affligent encore. D’autres, non. Certaines morts. D’autres, non. J’ai l’air d’être au bord du sanglot, mais rien ne vient. Il faut que j’aille chez le régleur de larmes.
(incipit)
Commenter  J’apprécie          288
Varvalia Lodenko posa son fusil, prit une large inspiration, et dit: -Décervelés! Ecervelées! Devant nous s'étend la terre des auvres, dont les richesses appartiennent exclusivement aux riches, une planète de terre écorchée, de forets saignées à cendre, une planète d'ordures, des océans que seuls les riches traversent, des déserts pollués par les jouets et les erreurs des riches, nous avons devant nous les villes dont les multinationales mafieuses possèdent les clés, les cirques dont les riches controlent les pitres, les télévisions cponçues pour leur distraction et notre assoupissement, nous avons devant nous leurs grands hommes juchés sur une grandeur qui est toujours un tonneau de sanglante sueur que les pauvres ont versée ou verseront, nous avons devant nous les brillantes vedettes et les célébrités doctorales dont pas une des opinions émises, dont pas une des dissidences spectaculaires n'entre en contradiction avec la stratégie à long terme des riches, nous avons devant nous leur valeurs démocratiques conçues pour leur propre renouvellement éternel et pour notre éternelle torpeur, nous avons devant nous les machines démocratiques qui leur obéissent au doigt et à l'oeil et interdisent aux pauvres toute victoire significative, nous avons devant nous les cibles qu'ils nous désignent pour nos haines, toujours d'une façon subtile, avec une intelligence qui dépasse notre entendement de pauvres et avec un art du double langage qui annihile notre culture de pauvres, nous avons devant nous leur lutte contre la pauvreté, leurs programmes d'assistance aux industries des pauvres, leurs programmes d'urgence et de sauvetage, nous avons devant nous leur distribution gratuite de dollars pour que nous restions pauvres et eux riches, leurs théories économiques méprisantes et leur morale de l'effort et leur promesse pour plus tard d'une richesse universelle, pour dans vingt générations ou dans vingt mille ans, nous avons devant nous leurs organisations omniprésentes et leurs agents d'influence, leurs propagandistes spontanés, leurs innombrables médias, leurs chefs de famille scrupuleusement attachés aux principes les plus lumineux de la justice sociale, pour peu que leurs enfants aient une place garantie du bon côté de la balance, nous avons devant nous un cynisme tellement bien huilé que le seul fait d'y faire allusion, même pas d'en démonter les mécanismes, mais d'y faire simplement allusion, renvoie dans une marginalité indistincte, proche de la folie et loin de tout tambour et de tout soutien, je suis devant cela, en terrain découvert, exposée aux insultes et criminalisée à cause de mon discours, nous sommes en face de cela qui devrait donner naissance à une tempête généralisée, à un mouvement jusqu'au boutiste et impitoyable, dix décennies au moins de réorganisation impitoyable et de reconstruction selon nos règles, loin de toutes les logiques religieuses ou financières des riches et en dehors de leurs philosophies politiques et sans prendre garde aux clameurs de leurs ultimes chiens de garde, nous sommes devant cela depuis des centaines d'années, et nous n'avons toujours pas compris comment faire pour que l'idée de l'insurrection égalitaire visite en même temps, à la même date, les milliards de pauvres qu'elle n'a pas visités encore, et pour qu'elle s'y enracine et pour qu'enfin elle y fleurisse. Trouvons donc comment faire, et faisons le.
Commenter  J’apprécie          30
Les humains étaient à présent des particules raréfiées qui ne se heurtaient guère. Ils tâtonnaient sans conviction dans leur crépuscule, incapables de faire le tri entre leur propre malheur individuel et le naufrage de la collectivité, comme moi ne voyant plus la différence entre réel et imaginaire, confondant les maux dus aux séquelles de l'antique système capitaliste et les dérives causées par le non-fonctionnement du système non capitaliste
Commenter  J’apprécie          220

Videos de Antoine Volodine (43) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Antoine Volodine
Rencontre animée par Pierre Benetti
Depuis plus de trente ans, Antoine Volodine et ses hétéronymes (Lutz Bassmann, Manuela Draeger ou Eli Kronauer pour ne citer qu'eux), bâtissent le “post-exotisme”, un ensemble de récits littéraires de “rêves et de prisons”, étrangers “aux traditions du monde officiel”. Cet édifice dissident comptera, comme annoncé, quarante-neuf volumes, du nombre de jours d'errance entre la mort et la réincarnation selon les bouddhistes. Vivre dans le feu est le quarante-septième opus de cette entreprise sans précédent et c'est le dernier signé par Antoine Volodine. On y suit Sam, un soldat qui va être enveloppé dans les flammes quelques fractions de seconde plus tard, quelques fractions de seconde que dure ce livre, fait de souvenirs et de rêveries. Un roman dont la beauté est forcément, nécessairement, incandescente.
À lire – Antoine Volodine, Vivre dans le feu, Seuil, 2024.
Son : Axel Bigot Lumière : Patrick Clitus Direction technique : Guillaume Parra Captation : Claire Jarlan
+ Lire la suite
autres livres classés : post-exotismeVoir plus
Les plus populaires : Littérature française Voir plus


Lecteurs (364) Voir plus



Quiz Voir plus

Les plus grands classiques de la science-fiction

Qui a écrit 1984

George Orwell
Aldous Huxley
H.G. Wells
Pierre Boulle

10 questions
4765 lecteurs ont répondu
Thèmes : science-fictionCréer un quiz sur ce livre

{* *} .._..