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Jeanne-A. Debats (Autre)
EAN : 9782072906329
784 pages
Gallimard (07/01/2021)
4.05/5   180 notes
Résumé :
La stupidité des hommes a jadis ruiné la planète Terre. La sensibilité des femmes permettra-t-elle de la réparer, ou plutôt de la laisser se réparer ? C'est la question que se pose Lisbeï au cours d'une longue vie aventureuse qui va la mener du Pays des Mères, où les sexes vivent séparés, vers un avenir encore incertain où ils parviendront peut-être à se retrouver.
Ce beau roman, qui a reçu plusieurs prix (dont, pour sa traduction américaine, le prix spécial... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (52) Voir plus Ajouter une critique
4,05

sur 180 notes

isanne
  17 avril 2021
Un "autre" monde advenu après le Déclin, vers 2120, au lendemain d'une catastrophe écologique ou du moins l'exploitation non réfléchie de la terre.
Un monde ultra féminisé. Les femmes sont bien plus nombreuses que les hommes : tout se lit, se dit au féminin comme une dominance, un besoin de nier la part masculine des vies.
Un monde qui semble avoir trouvé une paix relative au lendemain d'affrontements de pouvoirs.
Lisbeï va être notre guide dans cette société. de l'"enfante" qu'elle est jusqu'à la jeune femme, c'est par ses yeux et ses réactions, en tout cas en suivant ses pas et son esprit que nous allons découvrir Béthély, terre où elle vit et plus tard les autres régions-provinces qui finalement ont toutes une façon personnelle de vivre et ont leurs propres règles qui régissent la vie au sein du groupe.
Lisbeï, née pour devenir La Capte (celle qui prend les décisions pour tous) et éduquée à cette fin et qui devra fuir Béthély, au moment où il sera évident qu'elle ne peut porter d'enfant, période où elle découvre également des documents qui peuvent remettre en cause le dogme religieux sur lequel repose l'évolution des sociétés précédentes pour arriver à celle qui est la sienne...

C'est un récit lent, qui détaille la vie de Lisbeï, son mode d'éducation, ce qui est attendu de sa personne, quel sera son rôle et donc toute l'histoire de la société dans laquelle elle évolue Puis vient l'éloignement, la recherche pour essayer de trouver une "vérité" face aux documents qui viennent contredire une croyance jusque là inébranlable.
Ce qui est frappant à Béthély, par rapport aux autres provinces, c'est le peu de sentiments qui sont échangés : les enfants sont conçus sans amour, sont élevés en pouponnière, les mères sont absentes, les pères n'existent pour ainsi dire pas, on ne s'attache pas aux enfants parce qu'ils peuvent mourir très vite et le chagrin ne doit pas être.
Il faut toujours enfanter pour que la lignée perdure...
Et finalement, ce manque d'affection, j'ai eu l'impression qu'il contaminait tout le récit et toute la vie de Lisbeï. Elle éprouve, petite fille, une affection immense pour sa demi-soeur mais en sera éloignée et finalement, toute sa vie durant, elle n'aime que très peu et ne s'aperçoit pas qu'on peut l'aimer, l'apprécier... C'est terrifiant.
Aussi quand la remise en cause du dogme vient ébranler les croyances de chacune, il n'est pas très étonnant de voir le déni de la majorité : tout est si fragile et si peu étayé de valeurs humaines pour ne pas parler d'humanisme. Tout comme, l'exploration envisagée de terres encore jamais visitées ne provoque aucun enthousiasme : pourquoi aller vers d'autres peuples, d'autres Cultures ? Pourquoi tendre une main, espérer une rencontre alors que la société reste finalement source d'égoïsme. Même celles qui vivent en couple ne semblent pas conjuguer les mot "amour" au quotidien et dans le temps.
Un livre assez déstabilisant qui m'a mise mal à l'aise. Une lecture parfois laborieuse et quelques touches surprenantes comme la référence au "Petit Prince" de Saint-Exupéry, la mythe de Pénélope, l'évocation d'Ys, la cité engloutie et la description d'une religion qui reprend, au féminin, les grands traits du Christianisme…
Je m'attendais davantage à un récit sur la question d'un avenir face à un non respect de ce que nous possédons, ressources, nature et plus imaginatif…
J'aurais souhaité être plus enthousiaste pour terminer…

Mais je remercie Babélio et les éditions Folio qui m'ont permis de lire cette écrivaine !
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JustAWord
  10 octobre 2019
En 1992, la française Élisabeth Vonarburg publie un énorme ouvrage rapidement récompensé par une multitude de prix, dont le prix spécial du Philip K. Dick Award et le prix Boréal.
Acclamé par Ursula K. le Guin en personne (excusez du peu !), Chroniques du Pays des Mères acquiert rapidement le statut d'oeuvre culte et devient l'un des univers de science-fiction les plus appréciés de tous les temps.
Près de 27 ans plus tard, les éditions Mnémos rééditent ce monument accompagné d'une préface de Jeanne A. Debats.
Une occasion en or pour les lecteurs de (re)découvrir ce chef d'oeuvre intemporel à l'intelligence acérée.
Au temps des Capteries
Bien des siècles après la fin de notre civilisation moderne, après ce que l'on considère comme le Déclin (une ère de bouleversements climatiques majeurs), une nouvelle société s'est installée sur les ruines des échecs passés.
Dans un monde où la fertilité des femmes ne permet que rarement de mettre au monde des garçons, les hommes sont devenus une rareté…et les femmes gouvernent les Capteries du Pays des Mères, un ensemble de Citadelles-États réunies en fédération et régit par des Assemblées.
C'est dans l'une de ces Capteries, celle de Béthély, que naît Lisbeï, une petite fille parmi tant d'autres qui vit dans la Garderie, un endroit protégé où les mosta (les « non-personnes ») doivent faire leurs premiers pas et leurs premières armes loin du regard des autres.
Car dans ce monde dévasté, une étrange Maladie peut brutalement emporter les jeunes enfants. Ce n'est qu'après sept années de vie ou après avoir survécu à ladite maladie que la mosta devient une dotta (une jeune fille) avant d'intégrer pour de vrai une société divisée en castes de couleurs : les Vertes n'ont pas encore eu leurs règles, les Rouges sont en âge de procréer et doivent être régulièrement inséminées artificiellement pour perpétuer les Lignées, et les Bleues, celles qui sont incapables d'avoir des enfants du fait de leur âge ou d'une stérilité précoce.
Au Pays des Mères, les hommes n'ont pas les mêmes droits que les femmes. On les utilise pour inséminer les Rouges et quelques élus ont le droit de féconder directement la Mère (celle qui dirige la Capterie) après la Célébration, un étrange rite hérité des enseignements de Garde, sorte de Jésus féminin qui a également donnée le culte d'Elli à ses soeurs.
Lisbeï, alors qu'elle est encore très petite, comprend qu'elle n'est pas comme les autres, qu'elle voit plus loin et ressent les choses avec plus de force. Sortie de la Garderie, elle rencontre sa Mère, Selva, Capte de Béthély. Elle apprend qu'elle est la prochaine Mère de Béthély et que sa demi-soeur, Tula, encore dans la Garderie, sera sa Mémoire, celle qui se souvient de l'Histoire.
Mais les choses ne vont pas vraiment se passer ainsi…
Une société au féminin
Divisé en cinq parties, cet énorme pavé rassemble la vie et l'oeuvre de Lisbeï, petite fille promise à un destin extraordinaire dans une société tout bonnement fascinante où Élisabeth Vonarburg imagine un pouvoir matriarcal absolu…mais pas sanglant. On apprend rapidement que le Pays des Mères n'est pas la première restructuration sociale apparue depuis le Déclin et que le monde a d'abord connu l'essor des Harems, société dictatoriale où les hommes survivants étaient devenus de terribles dictateurs avant d'être réduits eux-mêmes en esclavage par les femmes des Ruches, une variante féministe extrême caractérisée par sa violence et son hermétisme. Grâce aux enseignements de Garde, une prophétesse new-age, et à ses Compagnes, les Ruches sont tombées pour devenir ce Pays des Mères. Si l'on pourrait voir dans cette création littéraire une utopie féministe, Élisabeth Vonarburg nous détrompe rapidement et fait preuve d'une subtilité bien plus sidérante dans son approche. le Pays des Mères explique la nécessaire évolution vers la stabilité d'un système matriarcal qui peut facilement tombé dans les mêmes travers de violence que celui des hommes. Mais ce système, pour aussi pacifique qu'il semble être, n'est pas parfait et Lisbeï en fera plusieurs fois l'expérience dans son épopée. La place des hommes fait ici écho à celle des femmes dans notre société et explique un point fondamental pour la réussite du roman : le féminisme n'est pas un nouvel extrémisme qui doit juste inverser les injustices mais un mouvement pour l'égalité entre les sexes. On notera d'ailleurs que les plus orthodoxes des Croyantes, les Juddites, sont toujours vues d'un mauvais oeil tout du long de l'aventure et représentent de façon assez fabuleuse les travers d'une tradition matriarcale aveugle et, forcément, délétère.
De Mères en mères
Curieusement, au Pays des Mères, le lecteur découvre que les femmes n'ont pas totalement réussi à se débarrasser d'un vieux schéma masculin : celui de leur représentation en temps que reproductrices. Nourries par la crainte de la disparition de l'espèce et sans cesse préoccupées par un pool génétique trop étroit pour permettre à n'importe qui de se reproduire avec le premier venu, les Capteries ont instauré un système de Lignées pensé pour éviter la survenue d'aberrations génétiques condamnées aux Mauterres ou à la mort.
La principale caractéristique de cette hiérarchie induit une division des femmes entre celles qui sont en âge et en capacité de se reproduire. de même, il s'avère rapidement évident que le fait de ne pas pouvoir avoir d'enfant n'est pas une malédiction si terrible et que l'insémination à répétition devient une forme de terreur silencieuse qui condamne les femmes à avoir des enfants, programmées comme elles le sont dès leur plus jeune âge pour devenir des mères. Dans Chroniques du Pays des Mères, le lecteur trouve une réflexion fascinante sur cette obligation naturelle et sociale qui enferme les femmes dans des cases et qui, souvent, détruit des vies ou des aspirations. de façon méticuleuse, Lisbeï nous rend compte de cet énorme boulet qui va de pair ici avec le tabou amoureux : la reproduction oui, l'amour, non, surtout pas avec un homme. La liberté sexuelle prend dès lors un tout nouveau sens et les femmes du Pays des Mères deviennent autant de moteurs de réflexion pour le lecteur sur la condition féminine actuelle et la pression sociale qui pousse à avoir un enfant. Bien sûr, cela ne veut pas dire que le livre est contre l'enfantement mais, comme pour tout, chacune devrait avoir le choix.
Autre élément génial, la langue imaginée par Vonarburg s'est féminisée pour refléter une société majoritairement féminine. Et non seulement le féminin l'emporte mais, en plus, les lieux et adjectifs du passé ont lentement glissé dans leur orthographe pour refléter l'évolution inexorable de la langue. le monde est donc bien mouvement.
Gnothi seauton
Autre axe de réflexion de ce monstrueux roman-univers, la place de l'Histoire, des histoires et de la tradition. À côté du voyage initiatique de Lisbeï à travers le Pays des Mères, Élisabeth Vonarburg se penche sur l'importance de notre Histoire et la pérennité des contes et légendes d'où le vrai peut toujours surgir quand on s'y attend le moins. Comprendre sur quoi nous sommes en train de nous tenir à l'heure actuelle, voilà une chose fondamentale, savoir qui nous sommes pour savoir où aller. Ce n'est pas un hasard si Lisbeï deviendra exploratrice et avant-gardiste, c'est aussi par besoin de découvrir encore et encore mais surtout de remettre en question les évidences, d'aller voir derrière le rideau de nos enseignements pour mettre en doute et déterrer de nouvelles choses. Ce personnage inoubliable qu'est Lisbeï ne se caractérise pas seulement par sa profonde humanité mais aussi, et surtout, par son refus d'accepter ce qu'on lui sert, sa volonté constante de découvrir d'autres horizons et d'apprendre insatiablement. Véritable déclaration d'amour au savoir, à la recherche, à l'enseignement, à l'exploration, Chroniques du Pays des Mères nous offre des horizons aussi multiples que passionnants, où l'on découvre les différentes Capteries et les différents modes de vies, sans jugement mais avec un esprit critique constant pour nous permettre de remonter les choses à l'endroit.
Vertige narratif
Mais ce qui fait la force de ce roman, c'est surtout son univers, incroyablement bien pensé et qui ne laisse pas la place à la catégorisation à l'emporte-pièce, qui triture ses personnages dans tous les sens pour dévoiler contradictions et secrets, amours et peines. L'écriture magnifique d'Élisabeth Vonarburg abolit nos préjugés et offre un voyage émouvant en diable, rythmé par les doutes et les peines de Lisbeï comme par ses joies, établissant la jeune fille comme une héroïne inoubliable. Il faut également dire un mot de la structure, alternant la forme épistolaire et la forme romanesque, qui met en relief l'entreprise de Lisbeï dans sa soif d'apprendre…pour se rendre finalement compte qu'une autre personne nous rapporte tout cela.
Un vertige saisi alors le lecteur lorsqu'il regarde en fin d'ouvrage la Tapisserie finement ouvragée par l'autrice, une malicieuse écrivaine capable de nous raconter l'histoire d'une femme à la recherche d'une légende et qui devient elle-même une légende…avant de nous être rapporté pendant ces centaines de pages d'une intelligence époustouflante. Chroniques du Pays des Mères n'est pas seulement exceptionnel par ses personnages ou par son univers mais aussi, et surtout, par le raffinement de l'ensemble et sa structure, beaucoup plus importante et plus forte qu'on ne l'aurait cru de prime abord.
Chroniques du Pays des Mères plonge dans une société matriarcale perfectible où l'extrémisme n'a pas sa place quelque soit votre genre ou vos croyances. Roman-univers unique emportée par une héroïne intemporelle, le roman d'Élisabeth Vonarburg mérite amplement sa place de chef d'oeuvre.
Un livre inoubliable pour une histoire inoubliable.
Lien : https://justaword.fr/chroniq..
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jamiK
  23 mars 2020
il y a beaucoup d'idées dans ce roman. Elizabeth Vonarburg imagine une société post-apocalyptique où les hommes ont presque totalement disparus, les société sont dirigées, organisées par des femmes pour des femmes, les rares hommes n'ont qu'un statut de reproducteur. Elle décrit tout une organisation complexe, avec une culture propre, une religion, et elle joue même sur le langage, ou le féminin a remplacé le masculin.
Malheureusement, toutes ces idées ne suffisent pas à en faire un roman passionnant, je me suis souvent ennuyé. le récit manque singulièrement de rythme, les bonnes idées du développement du récit en le ponctuant de passages épistolaires décalés de le temps, ne ressortent pas suffisamment, il y a beaucoup trop de non-dits et surtout, le style d'écriture est vraiment lassant, la syntaxe est très ordinaire pour ne pas dire maladroite, beaucoup de redites, pratiquement peu de descriptions qui auraient permis de mettre des images sur le récit, les sens sont peu mis en action, l'ensemble se contente des impressions des personnages, de questions sur ce qu'untel peut bien vouloir dire ou penser et le style interrogatif est d'ailleurs bien trop souvent utilisé.
J'ai bien failli abandonner définitivement ce livre à la fin de la première partie. J'ai bien voulu lui laisser une seconde chance, et quand le récit, par le biais de la recherche “archéologique”, s'est intéressé au passé, à l'Histoire, aux légendes et à ses interprétations, je l'ai trouvé beaucoup plus intéressant. Enfin, il y avait une histoire.
Le rapport au temps, à l'Histoire est de loin l'aspect le plus intéressant du récit. J'ai eu l'impression, à cause du style, du rythme et du découpage des chapitres, que L'Histoire avec un grand “H” n'était qu'un support pour faire valoir un propos féministe alors que tout l'intérêt du roman est l'inverse, l'orientation féministe du récit n'a d'intérêt que pour nous proposer un roman sur le poids et la vision de l'Histoire. C'est ce qu'il en ressort à la fin, c'est du moins ce que j'en retiens et que j'ai aimé, et du coup, j'ai l'impression que beaucoup de passages sont inutiles, en particulier cette première partie sur la jeunesse de Lisbeï.
Je n'ai pu m'empêcher de penser à Ursula le Guin, mais sans la qualité d'écriture et de rythme, et 625 page comme ça, j'ai eu des gros moments d'ennui et de découragement.
Passionnant et ennuyeux à la fois...
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FeyGirl
  08 mars 2021
J'ai été ravie de gagner ce livre grâce à un concours organisé sur Twitter par l'éditeur Folio SF et le podcast C'est plus que de la SF, pour fêter la sortie en version poche ! En effet, j'avais beaucoup entendu parler de ce roman qui m'intriguait.
Plusieurs centaines d'années après « le Déclin », une société peu technologique s'est reconstruite autour des femmes, car à cause d'un mystérieux virus rares sont les garçons qui naissent. Cet univers très féminin, même dans le langage (le neutre est féminin et non plus masculin), met à l'écart les hommes et a réinventé une mythologie, une tradition et des préjugés. Dans un contexte où beaucoup d'enfants meurent jeunes de la Maladie, les femmes sont contraintes d'enfanter régulièrement, alors que nous sommes dans un matriarcat.
Lisbeï, élevée pour devenir Mère (cheffe d'une des Familles), se révèle stérile et voit sa vie bouleversée : contrairement à ses soeurs, elle a la liberté de partir et de se former dans une Famille accueillant un système universitaire. de nature curieuse et n'hésitant pas à se poser des questions, elle va très vite s'intéresser au passé qui la passionne.
Ce pavé est à la fois très dense et prend son temps : c'est toute la vie de Lisbeï qui nous est retracée, de son plus jeune âge à la garderie jusqu'à ses derniers instants. Ses interrogations et ses réflexions intimes nous en apprennent beaucoup sur un univers où L Histoire a été construite par des mythes, mais qui évolue lentement et parfois avec réticence. Plus on avance dans le livre, plus on a envie d'avoir les réponses à des énigmes sur la formation de la religion et des coutumes figées, comme dans un roman policier où la victime serait la vérité.
Société plus complexe qu'il n'y paraît au premier abord, le Pays des Mères se divise entre croyants plus ou moins extrémistes et progressistes parfois prudents, entre tradition et souhait de découvrir le passé et le monde, dans un contexte culturel où le désir de survie des Familles met la fertilité au-dessus de tout. La Maladie et ses variantes, l'obsession des Lignées, et la peur des zones polluées engendrent un environnement contraignant pour les êtres humains qui ont perdu la liberté de choisir leur destin s'ils sont fertiles. le passé — réinventé — et ses conséquences sont souvent un frein à l'avenir de cette humanité rescapée.
Ce roman foisonnant est une vraie expérience de lecture qui offre des sujets de réflexion nombreux.

Lien : https://feygirl.home.blog/20..
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LaGeekosophe
  04 avril 2020
Ouf ! J'ai enfin fini ce beau pavé. J'avais vraiment hâte de lire Chroniques du pays des mères d'Elisabeth Vonarburg, le silence de la Cité m'avait vraiment marqué par sa vision unique d'un futur glaçant, d'une cité peuplée d'humains améliorés face à un extérieur rendu dangereux par des mutations. Ce roman est une suite qui prend place bien plus tard, mais je pense qu'on peut le lire séparément, les références y sont discrètes. Alors qu'en ai-je pensé ?
Il me semble toujours difficile de qualifier un roman d'Elisabeth Vonarburg car elle ne facilite pas la tâche. Elle me rappelle parfois Goliarda Sapienza et L'art de la joie, un récit avec une écriture créative, étrange, originale, parfois chaleureuse, parfois très froide. Mais on ne pourrait lui reprocher un manque de poésie. J'y ai retrouvé des passages lumineux, une écriture précise, bien construite, parfois même un peu mécanique. le début est notamment un peu ardu, car nous suivons de toutes jeunes filles, des mosta (ou non-personnes), qui n'ont qu'une vision parcellaire de leur univers et un mode de raisonnement qui leur est vraiment particulier.
Mais voilà, l'écrivaine a choisi l'écho avec le silence de la cité en construisant un récit qui part du berceau au tombeau. Une vie, un destin. Celui de Lisbeï, une âme complexe partagée entre la loyauté envers son pays d'origine, Béthély, et sa soeur Tula, et une quête de la vérité parfois mal vue de la part des Principautés. La récit suit toutes les sensations de Lisbeï : alors autant vous dire que si vous avez du mal avec la réflexion et les auto-diagnostics, le roman va être difficile !
Au pays des Mères, les hommes sont une denrée rare. Il en naît peu. Une maladie grave tue une grande partie des enfants. A Béthélye, celles qui n'ont pas encore eu la maladie sont élevés à part du reste de la Société. Des non-personnes auxquelles on ne s'attache pas jusqu'à leur survie, qui n'ont pas d'existence propre en dehors de leur garderie. Elles sont ensuite réparties selon leur fertilité : Vertes quand elles ne sont pas réglées, rouges quand elles sont fertiles et bleues quand elles sont stériles. Nous sommes dans une société dominée par le processus biologique par nécessité. L'insémination artificielle est généralisée pour optimiser les naissances.
Les femmes sont en majorité dans ce monde et dirigent à travers diverses principautés aux traditions différentes. Même si paradoxalement, leur rôle social est fortement lié à leur fertilité. le féminin l'emporte sur le masculin. Certaines professions et études sont interdites aux hommes. le roman offre une étude vraiment intéressante à travers la façon dont les mots structurent la pensée. Les hommes sont aussi peu présents dans l'espace public qu'ils en sont invisibilisés dans le langage. Mais petit à petit, Lisbeï et ses compagnes prennent conscience et se questionnent sur le sens de cette ségrégation.
Si le langage est aussi important dans Chroniques du pays des mères, c'est qu'il renferme un pouvoir, le pouvoir de façonner la vérité et le monde. Ainsi, le Pays des mères est structuré par une religion elle-même fondée sur des écrits très anciens. Or, les recherches et découvertes de Lisbeï vont faire vaciller ces vérités taillées dans la pierre. Quel est dès lors le plus important ? La loyauté ? La stabilité ? La vérité envers et contre tout ? Car c'est le genre de révélation qui peut transformer toute une société et ses fondements. En ce sens, le Pays des Mères accorde une importance particulière au principe de mémoire et de filiation.
Les principautés existent à travers des Lignées, donr chacune ont leurs règles et leurs traditions. A Béthély, la Première-Née de la Mère est appelée à devenir Mère, dans d'autres c'est la Mère qui choisit son héritière parmi ses enfantes. Chaque Principauté a une façon de croire en Garde, que l'on pourrait considérer comme un Jésus féminin qui a précipité la fin de la période violente des harems. Il y a les Juddites, qui sont traditionalistes et strictes, mais certaines principautés sont plus souples, comme Wartemberg où les hommes peuvent vivre au milieu des femmes. Et toutes ces croyances sont issues du livre (Judith étant dans le silence de la Cité une jeune femme rebelle et déterminée).
J'ai beaucoup apprécié le personnage de Lisbeï. Cette jeune femme qui doit renoncer à une place de choix dans la société, qui se découvre une passion pour le voyage, l'histoire et la linguistique a quelque chose d'inspirant. Il est intéressant de voir une foule de personnages qui existent par elles-mêmes, comme la remarquable Kelys ou l'intellectuelle Antoné. C'est à contre-courant quand la pop-culture a longtemps estimé que l'épanouissement n'existait qu'à travers un couple (hétéronormé). Elisabeth Vonarburg construit alors des portraits de femmes variées.
Variées mais aussi complexes. Les personnages peuvent parfois sembler assez froids, d'autant que l'aspect contemplatif du roman qui amène quelques longueurs renforce la distanciation que l'on peut ressentir. C'est comme il existait une forme de pudeur et de mystère qui nous empêchaient constamment de les saisir dans leur entièreté. On aime ou on en aime, mais il en sort un sentiment compliqué.
Voilà de la science-fiction qui vaut le détour ! Ce beau pavé se pare d'une richesse que je n'attendais pas en tournant les pages : si le silence de la cité portait sur la biologie et la génétique, ici l'autrice se penche sur le langage, la mémoire et autres éléments structurants de la culture. Résolument féminin, riche et ardu, avec des personnages complexes et bardés de nuances, il en perdra certains tant le sentiment qui en sort est singulier et impalpable. Mais les amateurs de SF qui dépayse seront rassasiés.

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Citations et extraits (36) Voir plus Ajouter une citation
Erik35Erik35   13 avril 2020
Il y a des moments où, de la présence simultanée d'éléments disparates, jaillit soudain une étincelle qui se propage aussitôt. Tous ces éléments portent à notre insu une parcelle identique de sens inflammable. Et elles se combinent en nous, une chimie invisible se cristallise tout à coup en une illumination, comme on dit, "fulgurante". Une intuition irrésistible. Après, on reconstruit, on se dit que "c'était évident" mais on se trompe : c'est devenu évident. Les conséquences de cet éclair sont allées modifier notre conscience en amont, comme en aval la réalité que nous percevons : notre futur, mais aussi notre passé. Et il faut tout un travail pour reconstituer cette intuition dans ses détails, retrouver dans la linéarité des mots cette certitude globale qui a en quelque sorte court-circuité le langage et la durée : il faut essayer, péniblement, de revenir, de se souvenir de ce qu'on a su.
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JustAWordJustAWord   10 octobre 2019
Beaucoup de choses nous fâchent, des petites, des grandes. C’est normal. Ça t’es déjà arrivé, sûrement, de te cogner sur quelque chose et d’avoir envie de cogner à ton tour sur ce qui t’a fait mal, oui ? Et quand ce sont des personnes qui nous font mal, c’est plus facile de penser qu’elles l’ont vraiment voulu, et de vouloir leur faire mal à elles aussi. Mais la plupart du temps, elles ont des raisons de nous avoir fait mal. Souvent, c’est parce qu’elles ont mal aussi. Ça ne les excuse pas. Mais ça explique. Et parfois, on a un peu moins mal quand on comprend. Il y a toujours au moins deux côtés dans une dispute. Quelquefois, il y en a même davantage.
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VALENTYNEVALENTYNE   09 août 2015
La gardienne bleue s’appelait Antoné et c’était une Médecine. Elle avait vingt années. Elle aurait dû être une Rouge, mais elle n’avait jamais pu faire d’enfantes. Aussi était-elle une Bleue. C’était aussi une « pérégrine », une Bleue qui ne restait pas chez elle mais se promenait de Famille en Famille. Lisbeï était une Verte, ou une « dotta ». Les Mosta aussi étaient des Vertes, mais ce n’étaient pas des dotta. Il faudrait un certain temps à Lisbeï pour comprendre la nuance.
Les Bleues normales étaient celles qui ne pouvaient plus faire d’enfantes parce que leurs graines étaient épuisées, après 35 années, en général. Les Rouges seules étaient les » mères », celles qui faisaient les enfantes. On les appelait aussi « génitrices ». Mots, catégories, hiérarchies, les réponses se multipliaient de façon vertigineuse de l’autre côté du mur de la garderie. La plupart du temps, Lisbeï ne savait même pas à quelles questions correspondaient ces réponses qu’on laissait tomber en passant, comme si elles allaient de soi.On croyait donner des explications : on lui révélait surtout la profondeur de son ignorance.
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collectifpolarcollectifpolar   24 mars 2022
C’était une autre des certitudes de la garderie, une certitude majeure – un événement assez fréquent pour appartenir au tissu normal de la vie à la garderie. On tombait malade. On allait à l’infirmerie. Quelquefois, on en revenait. Plus souvent, on n’en revenait pas. Les gardiennes disaient alors : « Elle est allée rejoindre Elli » – quelque part au plafond, sans doute (mais plus haut que les nurseries), car la plupart des gardiennes levaient alors les yeux au ciel. C’était une de ces choses-qui-sont et qui sont normales ; toutes les mosta, et Lisbeï mieux que les autres, pouvaient le sentir : les gardiennes n’étaient pas vraiment tristes, elles acceptaient. C’était normal de « rejoindre Elli », d’» être avec Elli ». Elli était tout, partout, ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, disaient encore les gardiennes avec ce léger chantonnement où Lisbeï apprendrait plus tard à reconnaître une réponse toute faite ; et les questions des mosta s’arrêtaient là.
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collectifpolarcollectifpolar   24 mars 2022
C’était pourtant défendu de quitter le dortoir la nuit autrement que pour aller aux toilettes. Et elle n’allait pas du tout dans la direction des toilettes : elle allait vers la sortie. Mais il n’arrivait rien. Pas de voix grondeuse, ni celle des gardiennes, ni celle d’Elli qui pourtant voyait tout, tout le temps, partout. Elle se retrouva dans le couloir. Tout était différent dans la pénombre des gazoles en veilleuse, plus grand, plus haut. Tout cet espace, vide et silencieux. Et elle toute seule au milieu. Curieusement, ce n’était pas une sensation désagréable. Plutôt le contraire, même. Puis la plaisante étrangeté de la découverte disparut : Lisbeï n’était pas trop sûre de savoir où se trouvait l’infirmerie. Elle n’y était pas encore allée à cet étage. (On soignait les bobos sur place ou au dortoir ; l’infirmerie était réservée aux cas sérieux.)
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